ABOLITION DE LA FAMILLE
Je ne terminerai pas sans fournir quelques preuves de plus des connaissances profondes qu'ont tous ceux qui combattent le Socialisme, ceux surtout qui crient le plus fort, des idées et des éléments qui le composent.
^ S hh. LES FEMMES EN COMMUN.
Il est convenu que le Socialisme n'est autre chose que l'abolition de la Propriété et de la Famille.
La Propriété, vus certains Socialismes, cela peut se concevoir; mais la Famille ! Qui donc, parmi les Socialistes, poursuit la Famille, en veut à la Famille, se p-opose de détruire la Famille? Je me suis souvent demandé où les valeureux champions de la Famille avaient pris cela? A la fin, le Constitutionuel a éclairé ce problème.
Le Constitutionnel, à c^ qu'il paraît, compense son ignorance profonde du Socialisme moderne par dfl fortes études sur le Socialisme ancien. Il a découvert, dans la Rt-publique de Pla-
ton, si j'ai bonne mémoire, cette idée ingénieuse : Que les femmes doivent être communes afin d'éviter les jalousies et surtout afin que chaque enfant, dans l'indétermination de sa paternité, fasse bénéficier tous les hommes mûrs à la fois, chacun de ceux-ci pouvant être son père, du respect et de l'affection filiale que la nature lui inspire pour son auteur.
Celte découverte faite, crac ! le Constitutionnel en coiffe le Socialisme moderne. Voilà pourquoi nous f ommes tous des promiscuitaires et des ennemis do la Famille. Nous avons du moins, depuis que le Constitutionnel nous l'a appris, la satisfaction de savoir comment.
Platon vivait dans une société où la femm", confinée dans le gynécée, était encore aux trois quarts la femme matière du harem oriental, une femelle pure et simple. Que Platon, en présence de ce genre de femme, ait poussé jusqu'au bout le principe logique du communisme de sa république, c'e-t très bien. C'était son idéal. Il prévenait son monde que l'usage commun des femmes ne pouvait avoir lieu que dans une République parfaite. Passons-lui cela. Mais aujourd'hui que les droits civils de l'épouse et le spiritualisme chrétien ont commencé le développement de la liberté de la femme et, par suite, de sa personnalité, de sa dignité, et inventé l'amour p/a/omçwe— ainsi nommé sans doute, parce qu'il ne pouvait guère être connu de Platon ni de ses contemporains, — je demande où sont les cervelles qui aient hébergé cette idée saugrenue du divin parleur des jardins d'Académus?
Observons la logique de la société honnête, érudite et univerversiteire. Platon est un homme divin, un saint, un ange. On nous apprend à adorer ce grand esprit, cette âme céleste, ce précurseur du christianisme. Je ne m'inscris point, notez-le. contre la grande valeur intellectuelle de Platon. Or, Platon est le premier et le plas intrépide des communistes. Son communisme est ce qu'il y a de plus absolu et de plus foncé dans lo genre. Nous venons de voir jusqu'où il mène le principe et la chose ! •
Cependant, les socialistes qui ne sont «pas communistes, et les communistes eux-mêmes qui restent en deçà de Platon, de l'honnête Platon, du divin philosophe conservateur Platon, mais qui n'ont pas comme lui l'avantage d'être enterrés depuis deux mille cent quatre-vingt quinze ans, tous ceux-ci sont des misérables, des brigands, des barbares et des infânaes....
Le bon et vertueux Thomas Morus, pour avoir eu la tête tranchée en 1535 par son doux maître Henri VIII, jouit, malgré TUtopie communiste dont il est l'auteur, du même bénéfice. Quant à Cabet et autres qui ne sont coupables d'aucune invention, qui ont les mêmes idées que celles du lord grand chancelier d'Henri
lis
VJII, les mêmes que celles do P^alon, moins la communauté des femmes et l'exploitation des esclaves, ils ne méritent que le mépris de tous les honnêtes gens et, en sus, un bout de corde. O logique ! je te bâtis un temple et j'y dresse un autel : M. Cousin, traducteur de Platon, restaurateur d3 son culte et pourfendeur du Socialisme, y dira la me-se. Et vous tous, savant?, érudits^ intelligents avocats de h Propriété, intrépides défenseurs de la Famille, impuissants crocheteurs des portes fermées, mais hardis enfonceurs des portes ouvertes, vous y recevrez la bénédiction du grand prêtre. Amen.
•Te vais constater un autre point non moins curieux.
§ ii. LES SOCIALISTES MORAUX.
Cabet est, en fait de rapports des sexes, très orthodoxe et tout à fait patriarcal.
Leroux a poussé, par réaction contre Enfantin, l'idéal monogamique jusqu'à l'absurde. On peut laire^ de la monogamie à perpétuité et forcée, l'objet d'une prescription civile ou religieuse, d'un devoir, d'une loi sociale. On n'en fera jamais une loi naturelle dans l'humanité. C'est pourtant ce que veut Leroux malgré les protestations de la nature, et les annales de l'histoire intime du cœur humain dans tous les temps et dans tous les lieux.
Quant à Proudhon, en sa qualité d'individualiste et malgré son énorme bosse de destructivité intellectuelle, il est resté, sur ce point, invariablement cloué aux bonnes doctrines. Cela s'explique : le cœur humain et les passions ne sont rien pour lui. J'ai déjà dit que son Socialisme est arithmétique et ne sort pas des quatre règles.
§ jj. LES SOCIALISTES IMMORAUX.
11 n'y a guère aujourd'hui que nous autres qui, théoriquement et spéculativement du moins, soyons suspects à cet égard. Nous nous permettons de penser que, dans cet ordre de relations comme dans tous les autres, la liberté sagement ordonnée, le libre accord des âmes^ est la condition sine quâ non de la dignité des personnes, de la loyauté des mœurs, de la vérité et de la sincérité des rapports. Dans des conditions convenables, dans uu milieu bien préparé, toutes précautions prises en faveur des enfants, de la filiation régulière des générations et de la paternité, nous serions assez disposés à ce que la loi rendît facultative la rupture des liens mal assortis, des unions troublées, incompatibles, empoisonnées.
Nous tenons pour immoral en soi, la captivité de l'esprit dans la matière, de l'àme dans la forme légale, l'esclavage grossier du cœur, la possession brutale et charnelle du corps de la femme
Mit
par un mâle dûment autorisé , mais qui n'a jamais possédé ou qui ne possède plus le cœur.
Cette profanation de ce qu'il y a de plus délicat et de plus saint aux sources vives de la noblesse et de la dignité de l'espèce humaine, ce corps obsédant impudiquement l'âme qui le repousse, constituent pour nous I'adultère par excellence. Cet adultère peut être légalisé par une formule, par un article du code, par un maire j il ne saurait, pour autant, en être moins immoral et moins odieux.
Nous nous trompons ?ans doute: nous devons le croire, puisque notre sentiment soulève l'indignation et les saintes culères de toutes la* moralités immaculées de la société de Saints au milieu de laquelle nous avons le bonheur de vivre ; de tous les pudiques libertins qui se signent au mot de divorce; de tous ces austères fornicateurs si passionnés pour la famille qu'ils ne perdent aucune occasion d'en commencer de tous les côtés, d'en semer à droite et à gauche et d'accroître celles de leurs voisins ; de ces magistrats sévères et de ces vieux pairs de France qui poussent le prosélytisme des bonnes doctrines jusqu'à entretenir des troupeaux de lorettes rien que pour avoir l'occasion de leur enseigner, aus<i fréquemment que î'âge et les affaires le leur permettent, la fidélité que le mari doit à la femme aux termes de la loi civile et religieuse. Joignez-y les Représentants en traitement secret; les vertueux rédacteurs des premiers-Paris des journaux les plus honnêtes, dont les désordres publics accompagnent si bien les tirades puritaines ; les athés qui sont pour la religion ; les roués qui sont pour la vertu ; les intrigants qui n'ont que le devoir, l'ordre et les bases de l'ordre social à la bouche; l'Académie des sciences morales dont c'est l'état; les dévotes qui se damnent avec leurs amants uniquement pour ne pas manquer de sujets de mortifications pieuses au confessionnal ; tous ces messieurs qui, devenant fort occupés et se faisant vieux, sont devenus hermites; et les dames de ces messieurs, principalement à partir du jour où elles ont commencé à ébrécher le contrat et mis des cornes à leurs lunes de miel : ajoutez enfin tout ce qui se conforme à la loi conjugale strictement et rigoureusement, comme l'ont fait nos pères, et comme nos enfants s'apprêtent à le faire au plus tard quand ils se préparent au baccalauréat.
L'autorité de tous ces témoignages est écrasante, j'en dois convenir. Je le répète donc! en songeant, pour l'avenir, à un système de divorce qui, toutes conséquences fâcheuses évitées dans la pratique civile et sociale, affranchirait la femme, sauvegarderait sa personnalité et sa dignité, anéantirait le droit du seigutur^ — aboli pour le manant mais maintenu sur l'épouse, — cesserait enfin de prostituer la loi à la consécraliou del'adul-
tère des corps et des âmes : en songeant à cela pour l'avenir, nous devons être dans l'erreur. Cependant nous n'avons pas le bonheur, comme tant d'autres , de maîtriser nos convictions et d'en changer à volonté.
Nous ne pouvons donc qu'ouvrir nos consciences aux flots de lumière que les partisans de la monogamie à perpétuité et forcée, sans divorce possible, y pourraient verser. Dès qu'on nous aura prouvé, — en principe et toutes circonstances pratiques réservées, — l'immoralité inhérente à la liberté de séparation des époiix qui se détestent^ et la moralité de la loi qui oblige une lemme à entrer dans le lit d'un homme qu'elle n'aime pas et ày subir toutes ses odieuses gentillesses : dès que cette preuve sera faite, pour ma part, je me rendrai. Jusque-là je continuerai à penser que tout engagement perpétuel, absolu, sans résiliation possible, est une chose contraire à la nature, à la raison, à la morale et à la religion, et que l'on a monstrueusement matérialisé la parole de Jésus-Christ sur ce point comme sur tant d'tutres.
La lettre tue et l'esprit vivifie, a dit l'Apôtre. L'esprit de l'Évangile, qui est l'essor même de la liberté et du spiritualisme, ne supporte pas le sens grossier, formaliste et brutal qu'on lui donne encore à ce sujet. Quand Jésus dit : « Vous ne désunirez point ce que Dieu a uni, » il n'entend pas parler des époux qui ne s'aiment pas ou qui se haïssent ; par la bonne raison que des époux désunis ne sont pas unis, encore moin* U7iis par Dieu, qui n'unit que par la grâce, c'est-à-dire par l'attrait, c'est-àdire par l'amour.
Nous prévenons, en passant, les Écoles du matérialisme religieux et du formulisme théocratique, que les temps de l'exploitation de l'Évangile contre la liberté, au profit de toutes les dominations, sont finis. Evangile ou doctrine de la démocratie et de la liberté, c'est tout un. Les Pharisiens et les Princes des Prêtres ont beau regimber : l'esprit crève la lettre et emporte les lourdes formules sous lesquelles ils l'ont si longtemps tenu captif. Le siècle de Voltaire, qui a glorieusement brisé la théocratie, a repoussé la religion. La famée et le désordre du combat expliquent cette erreur. Mais en renversant la bastille théocratique où le Christianisme étouffait, ils en ont dégagé le divin esprit. Bien loin de repousser l'Evangile, le siècle actuel s'en empare. C'est ce qui ruine et achève le parti des Princes des Prêtres, des réactionnaires prétendus religieux, des oppresseurs du clergé secondaire, de tous les genres de Pharisiens et de Jésuites, le parti qui a fait trop longtemps d'une religion de liberté un instrument d'esclavage. Vous prétendez trouver, dans l'Evangile, la consécration du viol légal et de l'adultère ! Garder vos interprétations grossières et blasphématoires et servez-vous ea pour vous. L'avenir se servira des siennes.
§ kk. ou JE ME BROUILLE AVEC LA MORALE.
Je le dis carrément, à la barbe des tartufes de tous les genres, des caffards de la morale et de la religion, en face de toutes les hypocrisies que je déteste : je ne vois rien de criminel en soi ni dans l'amour, ni dans la variété et le changement des afrections. S'il est immoral d'aimer sans autorisation et sans contrat, s'il estdamnable d'avoir aimé plus d'une fois, je demande à être lapidé par ceux qui sont sans péchés, à moins qu'ils ne «oient en même temps sans cœur. J'attends les coups sans grande crainte.
