‹ Le socialisme devant le vieux monde, ou, Le vivant devant les mortsChapitre 27 sur 64 · PUBLIQUE DÉMOCRATIQUE ET SOCIALE · texte numérisé non relu

PUBLIQUE DÉMOCRATIQUE ET SOCIALE

Ceux qui entendent cette voix sont vivants, et vivants en raison du sentiment et de la clarté avec lesquels ils la comprennent.

Ceux qui n'entendent pas cette voix sont morts. — Morts ! morts ! morts !

Et c'est vous-mêmes qui dites cela, qui le dites chaqu8 jour, qui le dites par vos œuvres, qui l'articulez dans les paroles que la vérité vous arrache. Les morts confessent la vie. Habemus confitentes mortuos. Vos aveux pleuvent partout. Tenez, ce matin, l«i^ novembre, jour de la Toussaint (pardieu! c'est précisément la veille de votre fête), avant de reprendre ma plume, je viens de parcourir vos journaux, et, comme tous les jours, j'y ai trouvé, de ce que je vous dis, vingt preuves. J'en ai même trouvé une magnifique dans le Constitutionnel ; — voir son article

de ce jour, et le rapport cité par lui, où M, FayoUe constate « le découragement, la défaillance de la vieille so- » cictc, » et, sauf quelques précautions obligées de langage, en signale la cause en socialiste intelligent. Le Constitutionnel, confessant ici M, Fayolle, est un gros mort confessant un vivant. — Voulez-vous , dans le Courrier français, la fin d'un long travail en dix ou quinze artî« clcs, intitulé : VOrdre du jour, par M, Ducuing, un adversaire du Socialisme. Ecoutez les aveux désespérés de ce jeune publiciste :

...); Si nuus nous montrons ainsi faibles et impuissants, lorsque nous devrions nous montrer énergiques et forts, c'est que le génie du dot te étend sur nous ses ailes sinistres. L'heure où nous sommes est enc >re plus triste que douloureuse ; car la société noui apparaît vide de croyarxes et de foi. Elle est encore plus sceptique que la loi, et voilà pourquoi elle s'égare en de vaines et démoralisantes récriminations. Les esprits les plus croyants, et je parie aussi des plus résolus, se laissent attiédir et décourager par le froid et le vide qui se font autour d'eux. Combien y en a-t-il encore parmi nous qui croient à la vertu d'un principe et qui conservent assez de ferveur pour en poursuivre le triomphe ? On les compte, et ce qu'il y a de plus lamentable, c'est que ceux-là précisément ont perdu la bonne voie. Oui, les seuls croyants sont aujourd'hui les socialistes : c'est lace qui les rend fortis contre leurs adversaires, ce qui pareillement les rend dangereux pour la socii' té qu'ils égarent.

» Le doute ! le doute ! voilà ce qui nous énerve et ce qui nous perdra !

...» Qu'un représentant parle aujourd'hui de son enthousiasme républicain, de son amour du peu[ le, on ne l'écoute déjà plus ; on se moquera de lui demain. Personne ne trouve plus au fond de son cœur assez de sincérité pour en laisser échapper ses inspirations généreuses, crainte d'extravagaixe. Voilà où nous en sommes !

...» La fraternité est sur notre devise, mais est-elle bien réellement au fond de nos cœurs ? Nous invoquons des principes ; maison dehors de quelques lègles de droite froides comme une lettre morte, sur quoi reposent-ils? Il semble, qu'on ait ouvert la boite de Pandore sur cette pauvre France déshéritée, et qu'il ne soit re^té au fond que ré,,'(. ïsme. Ah ! mieux vaudraient les superstitions du jeune âge que cette décrépitude morale qui est un signe manifeste de décadt i:ce. Nous nous disons républicains, et nous ne croyons sinccr mont à rien !

...» L'esprit de critique a vaincu Tins; iration, l'esprit d'initiative. A celui qui viendrait proposer une idée nouvelle ou un projet iécond, nous répondrions : « Fous êtes trop Galilée ! » Ce mot, devenu fameux, peint Lien la situation d'esprit où nous sommes. Nous n'avons plus, Dieu le sait, l'intelligence du dévouensent qui fait les grandes choses : un citoyen qui voudrait se sacritier à la patrie ne saurait comment s'y prendre.

» Moi-môme, qui tranche ici si hardiment du docteur et de l'homme d'Etat, l'affirmation est plutôt sur mes lèvres qu'au fond de mon esprit troublé et hésitant. Je parle comme si j'étais sûr de moi et de mes idées, et pourtant je me débats, agité et tremblant, au milieu du doute qui m'environne. Je crois que je veux de bonne foi le juste et le bien, qui sont la manifestation de l'égalité et de la fraternité. Je le crois ! Mais je sens en même temps toutes les notions du bien et du juste s'effacer en moi au courant de celte atmosphère pervertie qui détend tous le3 ressorts de mon esprit et de mon âme. Si je parle ainsi de moi, c'est pour avoir le droit de dire ce que sont les autres, qui ne valent peut-être pas mieux que moi.

» Pour trouver aujourd'hui le courage et la résignation que donnent les croyances, il ne nous faut pas regarder en haut de ïasociété, il faut regarder en bas. Et jusqu'où ne faut-il pas descendre ? jusqu'à ce? mêmes insurgés qui pourtant ont mis en péril la société tout entière. Oui, c'est en eux seulement que réside cette force inpondérable qui soutient le moral des nations dans l'adversité :, eux seuls peut être ont compris la mort sainte et héroïque de l'archevêque de Paris ; car c'est eux seu's qu'elle a touchés.... »

E8t-ce clair? L'aveu est complet, et ce n'est pas un socialiste qui parle , au contraire. C'est un jeune mort, qui se désespère, il est vrai , de vivre mort au milieu des morts. Il est en voie de résurrection puisqu'il fait, pour devenir vivant, des efforts louables. Je constate qu'il dresse, y compris le sien, votre extrait mortuaire général et en règle.

Mais je m'apperçois que j'ai suivi un sentier à côté de ma route : j'y reviens.

§ 52, Conclusion sur les causes de votre trépas.

Je disais que la Révolution de Février vous avait bien étonnés. Vous ne vouliez qu'une petite pression d'opinion, et vous avez eu, le 24, la République démo3ratique et sociale !

