Labour Annual, année 1895, p
Le socialisme séculariste, écrit-il, et le socialisme chrétien ne voient Tun et l'autre qu'un seul aspect de la réalité ; tous deux ils représentent un esclavage à la tradition matérialiste et à la tradition cléricale. Il faut donc s'affranchir de l'un et de l'autre en entrant dans une libre religion i.
La Labour Church est donc une secte nouvelle comme il s'en forme si souvent en Amérique : elle a son culte, ses offices, aussi simples que possible. M. et M™® J. Trevor ont composé pour elle un Hymn Book, Les groupes se réunissent au chant de ces cantiques nouveaux; puis, au lieu de sermons théologiques, ils entendent des discussions économiques et morales.
Nous voulons, s'écrie M. John Trevor, émanciper le travailleur de la domination du landlord et du capitaliste; l'individu, de l'esclavage des appétits funestes et des passions ; la femme, de la dépendance économique de l'homme ; les nations, de la tyrannie des aristocraties, des autocrates ou de l'étranger ; et la vie religieuse, du peuple de la superstition, de la tradition, du contrôle clérical, etc..
C'est une sorte d'anarchisme religieux, un mysticisme égalitaire qui rappelle une fois de plus en Angleterre les Niveleurs du xvii® siècle ou John Bail au xiv® réclamant l'égalité des conditions au nom de l'Evangile.
Dans la pratique, l'Eglise du Travail est beaucoup moins hardie et originale. Elle se distingue peu des groupes chrétiens que nous avions étudiés. Gomme eux, elle a son journal, The Labour Prophète récemment agrandi. Gomme eux, elle fait sa propagande au moyen de conférences régulières et de brochures [Labour Prophet Tracts), Comme eux
1. L. A. 1896, p. 43. Voir encore dans les Labour Prophet Tracts^ le n» 3. Our First Principle, par J. Trevor, et le n" 1, Wat does the Labour Church stand for, par Ph.-H. Wicksteed.
aussi, elle réclame l'abolition des logements malsains (slums) des quartiers ouvriers des villes, elle prend la défense des paysans evicted contre les landlords et elle tend à se rapprocher des nationalisa teurs du sol. Plus particulièrement, elle a repris à son compte Tidée de former le caractère des hommes, qu'Owen avait posée comme le premier terme du problème social. Aussi ses différents groupes s'appliquent-ils, suivant leurs ressources, à former des cours de morale, d'économie politique et d'histoire pour les adultes, des écoles du dimanche pour les enfants.
L'entreprise a marché assez bien. Le 4 octobre 1891, la première Labour Church^ celle de Manchester et de Salford, était fondée dans la région des grandes filatures. En janvier 1892, paraissait le premier numéro d'un journal mensuel intitulé le Labour Prophet, En 1893, une quarantaine de Labour Churches éisiieni établies ou en voie de formation dans les centres manufacturiers et dans les grandes villes d'Angleterre et d'Ecosse. En juillet 1893, le premier Congrès des Labour Churches de Grande-Bretagne se tenait à Manchester, berceau de la première d'entre elles.
Les socialistes indépendants du Clarion se sont montrés favorables à la propagande de la Labour Church. Le Parti ouvrier indépendant compte parmi ses membres beaucoup des adhérents à cette religion nouvelle. Au Congrès socialiste international de Londres (1896), quatre délégués de la Labour Church ont été admis sans difficulté par la section anglaise. Aucune autre association chrétienne socialiste de Grande-Bretagne ne s'était fait représenter.
Remarques. Nous avons étudié avec quelque détail les associations précédentes, parce qu'elles s'affirment socialistes ou parce qu'elles associent leurs efforts à celles de groupes anglais qui sont évidemment socialistes. En dehors du socia-
lisme est V Œuvre sociale de V Armée du Salut ^ sur laquelle M. Booth publie chaque année un rapport (bureaux de placement gratuits, manufacture d'allumettes, colonies agricoles, asiles de nuit, assistance des sans-travail en général). 11 faut noter que plusieurs anciens salutistes sont devenus d'actifs propagandistes du socialisme, principalement dans le Parti ouvrier indépendant.