Ce que je trouve immoral et odieux, moi, ce ne sont pas les essors libres des affections sincères que je défie aucun homme de bonne foi et d'intelligence d'oser condamner formellement et en elles-mêmes : c'est la contrainte en affaires de cœur, d'abord; ce sont, ensuite, les hypocrisies, les mensonges, les trahisons, les désordres, l'abandon des pauvres filles séduites, l'abandon des enfants, l'adultération des familles par la fausse paternité, la prostitution de tous les degrés et de toutes les classes, toutes les infamies, enfin, qui résultent de ces quatre causes : la misère, le manque de développement moral, le mépris de la femme et l'absurde inflexibilité d'une loi contre laquelle se sont toujours révoltés et se révolteront toujours la liberté et la nature. Tant que l'amour ne pourra pas être loyal, honnête, honorable et honoré, sans aliéner sa liberté, cette grande source de bonheur , d'enthousiasme et de perfectionnement de l'humanité, restera une source de vices, de crimes et d'ordures. Mais celte glorieuse transformation de l'amour par la liberté n'est pas faite pour une société corrompue jusqu'à la moelle des os, comme celle dont vous êtes les plus beaux ornements, ô scandaleux défenseurs de la vertu, du devoir et de la famille ! Ce n'est pas à vous qu'est réservée cette terre promise. Il faudra bien quelques générations pour purger l'humanité de toutes les souillures avec lesquelles la liberté et la dignité de l'amour sont incompatibles Jusque-là continuez à maquignonner l'amour.
Me voilà bien compro nis. Tant pis. Je ne caclierai jamais une pensée noble, humaine, conforme à la conscience et à la vérité, pour plaire à la grande cohue des hypocrites et des imbécilles. Courbe la tête et flatte qui voudra les préjugés ! ce n'est pas ma manière. Que ceux qui prennent la liberté pour devise, n'en veuillent ni pour le cœur ni pour la femme ; qu'ils préfèrent, — sous prétexte d'ordre, comme on l'a fait pour justifier et défendre toutes les oppressions séculaires , — l'esclavage et la contrainte là justement où la contrainte est le plus indigne et le plus ignoble, c'est leur affaire. Pour moi, je n'admets comme société parfaite, comme idéal vers lequel il faut marcher, qu'ua
Ordre où la contrainte et la loi ne sont plus nécessaires, où chacun, toujours en possession de la plénitude de son droit, de la plénitude de sa personnalité et de sa liberté, fait librement et volontairement le bien par amour pour le bien, et parce qu'il n'a plus d'intérêt à faire du mal à ses frères.
Cet Idéal est l'idéal chrétien. Dans une société vraiment chrétienne, où l'on aim°ra ses frères comme soi-même , et Dieu — la Vérité, le Bien absolu, — par-dessus toutes choses, chacun sera libre, et il n'y aura plus besoin de gendarmerie, de jugerie, ni de loi, ni par conséquent de législateurs, ô mes collègues! — C'est notre congé on règle... Malheureusement, celui-là, nous avons encore du temps devant nous pour le prendre. Mais ce temps viendra. Jésus-Christ nous l'a promis, et je ne crois pas qu'il soit venu, pour rien, annoncer l'avènement du Règne de son Père sur la terre et nous stimuler à en préparer les voies. La philosophie, la poésie, le cœur humain et la science ont ratifié la promesse du prolétaire de Nazareth : nous savons même aujojrd'hui comment il faut s'y prendre pour l'accomplir. Donc moissonneurs, un peu de patience ! il fdit chaud et les blés mûrissent.
De tous ces aveux, il résulte clairement que c'est nous, et nous seuls qui, sur le point en question, sentons le roussi. Nous voulons d'abord l'émancipation civile et sociale de la femme, par des conditions qui lui garantissent, comme à l'homme, une existence décente , l'éducation morale et le développement des vocations natives et des aptitudes. C'est de ces conditions sociales nouvelles , que nous attendons ensuite , pour l'avenir , sa liberté, la propriété pleine, entiène, inaliénable, de sa personne, et la dignité qui en sera la conséquecce.
J'ajoute, puisque je me confesse, que j'ai proposé dans la Commission de Constitution, en demandant un vote et la consignation au procès-verbal, que les femmes majeures ne fussent pas privées du droit de suffrage. J'ai dit à mes collègues que je savais bien que ma proposition ne serait pas prise en considération, mais qu'il y avait commencement à tout ; que puisque le domestique mâle, trop souvent une brute, qui sert une femme intelligente, recouvrait aujourd'hui son droit de participer à la form jtion de l'Assemblée qui fait les lois auxquelles il est soumis, je ne concevais pas pourquoi sa maîtresse, soumise aux lois comme lui, serait piivée du droit d'élire; que je ne comprenais pas pourquoi la femme continuerait à n'être qu'une chose politique comme elle avait été si longtemps une chose civile ; que les femmes ont un droit tout aussi légitime que les porteurs de barbe, à faire représenter leurs intérêts ; que si l'âme avait été disputée à la femma au beau milieu des temps de barbarie, dans un Concile de Màcon, elle y avait du moins passé à une majorité
de trois voix ; que je n'entendais pas me montrer au dix-neuvième siècle en arrière du susdit concile, etc
Ma proposition n'a pas été accueillie avec la dérision qu'on pourrait croire. On a paru comprendre qu'on n'avait ancune raison à articuler en présence du suffrage absolument universel des mâles, pour justifier le préjugé qui exclut formellement la femme de la sphère du droit et la retranche du pays légal. Eofia, après le vote où j'ai seul, il est vrai, levé la main, un de mes collègues qui représente aujourd'hui la France dans une grande nation voisine et qui ne passe pas pour un utopiste, n'a pu s'empôl^'f^;: ché de faire cette réflexion: « Il est cependant cerlain, mes- » sieurs, que dans cinquante ans on ne comprendra guère cette » exclusion, et que nos idées, à ce sujet, pourront bien paraître » à nos enfants ce que nous paraissent, sur d'autres points, » celles de nos pères lorsque nous remontons de cinq ou six siè- » des en arrière... »
Si, après cette confession de mes sentiments, et de nos vues d'avenir, je dis que c'est précisément ici l'objet sur lequel Cabet et surtout Proudhon et Leroux ont lancé contre nous les attaques les moins justifiées, les plus morales et les plus furibondes, et que cependant on les dénonce chaque jour eux-mêmes avec une âpreté qui nous venge trop, puisqu'elle est injuste, de vouloir détruire la Famille, ne vous aurai-je pas édifié, mon bon lecteur, sur la compétence des orateurs du parti anti-social ? Ne vous aurai-je pas démontré la profondeur des études de ces messieurs sur les idées et sur les opinions des diverses Écoles socialistes?
Comme le Journal des Débats et le fondeur du taureau de bronze, auquel nous avons dû l'assimiler, voici donc à leur tour Cabet, Leroux et Proudhon pinces dans la mécanique qu'ils avaient fabriquée contre nous-mêmes. En adversaires généreux, nous n'épargnons rien, comme on voit, pour les dégager, à notre propre détriment, de cette position fâcheuse. C'est ce qui s'appelle se mettre en travers d'un coup déloyal porté à des adversaires. Avec notre défense des droits du beau sexe, cela, si l'on était juste, devrait du moins nous valoir que l'on reconnût • le Phalanstère pour la fine fleur de Chevalerie du Socialisme. Mais, bast! on s'en servira tout simplement pour prouver que nous sommes des inlàmes et crier contre la promiscuité phalanstérienne. (Voir le Constitutionnel, l'Univers et tutti quantU)
L'abolition de la Famille ! la promiscuité lia dégradation morale de la femme! la bestialité du troupeau à la place de la dignité de l'amour! En vérité, malgré ma longue habitude de la calomnie de l'idée par l'ignorance des uns, par la mauvaise foi calculée et la lâcheté des autres, quand j'entt^nds adros er à dos
hommes comme nous ces accusations monstrueuses, je ne puis ra'empêcher de bondir! mais misérables menteurs et vous Béotiens qui nous prêtez des doctrines pareilles , est-ce que vous croyez donc que nous ne faisons pas partie de l'humanité? estce que nous n'avons pas nos femmes, nos mères, nos sœurs, nos filles ? est ce que nous sommes des troglodites, étrangers aux plus simples sentiments do moralité et de dignité, que l'humanité a développés dans son sein, pour que vous osiez nous attribuer les infamies qui souillent vos ceryeau.v, et dénoncer les socialistes comme les ennemis de la pudeur et de la famille ?
Il est vrai que cela vous est si commode ! — « Nous protégeons la société contre ces affreux ennemis de la Propriété et de ia Famille! » — « nous sauvons la Famille et la Propriété ! » quand je pense qu'avec ces mots-là vous vous t rez de tout, que c'esi avec cela que vous vous rassurez vous-mêmes et que vous faites vos petites affaires électorales, vos succès de tribune, je comprends les motifs qui vous les mettent si souvent à la bouche.
Allez, ignorants et intrigants , idiots, banquistes et saltimbanquistes, continuez à vous servir de vos moyens. Imitez vos ancêtres les payons qui accusaient aussi les socialistes du temps de manger les enfants et de commettre les plus abominables turpitudes dans leurs catacombes. Vous voulez empêcher la Vérité, ia Liberté, la Dignité humai.ie et le Bonheur général de passer... vos calomnies serviront contre nous comme ont servi celles de vos ayeux contre le Christianisme...
Arrière donc les Satisfaits, les Repus, les Bedaines vertueuses, et tous les Égoïsmes luxurieux et noyés dans la matière ! arrière les entreteneurs, les libertins effrontés et les libertins honteux, les adultères affichés et les adultères cachés, arrière les intrigants de tous les calibres ! je vous défen Is de parler morale et vertu, et de calomnier le Socialisme.
Peuple ! enquerre-toi de la vie de tous ces Conservateurs de la Misère et de la Prostitution, qui prétendent se faire, contre nous, les sauveurs de la Famille...
J'ai posé clairement, nettement, carrément, dans une brochure do trois sous, intitulée Immoralité de la Théorie de Fourier, cette question de la liberté en affaires de cœur ; c'est court et précis. Qu'on y réponde. Si on me démolit cela, comme je n? cherche que la vérité des choses et la dignité de l'humanité, je me rends et fais amenda honorable. Si on n'y répond pas, je ne réponds pas, moi, aux déclamations impures et calomnieuses, ' '**■ -^^;i et je persiste.
g 21. Les effets des rivalités de métier.
En mon âme et conscience; très sérieusement, quoique sous une fonne parfois familière, (je déteste les échas-
■'fj^if
ses et ne fais jamais d'effort pour me rendre solennel et ennuyeux; on n'est que trop souvent l'un, même en ne voulant pas être l'autre); sans rancune pour beaucoup d'attaques injustes, violentes, passionnées de no? collègues en Socialisme, que nous avons réfutés dans l'ordre des principes, mais envers qui nous avons toujours pratiqué la fraternité et la justice; amicalement enfin, mais sans faiblesse, j'ai exposé, comme je le comprends, les caractères et les tendances de leurs idées diverses.
Nous n'avions jamais eu pour Pierre Leroux que des paroles bienveillantes. Leroux a dirigé contre Fourier des attaques furieuses, où la seule chose qu'il ait bien prouvée, c'est qu'il ne l'avait ni étudié, ni compris, pas même lu. — Il en sait encore, à l'heure qu'il est, sur Fourier, autant que M. Thiers. — Et puis, s'agit-il aujourd'hui de faire la guerre à Fourier, aux livres de Foufier, aux opinions personnelles de Fourier? Fourier est mori. 11 s'agit aujourd'hui desavoir ce que la société, pour son bien, peut tirer des œuvres de ce génie colossal.
Que Fourier ait eu ses écarts, qu'il ait eu des idées fausses, excentriques, extravagan'es, immorales si vous voulez , ce n'est pas même la question. Le donnons-nous pour un dieu, pour un prophète, pour un verbe infeiillible? Est-ce queArago rejette les lois de Keppler et celles de Newton par cela qu'il se soucie peu, j'en suis sûr, des commentaires de celui-ci sur l'Apocalyse et des doctrines harmoniques et astrologiques qui ont guidé l'autre dans ses découvertes sublimes? Non, la question n'est pas où vous l'avez mise malveillamment. Fourier propose une méthode, un procédé constituant, prétendons-nous, la découverte de la loi naturelle de l'Organisation, le moyen de réalisation de l'Ordre par la Liberté, c'est-à-dire de l'Harmonie. Or, un PROCÉDÉ, une méthode, c'est quelque chose d'entièrement indépendant des opinions personnelles, morales ou immorales, de celui qui en fait la proposition. Ce qu'il s'agit déjuger, c'est un instrument, non un homme. Tant que cela ne sera pas fait, nous avons le droit de ne pas même écouter vos paroles ; car elles ne sont que déclamations vaines. Vous n'êtes pas à la question. — Fourier est un homme abominable , et ses livres témoignent que sou imagination l'emportait souvent dans les régions du délire soit! accordé! Ana-
thème à Fourier! Mais la Loi sériaire est aussi dans ses livres , et avec cette Loi sériaire nous prétendons sauver et harmoniser le monde. Quand vous voudrez discuter sérieusement, c'est cela qu'il faudra aborder.