C'est que vous aviez compté sans l'intervention, sur la scène de votre comédie parlementaire, d'un acteur nouveau, qui en a fait un drame révolutionnaire et social. 11 est vrai qu'il a surgi tout à coup , inattendu, imprévu, comme le Deus ex machina des tragédies antiques. Cet acteur déd ligné, ce personnage qui ne comptait pas, c'était le Peuple : le Peuple à qui vous aviez appria à lire, et qui avait lu les Socialistes, que vous ne lisiez point, qui était de son temps dont vous n'étiez plus.

Avouez que l'explosion sociale, qui a été une seule et même chose avec l'explosion de la République vous a bien autrement étonné encore que celle-ci. Vous n'y compre-

nîez rien ; vous n'en pouviez croire vos yeux ni vos oreilles. Quoi donc! ce Socialisme dédaigné, inconnu; ces droits nouveaux, ces utopies, ces rêves ; tout cela, une force déjà irrésistible ! Oui, vraiment, et depuit huit mois celte force a décuplé sa puissance, et je vous annonce qu'au train dont marchent les choses, elle l'aura centuplée dans six.

Mais vous vous êtes bien dépêchés de clore vos oreilles et vos yeux forcément ouverts un instant par le fracas de cette Révolution; et aujourd'hui déjà vous vous rendormez, — pour ne pas déranger vos anciennes habitudes!

Voilà-t-il pas, en effet, que vous vous plaisez maintenant à vous persuader que, sans Louis Blanc et le Luxembourg, on n'eût point vu surgir le Socialisme! oubliant que le Luxembourg n'est venu que parce que le Socialisme avait surgi... Croyez-vous donc que si le Sociahsme n'eût pas, lui-même, dans la personne du Peuple, proclamé la République ; que s'il n'eût parlé dans les rues, aux Tuileries, à l'ancienne Chambre , place de Grève, à l'Hôlel-de-Ville, on eût ouvert à un ouvrier les rangs d'un Gouvernement, et donné à Louis Blanc un Luxembourg? — Donc, vous tâchez de vous rendormir. Eh bien ! vous avez tort.

Vous avez tort, car le Peuple veille toujours; car la Bourgeoisie en masse est en train de devenir Peuple par la communauté de la gène, de la misère, du travail stérile ou du manque ae travail, et par la communication électrique des fortes idées dont l'air est chargé. Le Socialisme qui, seul, peut donner le crédit, le travail, le bienêtre, rétablir les affaires, rouvrir les sources desséchées de la prospérité publique ; le Socialisme devient de plus en plus, chaque jour, le refuge des intérêts, des âmes et des espérances. Le parti des Vivants gagne, gagne au détriment du parti des Morts ; — des Morts qu'à chaque heure, en enseignant, il ressuscite par légions et voit entrer dans ses cadres.

Voulez-vous un dernier signe? Voyez si nombre de personnages qui ne savent encore rien du Socialisme, de politiques purs, de gens qui veulent arriver, ne se font pas déjà socialistes TJour arriver 'f Quelle meilleure preuve vous faut-il que le Socialisme est ce qui grandit, ce qui monte? Les intrigants et les ambitieux y viennent! C'est cela qui est révélateur.

Il y a vingt-deux ou vingt-trois ans, on n'avait encore entendu parler de rien. Le Saint-Simonisme était encore dans sa coque, et nous étions, pour notre part, avec

Fourier, — ce pauvre fou si dédaigné d'abord, tant baffoué plus tard, — trois phalanstériens, un sourd, une femme et un écolier... Quel corps d'armée pour conquérir le monde! Mais noua nous savions sur la grande route de l'Avenir et de l'Humanité. Essayez donc aujourd'hui de compter les socialistes ! dénombrez aujourd'hui, si vous pouvez, les forces engagées et déployées sur la route !

Voilà donc le fait bien constaté. Vous connaissez les causes de votre trépas. De même que la Noblesse, plus aveugles, plus légers, plus insensés et plus coupables qu'elle, — car vous aviez les enseignements de son histoire et de la vôtre; vous aviez vos antécédents, vos luttes contre elle avec le Peuple que vous aviez poussé au combat au nom des droits mcconnus, des principes de justice, de liberté, d'égalité et de fraternité, à qui, en un mot, vovs aviez appris les Révolutions; — comme lanoblesse, dis-je, et bien plus qu'elle encore, vous avez dédaigné le Peuple, ses idées, ses droits, et méconnu ce grand courant d'espérances, d'aspirations et de vues nouvelles qui constituent, sous le nom de Socialisme, au dix-neuvième siècle, la pensée et la force vive de rhumr*nité vivante, comme elles avaient constitué cette force et cette pensée, sous le nom de Philosophie, au dix-huitième.

Qu'avez-vous fait, qu'avez-vous préparé, qu'avez-vous eeulement pensé pour le Peuple, pendant vos dix-huit ans de règne, de petites querelles entre vous, dans votre misérable sphère électorale et parlementaire? Rien, rien, rien ! On vous dénonçait les misères des travailleurs, vous n'écoutiez pas .' On vous dénonçait les vices de la société, vous fermiez les oreilles! Ou vous montrait les plaies saignantes de l'industrie, de l'agriculture, du travail, de la propriété elle-même : rien, rien ne vous détournait de votre bavardage et de vos intrignes.

Entre temps, le Peuple faisait ce que vous ne vouliez plus faire : il pensait, il lisait, il étudiait, il discutait les problèmes sérieux, il mettait en question votre société comme vos pères avaient mis en question la société des nobles. Et le Socialisme grossissait comme la marée monte. Puisse ce que j'écris pour vous, vous faire comprendre qu'il monte encore, qu'il monte toujours ! Votre salut est à ce prix. Si vous voulez résister, vous êtes perdus, vous serez piles comme du verre, broyés... comme vous avfz broyés les autres ! Rappelez-vous 89, 90, 91, 92 et 93. II n'y avait guère alors qu'une forme et des droits politiques rn jeu. C'était peu de chose. Aujourd'hui, c'est la

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Propriété et la Société qui sont l'objet du différent. I/affaire me paraît autrement sérieuse. Si nous nous y engageons trop mal, je vous le dis, la civilisation européenne frise la mort. Il y a une chance pour que l'Europe soit décomposée, pillée, ravagée, incendiée et cosaquée en quelques années.

La Noblesse a eu le gouvernement de la société quand elle était active, conquérante, organisatrice ;

L'Eglise l'a eu ;

La Royauté l'a eu ;

Vous l'avez pris vous-même au nom de tous, au nom des droits et des intérêts de tous, par la force des idées.

