‹ Le socialisme en AngleterreChapitre 24 sur 63 · Red Van Report (1893), p · texte numérisé non relu

Red Van Report (1893), p

%. On trouvera l'histoire et la bibliographie du sujet dans le chap. XXVII du 1" vol. du Capital de K. Marx, et dans la partie historique du livre de A. R. Wallace, Land Nationalization, Its Necessity and Its Aims, nouvelle éd., Londres, Swan Sonnenschein, 1892, in-16. (Avec la liste des principaux ouvrages publiés en Angleterre, sur la question agraire, dans les trois parties du Royaume-Uni.)

legiim Angliae^ oppose à la misère du paysan français écrasé d'impôts et rongé par les droits féodaux le bien-être des yeomen.

Ils ne boivent point d'eau sinon par pénitence ; ils mangent abondamment des viandes et du poisson ; ils ont des étoffes de bonne laine ; ils sont riches en mobilier, en instruments de culture et en toutes choses qui servent à rendre la vie tranquille et heureuse.

Un siècle plus tard, sous le règne d'Elisabeth, Harrison dans sa Description of England rapporte que :

Les yeomen ordinairement vivent dans Tabondance, habitent de bonnes maisons et travaillent fort pour s'enrichir... Alors ils achètent les biens des grands seigneurs qui se ruinent, ils envoient leurs fils aux écoles, aux universités, au barreau, et leur laissent assez de bien pour qu'ils deviennent des gentlemen.

Mais à cette époque déjà la ruine des yeomen avait commencé par suite de la transformation qui faisait mettre les terres de fertilité médiocre ou moyenne en pâturages à moutons dont la laine avait un bon débouché dans les Flandres. Le riche propriétaire chercha à agrandir ses domaines pour avoir les espaces nécessaires à la pâture des moutons. Il acheta les petits domaines voisins de sa terre. Il s'agrandit par tous les moyens possibles. Pendant la Réforme, de nombreuses terres d'Église furent données aux grands personnages. Après la Révolution de 1688, une partie de ce qui était resté à l'État fut distribuée de la même façon. Au xviii® siècle, les Actes de clôture [Indosure Acts) permirent aux grands propriétaires d'entourer les anciennes propriétés communales de barrières pour les réserver à leur propre usage. On a calculé que de 1702 à

1870 les divers Inclosure Acls avaient permis aux landlords de s'approprier 7 millions d'acres d'anciens biens communaux.

Des usages et des lois favorisaient raccumulation. D'autres la maintenaient et Tempêchaient de se défaire. Pendant longtemps les propriétaires fonciers furent seuls électeurs et éligibles au Parlement. On prit parmi eux les Justices of ihe Peace qui dirigèrent les comtés jusqu'en 1888, parmi eux les administrateurs de la loi des pauvres et de la paroisse, droits dont ils ne furent dépossédés que par une série de lois dont la dernière est de 1894. A la fin du xvn® siècle, sous la Restauration, les derniers vestiges de tenure féodale avaient disparu ; plus de distinction entre terres nobles et non nobles. Il n'y eut que les non propriétaires salariés et administrés et les propriétaires administrateurs. Une série de lois empêcha la division de la propriété qui donnait une part de la puissance publique. Le droit de primogéniture ou d'aînesse, la faculté de substitution réglementés sous la Restauration empêchent toujours les grands domaines de s'émietter.

Pour caractériser la marche générale de l'histoire de la propriété en Angleterre on peut présenter comme ayant une application générale le tableau suivant, dressé par un homme exceptionnel, un yeoman survivant dont la famille possède depuis 1605 un petit bien en Gumberland. Voici, d'après lui, le résumé de l'histoire de la propriété dans la paroisse d'Abbey Quarter (Gumberland) depuis deux siècles * .

1. Reportsofthe Royal Commission on Agriculture y Gumberland, p. 33.

Propriétaires. Tenanciers. Tenures.