Voici un fruit d'une espèce nouvelle. II est enveloppé d'un brou et d'une coque. Le brou est amer et épais, et la coque très dure. Nous avons pris la peine d'enlever le brou, de casser la coque, et nous vous offrons fraternellement le fruit intérieur.
Or, que faites-vous, messieurs les amis du genre humain? Agissant en ennemis et en barbares, vous ramassez quelques bribes de ce brou ; vous en extrayez l'amertume; vous y ajoutez, en grande proportion, de méchantes drogues; puis, olîrant cela au public, vous lui criez qui' nous sommes des empoisonneurs !
Mangez donc le tVuit, et, s'il est bon et nourrissant, faites-en goûter aux autres. Quant au brou, jetez-le : nous ne vous demandons pas même d'admettre la possibiUté que, plus tard, on en puisse extraire la base d'une liqueur excellente.
Pelez la poire, enlevez-en le cœur pierreux, enlevez le ver si elle en contient. Mais ne dites pas au public, en lui présentant ces résidus mêlés à toutes sortes d'ordures : Voici les poires de Fourier ! voilà les fruits du Phalanstère! — Ramassez votre paquet, Pierre.
Quant au citoyen Proudhon, que nous avons discuté, mais pour qui nous n'avions jamais eu que des paroles bienveillantes, il a poussé, contre Fourier et contre nous .autres, la violence de l'attaque jusqu'aux symptômes de ' l'épilepsie. Je crois que, quelque part, il nous a traités de mendiants et d'escrocs. Nous ne lui avions jamais fait de mal, au contraire. Ces excès de nos confrères ne nous ont pas fait dévier d'une ligne à leur égard. Nous avons regretté pour eux de telles extravagances ; nous leur avons rendu quelquefois une taloche dans le moment ; nous avons continué à réfuter décemment, et par voie de discussion, celles de leurs idées qui nous paraissent fausses, à rendre hommage à l«ur talent quand ils en montraient, à chercher consciencieusement les parties saines de leurs poires et à les faire goûter à nos lecteurs. C'est notre méthode. Les colères jalouses , les fureurs à froid, les traits envenimés lancés contre des hommes dont on connaît fort bien cependant la conscience et le dévouement ; tout cela s'émousse sur nous et tombe à terre sans nous faire éprouver seulement la petite démangeaison que cause un insecte. C'est pour cela que nous répondons en riant à ces férocités. Telum imbelle sine iclu, qui ne fait de mal qu'à celui qui l'a lancé.
Reste le grand Lama du Communisme icarien. Ce vénérable patriarche engorgé d'amour, qui serine nuit et
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jour son grand air de fraternité, cet homme si bon, ?i tolérant, si évangélique, il a employé la moitié ou le quart de son Populaire, depuis qu'il paraît, — cinq à six ans environ, — à nous faire 'per jas et nef as le plus de mal qu'il a pu. — Et en échange de quoi ? — En échange des bons procédés qu'il ne cessait de trouver dans la Phalange et dans la Démocratie, seuls organes où il ait jamais été défendu pour ses droits, défendu contre des accusations fausses, défendu coatre des adversaires injustes, et défendu à notre grand détriment; — car, à celte chevalerie, nous ne gagnions que de passer pour des communistes auprès des bourgeois, tandis qu'auprès de ses lecteurs ouvriers il nous faisait passer pour des aristocrates, des ennemis de Dieu dans le ciel et de Cabet sur la terre.
Il est vrai que nous étions coupables envers lui d'avoir nos idées, et de nous soucier peu d'adopter ce qu'il prend pour les siennes. Chose affreuse ! nous nous sommes permis de discuter le Communisme, de déduire les motifs pour lesquels, à tort ou à rai:-on, nou- ne sommes pas communistes! Ce qui l'horripilait surtout, c'était de nous voir avertir la Société — en maintenant très ferme, à l'idée communiste, son droit comme idée,— des dangers sérieux que contiennent toutes les doctrines négatives de la Propriété, et de la nécessité d'en paralyser les redoutables conséquences, non en leur faisant violence — ce qui serait gratuitement odieux, — mais en travaillant sérieusement à l'affranchissement et à l'amélioration du sort des prolétaires.
Ce pauvre Cabet, qui se fait vieux, en est venu à croire que lui-même, lui Cabet, de sa personne, il est le Communisme et que, parc3 qu'il est le Communisme et qu'il ne veut pas de violence, l'idée négative du Communisme ne saurait amener le moindre dégât dans le monde. C'est une hallucination en règle. De sorte que toute discussion qui touche au Communisme, lui fait une blessure quelque part. Pour moi, j'ai manqué à tous mes devoirs envers lui , notamment aux élections dernières. On combattait partout ma candidature dans le Loiret avec l'argument à la mode. J'étais représenté comme un communiste enragé. Hé b'en ! croiriez-vous que j'ai eu l'infamie de répandre , dans le département , une pièce où j'avais réuni vingt ou trente citations prises le long de mes écrits depuis quinze ou vingt ans, où je me montrais, à toutes les époques, fort peu partisan de la communauté des biens ! J'ai pous&é la tr:ihi3on jusqu'à citer des
passages où j'avais défendu le principe de la Propriété contre M. Cabet, en le défendant lui, Cabet, contre ceux qui lui prêtaient des idées violentes. En même temps la Démocratie le portait sur sa liste générale de candidats pour Paris, où elle inscrivait tous les chafs socialistes, Proudhon, Pierre Leroux, etc., mais il m'escamotait fort proprement sur la sienne. — Eafm, je me suis conduit d'une façon abominable !
Malgré cet aveu de mes torts, je trouve le vénérable monopoleur de la fraternité trop personnel, trop intolérant et trop atrabilaire pour un grand Lama. Il n'existe absolument qu'un moyen de vivre on bonne intelligence avec lui : c'est de se faire Icarien soumis , ce. qui n'est pas donné à tout le monde; car, pas plus que le Phalanstère, ricarie n'est encore devenu un goût général. Je renonce donc, pour ma part, à m'entendre sur quoi que ce soit avec le patriarche. J'y ai perdu mon huile et ma peine et j'en donne ma démission. Ma foi, tant pis ! la République et le Socialisme se tireront de là comme ils pourront...
En vérité, on ne comprend rien à ces grands esprits ! II me semble que si je m« sentais du génie, si j'avais inventé quelque chose comme l'Icarie, seulement la Triade ou la Banque d'échang% si je faisais Ecole enfin, cela me rendrait encore plus tolérant et plus juste envers les systèmes des autres , et plus disposé à leur reconnaître, sur mes idées, leur droit de discussion légitime et de bon aloi, que je ne le suis sans avoir rien créé. Mais il parait que je juge ici comme un aveugle des couleurs; et, quand je me rappelle que Fourier n'était pas toujours commode, qu'il était même quelquefois extravagammer.t injuste envers ceux qui ne pensaient pas comme lui , j'en reviens à excuser M. Cabet et les autres. La nature fait payer ses grands dons par de petites faiblesses. C'est ce que nous appelons, au Phalanstère , de l'égalité compensative.
g 22. Les conditions sérieuses du Ralliement des Socialistes.
Je suis très partisan du ralliement des Socialistes. Si nous avons péché à ce suj .î, nous autres, ce n'est certes pas pour n'y avoir point donné la main, mais peut-être pour l'avoir fait sans assez de réserves. Le ralliement des Socialistes n'est point du tout la confusion des drapeaux, non plus que l'absorption d'une Ecole, qui a des idées, des plans, un système, une science et de la raison, dans ce tourbillon confus d'aspirations, de bons et de mauvais sentiments, d'idées vraies et d'idées absurdes, de dé-
nu
vouements et de colères qui constituent aujourd'hui le Socialisme.
C'est pourtant ce que des amateurs nous demandent sous prétexte de ralliement. Pas de ralliement, à moins qu'on ne mette dans sa poche ses idées si on en a, pour n'en pas plus avoir les uns que les autres. Tel est le principe.
Je leur en demande bien pardon ; mais il y a'jra ralliement des Socialistes le jour où, chacun maintenant ce qu'il croit vrai chez lui et repoussant nettement ce qu'il croit faux chez les autres, les Socialistes feront cela avec justice, avec bonne foi, dans les termes d'une discussion intelligente, en frères qui veulent s'éclairer et éclairer l'humanité, non en sauvages , en furieux, en jaloux, en dominateurs ou en sots. — Telle est la première condition du Ralliement. C'est tout l'opposé de la confusion des drapeaux ; c'en est la légitime et libre distinction.
La seconde consiste à manifester l'accord sur tous les points où il existe, à faire sentir le lien , la solidarité, la force du Socialisme dans tous ce que ses dilTéients éléments ont de commun, et à sentir fortement cela soi-même.
A ces conditions, chacun des éléments du Socialisme apportera d'autant plus de force au grand mouvement général de la rénovation du monde, qu'il se sentira plus dégagé, plus libre, moins solidaire des idées qui ne sont pas les siennes. Il ne s'agit point de compromettre les idées les unes par ]es autres, et les hommes de même. Accord dans ce qui est commun ; Distinction dans ce qui diffère ; pleine liberté, mais convenance et fraternité dans la discussion : voilà ce que nous avons toujours demandé, toujours pratiqué, et ce que l'on a peu mis en usage à notre égard.
Que chacun de nous amène au Socialisme par son avenue en l'élargissant et la faisant agréable et belle; que chacun pêche avec ses filets et montre librement en quoi ils diffèrent de ceux des autres. Le Socialisme n'y perdra pas. Beaucoup entreront par une porte qui ne seraient jamais entré par telle ou telle autre.
Voilà les voies et moyens du véritable ralliement des Socialistes.
Chacune de nos Ecoles, quand Ecole il y a, n'est pas seulement en présence des autres ; elle est en présence de la société qu'il faut convertir, de l'humanité qu'il faut sauver, affranchir, harmoniser. Le Phalanstère priserait beaucoup les bonniîs grâces de M. Cabet ; il tient plus encore à la
vérité, à sa foi, et au monde qu'il s'agit d'éclairer et d'amener. Et, pour terminer par une observation décisive, nous dirons qu'il y a des masses de non-socialistes et d'anti-socialistes destinés à se convertir à ce que nous croyons la vérité sociale, tandis que je suis bien certain que M. Cabet el quelques autres ne s'y rendront que quand il n'y aura plus moyen de faire autrement.... encore n'en voudrais-je pas répondre.
Donc : indépendance complète ; séparation très nette et très tranchée des principes qui s'opposent et des drapeaux dont les couleurs jurent ensemble; mais loyauté, justice et fraternité dans la polémique des doctrines, et, en même temps, union très forte dans les intérêts communs du Socialisme , défense et soutenance synergique de ses droits, de son but, de ses aspirations et de toutes les idées acceptées à la fois par tous ses éléments.
Voici un écrit où je me montre ce que je suis, Phalanstérien pur-sang. J'y maintiens très nettement ce qui nous sépare des. autres. J'y parle des idées et des hommes avec une entière franchise. Pas de confusion, pas d'amalgames, pas de promiscuité d'idées, pas le moindre sacrifice de principe. Croit-on, de bonne foi, que ce livre soit destiné, pour autant , à faire bien du mal au SoeiaUsme dans le monde? Sans vanité, je crois qu'il lui sera plus utile qu'une grande tartine d'idées vagues , ou bien une ratatouille de principes contradictoires bouillis dans une longue sauce insipide de sentiments confus.
On voudrait faire, du Socialisme et du reste de la société, deux camps ennemis, deux partis politiques dont le premier serait destiné à écraser l'autre, conformément aux instructions et méthodes de toutes les Piévolutions antérieures. Je comprends parfaitement cette disposition chez ceux qui, dans leur esprit, suppriment la Propriété. La Propriété est trop bien fondé dans la nature humaine comme principe, trop vivante, trop énergique et trop puissante comme inlérêt et institution, pour se laisser supprimer bénévolement. Il est donc certain que si cette suppression était la condition formelle, nécessaire, de la solution du problèn.e social, du problème posé aujourd'hui par le développement historique de l'humanité , ce problème pourrait difficilement se résoudre autrement qu'au moyen d'une grande guerre civile terminée par l'écrasement du parti propriétaire.