En dehors du socialisme restent aussi les Établissements universitaires (University Settlements), dont le type le plus complet est Toynbee Hall * dans l'East-End de Londres. Ces établissements ont été créés pour donner aux jeunes gens de bonne famille le contact des pauvres, qu'ils ne trouveraient pas sans cela, puisque dans les villes anglaises les quartiers riches sont séparés et éloignés des quartiers pauvres. Toynbee Hall et les établissements analogues reçoivent pendant quelques mois des étudiants des Universités (quelques-uns sont réservés aux dames) sans distinction d'études ni de religion. Ces jeunes gens aident le clergé de la paroisse dans la distribution des secours, les visites à domicile, etc. Toynbee Hall a des salles de cours et de conférences, une bibliothèque; il organise, chaque printemps, une exposition des beaux-arts. L'influence qui a déterminé la création d'établissements de ce genre est principalement celle de Ruskin.
On s'étonnera peut-être que nous n'ayons point parlé avec quelque détail du cardinal Manning, le plus illustre de ceux qui, partis du « mouvement d'Oxford », allèrent jusqu'au catholicisme. Manning, en efl^et, est revendiqué par les démocrates catholiques comme un de leurs maîtres. Ils rappellent qu'en 1873, il loua la formation des trade unions d'ouvriers agricoles ; qu'en 1887, il défendit à Rome la cause des évêques démocrates américains menacés de blâme pour n'avoir pas condamné les Chevaliers du Travail; qu'en 1889, il offrit son arbitrage aux dockers en grève, montrant ainsi, après tant d'autres, qu'un prélat de race anglaise ne craint point l'agitation de la
1. Construit en souvenir d'un étudiant d'Oxford, Arnold Toynbee, passionné pour les questions sociales, qui mourut jeune, laissant inachevé un ouvrage sur l'Évolution industrielle de l'Angleterre.
rue. Mais Manning a prêté aux démocrates catholiques le poids d'une autorité dont Torigine sort du sujet de ce livre. Il n'a pas créé un mouvement socialiste catholique particulier en Angleterre.
Nationaliser, c'est mettre la communauté, sous n'importe quelle forme, à la place des propriétaires particuliers, acte dont nos socialistes parlent assez souvent pour que le mot et la chose ne soient plus nouveaux pour des lecteurs français. L'existence en Angleterre de nationalisateurs du sol n'attirerait donc pas longtemps notre attention, si ces réformateurs ne présentaient point leurs projets comme une panacée propre à guérir d'un seul coup toutes les souffrances de la société.
Remède simple, mais souverain, s'écrie Henry George, qui élèvera les salaires, augmentera les profits du capital, détruira le paupérisme, procurera des emplois rémunérateurs à qui en désirera, donnera libre carrière aux facultés humaines, diminuera le crime, élèvera la morale, le goût et Tintelligence, purifiera le gouvernement et portera la civilisation à des hauteurs plus nobles encore !
Pour comprendre pareil enthousiasme, il faut jeter un regard d'ensemble sur l'état de la propriété foncière et tout particulièrement de la propriété rurale en Angleterre.
I. La question agraire en Angleterre : landlords, farmers et journaliers. — En Angleterre * la plus grande partie du
1. Les recensements anglais sont faits tous les 10 ans en trois parties {Censas for England and Wales; for Scotland; for Ireland), Le dernier date de 1891.
Pour les Agricultural Returns et les publications officielles, voir
LA NATIONALISATION Di: SOL 129
sol appartient à un petit nombre de grands propriétaires qui le font travailler par des journaliers. D'une part, une concentration des champs, des prés, des terrains à bâtir, des villages et des villes mêmes entre les mains de quelques capitalistes, concentration analogue à celle des diverses industries dans les grandes usines ; d'autre part, réduction du travailleur manuel à la condition de salarié : tels sont les caractères de la production agricole anglaise. Infiniment plus que toute autre, elle présente exactement les traits de la production industrielle.