42 acres

L'agrandissement des tenures entre 1812 et 1837 est dû à l'application de VInclosure Act de 1812. Entre 1864 et 1894 on voit les effets de la crise agricole qui ruine les petits propriétaires sans capital et permet aux gros, appuyés sur des fonds de réserve, d'arrondir leurs domaines. Le Cuniberland, auquel est emprunté ce tableau, est le pays du district des lacs chantés par les poètes du commencement de ce siècle. En 1835, Wordsworth, le chef de l'école des Iakistes, dans son Guide to lake district^ décrivait un pays déjà approprié par un petit nombre de capitalistes mais où les petits fermiers étaient nombreux et menaient comme les nôtres une existence à la fois rustique et prospère. Aujourd'hui, on ne trouve au bord des lacs que des villas et des hôtels ; les vallées sans habitants et les montagnes sans forêts sont couvertes uniformément de l'herbe maigre que fait verdir l'humidité de la mer voisine ; d'innombrables moutons blancs à tête noire y paissent seuls, séparés en troupeaux par d'immenses barrières qui escaladent les rochers et franchissent les torrents, réduisant le personnel des gardiens au strict nécessaire. Tel est, avec des variations très minimes, le cas de toutes les parties montagneuses des districts agricoles de l'Angleterre.

Il s'est produit ainsi une évolution tout à fait comparable

à celle qui faisait dire à Pline : « Latifundia perdidere Ilaliam », les grands domaines ont dépeuplé l'Italie^. L'Angleterre depuis le xvi® siècle, comme Tltalie après les guerres puniques, n'a plus cultivé les céréales que dans les parties parfaitement propres à cette culture ; le reste a été transformé en pâturages. Seuls, les grands propriétaires avaient assez de place pour cette nouvelle production. Les petits, ne pouvant ni les imiter ni gagner leur vie en continuant l'ancienne culture, ont vendu et ont émigré dans les villes et à l'étranger. Arrondi par la ruine des petits propriétaires, le grand domaine anglais, comme le latifundium romain, a usurpé les terres publiques, et l'Angleterre, comme autrefois l'Italie, s'est couverte de grandes terres à pâturages entrecoupées de châteaux et de parcs. L'Italie antique ne pouvait nourrir les habitants de ses villes. Elle tirait son blé de l'Afrique et de la Sicile. L'Angleterre ne produit pas le 1 / 10 de ce qui est nécessaire à sa subsistance ; elle tire son blé d'Australie et du Canada, sa viande d'Amérique ou de Nouvelle Zélande, ses légumes daPortugal ou de Belgique, etc.. Elle peut, il est vrai, se vanter de dépendre principalement de ses colonies pour sa subsistance. Elle peut pousser à bout la comparaison avec Rome et dire qu'elle n'est que la province centrale d'un monde anglais groupé autour de l'Océan comme autrefois le monde romain autour de la Méditerranée. Elle peut même dire que les petits paysans propriétaires chassés du centre sont allés s'établir en Nouvelle-Zélande, en Australie, au Canada, où le paysan, comme en France, pousse la charrue sur son propre champ. Mais, dans ces pays aussi, la petite propriété

1. Sur la formation des grands domaines en Italie après les guerres puniques, voir Mommsen, Histoire Romainey t. IV de la traduction française.

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est en conflit avec la grande, les settlera cultivateurs ennemis des squatters^ grands propriétaires de moutons. Enfin cette colonisation est le résultat d'une expropriation de trois siècles dont les effets se font, nous Tavons vu, lourdement sentir à la population agricole qui est demeurée en Angleterre. Tous les maux que nous venons d'étudier sont la conséquence de l'évolution qui a produit le landlordisme, tous, jusqu'à la baisse des salaires et au chômage qu'amène la concurrence des blés et des viandes produits par les descendants des anciens yeomen émigrés aux colonies.

La propriété foncière en Irlande et en Ecosse est entrée dans la même phase qu'en Angleterre, mais plus brusquement.

En Irlande, le landlordisme est le résultat de confiscations qui ont été pratiquées en grand à partir du règne de Henri VIII. On dépossédait les Irlandais catholiques, on prenait le sol et on le distribuait par grands morceaux de territoires à des seigneurs anglais. Après chaque révolte, la confiscation s'étendait davantage. Et l'on a fini par avoir une terre de conquête où la race victorieuse vit aux dépens de la race vaincue, comme les Spartiates aux dépens des Hilotes. C'est l'exploitation sous sa forme la plus brutale et la moins spécieuse. Les nouveaux possesseurs désiraient rester en Angleterre ; ils louaient à perpétuité leur terre à un intermédiaire qui la louait à un autre et ainsi de suite jusqu'à un dernier locataire qui, payant un énorme loyer, était obligé de l'arracher aux tenanciers indigènes en l'aggravant encore de bénéfices. En voici un exemple cité par M. Wallace d'après une enquête officielle *. Un district du

1. Land Nationalization, p. 31. Nous rappelons qu'on trouvera â la fin de cet ouvrage la bibliographie de la question agraire en Irlande.