Or, comme les principes eolrameut toujours les esprits sur la pente de leur logique, je ne suis pas étonné de voir des communistes, ayant même sincèrement hor-
reur d;' toute violence, tendre à donner au Socialisme ce caractère de parti exclusif, politique, hostile, révolutionnaire.
Le Socialisme ne prendra pas ce caractère de parti étroit et violent. Il restera la grande et .irrésistible aspiration du temps, le grand courant des sentiments et des idées appelées à rendre applicables la Philosophie, la Démocratie et le Christianisme, à en réaliser les grandes formules. Au lieu d'écraser tel ou tel intérêt , tel ou tel élément de la société, il attirera à lui et convertira tous ces éléments, tous ces intérêts, parce qu'il a en lui de quoi les servir tous, de quoi les sauver tous, les unir tous.
Et le Socialisme ne serait que l'Anti-Socialisme s'il ne possédait cette puissance de socialisation, de conciliation, d'union universelle. S'il prétendait écraser les intérêts anciens au profit des intérêts nouveaux, les droits acquis au profit des droits à acquérir, les aînés dotés au profit des cadets déshérités, il serait aussi anti-social que le sont aujourd'hui ses adversaires ; car ses adversaires aujourd'hui ne sont pas anti-sociaux parce qu'ils défendent les intérêts et les droits acquis de la Bourgeoisie : ils sont anti- sociaux parce qu'ils ne comprennent pas et repoussent les intérêts et les droits du Peuple.
Pour nous, nous sommes du grand PARTI SOCI/-L, ouvert à tous, où tous sont appelés, où tous viendront, quoiqu'on dise et quoiqu'on fasse. Nous sommes de ce grand Socialisme, et nous sommes, avant tout, de l'ECOLE SOCIÉTAlPiE , c'est-à-dire de l'Ecole qui résout tous les problèmes sociaux par la LIBERTÉ, par l'ASSOCIATION FACULTATIVE ET VOLONTAIRE.
Au reste, les destinées du Socialisme ne tiennent pas aux travers des personnes qui le représentent. Voltaire , Rousseau, Diderot eux-mêmes et les autres, faisaient fort mauvais ménage au siècle dernier : la Philosophie en a-t-elle moins été un mouvement unitaire et la cause décisive des grands phénomènes politiques et sociaux de son siècle? Que nos collègues, les Voltaire, les Rousseau et les Diderot du Socialisme, tirent donc sur nous, à boulets rouges, si tel est encore leur bon plaisir. Je leur donne d'avance l'absolution. Ils pourront, ainsi faisant, se créer des torts personnels, mais ils ne feront pas grand mal au Socialisme.
g 23. Utilité providentielle de toutes les formules du Socialisme.
Je crois sincèrement, fermement que la Vérité, la Paix,
l'Ordre, la Liberté et l'Avenir sont chez nous. Si je ne le croyais pas, malgré vingt-quatre années de conviction et vingt années de travaux dans notre ligne, je me sens parfaitement libre et dégagé. J'irais immédiatement ailleurs. J'aime beaucoup qu'on m« montre que je me suis trompé. Toutes les fois que cela m'arrive je trouve que c'est moi qui gagne.
Mais tout en croyant fermement, en voyant clairement que la vérité théorique et pratique, que la grande synthèse sociale est chez nous, je reconnais l'utilité provideatieile et la légitimité historique des autres formes du Socialisme. — même des moins douces , des plus étroites et dC' plus fausses.
Si Dieu n'a pas créé que des brebis et des agneaux , il faut croire qu'il avait ses raisons. C'est à l'intelligence humaine à comprendre le pourquoi, à en profiter, et à multiplier les bonnes races.
Dans le monde subversif et faux où nous vivons, telle erreur, à un moment donné, a été plus utile que telle vérité. En grammaire et en algèbre, deux négations valent une affirmation; et si la théorie des interférences a prouvé qu'en ajoutant de la lumière à de la lumière on fait dans certains cas de l'ombre en physique, dans l'ordre moral , quelquefois , de l'ombre sur de l'ombre fait de la lumière.
11 peut donc être très bon, aujourd'hui, que le Socialisme ait à sa disposition quelques bonnes paires de griffes. Des soins que les bergers ne se seraient peut-être pas pressés de, prendre par tendresse pour les moutons, il est bien possible qu'eu égard aux loups, ils s'en occupent. L'histoire des moutons, d-^s bergers et des loups a été jusqu'ici celle de l'espèce humaine. Dieu, et le Socialisme aidant, nous finirons par en sortir; mais nous y sommes encore. Il est certain que les loups ont été utiles aux moutons plus qu'on ne pense.
j! 24. Quest-ce qui n'est pas un peu révolutionnaire en ce temps-ci v
J'ai exposé les caractères et les dangers du Socialisme. Je l'ai fait dans un but instructif et salutaire. Je l'ai fait franchement, et je complète mon œuvre de franchise. Oui, j'en conviendrai, il n'est pas jusqu'au pacifique et débonnaire Phalanstère qui n'ait lui-même aussi ses dangers, pour la vieille société si elle s'obstine. M. Denjoy parait s'en être douté. N'est-ce pas lui qui a dénoncé, à la tribune, comme une chose anarchique, détestable et abomiaable, rinvo:ation de I'ayènement du règne de
DIEU SUR LA TERRE, proDoncée dans un banquet par notre ami Vauthier, ingénieur des ponts et chaussées et phalanstérien pur-sang?
Je préviens M. Denjoy, cependant, qu'il n'est plus guère possible d'interdire le Pater , et qu'il reste peu de chances d'empêcher qu'on croie résolument à l'avènement que sur la parole du Fils nous y demandons au Père, alors qu'on a vu briller dans l'avenir la resplendissante image du palais des Phalanges. Cela met le règne de la misère et du diable en baisse dans les esprits.
C'est révolutionnaire, je le sais. Pourtant il faut que la réaction s'y résigne. MM. Denjoy, Montalembtrt et consorts auront beau dénoncer, discourir ou gémir: le trône (le Satan est miné comme tous les autres, et c'est à grands pas que la Ptépublique du bon Dieu s'avance. S'instaurera-t-elle sans faire son 24 Février? je l'espère, et il ne dépendra pas de nous qu'il en soit ainsi. Toutefois, dans la prévision de certaines transitions possibles d'un régime à l'autre, je hasarderai de donner aux hommes éloquents qui ne veulent pas de cette République-là, un conseil en vue de leurs plus gros clients : C'est de prier le Dieu qui punit les voleurs de ne pas se montrer trop sév«Te,.. J'ajoute, en combinant deux proverbes, qu'il n'est pas prudent « de trop parler de corde dans le paysdes pendus. »
J'ai dit que le Phalanstère lui-même, par le spîendide Idéal qu'il pose à côté d'une Uéalité odieuse, pourrait bien être indirectement aussi un dacger pour cette réalité en tant qu'elle ne voudrait pas bouger, et quelque peu révolutionnaire. Mais est-ce la peine de parler de si peu dans un moment où l'on relit l'Evangile, où l'on se remet à exhumer les paroles des Apôtres et des Pères, et où l'on défend l'Ordre et la Propriété... avec le Vicaire savoyard?
Chers conservateurs, vous voyez une paille révolutionnaire dans l'œil du Phalanstère, et vous ne voyez pas les bornes révolutionnaires qui sont dans les vôtres !
En vérité, en vérité , j'ai beau chercher, je ne trouve aujourd'hui rien, rien, mais rien qui ne soit révolutionnaire. Je ne sais pas si j'ai sur les yeux aes lunettes rouges; mais les blancs me paraissent d'un rouge encore plus foncé que tout le reste. Et quand je dis les blancs, je parle des blancs de toutes les couleurs. Et, parmi les blancs, ceux qui me paraissent les plus rouges , — voyez donc l'aventure, — ce sont précisément les plus blancs : je veux dire les blancs de plomb, les blancs d'argent et les blancs de lys... Vous avez beau-
coup trop d'esprit et de connaissances minérales et botaniques pour ne pas savoir ce que, par ces trois blancs-là, je veux dire.
Et tenez, messieurs de Montalembert et Denjoy, et tant d'autres, et vous-même monsieur Dufaure, vous, âme sincère, droite, honnête et, je le sais, d'un titre pur, vous qui êtes né avec un tempérament démocratique, eh bien ! cetteidée que vous croyez prudente, conservatrice et préservatrice par excellence et que je vais vous dire, c'est, à moi, tout ce qui me semble au monde de plus révolutionnaire! Vous redoutez que le Peuple croie à l'aisance générale, au Travail Attrayant, au Règne de Dieu, au Bonheurréalisable sur cette terre, il vous semble, — à vos divers points de vue que je me garde de confondre, — il vous semble que vous auriez tout gagné si le Peuple voulait cesser d'y croire, d'y tendre, et si vous pouviez lui faire reprendre la vieille croyance eu\ misères fatales, nécessaires, indestructibles sur cette terre...
Or, laissez-moi vous le dire : Après nos cent années de Philosophie et de Libre examen, nos soixante années de ISévûlutions etle reste, si le Peuple aujourd'hui perdait cet espoir d'une société heureuse, que vous paraîtriez heureux de lui pouvoir ôter, savez-vous la conclusion qui en sortirait? lien sortirait ce petit raisonnement que je vous livre : « Ah ! la misère est éternelle! il faut toujours » ici bas des malheureux, des pauvres, des déshérités » qui s'échinent pour les autres, qui mangent du pain » noir et qui n'en mangent pas toujours, pour faire venir « le pain blanc de ceux qui ne font rien venir... Eh bien! » chacun son tour! ! » ... Vous comprenez la suite du raisonnement...
Révolutionnaires pour révolutionnaires, je me crois, permettez que je vous le dise, un révolutionnaire bien plus conservateur que vous quand je tiens au Peuple ce langage — qui est ma foi :
'< Non ! cette terre n'est pas la vallée des larmes éter- » nelles!Non, Dieu notre père à tous ne nous a pas dé- » voués fatalement icibasaux inéluctables misères. Dieua » des aînés et des cadets dans l'histoire, il n'y cimpte pas de » bâtards. Notre terre est nourricière et féconde. La science » est toute puissante. Le génie industrieux de l'homme » a déjà réalisé des prodiges, et nous ne sommes encore « qu'au début de ses créations merveilleuses. Le travail. » bien organisé peut tout ! Rien ne h mite ses essors et » nos espérances glorieuses. II y a sur cette terre de » Dieu , sous le soleil de Dieu , place pour tous les en-
» fantsde Dieu, sans qu'il soit nécessaire qu'on s'y serre » trop, qu'on s'y comprime ou qu'on s'y égorge.
» Le travail! le travail ! le travail ! Il y a des milliers » de féconds travaux à faire, des milliers de sources de » prospérité à ouvrir, et des millions de bras et de cer- « veai-x qui manquent de travail ou qui travaillent impro- » ductivement, ou, pis encore, qui travaillent les uns con- » tre les autres ! Ou peut décupler le tra/ail et centupler » ses fruits ; il suffit d'en savoir intelligemment combi- » ner, agencer et organiser les forces.
» Tout homme venant au monde est une puissance, » une mine de richesses sociales, un trésor de vocatio'is, » de facultés et d'aptitudes ; et nous gaspillons ces tré- » sors du génie et de la puissance humaine, nous ne sa- » vons pas exploiter ces mines inépuisables ! Nous lais- 5> sons croupir ou végéter, dans l'ignorance, dans l'abru- » tissement, dans la fainéantise, ou b'en nous armons, » les unes contre les autres ces facultés divines et créa- » trices. Allons ! espoir, courage et charité ! marchons à » la conquête du Nouveau - Monde. Endurons patiem- » ment les privations de la route. En avant les pionniers » de l'humanité ! Si nous n'aboutissons pas cette fois » nous-mêmes, nous aurons préparé la voie par où arri- » veront nos enfants, les générations qui vont venir ! »
Et quand on lui dit cela, au Peuple, il comprend ! Et quand il a compris, il a foi et il espère. Et quand il a foi et qu'il espère, il travaille et il aime.
Et puis, comme nous lui e.\pliquons qu'après tout, c'est d'une sage et intelligente organisation des choses et non de destructions et de violences qu'il s'agit, il étudie, il propage, il se fait docteur et apôtre. Et si vous vouliez, comme lui, étudier un peu et vous ouvrir un peu à l'Espérance et à la Foi, ah! dès qu'il verrait que, vous aussi, vous espérez et vous croyez, et que vous cherchez comme lui, que vous voulez artiemment comme lui, il vous tendrait bien vite, en signe de paix, sa main calleuse et rude ; et toute rude qu'elle soit, cette main, vous sentiriez que de douceur dans sa fraternelle étreinte !