Or, vous avez délaissé les droits et les intérêts qui n'étaient pas les vôtres et cessé de suivre les idées. — C'est donc maintenant votre déeadence et le tour du Peuple.

Vous trouvez peut-être que je vou9 parle un peu dur. Avec de l'alcali et de fort vinaigre J'ai fait revenir des noyés. Je ne sache pas qu'on en ait jamais ressuscites avec de l'huile d'amandes douces. Or, je travaille à vous ressusciter.

Et puis, voy9z-vous, je vous sifflerais des idylles sub tegmine fagi, ou je me tairais pour vous plaire, ou j'irais renoncer au. Socialisme, à ses pompes et à ses œuvres, sur le baptistaire de la rue de Poitiers, que le Socialisme n'en irait pas moins, lui, son train et son allure. Il est lancé, c'est fini. Ce ne sont pas de ces choses-là qu'on arrête. Il a pour lui le courant, le vent et la marée. Qu'y pouvezvous faire? Mettiz-vous avec la marée, le vent et le courant, cela seul est sage, cela seul est bon, cela seul est sur. Autant c'est folie et danger de prétendre gouverner contre ces trois forces, — surtout quand on n'a ni charbon, ni feu, ni vapeur, — autant la navigation devient facile quand on se met avec elles. Donc, choisissez.

§ 53. Convertissez-vous pendant qu'il est temps.

Je voudrais bien finir. Mon texte s'allonge, j'avais écrit les premières lignes de ceci comptant faire, pour la Démocratie pacifique, un article de deux colonnes, en tète d'une nouvelle édition de Jésus-Christ devant les conseils de guerre. Voyez, ô mes ennemis, officiers et sous-officiers du parti anti-social, combien, avec vous, la conversation a de charmes, et quelle est mon ardeur à vous convertir! Souvent malade, empêtré de besogne, l'Assemblée, la Commission municipale, celle des prisonniers politiques, un Congrès phalanstérien, la Démocratie pacifique, les visiteurs de tous genres et le diable aidant, il

■m'a fallu, depuis cinq semaines, veiller bien des nuits, jusqu'à quatre et cinq heures du matin, pour vous griffonner ceci et corriger les épreuves maudites. Eh bien ! je fais cela pour vous ! Je voudrais vous réveiller, vous éclairer, vous toucher. Si je me permets de vous pincer, dévoua battre, de vous casser de bons arguments sur le dos, c'est pour essayer de vous faire réfléchir. Nous avons averti pendant dix-huit ans vos prédécesseurs. Je voudrais bien ne pas perdre avec vous mon temps, comme je l'ai fait avec eux; vous donner quelques idées, vous empêcher de noua mener à quelque Révolution nouvelle. N'en est-ce pas assez, de Révolutions? Et si des coups de verbe un peu durs pouvaient, en suscitant votre somnolence, vous forcer à lire et à t enser, vous apprendre un peu de Socialisme et conjurer les coups de fusil, aurais-je grand tort de ne pas vous parler dans ce style administratif, académique, ou parlementaire qui donne le bâillement aux statues de marbre de l'Institut ou du palais de l'Assemblée elles-mêmes? Je vous en ferais bien, si je voulais, de ce style châtré et honnête; mais vous ne liriez pas; tandis que, ceci, vous le lirez. Vous n'êtes, hélas ! sensibles qu'aux mots. Les idées vous ennuient, les vérités vous irritent ; vous voulez qu'on vous montre tout en beau et que l'on vous berce pour vous aider à dormir. Je ne voudrais pas, moi, vous laisser aller au sommeil sous le mancenillier...

Et de fait, voyez-vous, c'est une situation bien grave que celle où les Influences qui composent le gouvernement légal et régulier de la société, ne sont pas les organes initiateurs de ses progrès nécessaires. Quand le sentiment des besoins, les forces vives et l'idée d'une époque sont d'un côté, et le gouvernement de la société de l'autre, les explosions sont inévitables. Les majorités purement numériques, mais inertes et sans idées dans le pays n'y font rien. Seules, les minorités actives, passionnées, croyantes, comptent en temss révolutionnaire.

Louis XVI et sa Noblesse, Charles X et ses Emigrés, Louis-Philippe et ses Satisfaits, ne sont pas tombés pour une autre cause que celle dont je parle. Frédéric-Guillaume de Pruss'3, — comme Metternich, comme tant d'autres qui sont par terre ou qui vont y être, — devra sa chute au même motifs

J'ai essayé de vous démontrer que le Socialisme était l'irrésistible force historique du temps, l'idée môme de l'époque ; qu'il fallait le prendre corps h corps et résoudre ses problèmes ou périr. Nous n'avons plus de roi, plus

de bouc émissaire à charger, avec les siens, des péchés d'Israël, et à renvoyer, par la voie de Cherbourg ou du Havre, àHoly-Rood ou à Claremont. Une nouvelle Révolutirn serait le signal d'une guerre civile épouvantable. Il faut à tout prix l'éviter. Or, pour l'éviter, il n'y a qu'un moyen : c'est que vous Gouvernement, vous Bourgeoisie, vous Influences, vous consentiez à étudier le Socialisme, à l'entendre à fond, et à vous faire socialistes vous-mêmes, afin de le contenir, de le diriger, de prendre, dans la pratique sociale, l'initiative du Progrès dont il renferme les germes, et qu'ils vous appartiendrait de féconder et de faire mûrir. C'est le seul moyen d'écarter les dangers.

Je vous donne de bons conseils; suivez-les. Je n'ai pas plus de goût que vous pour les discordes civiles. Je déteste plus que vous les révolutions et les guerres. Je vais même si loin à cet endroit, qu'àvos yeuxj'en suis utopiste. Eh! bon Dieu! croyez-vous donc que je ne sache pas qu'en fait de questions organiques, de travail, de crédit, d'association volontaire, d'harmonie et de Phalanstère (toutes mes marottes), les coups de fusil, le sang et les déchirements intestins sont des procédés qui ajournent ou brisent les solutions au lieu de les installer? Le Socfalisme, chauffé révolutionnairement au rouge et voulant triturer la société à la guise des idées fausses et violentes qui prendraient nécessairement le dessus pendant la tourmente d'une Révolution de la Misère, d'une guerre sociale de la Pauvreté contre la Richesse, amènerait infailliblement une nouvelle Terreur. Or, nous connaissons l'histoire, et nous savons, nous autres socialistes de pacification, d'organisaion et de science, que les plus emportés verraient bien vite en nous des modérés, des girondins et des traîtres, et que, en attendant leur tour, notre affaire serait bientôt fiite. Xos idées resteraient sans doute. Leur avènement étant absolument lécessaire, dans un délai prochain, à l'existence de la société, la société, qui a l'instinct de la vie les fera certainement trioaipher ; mais il est fort probable que nous laisserions nos peaux dans la bagarre. S'il le faut, soit ! Cependant, nous aimerions autant les conserver, et, pour nous, pour vous, et pour tous, éviter la débà:le,

La ccuversion de la Bourgeoisie dirigeante au Socialisme, telle est donc la chose désirable et urgente.