Voir eh Français, De Pressensé, L'Irlande et VAngleterre,

comté de Roscommon contenant 600 acres appartient à un noble anglais qui Ta loué à perpétuité pour un revenu de 30 livres st. Le premier locataire Ta loué pour 200 livres par an. Le troisième land lord a divisé le district, de manière qu'un autre lui paye 150 livres st. par an pour environ un tiers du tout. Ce dernier enfin a divisé une partie de son lot entre six familles dont les membres travaillent et cultivent le sol. Ce cas est général, presque universel en Irlande. Gomment le dernier intermédiaire, obligé de payer tous les ans une somme énorme, pourrait-il améliorer le sol ou montrer quelque indulgence vis-à-vis de ses tenanciers? Il est obligé d'augmenter leur nombre dans une proportion qui dépasse celle des subsistances que peut fournir le sol. En effet, la verte Erin, constamment trempée de pluies et mouillée par les brouillards, n'est guère propre qu'à rélevage du bétail. Le landlordisme est cause qu'on y force la nature, qu'on divise le sol en une foule de petits cultivateurs, beaucoup trop nombreux pour les ressources du pays, qui vivent misérablement dans des cabanes. La population agraire d'Irlande se compose d'environ 500.000 familles comprenant 3 millions de personnes. Sur ce nombre, 228.000 familles vivent dans 156.000 huttes de boue dont chacune n'a qu'une seule pièce. Ces malheureux se nourrissent de pommes de terre bouillies dans l'eau et avalées toutes rondes avec la pelure. M. Tuke dit qu'un Irlandais sur trois ne mange pas des pommes de terre à sa faim. En 1871^ dans le comté de Donegal qui comptait en tout 218.000 habitants, il a fallu secourir 72.864 per-

Paris, 1888, in-12. Sur la question irlandaise au xi\* siècle et les réformes agraires, Texposé le plus concis, le plus clair et le plus solide, se trouve dans Charles Seignobos, Histoire politique de V Europe contemporaine.

LA NATIONALISATION DU SOL ^^*^i

sonnes. Lorsque le paysan irlandais nourrit un r ne hou ou quelque bétail, c'est pour payer le loyer. S'il ji v iimvc pas c'est Téviction, c'est-à-dire l'expulsion piu* l'orfL'. D'après un rapport parlementaire publié en 1H81, lets évictions ont frappé, de 1849 à 1850, 35.061 familïeî^ comprenant 194.603 personnes; en 1880, pendant lu ricruîère famine, 2110 familles, comprenant 10.457 personnes. Les famines dues au manque de la récolte de pomnu's do terre sont fréquentes en Irlande. L'accroissement de lii pn[mUK tion, qui se multiplie et augmente comme toutes Ic^ [ïopulations misérables, en rend les effets terribles.

En Ecosse, la grande propriété a été introduik- r^^alement par l'intervention des Anglais. Jusqu'au uiilieii du XVIII® siècle, les Ecossais des montagnes [highlunders] étaient restés, comme les Celtes d'autrefois, divisés eu dans analogues aux génies de la Grèce et de Rome. Les L-hefs de clan étaient de petits souverains qui avaient !a juridiction civile et criminelle sur les hommes de leui v\i\n et le droit de déclarer la guerre. Mais les hommes du clan étaient libres : ils se considéraient comme les meinljies d'une grande famille. Ils portaient tous le même noiu [>ivcédé de Mac (fils de) et le tartan dont ils faisaient leui' kiif (le petit jupon que portent encore les régimentii^ écot^sais) avait pour tous les hommes d'un même clan les mêmes rayures et les mêmes couleurs. Chaque membre du ehni était lié au chef par un serment de fidélité, et Ini devait le service militaire ainsi que certains tributs, mais il possédait un terrain et avait droit de pâture, de t hnsse, de pêche. L'organisation actuelle date de la répressiou tie la dernière révolte jacobite, celle de 1745. Alors le j:;oiiveniement anglais enleva aux chefs de clan leurs attributious militaires et juridiques, mais il les assimila diuis la hii MÉxm ^ .