En France, en Belgique, en Allemagne, le petit producteur, propriétaire de son métier, a presque disparu devant la concurrence de la grande fabrique, mais les petits paysans propriétaires de leur maison et de leur champ forment encore la masse de la population agricole et même de la population totale du pays. En Angleterre, les petits paysans propriétaires, les yeomen ont presque complètement disparu, et même la propriété terrienne se concentre en un très petit nombre de mains, comme il est arrivé pour les industries dont le développement mécanique est le plus avancé.
Le nouveau cadastre anglais, publié en 1875, a montré que sur près de 36 millions d'habitants, la Grande-Bretagne (Londres à part) comptait 1.173.794 propriétaires fonciers.
les catalogues de P. S. King et fils, 12 et 14, King Street, Westminster, Londres.
Les dernières grandes enquêtes ont été celles de la Royal Commission on Labour, qui a publié, en 1893-94, quatre volumes de rapports sur les salaires et les conditions de travail de. l'ouvrier des champs, et de la Royal Commission on Agriculture qui a publié 24 fascicules in-f« de 1894 à 1895. (Voir surtout les monographies locales intitulées Reports.) Les faits relatifs à la question agraire réunis par ces deux Commissions ont été étudiés dans une série d'articles par M. Arminjon. {Réforme Sociale, 1895, t. II.)
Mais sur ce nombre qui parait assez considérable il y a 852.402 personnes qui possèdent moins d'une acre, c'est-àdire moins de 40 ares 461 ; la plupart d'entre eux descendent fort au-dessous des 40 ares et n'ont qu'une petite maison avec un bout de jardin.
Restent 321.392 propriétaires qui possèdent à eux seuls presque tout le pays. Sur le nombre, 2.184 personnes ont presque la moitié de toute la superficie (30.680.421 acres sur 77.063.500). Dans ce faible nombre sont compris les 600 membres de la Chambre des lords, qui possèdent ensemble plus de 15 millions d'acres, c'est-à-dire le 5 de la superficie du Royaume-Uni. C'est une plaisanterie commune parmi les nationalisateurs du sol que d'appeler la Haute assemblée TheHouse ofLandlords, Dans la catégorie des plus gros propriétaires, qui comprend les 50 personnes qui possèdent chacune plus de 100.000 acres, les pairs sont en majorité. En tête vient le duc de Sutherland avec 1.350.000 acres, puis Sir James Matheson avec 460.000, puis deux pairs, le duc de Buccleugh, 370.000 acres, et le duc de Devonshire, 191 .000.
Ces grandes possessions dont le total représente la superficie de certains départements français sont divisés en plusieurs domaines {estâtes) situés en différents points du royaume. Les plus grands sont en Ecosse. Là aussi sont les landes réservées pour la chasse au coq de bruyère, les forêts et les brousses pour les cerfs et les chevreuils. Les palais des landlords s'élèvent dans celui des domaines qui est situé dans le pays le plus pittoresque ou le plus agréable à habiter. Il faut voir ces édifices bâtis au xviii® siècle dans un style qui rappelle Versailles ou au xix® dans le style du Moyen Age ou de la Renaissance anglaise, pour se représenter leurs salles d'apparat, leurs innombrables apparte-
ments réservés aux hôtes, les galeries de peintures et de sculptures qu'ils conservent au milieu des champs pour amuser les yeux et Tesprit de leurs habitants pendant les mois d'été. Il en est dont les proportions atteignent celles de Fontainebleau et dépassent celles des châteaux de la Loire. Les bois qui les entourent sont convertis en parcs ; des centaines de biches et de cerfs bondissent derrière les arbres et boivent aux pièces d'eau. Sans le climat, ce seraient les féeriques magnificences des Mille et une Nuits. Aux alentours, les collines et leurs ruines féodales, les rivières et leurs ponts, la chasse et la pêche, tout appartient au landlord : il pourrait, comme le baron du Moyen Age, s'intituler seigneur du mont et de la plaine ; la loi anglaise ne lui oppose même pas les réserves instituées par la loi française dans l'intérêt de la circulation. Refaites entre Londres et Oxford, sur la Tamise, la promenade en bateau décrite par Morris dans News from Nowhere. Vous admirerez sur chaque rive la succession des massifs de vieux arbres et des pelouses vertes ; mais des écriteaux vous avertiront que vous n'avez