Permettez que, pour achever de vous y préparer, je vous édifie sur l'impuissance et la vanité de tous vos moyens de résistance. C'est par là que mon sermon va finir.

g 34, Nullité de vos forces matérielles.

Il y a d'abord vos forces matérielles.

Une armée de 500 mille hommes ; la garde mobile; les baïonnettes de la garde nationale ; les bastilles qui environnent Paris ; l'immense masse des intérêts industriels et autres, auxquels vous prêchez l'horreur des réformes sociales ; etc.

Sans doute tout cela c'est quelque chose. Si vous le voulez bien, pourtant,nous allons le rayer.

Nous sommes convenus, en effet, que ia force matérielle n'est rien sans la force morale , sans la force de l'Idée.

A quoi ont servi, à Charles X, et l'armée et la masse numérique de la nation qui ne demandait pas sa chute, et la garde nationale elle-même qui ne voulait qu'un change ment de ministère, et qui a pourtant expédié le pauvre vieux roi chevalier à Cherbourg?

A quoi ont servi, à I.ouis-Philippe, les bastilles sur lesquelles il avait tant compté, l'armée, la masse de la nation et des intérêts, et la gard< nationale qui s'est trouvée si surprise d'avoir fait faire an Peuple une République?

Tout cel.*, à un moment donné, ne sert donc à rien, à rien du tout...

Les grosses armées sont , d'ailleurs , des institutions barbares et monarchiques, incompatibles, en temps de paix, avec un Etat républicain-démocratique. L'Armée se désorganisait déjà à vue d'œil sous Louis-Philippe.

Les i^ées d'égalité, le suffrage universel, l'indépendance du vote, le droit politique introduits dans l'Armée, sont des principes contradictoires avec le dogme absolu de l'obéissance passive, sans lequel il n'y a pas de descipline sévère , ni par conséquent de grosse Armée possible en temps de paix. Si les Etats-Unis avaient été obligés d'entretenir un corps de quelques centaines de mille hommes, il y a longtemps qu'ils ne seraient plus en République. Voyez les Républiques de l'Amérique méridionale. Elles sont sans cesse touimentées de secousses nouvelles. Pourquoi? Ce sont des éruptions de la lèpre des généraux de la guerre de l'indépendance et du militarisme qu'elles ont conservé.

D'ailleurs l'Armée démocratisée, et qui sort du Peuple, se trouve nécessairement en lien sympathique avec le peuple.

Vous envoyez à Paris des régiments pour garder le Peuple socialiste de Paris. Le Peuple les socialise. Et quand

vous vous apperccvez que vos régiments sont gangrenés, pestiférés comme dit l'aimable M. Léon Faucher, vous les envoyez en province, quelque part où ils auront bientôt mis la peste, si elle n'y est déjà. Votre Armée devient un moyen de propagation du Socialisme en grande échelle; voilà tout. Déjà les soldats et les sous-officiers se socialisent vivement. Leur alliance avec l'ouvrier contre la garde mobile, cimentée en quelques jours, est assez instructive.

Une .\rmée dans une République démocratique , une Armée qui vote, est une Armée qui a le droit de penser, qui parle politique et Socialisme, qui discute ses candidats et leurs opinions , discute et critique l'Assemblée qu'elle a nommée , discute, critique et contredit l'opinion de ses chefs ? En temps de paix, quand elle n'est pas occupée avec l'eunemi, elle devient donc nécessairement un corps politique. Or, un corps politique armé, quand il est considérable , sent ou croit bientôt qu'il est lui-même la plus grande force politique du pays et tend à dominer. Vos soldats citoyens deviennent nécessairemeat des prétoriens. Nous voici donc en décadence et en Bas-Empire.

La guerre est un fait barbare ; les Armées, des institutions barbares. Les progrès de la raison des peuples doivent faire disparaître la guerre, et transformer les Armées destructives en Armées productives. Le dogme principant de la République démocratique. Liberté, Egalité, Fraternité , est uns triple contradiction avec la guerre et les Armées.

On conçoit une gendarmerie dans une République démocratique, on n'y conçoit pas une Armée permanente. Voyez si les Etats-Unis et la Suisse ont des armées permanentes. La République détruit l'Armée destructive, ou l'Armée destructive détruit la République. D'ailleurs vous n'aurez pas de bonnes armées, à moins que le soldat ne soit réellement soldat et ne reste un temps assez long sous les armes, — ce qui est incompatible avec la République démocratique.

Il y a, dans les choses, une logique profonde, invincible, que les imbéciles ne comprennent pas; — et, maiheureusement, en tout ce qui touche à la grande transformation historique de la société , à cette transformation nécessaire, inévitable, dont on s'obtine à ne pas laisser entrer le sentiment et l'idée dans sa tête, nos grands politiques, nos hommes d'Etat éminents sont exactement comme les imbéciles.

Quoi! vous croyez à la nécessité permanente d'une Ar-

mée de trois, quatre ou cinq cent mille hommes dans le pays, et vous donnez à ce grand corps militaire l'exercice du droit de vote, le maniement de la Souveraineté !!! Vous croyez cela compatible avec la discipline militaire qui est une Servitude? avec U dogme de l'obéissance passive sans lequel il n'y a pas d'Armée perm mente régulièrement possible? — Vous êtes fous !