Etudiez uo peu, espérez un peu et aimez beaucoup; et vous verrez si tout, avec lui, ne va pas vous devenir facile !
Vous ferez du Peuple ce que vous voudrez, quand vous voudrez, c'est moi qui vous le dis. Vous pouvez m'en croire, parce que je l'ai pratiqué et le connais.
Est-ce donc un bien affreux révolutiounaire, celuiqai vous
parle ainsi? Ah! il serait si bon et si doux de s'entendre... mais vous ne voulez pas encore ! vous n'avez pas le temps de vous convertir! vous tenez encore à vos préjugés, ou plutôt ce sont vos préjugés qui vous tiennent. — Quoi ! la
raison nous viendrait de ces Socialistes ce n'est pas
possible! Des utopistes, des lous, âe^ partageux , des insurgés, allons donc! — Ce donc veut dire qu'il nous faudra encore échangpr plus d'un coup. Soit ! ceux que nous vous appliquerons auront du moins cela de bon qu'ils feront tomber vos écailles: (Dans le symbolique de la nature, les écailles sont les analogies des préjugés — Voyez Fourier.) — Et après nous être bien rossés, nous nous entendrons. — Si cependant nous nous entendi-iODS tout de suite? Qu'en dites-vous?
Croyez-moi , les Socialistes ne sont pas si noirs que >ous vous Fimaginez. Donc, des horions, tant que cela vous fera plaisir; la paix quand vous voudrez. Les Socialistes sont à vos ordres. On n3 peut plus de bonne volonté et de déférence. La condition de la paix, c'est que vous ouvriez les yeux sur ce qu'ils proposent pour le Peuple •et pour vous-mêmes. — Il faudrait pourtant bien tâcher de ne pas commencer les guerres sociales. On ne peut pas savoir où nous irons, si une fois cela commence
liEIS ADVERSAIRES DU SOCIAIilSIflE.
§ 25. Les Vivants.
Nous avons passé en revue les principaux affluents du Socialisfije.
Est-ce que tout le SociaUsme est contenu dans ses affluents?
Pas plus que l'Océan n'est contenu dans les fleuves qui s'y déchargent.
Le Saint Simonisme, le Phalanstérianisme, les diverses Ecoles communistes, et le Parti-Proudhon, ne sont que les formules, les sources, les centres de vibration, les foyers de fumée, de lumièrb ou de feu du Socialisme. Le Sociahsme intégral, c'est tout cela réuni, et, en outre, tous les ébranlements, toutes les vibrations, toutes les idées, tous les sentiments, toutes les explosions et toutes les flammes que ces énergies diverses, comninées avec les traditions historiques, philosophiques, chrétiennes et révolutionnaires, ont communiqué à l'opinion, à la masse humaine, à la masse vivante et pensante, chez tous les
peuples civilises. Oui, chez tous, en France, en Allemagne, en Angleterre, dans l'Europe entière, et c!éj;i, quoiqu'on dise M. de Tocqueville, qui ne reconnaîtrait plus son Amérique, aux Etats-Unis et même aux Républiques méridionales.
Le Socialisme est aujourd'hui partout.
Voyez tout cequi s'écrit, tout ce qui s'imprime, les livres, les brochures, les journaux, les roman?, la poésie, la prose : dj quoi tout cela est-il imbibé? Et tous ces projets, toutes ces propositions qui poussent de tontes parts, qui semblent sortir partout de terre comme les germes au printemps, tomber du ciel comme les grenouilles et les crapauds après une pluie d'orage? Le Socialisme est partout, vous dis-je! Vous en êtes inondés.
Mais voyez donc ce qie vous dites vous-mêmes pour le combattre ! rendez-vous compte des efforts que vous faites pour le saisir, le dompter, le vaincre ! et, par dessus !e marché, de l'inutilité de ces efforts.... Vous n'êtes pas des Hercules, et lui il est un Antée ; et, dès que vous l'avez mis à terre, la Terre sa mère lui rend des forces dix fois, cent fois supérieures à celles que vous avez déployées pour l'abattre.
Le Socialisme est dans l'opinion, dans l'air, dans !e Peuple,
Il est aussi insaisissable que le Choléra.
Il se joue de vos résistances vaines.
L'eau que vous jetez sur lui pour l'éteindre, se change en alcool et en huile, irrite et grandit ses flammes.
Et vous-mêmes, • sans que vous vous en apperceviez plus que dumouvementde la terre, qui ccpendantvousfait faire de 200 à 300 lieues chaque minute, il vous emporte...
Est-ce que M. Tliiers, « après y avoir beaucoup songé, » beaucoup pensé, beaucoup réfléchi » (comme toujours) n'a pas accouché lui-même d'un petit fœtus socialiste? Qu'est-ce donc que ses réserves de certains travaux de l'Etat pour les temps de chômage, sinon un avorton du Socialisme , et du plus absurde encore ?
Dès que le Socialisme va se faire un peu comprendre en haut, devenir uu peu possible, paraître un peu nécessaire, vous allez voir quels progrès fera M. Thiers en Socialisme ! il boudera bien un peu , comme il a boudé la République ; il se fera un peu prier ; mais il finira, le temps venu, par se montrer tout disposé à sauver la République sociale, comme nous le voyons tout prêt déjà à sauver la République démocratique, comme il l'était hier à sauver la Royauté, comme il ie sera demain à sauver
l'Empire. M. Thiers est né sauveur. Un pea plus tôt^ un peu plus tard, son inextinguible dévouement le conduira à vouloir sauver le Socialisme. Vivez un on deux ans, et vous verrez.
Qu'est-ce qui oserait prononcer aujourd'hui à l'Assemblée nationale, avec ce suprême dédain qu'y mit, en son fauteuil, M. Sauzet, président de l'ancienne Chambre, les paroles suivantes : « Nous sommes ici pour faire des » lois, et non pas pour nous occuper à donner de i'ou- » vrage aux ouvriers ? »
Parce que la brutale et aveugle insurrection de juin a été vaincue, parce que l'on n*a pas inscrit textuellement le Droit au Travail dans la Constitution , quelques-uns imaginent que le Socialisme a perdu du terrain. Pauvres aveugles! Il en a énormément gagné. Il en a gagné même à l'Assemblée nationale.
§ 26. Les Mort?.
Voilà donc, n'est-ce pas, qui est bien établi : le Socialisme est plus fort que vous. H est vivant, et vous êtes des morts. Et vraiment oui , des morts, car vous ne vivez pas. Voyons, vivez-vous ï gouvernez-vous ? Quel signe de vie donnez-vous ? Où est votre politique, à l'intérieur, h l'extérieur? Qu'est-ce que vous voulez? qu'est-ce que vous proposez? Pensez-vous à quelque chose? Pas d'idée, pas d'action, pas de volonté; inertie, passivité, stagnation ; impossibilité radicale de faire un mouvement quelconque ; paralysie même de la pensée ! Et pourtant vous avez des finances pour vingt-sept mois, l'ensemble des forces publiques, une armée de 500 mille hommes, tous les attirails, tout le bataclan d'un gouvernement centralisé, et pas d'ombarras à l'extérieur; car l'Europe aristocratique, l'Europe que vous ne devriez pas craindre et que vous craignez , est encore plus mal hypothéquée que vous. Et vous ne faites rien, rien, rien, rien ! vous attendez le retour de la confiance, vous regardez si le printemps s'avai ce...
A quels signes reconoait-on la mort, sinon à l'absence des signes de la vie ?
Et ne prenez pas pour de la vie les mouvemenfs intérieurs de votre vieille société. Il y a des mouvements intérieurs dans tous les cadavres. Cela s'appelle la décomposition.
Et pourquoi êtes-vous morts? Pourquoi? Parce que, au lieu d'entrer avec sagesse, avec prudance, les yeux ouverts, m:iis enfin d'entrer réseiMmont en voie de Soeia-
iisme; au lieu de demaûuer au Socialisme ce que vous n'avez pas, ce qui vous manque, l'idée du temps, la foi du temps, et, par conséquent, la force du temps et la vie vivante, vous vous obstinez à demeurer dans le cadavre de la vieille forme sociale, essayant de le galvaniser. Or, la science vous dit qu'en galvanisant, un cadavre, on ne fa't qu'une seule chose : on en rend la décomposition plus hâtive.
En politique comme en religion , la vie c'est la foi. Où est votre foi ? A quoi croyez-vous? à la Monarchie? Allonsdonc ! les enfants croient encore à Croquemitaine, mais à la Monarchie vous ne les y feriez plus croire. A la République? Mais la République, qu'est-ce que cela? Une pure forme mécanique. Que doit-eïîe faire, la Republique? voilà la question. Comment y répondez-vous? Rien, Rien, Rien, pas de réponse. Vous n'avez donc pas la foi; vous n'avez donc pas la vie ; vous êtes donc morts. Or, ie Socialisme a la foi.
Lé So cialisme a foi à la Société nouvelle, à la jeune Société qu'il porte dans ses flancs , qu'il sent remuer dans ses flancs, et qu'il aime d'un amour dévoué et maternel. Il y a plus; lui seul, entendez-vous bien, lui seul a une foi solide aujourd'hui à la République.
Les douze mille socialistes qui vous ont combattus en Jum, des socialistes bien insensés, des socialistes criminels, j'en conviens (il y a des criminels partout), ces douze mille hommes , égarés en grande partie , coupables en petit nombre (Lamoricière lui-même l'a déclaré .^i. franchement à la tribune) , ces socialistes que vous trans-
'■"M portez, je vous le demande à vous-mc/nes, ne sentez-
vous pas en eax les plus énergiques, les plus intrépides soldats de la Republique ? Rien employés, bien conduits, des hommes de cette trempe ne seraient-ils pas vos forces les p'us vives contre toutes les usurpations monarchiques? Vous le comprenez-vous mêmes, et, dans le tète à tête, ous en convenez.
Le Socialisnie, dans ses écarts, dans ses aspirations, dans ses aveuglements, dans ses haines et dans ses colères, peut devenir criminel, et il l'est quand il provoque à la guerre civile, quand il prend les armes contre le produit du Suffrage universel. Mais ses haines, ses violences, l'énergie de ses révoltes elles-mêmes, prouvent qu'il est vivant. Vous me direz qu'il a été vaincu dans ses violences. Oui, et tant mieux. Il est bon qu'il reçoive des leçons quand il devient factieux.; qu'il apprenne à se faire pacifique, calme, respectueux pour l'ordre et la légalité :
car, fort comme il l'est, maître comme il Test de l'avenir, c'est par le calme, par la raison, par l'idée, non par la force brutale qu'il doit conquérir les âmes, organiser la société nouvelle.
Mais s'il a été vaincu dans sa violence, il ne l'a été que par des intérêts qu'il doit convertir et non pas briser, associer et servir et non anéantir, et j'observe que des intérêts ne sont pas des Idées. Des intérêts menacés s'unissent un jour pour le combat. Mais ces intérêts sans Idée se divisent le lendemain de la victoire. Croyez-vous n'en avoir pas la preuve ?
Des Intérêts sans Idée, c'est toujours la mort. Sans Idée et sans Foi, vous n'êtes que de purs intérêts, des faits, des aggrégations friables de matière morte.
Vous êtes donc morts ! — Toujours la même conclusion... c'est désespérant.
Or, puisque vous êtes morts, que c'est convenu, que pourtant vous ne le comprenez pas bien encore, que vous ne savez pas encore bien pourquoi, il faut que je vous le dise. Et qui sait si, en ra'écoutant bien, vous ne trouveriez pas moyen de ressusciter ? C'est cela qui serait un miracle! Je vous offre d'en essayer.
g 27. Pourquoi vous êtes morts.
Vous n'avez encore rien compris , vous ne comprenez rien encore à votre temps, à la société moderne, actuelle, à ses besoins, à ses nécessités, à ses passions, aux idées qui se développent en elle.
On dit que deux ou trois jours avant le 24 février, Louis-Philippe engagea gaiement un Anglais à différer son départ, afin de voir « comment se menait une émeute à Paris. » Croyez-vous que le roi-citoyen connaissait bien, le 22 février, l'esprit de son peuple?
M. Guizot se prenait pour un grand politique et il était placé pour avoir des renseignements sur l'état du pays. Pensez-vous qu'il en connût bien les dispositions véritables?
Croyez-vous que la cour de Marie-Antoinette et la noblesse avaient une notion bien claire de l'état des aines dans le royaume et dans la bonne ville de Paris, quant l'on dansait si joyeusement à Versailles , la veille de la prise de la Bastille ?
Et Charles X et les siens, et tant d'autres ? et le roi de Prusse, qui fait aujourd'hui même du veto sur le droit chasse, et reproduit si textuellement Louis XIV?