pas le droit de débarquer. En Ecosse, pour sauter de la route sur le pont du vapeur qui côtoie le lac Lhomond, il faut acquitter un droit au propriétaire de la bordure. Il faut payer aussi pour gravir les montagnes. Presque partout les beautés naturelles sont private comme le sont autour de Paris les bords de l'Yéres ou de l'Yvette. C'est là le côté luxueux de la grande propriété foncière. En voici les profits : La grande industrie s'est établie, les parties nouvelles des grandes villes et les cités industrielles mêmes ont été bâties au moment où la propriété du sol était déjà concentrée dans quelques mains. La plupart des minesont été creusées sur un ou plusieurs grands domaines; et en Angleterre la propriété du sous-sol n'a pas été sépa-
rée de celle de la surface, comme il a été fait en France au début de la période industrielle, par la loi de 1810. Ou bien le landlord fait exploiter les gisements houillers placés sous sa terre ; ou bien il en cède l'exploitation à une compagnie, moyennant un droit appelé royalty^ payé sur chaque tonne extraite^. Plus gros encore est le revenu des landlords chez qui une ville entière a été bâtie. Le duc de Norfolk possède presque tout Shefïield, maisons, marchés et places publiques.
Nous aurons à revenir sur les cas de ce genre à propos des municipalisateurs {Fabian Society) et à propos du mouvement ouvrier. Pour le moment, nous nous bornerons à constater que la grande propriété concentrée en un petit nombre de mains est en Angleterre un fait général qu'on trouve dans les villes et dans les campagnes, et nous examinerons principalement le caractère particulier que ces conditions donnent à la question agraire.
Les domaines agricoles de rapport sont rarement exploités parle propriétaire en personne. On a si bien Thabitude de les voir affermés que la dernière enquête agricole considère comme signe d'affaissement du revenu l'augmentation du nombre des terres de rapport in hands^ c'est-à-dire exploitées par le possesseur ^. Habituellement, le capitaliste foncier loue ses domaines à un entrepreneur-fermier [farmer] comme le capitaliste mobilier prête ses fonds à un entrepreneur commercial ou industriel.
Le domaine est généralement divisé en grandes fermes.
1. En France, dans le bassin de Saint-Étienne, certains propriétaires de la surface perçoivent un droit analogue, qui remonte aux débuts de l'exploitation. C'est ce que l'on appelle posséder un tréfonds de mine. C'est l'exception chez nous et la règle en Angleterre.
2. Reporls of the Royal Commission on Agriculture ; Districts d'isle of Axholmc, p. i8, d'Andover, p. 7.
Sur 27 millions et demi d'acres cultivables en Angleterre et pays de Galles, 19 millions sont divisées en fermes de 100 acres et plus. En Warwickshire, dans le district de Stratford on Avon, un estate de 34.000 acres est partagé entre 1000 tenants. En Norfolk Veslate de Holkham (au comte de Leicester), d'une étendue de 40.000 acres, est divisé en 10 fermes de 3 à 500 acres et en 41 de plus de 500. Dans le district de Heathfield, Sussex, l'enquêteur de la Royal Commission on Agriculture, indique comme exceptionnellement petites une ferme de 56 acres, une de 27 et une de 19; et il explique cette exiguïté par l'industrie spéciale au pays qui consiste à engraisser des volailles et ne demande pas une superficie très étendue. La plupart des autres enquêteurs indiquent un grand nombre de fermes de 1 .000 acres et plus dans les Comtés agricoles de l'Est et du Sud, Norfolk, Lincolnshire, Dorsetshire, Devonshire, etc. Dans la plaine de Salisbury (Wiltshire), les fermes sont ordinairement de 6 à 700 acres, et l'on en rencontre une de 14.000 acres ^
Pour mettre en valeur d'aussi grandes étendues de terrain, il faut de gros capitaux. On calcule que le farmer doit avoir un fonds de roulement de 5 à 6 livres par acre, c'est-à-dire de 3 à 600 francs par hectare, soit de 60 à 120.000 francs pour 500 acres ou 200 hectares, qui ne font pas une très grande ferme. Le farmer est donc un capitaliste qui prend une exploitation agricole comme un entre-
1. Voir les Reports de la Royal Commission on Agriculture; Stratford on Avon, p. 12 ; Heathfield district, p. 7 ; Norfolk, p. 7 ; Lincolnshire, p. 6; Salisbury Plain, p. 28; Cambridçeshire, p. 13; Dorsetshire, p. 41.
