VI
Après cela, citoyen procureur, vous comprendrez aisément que ces gens-là aient accepté les idées du citoyen Proudhon sur la gratuité du crédit. Sur ce point, Lactance est court, mais explicite :
Il est souverainement injuste, dit-il, à-'eni^QV plus qu'on a donné; en agir ainsi, c'est exploiter le prochain, c'est spéculer pcrfiiement sur ses besoins, (l^act. I, 8, Inst. Div., c. 17.)
Non seulement ils se sont approprié ces idées détestables, mais ils les développent avec une audace qui dépasse toute croyance. Permettez que je vous expose leurs opinions sur l'honorable corporation des banquiers.
Voici le compliment que leur adresse Saint Grégoire de Nysse :
La vie du prêteur est une vie paresseuse et insatiable ; il ne connaît point les travaux des champs, il veut que tout naisse pour lui sans semence et sans culture ; sa charrue, c'est sa plume; son champ, c'est le billet qui lui rendra le capital et te projif; sa semence, c'fst son encre. Enfin, la plume destinée à féconder son travail, c'eit le temps ncc<;s3aire pour qu-s
son argent augmente et lui rapporte des fruits mystérieux...; le prêteur n'a rien et il possède tout, s'arrangeant une vie toute contraire aux prescriptions des Apôtres... Homme cupide, rends à ton frère ce que tu lui a injustement ravi! (Greg. Nyss., Oraf. contr. nsurar.)
Vous ne serez pas surpris si je vous dis que les mêmes idées auti-économiques se retrouvent dans saint Jean r.hrysostôme.
Quoi de plus révoltant, s'écrie-t-il, que de prétendre semer sans champs, sans pluie, sans charrue ! Mais aussi ceux qui se livrent à ce genre d'agriculture pestiféré ne récolteront que de la zizanie, qui doit être livrée au feu éternel. (Chrysost. HomiU 57 in Matth.)
Seulement, suivant la pieuse habitude du Saint homme, ces affreuses doctrines se trouvent chez lui mêlées d'injures et de menaces. Eh bien ! Chrysostôm^. est plein de douceur et d'urbanité auprès de Saint Grégoire de Nysse.
Ct'îui qui nommerait vol et parricide l'inique invention du pm'' à inféntne serait pas très éloigné de la vérité. Qu'importe, en effet, que vous vous rendiez maître du bien d'autrui, en escaladant des murs et en taant des passants, ou que vous acquerriez ce qui ne vous appartient pas par l'effet impitoyable du prêt? 0 dépravation du langage!... Si quelqu'un, rencontrant un voyageur, lui arrache par force ou lui soustrait par ruse ses provisions, on le traitera de brigand et de voleur. Mais celui qui commet une injuste spoliation, en présence de témoins, et qui confirme son iniquité par des actes en bonne forme, est qualifié d'homme généreux, bienveillant, serviable. (Greg. Nysse. Homil, me. i Ecoles.)
Saint Ambroise n'est guère plus flatteur ; jugez-en :
Tels sont vos bienfaits : Fous donnez moins que vous ne recevez ; même en secourant, vous dépouillez ; vous mettez à profit le pauvre lui-même. Celui qui vous paie l'intérêt est dans le besoin; il est forcé de vous emprunter pour payer la dette qui le presse, et il reste sans ressource pour lui-même. Hommes pleins de miséricorde, qui le déliez vis-à-vis d'autrui et le liez envers vous ! Celui qui manque d'aliments, vous paie des usures, est-il rien de plus criant? Cet homme cherche un remède, vous offrez le poison ; il demande du pain, vous montrez le glaive ; il implore la liberté, vous imposez la servitude ; il soupire après sa délivrance, vous serrez le nœud gui l'étrangle...
roits buvez, et un autre fond en larmes; vous mangez, et votre nourriture suffoque les autres ; vous écoutez d'agréables symphonies, et un autre se consume en gémissements ; vous vous enrichissez par des malheurs , vous cherchez votre profit dans les larmes, vous vous nourrissez de la faim d autrui, vous gravez sur votre argent les dépouilles de vos
victimes ; et vous vous estimez riches, vous qui exigez du pauvre un salaire \
Ainsi, saint Ambroise paraît vouloir insinuer que c'est le travailleur qui fait vivre l'oisif. Mais cette proposition est heureusement condamnée par les bons économistes.
Après cela, qu'elle différence faites-vous entre un chrétien et un païen? N'était-ce pas un païen que ce Caton auquel on demandait : Que pensez-vous du prêt à intérêt? et qui répondait : Que pensez-vous de l'assassinat ? — Et puis parlez-moi de j. rogrès !
Et ces chrétiens ne se bornent pas à proscrire le prêt à intérêt, mais, en vrais sophistes qu'ils sont, ils essaient de justifier cette interdiction. Ecoutez saint Thomas :
Tout ce qui revient de profit à celui auquel j'ai prêté- de l'argent est le produit de son industrie, de l'intelligence qu'il a mise a faire valoir cet argent ; je ne dois point lui vendre sa propre industrie en lui prenant une part de son produit.
Ces gens-là ignoraient le premier mot de réeonomie politique.
Ignorants ? ce n'est point assez ! — sans cœur par surcroit! Que doivent-ils avoir à la place du cœur ceux qui ont osé écrire ces lignes, que vous lirez avec une juste indignation :
Le prêt à intérêt n'est jamais permis, pas même dans les li- «lites de ce qui est nécessaire pour vivre. (D. Thora., Opusc, fi, cap. 8.)
Eh bien, Monsieur, ce Thomas n'a même pas le mérite 3e l'invention. Avant lui, un de ses pareils avait écrit :
Les rentiers osent dire : Je n'ai pas d'autre ressouace pour virre. Eh! n'est-ce pas ce que répondrait un voleur pris sur le fait? Ils n'en sont que plus coupables d'avoir choisi un art d'iniquité pour s'en faire un moyen d'existence, et d'avoir cherché à tirer leur nourriture précisément de ce qui offense celai de qui vient toute nourriture. (Saint-August., inPsal. 128.)
Contenez-vous, citoyen! Un mot seulement pour en finir, un mot qui résume tout, je l'emprunte à Saint-Bernard :
In furto comprelienditur usura. (Bern., Serm. IF, super salve Regina.)
C'est-à-dire :
L'usure n'est qu'une variété du vol.
C'est un contial d'iniquité, dit saint Chrysostème. (HomiL LVII, sur saint Malth.)
2/j3 C'est une maladie, dit saint Basile. {Epit. I ad Amphil. cap.