Cependant à toutes ces époiiues, les sigoes des temps
étaient fort visibles. Quand le ciel est noir et que le tonnerre gronde, il semblerait qu'il n'est pas difficile de prévoir l'orage.
Je vous l'ai déjà dit et vous le savez bien vous-mêmes : Les Idées qui montent sont les forces vives des nations, comme la sève au printemps est la force vive de la nature. Rien n'y résiste.
Au dix-huitième siècle, en France, la force vive c'était la Philosophie.
La Philosophie du dix-neuvième siècle c'est le Socialisme.
Or, avant 89, la Noblesse connaissait eaucoup mieux la littérature, les idées et les œuvres de la Philosophie du dix-huitième siècle, que la Bourgeoisie ne connaît depuis quinze ou vingt ans celles du Socialisme.
Cette Noblesse ne comprit pourtant pas que la Philosophie était la force du temps, et qu'une transformation politique et sociale en était li conclusion irrévocable. La notion de la toute-puissance politique et sociale des fdées philosophiques et de leur incarnation dans la Bourgeoisie et dans le Peuple, n'entrait pas dans l'intelligence ''e la Cour, du Clergi supérieur et de la Noblesse.
Réfléchissez maintenant à ce qui se passe depuis dix- ^ huit ans.
Depuis dix-huit ans , sous toutes ses formes diverses , 3e Socialisme travaille. L'activité philosophique et politique, qui était dans la Bourgeoisie avant 89, dont la Bourgeoisie tenait encore, en phase descendante, le dé sous 4. ia restauration, elle l'a tout à coup abdiqué en 1830.
•|i; P Qu'a fait depuis 1830 la Bourgeoisie officielle, l'Oligarchie influente? Victorieuse, maîtresse du terrain, elle a cessé de penser. Elle s'eît engraissée, elle s'est endormie. Elle a abdiqué l'idée pour devenir un intérêt, pas autre chose. En tait de Philosophie, elle s'était fait ce pâle Eclectisme dont elle ne s'est seulement plus occupée depuis 1830, que pour en faire débiter à la jeunesse les pilîules opiacées, par la vertu des traitements universitaires et du programme exigé des bacheliers. Quant à la politique, à l'intérieur, elle n'a eu qu'une formule passive, la Résistance, et à l'extérieur une formule non moins passive. Je Renoncement systématique et l'Abaissement continu.
Qu'efct-ce que c'était que cette Philosophie et cette Politique? L'abandon absolu de toute activité, de toute initiative, pas autre chose ; la négation de l'action, rien do plus. Pour parachever ia description symptômatique de ia Bourgeoisie parlementaire de 1830, ajoutez que l'Op-
position n'y faisait elle-même que du vent et des intrigues.
Entre temps, le Socialisme travaillait. H produisait, il formulait avec l'invincib'.e activité de l'Idée dont l'heure a sonné, tous les éléments, boas ou mauvais, mais historiquement logiques, du dogme démocratique et social du dix-neuvième siècle.
De même qu'une partie intelligente, généreuse, initiatrice de la Noblesse, avait c:mpris les philosophes du dix-huitième siècle, et s'était Tait philosophe elle-même ; de même, — et dans des proportions beaucoup plus considérables, le cercle étant beaucoup plus grand, — une partie généreuse, intelligente , initiatrice de la Bourgeoisie, comprenait le Socialisme et se faisait Socialiste. Quant au Peuple, lui, par sa position, il était fatalement destiné à comprendre.
Le foyer d'activité de la pensée et de la force nationale s'était donc l'éplacé ; et, chose incroyable ! la Bourgeoisie officielle, électorale et parlementaire, l'Oligarchie des Satisfaits ou de ceux à qui il ne manquait que des portefeuilles pour l'être, c'est-à-dire la Gauche et la Droite comme le Centre , s'obstinaient tous trois à rester, de tout ce mouvement des idées au-dessous d'eux,, dans une fabuleuse ignorance...
Que de fois nous îes avons avertis ! que de fois, psndant ces dix-huit années, nous leur avons crié : « Mais » occupez-vous donc des choses sérieuses, du mouve- » ment des esprits, du travail qui s'accomplit dans le» » idées, des problèmes à résoudre, des solutions qu'on » en propose, des solutions qu'il leur faut trouver si ^) celles que l'on propose f-ont insulfisantes ! »
Que d^, fois nous leur avons répété : « MalheursuXy » songez-y donc, vous gouvernez ! vous avez charge des » corps et des âmes, et vous abandonnez les corps à la » misère, et vous ne vous souciez pas même de connaître » ce qui se passe dans les âmes! »
Que de fois, précisant davantage, leur rappelant que la Noblesse avait méconnu les besoins, les idées, les droits de leurs pères, comme ils méconnaissaient les idées, les droits et les besoins du peuple , et qu'elle l'avait payé cher, nous leur dépeignions celte fatale analogie du position, leur disant : « Le Peuple, aujourd'hui,. » dévore des masses de publications socialistes. Il existe )■) toute une littérature, immense, que vous ne connais- » sez pas et qui grandit chaque jour! 11 se fait un » énorme mouvement de presse, de librairie, de prose s et de poésie populaires, de petits livres à deux sous^
» à cinq sous, a dix sous, et d'ouvrages plus considéra- » b'es , de journaux , de pamphlets, de canards, de fac- » tums de tous genres, dont vous ne soupçounez pas » même l'existence ! et tout cela forme, au-dessous de » votre somnolence et des misérables discussions de vo- » tre sphère parlementaire, un courant formidable que » vous devriez au moins connaître ! La Noblesse du temps » passé lisait du moins les philosophes, connaissait leurs » écrits. Vous , vous dédaignez tellement les choses du » Peuple, que non-seulement vous ne savez pas ce qu'il » lit et ce qu'il pense, mais qu'encore vous ne voulez pas » croire qu'il pense et qu'il lise ! »
J'ai vu, moi, des députés d'alors, bonnes gens du reste, mis en contact fortuit avec des ouvriers socialistes, tomber des nues et rester les bras cassés, de tout ce qu'ils avaient entendu. L'un d'eux, à un déjf ùaer chez lui, racontait à ses collègues un étonnemcnt de ce genre. îl confessait qu'il n'y avait pas, à la Chambre, un seul homme ea état de raisonner comme ces ouvriers qu'il avait entretenus, sur de très graves problèmes, inconnus à la Chambre. Répondant à mes observations, en s'adressant à ses collègues, il leur disait : « C'est parfaitement » vrai , messieurs, ce que dit Considérant ; depuis que » nous sommes maîtres des affaires, nous nous endor- » mons sur nos sièges. » — Le lendemain, il n'y pensait plus le brave homme , et ronflait sur son banc plus fort qu'aucun autre. Voilà les hommes !
§ 28. Prédictions, et à quoi elles ont servi.
J'ai dit tout cela à M. Guizot lui-même. Jugez combien cela lui a servi ! Je lui ai fait lire ce qui suit, extrait d'une brochure (encore de trois sous) que j'avais publiée en 1833, sous le titre de Politique nouvelle, joignant à la remise de l'écrit un commentaire verbal :
« Filiation de l'Opino7i nouvelle. — L'Opinion nouvelle se lie au passé et y tient par ses racines. Le dix-neuvième siècle continue le dix huitième. La pensée, la passion du dix-huilièrae siècle, a été la réalisation des idées de Vérité, dn Justice et de Liborté dans le:^ institutions humaines, et l'introduction do la Liberté, de la Tolérance et de la liaison dans le domaine des croyances. Malheureusement le dix-huitième siècle s'est mis à la tâche sans en avoi'- calculé les conditions. Arrivé à la pratique, il s'est j«té dans la voie des négations : il a cru qu'il suffirait, pour atteindre son but, de renverser l'ancien régime et de faira subir, purement et simplement, aux institutions politiques, une traasformalion libérale.
« Ainsi, le dix-huitième siècle a voulu ce que veut le dix-neuviè:ne. Seulement celui ci commence à reconnaîlre qup» les négations pures et simples de l'autre, et que les modifications siraploment politiques, poursuivies et obtenues par l'Ecole libérale, sont fort loin de réaliser ce que voulait h dix huitième siècle avec une ardeur si jeune et une passion si belle, et ce que veut aujourd'hui le dix-neuvième avec une lui moins vive en ce moment (1843), sans doute, mais avec plus de maturité et de raison.
» Le dix-neuvième siècle a trop fait de ruines et trop peu d'organisation ; il a renouvelé, il est vrai, l'ordre politique, il en a mis le principe et la forme en harmonie avec l'esprit moderne. Le principe représentatif n'est plus attaqué sérieu;e«îent aujourd'hui en France. Les partisans de l'ancienne monarchie eu.vmêmes y sont de fait ralliés, et Henri V monterait sur le trône qu'il no pourrait porter aucune atteinte au svctème électif, dont sans doute il élargirait même la sphère plutôt qu'il ne la saurait restreindre. Ce principe est une conquête définitive. Or, le principe représentatif et électif étant conquis, ainsi que le principe de l'égalité devant la loi, il n'y a plus de réforme sérieuse à tenter dans l'ordre spécialement dit constitutionnel ou politique. Il ne peut plus être question, dans cet ordre, que d'applications plus ou moins larges et plus ou moins sérieuses du principe électif, ce qui n'est dès lors qu'une aflaire de modifi-ations secondaires, modifications que le temps et le progrès des choses amèneront naturellement et paisiblement. » — (J'observe que j'avais bien raison en 4.3. Seulement on n'a pas eu l'esprit d'élargir, et l'on a fait rompre.)
» Il n'y a donc plus de révolution politique à faire ou à craindra, parce que, sur le terrain politique, le principe électif et celui de l'égalité native des citoyens, sont conquis et reconnus en droit, c'est-à-dire que le principe démocratique est maître de ce terrain, et qu'il ne s'agit plus désormais que de réglementer l'usage du droit pour en mettre l'exercice en harmonie avec les développements successifs du progrès social.
» Mais l'humanité ne s'arrête pas. Elle est condamnée, et c'est sa grandeur et sa gloire, à une activité incessante. Quand un peuple a réalisé un progrès, il devient fatal qu'il commence une tâche nouvelle. C'est sa loi : s'il ne la suit pas, s'il s'arrête, s'il se repose et s'endort, il entre immédiatement on décadence.
» Aussi est-il d^jà visible que la Frasce entrerait bientôt en pleine décadence si elle continuait à écouter plus longtemps les Révolutionnaires rétrogrades qui cherchent à la retenir dans les misérables querelles politiques d'un passé accompli, et les faux Conservateurs dont la politique passive et assoupissante s'eff jrce d'étouffer l'activité nationale,
» Grâce à Dieu, grâce au génie de l'Humanité et de la France,
il n'en sera pas ainèi : les esprits s'ébranlent déjà pour l'acccmplissementde la tâche nouvelle.
» Transition des préoccupations politiques aux préoccupations industrielles et sociales. — La question de lond, la question de principe et de système étant vidée sur le terrain politique de la constitution gouvernementale, l'activité intellectue.le devait nécessairement se transporter sur le terrain économique et social. Il y a plus de trente années qu'un grand génie a établi les raisons de ce fait qu'il prédisait alors à haute voix. La transformation qui s'accomplit aujourd'hui démontre avec éclat la valeur de celte prédiction et des vues scientifi(iues sur lesquelles elle reposait.
» Le caractère principal de l'Evolution nouvelle est donc exprimé par ceci : Que la conquête du principe de l'égalité devant la loi, l'organisation de l'unité administrât Ice et du système représentatif (expression du principe électij) étant des faits accomplis, RIEN DE CAPITAL ne restant par couséquecrt à faire sur le terrain politique ou constitutionnel proprement dit, l'activité intellectuelle va se diriger, à l'intérieur, sur les questions sociales, et spécialement sur les questions économiques.
» Division des partis sur le terrain social, —r Or, on verra se produire sur le terrain social les trois tendances qui ont caractérisé plus ou moins nettement l'Evolution politique :
» 4. — Les uns porteront sur ce terrain nouveau l'esprit révolutionnaire, et voudront procéder par des négations, des renversements, beaucoup plus graves, bsaucoup plus périlleux dans cet ordre que dans l'ordre purement politique. » — (On en est là.)
» 2. — Les autres, par ignorance, par frayeur, par esprit de réaction, se mettront aveuglément et obstinément en travers de la route du progrès. Ces immobilistes sociaux ne feront qu'accroître l'énergie et les haines révolutionnaires des premiers, et fournir à la violence de ceux-ci des justifications ou des prétextes. >' — (On en est là.)