Voir également Armixjon, article cité, et de Rousiers, Le trade unionisme en Angleterre, pp. 100-102.
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preneur de travaux publics se fait donner l'adjudication d'une route ou d'un pont. C'est un homme d'éducation et d'habitudes bourgeoises qui s'habille en gentleman et vit à part de ses journaliers. La maison d'un farmer du Norfolk ou du Cheshire ne ressemble pas à celle du paysan riche de France; elle a son vestibule et son salon-salle à manger me ti blés et décorés comme ceux du commerçant ou de remployé des villes. Nous trouvons là encore en règle généride une situation qui dans nos campagnes est exceptionnelle.
La situation des journaliers sort davantage encore de nos habitudes. Dans nos villages, presque toujours une communr»ulé de mœurs et de vie unit l'employé à l'employeur, tous deuv portant les mêmes habits, mangeant à la même table cl travaillant côte à côte. En Angleterre, nous IJavons vu, f^rrners et ouvriers des champs font deux classes, presque lieuse castes distinctes. Chez nous les paysans sont en majorité propriétaires; on constate en effet que parmi les journaliers ruraux il en est beaucoup qui possèdent une petite maison et un morceau de terrain. Le labourer anglais n'a qiit* ses bras. Enfin, pour son loyer comme pour son salaire, il dépend du /armer ou du squire (gentilhomme campagnard) el ceux-ci exercent sur lui le double droit du patron et du propriétaire. Les chaumières des journaliers sont groupées la n lot en villages avec une église au centre, tantôt en petits hameaux autour de chaque ferme. Le terrain et la maison a |>f>iir tiennent au propriétaire qui, directement ou par Finie rmédiaire du farmer^ exerce sur les groupes d'habitants Tautorité du seigneur féodal. i.es enquêtes et les discussions parlementaires auxquelles a donné lieu le projet de Conseils lie [croisse électifs (réalisé en 1894) ont révélé l'oppression des habitants des villages. En voici quelques exemples
d'après un rapport annuel de VEnglish Land Restoration League ? .
Le village et la paroisse de Stanton Saint Bernard, dans TEast Wilts, est la propriété du Right Honorable Georges Robert Charles Herbert, comte de Pembroke et Montgomery etc.. etc. etc. Sa Seigneurie est maître du manoir, propriétaire exclusif mais absent du sol, patron des vivants, receveur des loyers et redevances. Sur 2.000 acres environ, qui composent le territoire de cette paroisse, 40 sont en tourbières. Le noble propriétaire loue le reste en même temps que toutes les maisons à deux farmers. Ces deux farmers, en même temps qu'ils contrôlent la culture du sol dans la paroisse et la location de toutes les maisons, sont mai^uilliers, préposés à l'application de la loi des pauvres, administrateurs de l'école. L'un d'entre eux est chargé de tenir le registre des impôts. Rien de plus simple que ce système de gouvernement de la paroisse. Le travailleur qui désire s'occupper dans la paroisse doit obtenir un emploi sur la terre du comte de Pembroke sous un des deux farmers du comte, qui le logera dans une des chaumières du comte, en rabattant le loyer sur ses gages de la semaine. 11 envoie ses enfants à l'école dite nationale, mais administrée par les farmers du comte de Pembroke et va le dimanche à l'église où, sous les yeux des deux marguilliers (toujours les farmers du comte), il écoute le clergyman appointé par la paroisse (c'est-à-dire par le comte de Pembroke). S'il devient trop vieux pour travailler, ou s'il est réduit à la dernière pauvreté par un accident, il doit recourir aux deux éternels /armers pour obtenir un secours sur la taxe des pauvres. Si, malgré toutes les dispositions prises pour rendre sa vie confortable, il est encore mécontent de son sort, il n'y a pas une maison, pas même la salle d'école, eu t retenue pourtant au moyen des taxes, dans laquelle il puisse sr* réunir et discuter avec ses camarades, à moins qu'il nVn (*!l premièrement obtenu l'autorisation en la demandant aux fnr^ mers du comte de Pembroke...