Ah! qu'une Armée française s'enflamme au sentiment démocratique, qu'on é^'rive sur son drapeau Liberté, Égalité, Fraternité, à condition de lui donner à soutenir ce principe, à le faire triomph3r en Europe en volant au secours des peuples opprimés; je le conçois ! L'enthousiasme du but et l'action la maintiendront, dévouée et disciplinée, dans une lutte conforme aux principes nouveaux inscrits sur ses enseignes. Mais si votre Armée n'est destinée qu'à peser sur les populations, qu'à comprimer la force expansive des principes que vous lui avez livrés à elle-même, il y a dans sa donnée, alors, une contradiction logique qui ne permet pas qu'elle subsiste, au sein de votre Etat républicain, pa^^sive et disciplinée et en même temps démocratique, comme vous la lèvez! Votre Armée deviendra donc, dans les circonstances nouvelles, socialiste ou prétorienne. Elle deviendra très probablement l'un et l'autre. C'est le plus beau gâchis que, dans l'ordre de vos idées, vous ayiez pu préparer.

Vous êtes bien enfants ou bien aveugles si vous ne voyez pas que la formule du Suffrage universel, même à l'exclusion des femmes, est de trois siècles en avant de votre état social actuel. (Je dis trois siècles en calculant d'après la marche des trois siècles antérieurs : car, depuis 80 à 100 ans surtout, le mouvement social est du genre de ceux u'on appelle en physique accélérés ; et l'on peut, en 20 ans, aujourd'hui, si l'on agit avec intelligence, gagner plus de terrain qu'on n'en a gagné dans les trois grands siècles de progrès scientifiques, industriels et sociaux que nous venons de traverser.)

Vous êtes, eu vérité, bien inconsidérés, bien enfants, bien utopistes si voas ne voyez pas l'abime qui sépare cette formule politique de votre formule sociale. La première est l'expression absolue, l'expression définitive du droit politique. La seconde n'a encore, quasi, réahsé le droit soîial, l'aisance, la sécurité, l'éducation et la moralité nulle part.

Quoi ! vous croyez à la nécessité permanente des Armées de guerre, de la Misère et de la Domesticité, cette abdication de la personnalité, cette location de la vo-

lonté, celte forme à peu près textuelle et toujours dégradante de l'Esclavage, et vous avez donné le suffrage au Prolétaire, au Soldat et au Domestique! Est-ce que libre Suffrage, exercice de la Souveraineté, et Servitude militaire ou Domesticité ne sont pas des termes qui jurent entre eux? Vous croyez tout cela compatible! vous voulez que tout cela aille ensemble!.... vous êtes de bien plaisants utopistes, ô mes hommes pratiques et mes sages !

Le progrès vous emporte, il est plus fort que vous, il fait plier votre faible raison et vous noie dans vos contradictions politiques et sociales, voilà la vérité.

Moi qui n'ai jamais pensé que le Suffrage universel valût que l'on révolutionnât pour lui la société, je l'ai accepté avec enthousiasme quand une Révolution, déterminée par la folie de Louis-Philippe, de M. Guizot et de leur impure Oligarchie, nous l'ont donné presque sans coup iérir. C'est une conquête d'autant plus précieuse pour nous, Socialistes, qu'elle débarrasse le terrain d'une cause incessante de querelles politiques; qu'étant le droit même, le dernier terme théorique du droit en politique, elle ne laisse plus, sur le tapis, que la question sociale ; qu'enfin, cette formule politique étant à 300 ans de la formule sociale, elle force nécessairement celle-ci à presser le pas pour se mettre rapidement à sa hauteur.

Avec le Suffrage universel, vous voilà bien forcés d'apprendre à lire et à écrire au Souverain, de préparer les voies et moyens de son éducation physique et morale, de verser sur lui à flots l'instruction, la prospérité, 1 aisance, toutes les conditions de la liberté et de la souveraineté. — C'est ce que je veux.

Pas d'Armée possible avec cette loi démocratique, sauf pour la défense et le triomphe du principe démocratique. Donc, il vous faudra bien, — après la dernière grande guerre que vous auriez pu éviter et que je vois venir, — aviser à vous passer d'Armée, c'est-à-dire préparer la paix au dehors et l'accord au dedans, ou du moins transformer vos Armées purement destructives en armées productives pendant la paix et susceptibles de prendre le mousquet s'il devenait encore nécessaire. — C'est ce que je veux.

La Domesticité, la Mendicité, et le Salariat, toutes ces formes modernes du vieil Esclavage, font , avec la Souveraineté, des hypostases incompatibles. Moi qui veux faire disparaître, qui sais qu'on peut faire rapidement disparaître ces trois figures de la dégradation humaine, j'ai voté pour le Suft/age universel avec lequel elles ne

sont pas compatibles. A la bonne heure moi, j'ai été logique.

Le Suffrage universel ne donnera jamais de plus mauvais choix, c'est impossible, que ne nous en donnait le Suffrage oligarchique des deux cent mille censitaires , cela d'abord me rassure; mais cette formule étant, je le répète, à trois cents en avant de la formule sociale, elle fera marcher celle-ci au pas accéléré, au pas gymnastique, au pas de course. — C'est surtout pour cela que, indépendamment du droit, j'y tiens.

J'ai donc été conséquent, moi qui crois à la forme sociale parfaite, à la forme sociale où il n'y aura plus de misérables, de domestiques, de salariés, ni de soldats pour tuer. — Mais vous, qui ne croyez rien de cela possible, qu'avez-vous fait ?

Je suis extravagant d'admettre que la Société pourra se passer de salariés, de domestiques, de soldats, (îe bourreaux (vos bourreaux votent, par Dieu ! et n'est-ce pas flatteur , quand on est Représentant, de se dire : « J'ai eu la voix du bourreau de mon département ; je « suis mandataire de mon bourreau, je représente mon » bourreau, un excellent bourreau, un bourreau conser- » valeur et qui pense bien!). Vous pouvez croire que je suis extravagant, dis-je : Aristote ne concevait pas une

SOCIÉTÉ QUI PUT SE PASSER d'ESCLAVES, Platon EOU pluS,

ni tous les grands génies de l'antiquité. Cependant, la première phase du développement des doctrines du charpentier de Nazareth, du Socialiste Jésus Christ, combinément avec les mœurs de l'invasion germaine, nous ont fait une société beaucoup plus confortable, beaucoup plus riche, et où l'on est mieux servi sans esclaves qu'avec des esc'aves. Vous ne comprenez pas une soc été sans salariés, sans soldats , sans bourreau et sans domestiques, soit ! Cela, tout en vous donnant quelque chose de commun avec Aristote et d'autres génies, ne prouve nullement l'impossibilité de la chose. Quoi qu'il en soit, je suis peut-être utopiste pour comprendre cela et le poursuivre ; mais que n'éf es-vous pas, vous qui n'y croyez point et qui donnez au bourreau, au soldat, au salarié et au domestique le signe de l'indépeudance, de la dignité, de la Souveraineté! Allez, nos maîtres, vous n'êtes pas forts.