» 3. — Enfin l'Opinion vraiment libérale â laquelle la victoire est assurée, et qui ne saurait tarder à rallier tous les bons espritS;, est colle qui recherchera sagement, mais ardemment, les conditions d'ua progrès pacifique, régulier, favorable A la fois aux intérêts de toutes les classes.
» Cette troisième opinon aura donc pour caractère d'être essentiellement organisatrice, de procéder par les voies de la Science et de l'Expérience, et enfin de demander au principe de V Association la solution de toutes les difficultés qui seront pour ;es deux autres Opinions des prétextes et des occasions de guerre. L'organii^ation sociétaire des intérêts divergents est, en el fet, 'o seul moyen damecer à l'union les éléments qui se com-
lit Ut ?^
battont sur lo terrain social. » — (Nous en sommes depuis longtemps là pt l'on y viendra.)
» application. — Pour mieux dessiner ces trois Opinions, il suffit do les mettre en jeu sur l'objet capital de l'Evolution nouvelle, la Provrîété et le Travail.
» La premièro Opinion agira révolutionnairement contre la Propriété, pt prétendra l'anéantir au ncm des droits du Travail. Le parti qni se formera sur le développement de cette opinion reproduira le mauvais côté, le côté déclamatoire, haineux, jaious et violent do la Philosophie du dix-huitième siècle et du mouvemeat politique qui en a été la conséquence. Telle est déjà la tendance orédorainante des Communistes et des différents ennemis de la Propriété, quoiqu'il y ait aujourd'hui pourtant do notables dissemblances entre eux. » — (Est-ce clair aujourdnui?)
» La seconde Opinion non-seulement réagira violenr ment contre la première, mais elle refusera de reconnaître en principe la nécessité de donner des garanties au Travail et d'améliorer la position des travailleurs en régularisant et organisant l'Industrie. » — (Est-ce clair aujourd'hui ?)
)) Ce parti inintelligent et aveugle répond, trait pour trait, mais avec une physionomie bourgeoise, à l'aristocratie de l'ancien régime, par la méconnaissance des besoins, des intérêts et des droits nouveaux, de leur légitimité et de leur puissance. » — (Est-ce clair aujourd'hui?)
» La troisième Opinion reconnaîtra et défendra les droits delà Propriété et ceux du Travail ; elle démontrera que ces droifs, loin d'être hostiles en principe, sont positivement conciliables ; que l'incohérence industrielle et la concurrence anarchique sont aussi défavorables aux intérêts des maîtres qu'à ceux des ouvriers ; que les uns et les autres ont besoin de mesures sagement régu'alrices du mouvement industriel, et que l'Association de la Propriété et du Travail consolide le premier intérêt en garantissant les droits du second. Cette Opinio» partagée par les hommes éclairés, les esprits larges et les cœurs généreux, dans toutes les classes, se mettra en tête du mouvement nouveau, préviendra le choc des partis violents et dirigera glorieusement j l'Evolution dans la voie bienfaisante des réalisations paciûques
et des améliorations fécondes. Cette Opinion sera le vrai Libé' \% ralisme, !e nouveau Libéralisme, le Libéralisme social. » — ■A (Oui, et cette opinion triomphera, quoiqu'il arrive \) iÇ i'^ » Ainsi, cette Politique nouvelle et vraiment sociale, à laquelle ♦ seule il est donné d'organiser pacifiquement la Liberté et la Démocratie, peut seule aussi calmer les haines des partis, prévenir ou apaiser l'hostilité des classes et établir l'ordre matériel et l'ordre moral au sein d'une société profondément ébranlée par
cinquante années de révolutions, et tourmentée par des besoins impérieux en présence desquels les hommes de la Vieille Politique restent sans idées et sans intelligence, les uns ne sachant qu'irriter et agiter, les autres que résister et comprimer, aucun développer, harmoniser, associer et satisfaire. C'est cette Politique à la fois PROGRESSIVE et conservatrice, qui maintiendra, qui consolidera en amf'-.iorant, en transformant, en réformant, en organisant ; c'est cette Politique qui est destinée à gouverner la Société et qui enterrera la Politique des résistances aveugles et 'a Politique révolutionnaire, sur quelque terrain que l'une ou l'autre de celles-ci veuille se porter. » — (Oui, vous dis je. et cette Politique triomphera !)
» Point d'appui général. — Evidemment notre époque ne peut pas être une époque illibérale et rétrograde ; elle aime fondamentalement 1© progrès. Ses tendances progressives ne sauraient être douteuses. D'un autre côté les leçons que nos révolutions nous ont données ont été assez dures pour que notre siècle ne se jette plus à l'étourdie dans la voie des renversement-, (On l'y a forcé !) Le principe de la Propriété est d'ailleurs un principe trop humain, d'un intérêt trop général et dont la sphère pratique est aujourd'hui trop étendue pour qu'il puisse être jeté à bas comme l'a été en 89 le principe féodal, affaibli et ruiné par l'œuvre des siècles antér'eurs. L'opinion révolutionnaire ne saurait donc prévaloir. Une résistance aveugle aux progrès légitimes, une impru leiite méconnaissance des besoins, des intérêts et des droits du Travail, pourraient seules irriter les classes ouvrières et provoquer les guerres sociales contenues dans la formule générale de 1 Evolution nouvelle, mais que le développement de la Politique dont nous exposons les principes conjurera facileaient.
» Ainsi les intérêts, les principes, les besoins de la Stabilité et ceux du Progrès, les expériences cruelles du passé et le mouvement de l'Opinion déjà ébranlée : tout se réunit pour assurer le triomphe prochan de la Politique Nouvelle dont nous nous contentons ici de résumer les données générales, mais dont toutes les bases scieniiûques et positives ont déjà reçu de nombreux développements dans d'autres écrits. »
Voilà ce que j'écrivais en 1843. Voyais-je trouble?
Voilà ce que je faisais lire et ce que j'expliquais en 1846ûM. Guizot.
Qui voyait vrai, de M. Guizot, le grand homme d'Etat, le chef de la Bourgeoisie, l'homme pratique, ou de ConsideraDt le rêveur, le théoricien, l'utopiste? Lequel des deux comprenait son temps, voyait la réalité, savait les choses? lequel ues deux était l'utopiste? leque' '" - -
veur? lequel, l'homme pratique? Ah!. que l'avenir rira bien en voyant qui ce siècle curieux prenait pour ses fous, qui il appelait ses sages !
J'ai donc cherché à faire comprendre à M. Guizot la gravité de la situation, les dangers d'une politique égoïste, matérialiste, inerte et de pure résistance; l'impossibilité d'arrêter le cours des idées, d'entraver l'évolution démocratique et sociale, la nécessité de prendre en main résolument les intérêts du peuple, ne fut-ce qu'en vue des intérêts de la monarchie et de la bourgeoisie ; la facilité de conquérir le peuple, de l'enlever aux bavards creux de l'opposition parlementaire en servant sa cause, en mettant la monarchie avec lui contre la féodalité financiè-e comme elle s'était mise avec les communes contre la féodalité nobiliaire; les inévitables révolutions qui surviendraient si le pouvoir régulier n'acceptait pas lui-même la mission sociale, démocratique et organique de l'époque nouvelle.
M. Guizot m'a répondu que oui, que sans doute, que c'était très bien, qu'il fallait s'occuper du peuple et de ces questions, qu'il n'avait pu s'en occuper encore, qu'il
s'en occuperait quand il aurait le temps Mais que
la propriété et la famille étaient deux citadelles imprenables. — Je lui répondis que personne ne songeait, que je susse, à prendre d'assaut la famille; mais que si la propriété était imprenable, elle pouvait du moins être attaquée vigoureusement, et qu'il en pourrait résulter de grands dégâts qu'il sierrait de prévenir en prévenant la guerre, — En somme, l'effet obtenu fut exactement le même que si je lui avais chanté Femme sensible. Mais il est à Londres, Louis-Philippe est à Glaremont et nous sommes en République démocratique. En quoi serons nous demain? Je m'en doute bien un peu ; mais ce dont je ne doute pas, ce que je puis affirmer d'autorité, c'est que d'ici deux ou trois ans au plus, et quoique d'ici-là il arrive, nous serons en République démocratique et sociale.
Je dis donc aux réactionnaires de toutes les couleurs, aux badauds impérialistes et monarchistes de toutes ks souches, aux badauds de la bourgeoisie qui s'en prennent à la République de la crise des affaires, quand lesaffaires avaient si bien dégringolé depuis dix-huit mois en pleine paix et en pleine monarchie, et aux badauds de la République pure et simple qui croient au'on aurait tout lait dès qu'on aurait consolidé la forme républicaine, et qui n'ont songé qu'à mettre un autre habit à la société monarchique : je dis aujourd'hui à tous ces badauds, à- tous
ces niais, à tous ces politiques grotesques, à tous ces hommes d'Etat risibles, à tous ces grands enfants, à tous cespoupai'ts de 30 à 70 ans, à toutes ces espèces de la collection du grand musée national des antiques, je leur dis ce que je répète depuis vingt ans, ce que j'ai écrit chaque année cent fois depuis 1830, ce que j'expliquais à M. Guizot en 1846; — et je le leur dis aujourd'hui avec deux autorités de plus, celle du 24 Février démocratique et social de la France, et celle de la grande Révolution européenne !
§ 29. Impuissance.
Avouez, mes maîtres, que cette Révolution de Février vous a bien surpris. Pardieu ! vous ne vous y attendiez guère. Au bout de vos banquets, il y avait, dans votre pensée un petit mouvement d'opinion, borné à la sphère bourgeoise et parlementaire, une petite raclure de réforme électorale, et puis, pour vous, ces bien-aimés portefeuilles du papa d'Oliban, des places pour vos amis, et, en politique, toujours le même air: seulement vous auriez tenu la clarinette. On s'en aperçoit de reste aujourd'hui que c'eût été toujours le înèmc air. Le National lui-même qui avait, sous l'ancien établissement, la fatuité de se croire impossible, le National pourfendeur, batailleur, casseur et vainqueur, n'est-il pas aux affaires? En quoi, je vous prie, — je ne parle pas du talent de tribune, de l'autorité du regard, du geste et delà parole, — mais en quoi, sauf cela, l'infortuné Bastide différe-t-il de M. Guizot, ministre de l'intérieur? — Par les intentions, les désirs sans doute. Mais après vos antécédents, après l'installation d'une République en Francj et au milieu de laHévolution européenne, ce qui rend votre politique plus honteuse et plus piteuse que celle que vous avez tant honnie et bafouée, ô mes Pui s de la veille, ce sont précisément vos intentions et vos désirs.
Au moins M Guizot était dans ses idées monarchiques et aristocratiques quand il était dans sa politique. Vous, vous n'avez pas même l'excuse de vos idées, au contraire, pour emboiier servilement le pas dans tous ses pas, pour vous faire rentortiller comme Louis-Philippe par l'Aristocratie anglaise, pour rentrer dans cette politique passive, inerte , lâche, qui ment à toutes les traditions généreuses de la France et qui la déshonore en la faisant mentir aux engagements solennels qu'elle a pris envers les peuples opprimés, enver.»- les peuples qui ont compté sur elle, à qui elle a promis son appui , et que vous laissez écraser et égorger à ses portes. Louis-Philippe n'a du moins pas
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laissé rentrer les Hollandais à Bruxelles, et M. Mole avait défendu aux Prussiens d'y venir ; Casimir Perrier avait pris Ancône et serré la bride aux Autrichiens... de combien de mépris cependant n'avez-vous pas accablé ces hommes? — Et encore vous avez pour vous le grand courant de la Révolution européenne !
Et d'où vient malgré vos bons désirs, malgré vo3 intentions qui vous condamnent, malgré votre conscience qui se révolte en dedans contre vous mêmes au point de vous donner ces airs patibulaires que vous nous montrez, d'où vient votre impuissance, votre inertie, la platitude de votre politique à l'extérieur aussi bien qu'à l'intérieur ?
Cela vient de ce que vous ne comprenez pas votre temps, de ce que vous ne connaissez pas votre époque, de ce que vous êtes à>is Fossiles de l'évolution politique précédente au lieu d'être des Vivants de l'évolution politique et sociale actuelle !
Cela vient de ce que vous ne savez rien et que vous le savez bien ! de ce que vous n'avez pas deux idées, pas une I de ce que vous n'avez pas foi dans le pays, parce que vous ne pouvez pas avoir foi en vous-mêmes, parce que vous sentez que vous n'avez en vous rien de ce qu'il faut pour l'entraîner, pour l'enlever, pour l'enthousiasmer, ne comprenant, je le répète, ni votre temps, ni ses besoins , ni ses problèmes !