1. Spécial Report. Among ihe Agricaltnral Labourers with ihe Red Vans (1893), p. 19.
Supposez, ajoute Fauteur de ce rapport, supposez que la paroisse de Stantou Saint-Bernard soit un domaine à esclaves, possédé par le comte de Pembroke et administré par deux surveillants au service du comte ; on aurait du mal à mettre les habitants dans un servage plus complet que leur condition présente.
Encore un exemple extrait du même rapport.
Le village et la paroisse de Compton Chamberlayne près Salisbury appartiennent entièrement à Charles Penruddocke, esq... etc.. Il est entièrement affermé à John Keevil et à Walter Keevil son fils. Les MM. Keevil louent les maisons et administrent les écoles. Le père est inspecteur des pauvres et marguillier ; le fils est inspecteur adjoint et employé au bureau des décès. Il n'y a dans la paroisse ni Club, ni Chambre de lecture, sans doute parce que les travailleurs, qui sont presque tous extraordinairement peu payés, n'ont ni le temps, ni le goût de lire après qu'ils ont travaillé tout le long du jour pour le fermier et employé quelques heures supplémentaires à cultiver leur lot (pour lequel ils payent 5 livres, 13 shillings, 4 pence l'acre).
Ce sont évidemment là des cas exceptionnels, ceux où toute une paroisse appartient à un individu. Mais les maux qu'ils entraînent se trouvent presque partout en Angleterre sous des formes très peu atténuées. Par exemple, le principal est l'habitude de louer une chaumière à celui qu'on emploie et de retenir le prix de la chaumière sur le salaire. C'est ce qu'on appelle le système du tied collage (chaumière rattachée). Il existe partout, même dans les endroits où aucun propriétaire ne possède un village à lui tout seul. Ainsi une enquête faite dans 45 paroisses du comté de Wiltshire a montré 1660 lied cottages sur un total de 2958'.
1. English Land liestoration League : Spécial Report, 1893, p. 18.
Avec de pareils moyens le squire ou le f armer sont mieux armés contre l'ouvrier des champs que le patron ne Test contre l'ouvrier des usines. Rien, si ce n'est leur conscience, ne les empêche de porter à la liberté du labourer toutes les atteintes possibles; on n'a qu'à les énumérer pour en trouver des exemples : atteintes à la liberté de conscience et d'opinion, expulsion des missionnaires non conformistes par les propriétaires anglicans, des missionnaires anglicans par les presbytériens ; refus de salles et d'autorisation de meetings aux orateurs politiques, votes dirigés par les farmers ou par les pasteurs ; atteinte à la liberté de se mouvoir : on a vu des tenanciers menacés d'expulsion pour avoir établi près de leur maison un tir ou un jeu de balle ; atteinte enfin au droit de propriété le plus évident par le droit de chasser le tenancier de son champ ensemencé, ou de la maison qu'il a bâtie sans la moindre raison et même sans aucun prétexte. Il emporte ses meubles, ses instruments et ses habits. Quant à l'argent et au travail qu'il a mis dans ses cultures ou dans sa demeure, c'est peine et dépenses perdues. Ces expulsions [Evictions) sont l'abus le plus frappant de la constitution de la propriété foncière en Grande-Bretagne et particulièrement en Irlande. On les fait subir non seulement au malheureux qui ne peut payer son fermage, mais encore à tous ceux dont la présence gêne un projet, une fantaisie, un caprice du seigneur. Nous verrons tout à l'heure qu'on a evicled en Irlande et en Ecosse des villages et même des districts tout entiers d'un seul coup. En Angleterre même, de pareilles exécutions se font de temps à autre. L'historien Froude en raconte une dans les termes suivants [Nineteenih Ceniury, septembre 1880) * :
1, Cité par Wallace, Lnnd Nnlionnliznlion, p. 103.