Je reviens, et je dis : Contre l'Idée, contre le développement du Socialisme, de la République démocratique et sociale, des aspirations invincioles du te Jips ; contre la logique des principes, des traditions révolutionnaires.

contre les forces vives du temps, vos forces matérielles, vos canons, vos baïonnettes, vos bastilles et vos armées ne pèsent pas une once.

Donc, nous rayons cela.

Supprimée, la Force matérielle, à V Avoir de la Résistance. La Force matérielle vous fera banqueroute au moment où vous compterez le plus sur elle.

g 53. Nullité de vos forces morales.

Examinons le compte de votre Avoir moral.

J'espère, ici, n'être pas long : la besogne est en partie faite, ce n'est guère, maintenant, qu'à récapituler.

Vous voilà donc en train, pour résister aux Socialistes et aux Républicains, de foncier le grand parti modéré (la plume me démange d'écrire ce grandAk avec six r), le grand parti des honnêtes gens et des gens capables.

C'est ainsi que vous l'appelez.

Il a le Constitutionnel pour Moniteur officiel, le Constitutionnel de M. Thiers, où M. Thiers se fait appeler, gros comme le bras, le Chef du grand parti modéré, ce qui provoque immédiatement les réclamations du 5tec/e — luimême. Touchante disposition d'accord !

Vous espérez donc faire un parti fort et uni, de ces débris de légitimisme, d'orléanisme, de bonapartisme, de jésuitisme, joints à beaucoup de bonnes âmes qui ont peur de l'abolition de la propriété et de la famille, un parti dont la rue de Poitiers nous offre le curieux spécimen ?

Des ambitions éreintées, des partis éteints, des aveuglements, de vieilles haines mal plâtrées, des peurs, des intrigues plus ou moins doucereuses et tortueuses, plus ou moins brouillonnes et pétulantes, des éléments usés qui se méprisent les uns les autres, qui se rendent réciproquement la justice de n'avoir nulle foi les uns dans les autres ; c'est avec cela que vous allez former le grand parti qui empêchera le Socialisme de passer. Pauvres

g-ens

Prenez donc les noms des importants de votre réunion, voyez à quels éléments ces noms correspondent dans le pays, et dites-moi si vous n'êtes pas plaisanls de prétendre faire un parti uni, compacte et fort avec tout cela. Vous nous donnez bien à rire.

Le grand parti modéré ! Qu'est-ce cela? Je ne connais rien de plus violent que la plupart de ces modérés, — Le parti des honnêtes gens! Ouais!.. Nous ne sommes doac ni modérés, ni honnêtes, nous tous qui ne sommes

pas de ce parti-là? — Le parti des gens capables! — Ah ! par ma foi, ceci devient trop fort.

Capables, dites-vous? Est-ce que nous ne vous connaissons pas? Ne vous avons -nous pas vus à l'œuvre? N'avez-vous pas été, vous, légitimistes, le gouvernement avani 89, le gouvernement de 1814, le gouvernement de 1815 à 1830? Qu'avez-vous fait? — Vous vous êtes fait cha-ser de 89 à 93 une fois , une seconde fois en 1815, une troisième fois en 1830. — Et vous, orléanistes, n'avez-vous pas été au gouvernement de 1830 à 1848; vous, MM. Thiers, Mole, M. Guizot qui va revenir, et les autri'S? Nous vous avons vus à l'œuvre. Nous savons de quelle force vous êtes pour manii^r la Société présente et en résoudre hs formidables problèmes. Qu'avez-vous fait? Vous avez travaillé dix-huit ans à vous faire chasser au 24 février ! Voilà votre titre de capacité

Je sais bien que M. Thiers, grâce à la transcendante fatuité dont il est doué, la seule chose par laquelle il soit vraiment grand, dégage volon.t'ers sa responsabilité de la politique qui a amené le 24 Février, parce qu'il avait l'avantage de ne pas être, ce jour-là, au ministère. Pure plaisanterie ! Ou n'a joué qu'un air, de 1830 à 1848 : c'est vous qui l'avez dit. Mais vous prétendez que vous jouiez l'air autrement que M. Mole ou M. Guizot ! c'est vrai : M. Moié le jouait, du moins, avec une cerraine dignité que vous n'y avez jamais mise. Quant à M. Guizot, il n'a pas fait à la France le mal que vous lui avez fait vous-même. Qu'est-ce qui a poussé l'inconsistance, l'incapacité et la folie jasqu'oii 1 a fait l'homme du 1" Mars ? l'homme de la guerre générale pour un bout de Syrie au pacha d'Egypte? l'homme des lies Baléares? l'homme qui est parvenu , en trois mois, à tourner l'Europe entière, peuples et rois, contre nous ; et à propos de quoi?

Je dis qu'on n'a ja nais fait preuve, au Pouvoir, d'une incapacité plus notoire, d'une suffisance plus insuffisante, d'un esprit plus gratuitement brouillon, que le chef du grand Parti des gens capables, qui n'a jamais été pris au sérieux par aucun cabinet de l'Burope. Je prétends que la bosse de la présomption et de la suffisance est telle dans ce petit cerveau , qu'elle y détruit tout équihbre, de telle sorte que, quand cette petite personnalité est au pouvoir et se trouve engagée avec des événements et des puissances, l'erreur qu'elle commet sur son propre poids fait chavirer la balance et la conduit à une folie caractérisée.

Certainement, l'histoire ne pourra expliquer les extravagances du !«'■ Mars que par une folie de vanité et de suffisance dûment classée en pathologie cirébrale. On n'avait jamais conduit la Politique d'un grand pays dans un abîme aussi profond de fanfaronnades, de ridicules, de hontes et de mystifications de tous (es genres. Pour moi, je le dis sincèrement, je ne comprends pas qu'on ait dirigé le cabinet du 1^'' Mars et qu'on ose montrer son front en public. Après un pareil ministère , j'aurais changé de nom et je serais allé vivre au Brésil, aux Marquises, en Australie, en Icarie, je ne sais où, M. Guizot a le droit de rejeter sur M. Thiers la plus grande responsabilité des bassesses d'une Politique qui était la liquidation de la maison l^' Mars et de sa banqueroute de raison et d'honneur politique.