Rien de ceci ne s'adresse à vos personnes que je ne suspecte pas, que j'estime, que j'honore, que j'aime, que je préfère à celles qui pourraient aujourd'hui vous rernp acer, que je ;-outiens comme on mange des merles. Mais vos bonnes intentions prouvent superlativement l'impuissance absolue que j'affirme être ici le caractère indélébile non-seulement de vous, mais de toutes les pétrifications de la politique pure, de tous les genres de crustacés politiques que leurs écailles ont rendu imperperméables aux rayons des idées actuelles de ^'^^"'"'.mté de toutes les taupes qui n'ont pas vn ';; lumière de leur époque, de toutes^les dI"» ^OT-ies têtes enfin dont la force Le serait que CCuUité et imbécillité, tant qu'elles n'auraient pas compris les grandes, les glorieuses Destinées nouvelles du monde.
Rien , rien , rien sans la lumière et sans la foi ! et, je vous le répète, seule aujourd'hui l'Idée sociale est lumière, seule elle allume aujourd'hui la foi dans les âmes, seule elle projeté dans les esprits l'intelligence de la politique moderne.
Si vous vous rendiez compte historiquement, politique-
ment, socialement, de l'état actuel du monde, du travail qui s'y accomplit, de la grande évolution pa U ngénésique qui s'y fait, vous sentiriez l'irrésistible puissance des forces cosmogoniques qui en décomposent l'ancienne organisation oppressive pour le recomposer suivant la liberté ; et dès que vous , gouvernement d'un peuple qui s'appelle le peuple français, vous sentiriez ces forces, elles passeraient en vous-mêmes. Vous sentant dans le mouvemeut de l'histoire, dans l'invincible courant de l'humanité, avec la vie, avec Dieu qui est dans les Peuples, vous feriez partager au Peuple initiateur de France votre sentiment et votre foi ; vous l'illumineriez par la révélation glorieuse de sa propre mission ; — de cette grande mission dont, en punition de ce qu'il l'avait remplie avec égoïsme et domination sous l'Empire, quinze années de disputes mesquines sous la Restauration et dix-huit années de matérialisme et de corruption sous Philippe, lui ont fait perdre momentanément le noble souvenir.
En proclamant les grands principes de l'indépendance des peuples, de la paix dans la liberté ; en proclamant la justice et le droit ; en signifiant le terme de toute oppression et de toute conquête dans la sphère de votre activité ; en vous mettant avec ce qui doit être et ce qui sera inévitablement, vous seriez à la tête de toutes les forces morales, de toutes les forces vives, de toutes les forces démocratiques, historiques et sociales de l'Europe entière.
En ayant foi dans les destinées nouvelles de la France et du monde, en lançant cette foi rayonnante autour de vous, au milieu du désarroi général des vieilles choses, de la colossale débâcle de l'Europe, vous feriez de la République française l'étoile polaire de tous les intérêts légitimes et de tous les droits, le soleil de la rénovation et de la liberté.
Ayez foi au monde nouveau et à la France, qu'on le safhp e '^'"'ope» et parlez! Ou'on vous sache résolus à soutenir ïaTonne caul", ^t vous n'aurez pas un coup de canon à tirer pour que la jusiiG.:, : humanité, la raison et le droit triomphent. Mais vous n'avez l'air resoiUS qu 5 coaserver votre irrésolution, à ne rien oser, à ne rien vouloir, à désespérer les opprimés et à rassurer les oppresseurs.
La confiance ! la confiance ! Vous attendez le retour de la confiance!... Ce n'est qu'en ralliant, c'est-à-dire en agissant, ce n'est qu'en entraînant les âmes, qu'on ramène la confiance. La confiance ne renaît pas comme cela, sans cause. Il faut la commander, la confiance. La confiance c'est la foi. A quoi donc le pays que vous gou-
vernez peut-il avoir foi, si tous n'avez pas seulement foi en vous-mêmes?
Voici ce que l'on fait :
On expose une politique grande, noble, juste, glorieuse, conforme à la destinée du pays, à la révolutioa d'où l'on sort, aux besoins de l'époque. Où expose les moyens de la réaliser, à l'intérieur par l'accord des intérêts et des classes, à l'extérieur par la protection des peuples qui brisent le joug odieux des ennemis de la démocratie, lesquels sont les ennemis de la France. On frappe les esprits, on les échauffe, on emporte les âmes vers un but d'activité capable de passionner un grand peuple. On parle aux sentiments généreux, on parle aux intérêts, on leur fait comprendre que le salut de tous est dans le ralliement de tous ; on leur montre un ordre stable, définitif, fondant la paix universelle, le travail, la prospérité du monde sur l'indépendance et la libre confédération des peuples, les immenses développements de la production, du commerce, des échanges et de la richesse qui surgiront de cette grande unité, de cette Sainte-Alliance des nations succédant à celle des despotismes. Alors , les intérêts que vos incertitudes tuent à petit feu, irritent et hostilisent, écoutent et se raniment; ils ressuscitent avec la vie nationale, ils s'organisent dans son mouvement, ils reprenaent confiance en vous voyant agir et gouverner, concourent avec vous, vous secondent et vous servent.
La Foi transporte les montagnes. Ayez la foi, et vous serez forts, vous qui, avec les ressources matérielles immenses dont vous disposez, ne pouvez pas seulement transporter ua grain de sable.
Créez la confiance en créant l'action ; ayez une idée, donnez un but à l'activité nationale ; faites-nous savoir où nous allons ; gouvernez. Si les pilotes lâchent la barre ; s'ils perdent la tramontane ; si leur boussole est folle ; s'ils ne savent d'où vient le vent, où poussent les cou rants, de quel côté est la terre : comment, au milieu de la nuit et de la tempête, la confiance renaitrait-elle à bord ?
2 30. Je parle de tous les Morts gouvernants ou pour le moment possibles.
Mais, encore une fois, lecteur, comprenez bien mes paroles. Ce n'est pas uniquement de ceux qui sont aujourd'hui au Pouvoir que je parle. Remplacez-les par d'autres représentants du passé, par d'autres morts, ce sera toujours la même chose. Ce sera même bien pis
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quand viendra, sous une figure quelconque, le tour de la réaction ; vous verrez.
Je pnrie donc de tout ce qui est possible, jusqu'au triomphe du Socialisme, jusqu'à l'avènement régulier de l'Idée sociale au gouvernement. Tous ces éléments qui n'ont pas la science, la foi et la vie, sont fatalement dévoués à l'impuissance ou à la violence. Ce sera toujours le même air, celui des trépassés. Ceux qui rament aujourd'hui aux bancs de la galère gouverEiementale sont honnêtes, bien intentionnés. Ils veulent sincèrement la forme républicaine. Ils ont le sentiment qu'elle doit être un instrument de progrès ultérieurs. A deux ou trois inilivi dualités près, c'est ce que nous pouvons avoir de mieux aujourd'hui. Il est à désirer qu'ils restent tout le temps que la transition doit durer, ou, ce qui serait mieux encore, qu'en s'éclairant ils inaugurent eux-mêmes la politique vivante, la politique nouvelle. Mais, au gouvernement, il est rare qu'on acquierre. On applique ce que l'on a, ce que l'on sait : c'est pour ce!a que je nourris peu d'espoir que mon désir se réalise.
Quoi qu'il en soit, qu'on retienne ceci. Comme Samson, l'Hercule libérateur des Hébreux , la France est l'Hercule libérateur des peuples modernes. Or, la force de Samson était dans ses cheveux; etles cheveux, dans lasymbolique de la nature, qui est en même temps celle de la langue sacrée, représentent ce qui sort, ce qui émane, ce qui rayonne de la tête ; les idées et la volonté. Hé bien ! la force de la France aussi est dans ce qui rayonne de sa tète, dans ses idées, dans son dévouement, dans sa volonté. Comme la perfide épouse de Samson, Dalila vendue aux Philistins, PhiUppe, qui avait épousé la France en juillet 1830, l'a abandonnée et lui a coupé lel cheveux pendant son sommeil ; mais les cheveux de la France commençaient à repousser : on l'a bien vu au 24 Février. Et vous, républicains de la veille ! républicains sans foi et sans idée, qui l'avez reprise des bras du monarque et qui la tenez encore pour un moment dans les vôtres, es que Philippe a fait traîtreusement vous le refaites bêtement... Vous ne voyez pas que, — pour un temps qui ne sera pas long, il est vrai, — vous allez de nouveau l'énerver et la livrer aux Philistins.
La force de la France est avant tout une force morale. Son autorité est dans sa parole, dans son attitude, dans 40U dévouement à la cause des peuples, dans sa conûanci au droit, à son étoile, aux destinées grandioses de la démocratie et de la liberté. Cette force immense, vous
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l'anéantissez ! vous détmisf^z par la platitude de votre politique la foi (les peuples dans la France! La tribune de la République devrait être, pour son gouver lement, un foyer rayornîint ai chaleur et de lumière. C'est à celte tribune que vous devriez faire votre diplomatie, diplomatie de justice, de raison, de droit démocratique. Or, jamais la tribune n'a été plus terne et plus muette que vous ne faites celle de la Flépublique; et votre diplomatie, héritée et copiée de celle que vous avez tant vilipendée, se cache, se glisse et se traîne dans l'ombre, ne pouvant regarder ie soleil et redoutant le moindre jour.
Ah ! que l'ancien rédacteur du National doit être humihé et souffrir dans la peau de cet infortuné Bastide , ministre des affaires étrangères de la République! d/ cette République menteuse, honteuse et la queue basse, qui ne tient pas ses engagements solennels, qui fait bien pis que ce que la plume du National s'indignait tant de voir faire à la monarchie philippisfe. Et tous ces vainqueurs que nous essayions en vain de calmer et de rendre un peu pacifjquesquand ce n'était pas le temps de faire tant de tapage ! ce doit être pour eux un affreux supplice d'être ce que nous les voyons après avoir été ce qu'ils se sont montrés. Mais regardez-vous donc un instant tels que vous êtes aujourd'hui, de cette tribune des journalistes où yo«s étiez hier, regardez-vous sur vos bancs de ministres et dans vos fauteuils prési ientiels , et dites-nous ce qic vous pensez des figures que vous y faites ?
Je le dis sincèrement : ce ne sont pas les bons désirs qui manquent à la plupart d'entre eux, mais l'Idée et ia Foi qui font oser et réussir. Je suis donc convaincu que plus d'un parmi eux souffrent de douloureux martyres, et font, par le fait, une œuvre intime de dévouement en restant au Pouvoir.
L'œuvre n'en est pas meilleure; mais le sentiment les honore; c'est la preuve la plus formelle que je sache de votre radicale et ridicule impuissance, ô républicains purement formalistes de la veille ! républicains qui avez repoussé des pieds et des mains l'idée de votre temps, républicains de la lettre iiiorte, républicains qui n'avez voulu rien étudier ni rien apprendre, républicains pour qui la République a été le plus grand des désappointements, parce qu'ayant pris une forme constitutionnelle pour m état social et un moyen pour un but, maintenant que ia forme est là et que vous tenez le moyen, vous êtes bien embarrassés, ne sachant qu'en faire....
Eu vous donnant la République au 24 Février, le Peu«
pie vous a certainement joué un mauvais tour; il vous a coupé l'herbe sous le pied. La République vous a finis, accomplis, consommés. N'ayant plus à poursuivre cette forme , vous n'avez plus de raison d'être. Aussi ne conçois-je aujourd'hui rien de plus confondu et de plus mystifié, ni même de plus fossile déjà et de plus antédiluvien qu'un républicain de la veille, pur de toutes idées sociales, et à qui le 24 Février n'en a pas appris quelque chose. Il y en a encore de cette variété à l'Assemblée et au dehors. Quelques-uns même ont trouvé moyen de conserver leurs illusions et de se croire très importants, plus qu'importants, nécessaires à la France et à la République ! J'ai l'explication de ce phénomène; aussi me passet-il dans l'esprit des réflexions inédites sur les lois naturelles de la pétrification dans les couches successives des idées de l'humanité, toutes les fois que mes yeux se reposent sur leurs figures ou que je leur demande en passant comment va la santé.
g 31. Procédé pour reconnaître si l'on est mort ou vivant.
Orléanistes, impérialistes, légitimistes et républicains anti-sociaux de la veille, vous n'êtes plus de ce monde. Vous êtes de ces morts de l'Evangile dont la fonction est de s'enterrer les uns les autres. Et comme il ne manque pas de gens, dans les temps de transition, nui ne savent pas bien ce qu'ils sont, je donne ici la recntte pour se connaître soi-même, — ce que recommandait avant tout la sagesse antique. Cette recette est courte, la voici : « Se » taire, se recueillir un moment, et écouter si l'on en- » tend dans son cœur une voix qui crie : Vive la Ré-