Mi5tih 8.
A moins d'un mile de Tendroit où j'écris maintenant, sur la côte du Devonshire, se trouve un domaine qui passa dans les mains d'un duc anglais. Il portait un village primitif, habité par des marins, des pilotes, des pêcheurs, village décrit dans le Domesday book (cadastre dressé après la conquête normande) et qui, à l'époque du Conquérant, était occupé parles ancêtres des tenanciers actuels. Les maisons ne pouvaient être réparées. Les prédécesseurs du duc ne s'en étaient pas occupés pendant un siècle ; ils se bornaient à faire payer les loyers. Quand le propriétaire actuel prit possession du domaine, on lui représenta que si l'on voulait conserver le village, il faudrait le rebâtir complètement, mais que cette reconstruction serait une dépense sans profit, car les habitants, vivant de leurs salaires de marins et de pêcheurs, ne cultiveraient pas le sol et ne serviraient à rien au propriétaire. En conséquence, les maisons furent tout simplement jetées par terre, et près de la moitié de la population du domaine fut chassée à travers le monde à la recherche d'un nouveau gîte.
Il ne se passe pas de mois sans qu'un événement de ce genre ne soit enregistré et commenté par la presse libérale. Les évictions irlandaises ont eu beaucoup de retentissement sur le continent par suite de l'intérêt qu'une grande partie de nos concitoyens porte aux home rulers. Il ne faudrait pas s'imaginer que les évictions écossaises ou anglaises n'existent pas, parce qu'on ne fait point de bruit autour d'elles, de notre côté de la Manche. En Angleterre, les partisans de la nationalisation du sol en recueillent les récits dans les journaux et les réimpriment, brodés de commentaires pathétiques, en petites brochures de propagande^ .
L'extrême dépendance des labourers est l'effet de
1. Voir par exemple le n" 3 des Land liestoration Tracts^ intitulé Humphrey's Orchard. The Story of an english éviction. (Réimprimé d'après le Daily Chronicle du 6 octobre 1894.) Voir encore D.-M. Watts : Landlord and Tenant., 1895 (brochure).
LA NATIONALLSATK)N Dt SOL 139
leur situation de travailleurs sans propriété — et la même cause les condamne à des salaires très faibles et à des conditions d'existence misérables. Sur ces points, les faits recueillis par la Royal commission on Labour sont très probants ^ . Ils corroborent ceux que les membres de la Land Besioration League recueillent chaque année par des enquêtes personnelles. Les cas publiés par cette dernière société sont évidemment choisis parmi les plus émouvants, mais ils sont rigoureusement exacts et exposés avec une parfaite sincérité*.
Par eux, nous voyons, dans VEast Wills^ un ouvrier des champs qui gagne 9 shillings par semaine. Son fils aîné, (13 ans) gagne 4 shillings 1/2, ce qui fait 13 shillings 1/2 par semaine pour toute la famille. Le loyer de la chaumière s'élève à 3 livres st., 10 shillings par an; on profite pour les payer des extra qu'on fait au moment de la moisson ; à cette époque le père et la mère arrivent ensemble à gagner 10 shillings de plus par semaine pendant six semaines (le loyer fait sept fois 10 shillings). Le père raconte qu'il n'a jamais bu de bière sauf quand on lui en a offert un verre.
Ailleurs une famille de 9 personnes vit sur les gages du père qui gagne 10 shillings par semaine, mais il ne touche que 18 shillings tous les quinze jours parce qu'on lui retient un shilling de loyer par semaine. Dans ce village on a l'habitude de retenir le loyer sur le salaire hebdomadaire. En moyenne le salaire ne s'élève pas au-dessus de 9 shillings, et la retenue en absorbe 1/6.