Ah ! vous êtes le grand parti des honnêtes gens et des siens capables ! C'est avec ces mots-là, que vous prétendez encore une fois duper le grand troupeau bêlant, engluer les intérêts aveugles, escamotter leur confiance, et faire échec aux républicains et aux socialistes que vous donnez en masse, au pays, comme des malhonnêtes gens et des imbéciles. Eh bien, pour savoir ce qae vaut la capacité et l'honnêteté du parti des honnêtes gens et des gens capables, nous n'avons qu'à donner un petit coup d'œil sur les faits et gestes de ce parti si fort et immaculé.

§ 36. La moralité du grand parti de Ihonuêleté.

11 faut qu3 M. Thiers me comprenne bien. Je ne suis pas de ces gens qui n'ont aucune justice pour leurs adversaires. Mon opposition contre un ministère, pas plus que contre un homme n'est jamais aveugle et systématique. M. Thiers a été accusé de toutes sortes de cho?es infâmes, de tripotages coupables, de jeux de bourse, etc. .fe crois tout cela de la calomnie. Quau'i on joue, à tort ou à raison, dans un grand pays un rôle aussi important que M. Thier?, on n'est pas un coupeur de bourses. Le trait saillant du caractère de M. Thiers, c'est une transcendante outrecuidance. Or, tout défaut a sa qualité. La suffisance hyperbolique de M. Thiers lui sert de balancier pour l'empêcher de tomber dans l'improbité d'argent. Celte suffisance est toute sa force. C'est elle qui lui donne, malgré une incapacité politique prouvée et archiprouvée par les dix-huit années pendant lesquelles il a été souvent ministre et toujours chef de parti, malgré la petitesse, la légèreté, le néant de ses vues, la folie de sa conduite au pouvoir dans les cicconatances les plus

graves; c'est cette incomparable suffisance qui lai donne cet aplomb de tribune, ces airs napoléoniens, cette impertinence oratoire dont il assaisonne les banalités que sa faconde facile débite à la foule, qui impose toujours aux badauds, qui le fait passer auprès d'eux pour un grand esprit, un homme qui sait tout, qui a, comme il le répète à satiété beaucoup étudié, étudié à fond tout ce sur quoi il parle, — lui qui n'a rien approfondi du tout, lui qui, par la nature même de son esprit tout extérieur, suparfîciel et voltigeur , est incapable de rien approfondir.

Ne lui enlevons donc pas la force de sa faiblesse. Qu'il continue par son outrecuidance à dominer les ignorants que son papillotage et son papillonmge éblouissent, et qu'il soit entendu qu'un homme qui fait de si beaux tours d'adresse sur la grande corde politique, ne donne pas dans les tours de gobelet et de bâton. L'escamottage des hommes, des idées, des questions et des portefeuilles n'est point compatible avec celui des gros sous. Un grand prestidigitateur en haute politique ne s'abaisse point à des escroqueries de bourse et de télégraphe.

Cela est vrai et nous le reconnaissons loyalem-ent.Mais cela, par malheur, ne dégage que la personne de. M. Thiers, et ne prouve nullement la moralité de son entourage, de son monde, de son cortège, des hommes qu'il groupe autour de lui, non plus que de sa politique. Je dis plus, je dis que M. Thiers, le chef du parti des geas' honnêtes, est destiné, sauf quelques exceptions honorables sans doute, à être toujours fort mal accompagné.

L'oranger est un arbre pur, il est souvent couvert d'insectes plats et rongeurs dont je tais le vilain nom. M. Thiers passe pour avoir cela de commun avec ce beau végétal. Je vais lui dire comment il serait difficile qu'il ne iût pas habité comme l'oranger.

M. Thiers méprise les principes et le droit, et il en fait parade. Je l'ai entendu, à l'ancienne Chambre, repousser la réforme électorale en disant de ce ton hautain qu'on lui coîmait, que tout ce bruit de droits qu'on faisait sur cette question expirait à la porte de cette enceinte (de l'enceinte de la Chambre) ; que les droits se créaient à la Chambre, qu'il n'y en avait pas au delà de la loi, etc. Si bien que le droit, la justice, la raison, c'est ce qui est voté par 221 voix contre 220, ou toute autre majorité ! rien de plus et rien d'autre ; enfin, cette négation du droit en dehors du fait, qu'il professe d'ailleurs en toute circonstance. Je retrou-verais au besoin les paroles textuelles

au Moniteur, mais je les ai eacore dans les oreilles, tant j'ai été indigné de les «ntendre prononcer et applaudir à tour de bras par les corrompus qui formaient le chœur.

M. Thiers est donc le matérialisme incarné, le fatalisme théorique et pratique, la négation absolue de l'Idéal, l'homme qui ne comprend pas que les mots Foi, Espérance et Charité puissent appartenir à la langue politique et sociale d'un grand peuple. Il a horreur, — il se complaît à le répéter devant les effarouchés pour les engluer et parce que rien ne le satisfait comme l'expression cynique de son athéisme politique et social, — il a horreur de l'innovation et du progrès. Le monde est comme il est : bien ou mal, peu lui importe. C'est la grande scène de la vie. Les uns travaillent comme des forçats, crèvent de faim ou vivent dans toutes les misères et meurent dans toutes les douleurs; les autres, sans travailler ou bien en spéculant sur le travail des pauvre» diables, en agiotant, en accaparant, en maquignonant, en faisant des opérations heureuses, vivent grassement et princièrement ; les capitaux s'entrechoquent dans les luttes de la concurrence anarchique et meurtrière, dite liberté du travail; ils écrasent lous leurs éclats le travail véritable, le travail direct, le travail sérieux, le travail pénible qui produit la richesse ; de grosses maisons se ruinent et tombent ; les maisons moyennes raient dans une gêne perpétuelle ; quelques intrigants marchandeurs, spéculateurs, entremetteurs, nés sous l'étoile de l'habileté et du savoir faire, s'élèvent au dessus des ouvriers leurs frères, dont ils deviennent bientôt, — en leur qualité de parvenus de la spéculation, généralement les plus vils Je tous, — les plus acharnés contempteurs. Vous croyez que tout cela fait sourciller M. Thiers? pas le moins du monde. C'est la grande scène de la vie ! c'est le monde comme il est ! comme le bon Dieu a voulu qu'il fut ! Chacun pour soi et Dieu pour les habiles.