civile aux grands propriétaires anglais. Leurs subortloïiiu'^s Li<' possédèrent plus rien et devinrent de simples (ptiaiiLiL'i> sous le nom de tacksmen ou de croflers. Au début la tradition patriarcale persista à travers la révolution de la propriété foncière, mais il vint un moment où les IfuidInrdB voulurent user de leur nouveau droit tout en(ii*r et nù rien ne les empêcha de le faire. C'est Tépoque du sygLème de Téclaircissement * [clearance system) qui a commencé dans les premières années de ce siècle et qui n'a pas encore pris fin. Il consiste à expulser les crofters en masse ])our transformer le sol qu'ils occupaient soit en parcïs el t^n tirés de chasse, soit en bois de rapports et en pAhirajïos à mouton. On a calculé qu'entre 1831 et 1835, à l'époque la plus active du clearance system, on a enlevé à ra^ricullure en Ecosse plus de 1.530.332 acres.

Actuellement, plus de 2 millions d'acres ont été dépeuplées [1 hommes et ne sont habitées que par le gibier ouïes niouLoïtïi. Uîi grand seigneur, le marquis de Stafford, qui possède les deux tiers (800.000 acres) du comté de Sutherland, a expulsé d'un seul coup 15.000 fermiers et les a remplacés pnr quelques dizaines de bergers. « C'était, dit Wallare, 1q renouvellement des horreurs de Cromwell en Irlande, sauf le massacre des habitants. » On les chassait sans indemnité, puis derrière eux on démolissait les mai-

I , Ctr s}'sLtme a été pratiqué partout où le landlord a trouvé pr^^lUitliif île substituer l'élevage du mouton à Tancienne culture. Maia il n'a luille part été pratiqué dans d'aussi grandes proportions que (Uins li^H Uighlands d'Ecosse dont on ne pouvait guère faire que d t•^ t et'i'fli ns ttiî ]>ûture ou de chasse. « L'éclaircissement » des Highlands a été rac^mi^^ dans de nombreux récits dont on trouvera les titres dan^U^ïji hih]ii>j,'raphies indiquées plus haut.

Lç? plus j'i'cent est : Mac Lbod, Gloomy memories in the W^hhnfh ùfScotlandy Glasgow, Sinclair, 1892, in-S".

sons, on faisait flamber les greniers et les granges. Des villages entiers disparaissaient dans d'énormes incendies. La presse s'émut. Les chartistes et plus tard les radicaux protestèrent contre les clearances et supplièrent le gouvernement de faire voter un bill qui lui permît de mettre fin à ces abus d'un droit tyrannique. Ce fut en vain. Les Crofters, à bout de patience, refusèrent en quelques paroisses d'abandonner leurs maisons, se battirent contre les démolisseurs. Mais la force armée vint au secours de l'œuvre de destruction, chassa les cultivateurs, emprisonna les plus audacieux des révoltés et protégea les incendiaires. Tout ce que put faire l'initiative privée fut de recueillir des fonds pour venir en aide aux expulsés sans travail des champs, aussi misérables que le manœuvre dont l'usine ou le chantier se ferme brusquement. Les victimes du système de clearance s'expatrièrent en grande majorité aux Etats-Unis et au Canada. Le pittoresque costume au tartan quadrillé, la langue celtique ne demeurèrent que sur le littoral nord de l'Ecosse où sont restés un petit nombre des anciens highlanders^ moitié pêcheurs, moitié journaliers agricoles.

L'Ecosse de Rob Roy n'existe plus. Mais sa destruction a soulevé un mouvement d'opinion qui a fait sur le continent moins de bruit que le mouvement irlandais, parce qu'il n'est ni nationaliste, ni catholique, mais qui est plus original au point de vue théorique, parce qu'il aboutit à la nationalisation du sol. Cette solution est venue d'Ecosse comme le montre l'origine de ses partisans passés et actuels. Les parents de Spence étaient des highlanders, Ogilvie résida presque toujours à Aberdeen, Dove à Glasgow. La famille de Wallace est sortie d'Ecosse pour se fixer dans le pays de Galles où naquit le naturaliste.