Cette proportion est à peu près exacte pour toute l'An-
1 . M. Arminjon, dans les articles cités, en reproduit plusieurs.
2. 5 exemples de budgets paysans sont donnés avec commentaires dans le Spécial report de TE. L. R. L. (1893), pp. 12 et 13.
gleterre. Dans quelques comtés, les salaires paraissent plus élevés qu'ailleurs (de 14 à 15 shillings par semaine en Warwickshire) , mais alors la retenue pour le loyer est beaucoup plus forte. Les salaires, d'après le rapport général de la Royal Commission on Labour^ paraissent être particulièrement bas dans les comtés agricoles assez éloignés des centres industriels pour que le journalier agricole ne soit pas attiré par la rémunération plus élevée du travail de fabrique. Dans le Dorsetshire, on voit des ouvriers agricoles qui gagnent de 9 à 12 shillings (11^ 25 à 15^) par semaine, pour un travail de 10 h. 1/2 par jour. Encore les salaires sont-ils suspendus en cas de maladie. Il faut bien remarquer que le total annuel des salaires pour les travailleurs agricoles, comme pour les ouvriers non qualifiés (portefaix, chauffeurs, etc.) ou comme ceux des ouvriers du bâtiment, est fortement réduit par des périodes de chômage. Ainsi, par exemple, les labourers du Durham qui gagnent une livre par semaine de travail effectif, le plus fort salaire hebdomadaire du journalier agricole ordinaire, sont loin de gagner 52 livres par an.
Il faut donc que l'ouvrier des champs s'ingénie à trouver des ressources supplémentaires, ce qui lui est fort difficile. *Les extras que le labourer se faisait au moment de la moisson atteignaient parfois une livre sterling par semaine ; ils baissent maintenant, à cause de la concurrence faite aux hommes par les femmes qui travaillent à des salaires plus bas. L'avilissement du salaire des femmes est poussé jusqu'à l'extrême limite dans les endroits où les intermédiaires des maisons de confection ou les industriels sont venus pratiquer le sweating System, Dans les villages entre Ipswich et Golchester, les femmes gagnent en moyenne un penny (10 centimes) l'heure l\ coudre des pantalons et
LA NATIONALISATION DU SOL I4l .
des chemises pour des marchands de Londres. Dans THert- ^ordshire et le Bedfordshire, les femmes font des nattes de paille; l'outillage nécessaire et la paille sont fmumis par elles; en travaillant douze heures, les plus adhne» gagnent 3 pence net par journée*. On peut s'imaginer ce que devient dans de pareilles conditions l'habillement, la nourriture et le logement de l'habitant des campagnes. Il est souvent obligé de compter pour ses vêtements sur la charité du propriétaire qui a parfois l'habitude de distribuer à Noël • des habits et des couvertures. Le labourer anglais n'a presque jamais le carré de légumes, la chèvre et le cochon que possède le plus pauvre des campagnards français. Sa subsistance dépend de la bonne volonté du patron qui peut ajouter au salaire un supplément en nature. Il se nourrit habituellement de pommes de terre et de lard bouillis sans assaisonnement; parfois un peu de pudding ou de quelque autre conserve, d'une qualité très inférieure, rarement de la viande fraîche; comme boisson, de l'eau.
Le Cottage ou la maison où il loge n'évoque pas en Angleterre l'idée de villa mignonne que nous lui attachons. Les photographies que publie la Land Restoration League^ représentent des baraques en pierres sèches ou en bois couvertes d'un chaume en désordre. Le locataire n'y touche pas, ce serait peines et dépenses perdues. Le landlord n'y fait pas de réparations. Nous avons vu qu'on aime mieux souvent jeter bas la cabane que la restaurer. L'intérieur se compose souvent d'une seule chambre obscure, humide et malpropre. Devant la Commission d'enquête sur
1. Voir, dans de Rousibrs, La question ouvrière en Angleterre^ p. 70, des exemples du sweating s t/«^e m applique aux cloutiers dans les campagnes.