Cependant M. Thiers est bon enfant. Il a aussi bon cœur qu'un autre. S'il avait eu le monde à faire, peut-être l'aurait-il fait autrement. Mais il l'accepte comme il est. 11 est homme de pratique, hommo de bon sens. Il a horreur du progrès, de l'innovation, de l'Idéal, du Socialisme, et, après en avoir pris son parti une bonne fois, il se complaît dans la description de la grande scène de la vie ! Il n'entend pas qu'on y introduise une autre Providence que celle du hazard et du savoir-faire !

En vérité, quand je me mets face à face avec la pensée fataliste et athéede ce? hommes éminents, je me demande

comment il peut leur entrer dans l'esprit qu'ils sont faits pour gouverner cette grande et' terrible époque où tout est à faire, d'où doit sortir un nouveau monde? Je reste stupéfait devant cette ambition sans motif et sans but, cette ambition qui n'a d'autre objet que l'égoïste satisfaction d'elle-même? Âh ! si j'avais, comme vous, l'âme aride et desséchée par le vent glacé du scepticisme, si je ne croyais à rien, à rien ! si mon cœur était hermétiquement fermé, comme les vôtres, à toute foi, à toute espérance, à toute grande charité sociale. Dieu m'est témoin que je quitterais à l'instant l'arène de cris et de poussière où glapissent vos voix criardes, pour aller dans quelque coin où ne viendraient pas de journaux, planter des pommes de terre dans un bout de jardin, pêcher tranquillement à la ligne, et faire à de pauvres paysans un peu de bien s'il m'était possil.le. Âmes sans boussole, esprits sans but, cœurs sans espérance et sans foi, sceptiques cruels, athés, fatalistes, que faites-vous au milieu des combats de la vie nouvelle ! Morts, allez enterrer vos morts.

Mais non, vous aimez le Pouvoir, vous voulez le Pouvoir ! Quand vous n'y êies pas, vous intriguez pour le rendre impossible à ceux qui le tiennent. Il vous le faut! il vous le faut ! Je parlais tout à l'heure d'oranger ; la vérité me ramène à une image plus juste. Les cadavres aussi attirent les insectes. Et quel autre cortège pouvezvous avoir qu'une nuée de moustiques et des légions de vers? Vous n'avez ni foi, ni principes. Vous *néprisez l'idée même du droit. Tout est pour vous moyen d'intrigues politiques, de petites tactiques. Vous inspirez un légitime dégoût à tout ce qui porte au cœur une foi quelconqur!. Vos avances au clergé réussissent peu. J'entendais, i! y a quelques jours, dans la rue, des prêtres causer : l'un d'eux disait aux autres, et les autres approuvaient : » Nous nous entendrons encore mieux, soyez-en sûrs, » avec les socialistes et les rouges, qu'avec ces athées et » ces voltairiens qui, Thiers et le Constitutionnel en » tête, nous font aujourd'hui des avances. » Voyez d'ailleurs comment elles sont reçues, vos avances, par les journaux du clergé !

Donc, votre cynisme politique vous destine à attirer, en grande majorité, autour de vous, cette nature d'horaraes qui remplacent les principes par les intrigues, la foi par le savoir-faire et qui sont philosophes et esprits forts à l'endroit de beaucoup de scrupules de conscience.

Voilà pourquoi tous vos passages au Pouvoir ont été des époques de tripotages et de scandales ; voilà pour-

quoi, grâce à votre principe qui consiste à mépriser les principes, votre entourage, votre coterie, et par conséquent votre Pouvoir, seront toujours dépourvus de toute consistance fondée sur la considération, la moralité et les principes.

Veut-on que je rappelle les dernières traces laissées dans l'opinion publique par le gouvernement de ce parti diS honnêtes gens que le Constitutionnel cherche à restaurer à grands coups de tambour depuis six ou huit moi?, en faisant à la Piépublique et à tous les gouveraenements qui se sont succédé jusqu'ici à travers les plus grandes difficultés, tout le mal possible, en ne leur épargnant aucun genre d'insiouations et d'attaques et en s'alîiant enfin avec M, Louis Napoléon? — Suivez les dates :

Constitutionnel, 2G juillet.

Annonce du traité du 13 juillet.

« Ce fait, qui paraît certain, est si grave, que nous nous abstenons pour aujourd'hui de toute réflexion. »

Constitutionnel, 27 juillet.

« Il est certain que le traité dont nous avons parlé existe, et nous en avons fidèlement reproduit le sens. Lord Palmerston revient à ses anciens errements ; il ne veut pas que la Porte et lEgypte s'arrangent à l'amiable

)i Qjels que soient les traités qui interviennent, dans quelques limites qu'on les exécute, la France a, dans cette question, sa ligne do conduite toute tracée, et dans aucun cas son assistance ne p!Ut manquer au vice-roi. »

Constitutionnel, 28 juillet.

Article sur les conséquences du traité du 15 juillet et des hostilités entre le pacha et le sultan.

« La France doit prévoir dès à présent ces grandes éventualités. Elle ne verrait pas de sangfroid une main mise sur l'empire turc. »

Evposé des ressources militaires et financières de la Franca.

30 juillet.

Déclaration faite par lord Melbourne à la chambre des lords que des négociations sont suivies entre la Porte d'une part, l'Angleterre, l'Autriche, la Russie et la Prusse de l'autre, pour le règlement dos affaires d'Orient sans le concours de la France, «i, que les négociations ont fait de tels progrès qu'il n'y man:jue guère que la ratification.

Baisse de 1 fr. 23 le 2 août à Paris.

Presse du 31 juillet.

30. — « La bourse était lugubre aujourd'hui. Du jeudi 23 au jeudi 30, le 5 0[0 a baissé en sept jours de 6 fr., et ie 3 0[0 do

5 fr. 40 c. Ce soi'^, à Tortoni, la dépression continuait. De scandaleux béncfires ont été faits-, nous voulons croire que c'est à l'insu de M. Thiers, car il n'y aurait pas de nom pour qualifier une spéculation à la baisse, ainsi fondée sur l'infaillibilité de ses propres fautes ! »

Constitutionnel du l*"" août.

Exposé de tout ce qu'a fait le ministère pour empêcher le traité du 4 5 juillet.

Du 4 août.

« La Presse nous dit que nous représentons M. Thiers. Nous ne croyons pas, nous, que la Pi-esse représente M. Mole. M. Th'ers avouerait le Constitutionnel ; M. Mole n'avouerait pas la Presse. »

5 août.

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