III. Les premiers nationalisateurs du sol (1775-1889). — Comme le socialisme, la doctrine de la nationalisation du sol est sortie en Angleterre de l'interprétation de révolution économique par les radicaux d'il y a cent ans. Les radicaux, partisans du suffrage universel, étaient amenés à discuter la propriété foncière qui était une condition indispensable pour Téligibilité aux assemblées locales et au Parlement. Tandis que les démocrates de France, représentant un pays de petits propriétaires fonciers, réclamaient Taffranchissement de la propriété individuelle, les radicaux anglais, habitant un pays de landlordisme, réclamèrent, au nom de la masse des sans-terres, la nationalisation du sol.

Le premier champion de cette doctrine fut Thomas Spence, maître d'école à Newcastle onTyne. Le 8 novembre 1775, Spence, alors âgé de 25 ans, fît devant la Société philosophique de Newcastle une conférence dans laquelle il proposait de mettre fin à la misère en donnant aux paroissiens la propriété commune du sol de chaque paroisse. Voici son projet exposé par lui-même en termes familiers et concrets :

Supposez que tous les paroissiens s'unissent, qu'ils prennent l'archidiacre Paley dans une main, la Bible dans l'autre, qu'ils s'assemblent sur la pelouse voisine et qu'après avoir discuté sur le moyen d'arriver au bonheur, ils s'accordent unanimement à rédiger une Déclaration des droits dans laquelle on décrète que tout le sol, y compris les houillères, les mines, les cours d'eau, etc., propriété de la paroisse des Abeilles, exploitée présentement par lord Frelon, doit, le 25 mars 18.., jour de l'Annonciation, devenir propriété publique et bien commun auquel chaque paroissien aura part égale

Il serait déclaré plus loin qu'à la Saint-Jean d'été suivante tous les revenus provenant du sol, des mines, des cours d'eau, des houillères, etc., propriétés de ladite paroisse, au lieu d'être.

comme autrefois, payés entre les mains de lord Frelon ou de son intendant, le seront à un Comité directeur de la paroisse élu par la majorité des paroissiens ; et, après que les administrations nationale, provinciale et paroissiale se seront alimentées à ces revenus, le reste sera distribué en parts égales à tous les paroissiens, hommes, femmes et enfants — y compris lord et lady Frelon et tous les petits Frelon de leur famille...

A la suite de sa conférence, Thomas Spence fut chassé de la Société philosophique de Newcastle et dut fermer son école. 11 vint se réfugier à Londres, où il trouva des disciples parmi les radicaux. Sa propagande lui valut d'être mis en prison pendant quelques mois en 1793, lorsque le gouvernement tory suspendit l'Habeas Corpus. Mais Spence ne se laissait pas décourager. Il continua à répandre ses projets, se fît arrêter de nouveau et fut condamné à un an de prison en 1801. En 1814, dans la détente qui suivit la paix, il se remit à parler dans les meetings ; la mort le surprit au moment où ses efforts commençaient à réussir. En 1817, THabeas Corpus fut de nouveau suspendu et la transporta tion prononcée contre ceux qui propageraient les idées de Spence ^ .

En même temps que le maître d'école de Newcastle, un professeur de l'Université d'Aberdeen, humaniste connu en Europe et aux États-Unis, William Ogilvie (1736-1819), avait proposé la nationalisation du sol. Dans un écrit anonyme publié à Aberdeen en 1781 sous le titre de AnEssay on ihe Right of Property in Land^^ Ogilvie posait comme

1. M. IIyndman a reproduit la conférence de Spence à Newcastle dans The Nationalization of Land in 1775 and 1882. Londres, E. W. Allen, 1882, in-S". — M. J. Morrison Davidson donne une très intéressante biographie de Spence dans Scotia redivîva^ Londres, W. Reeves, s. d., in-8«».

2. 2* édit. avec introd. et biographie par D. C. Mac Donald, Londres, Kegan Paul, 1891, in-8».

une maxime chrétienne que chacun a droit à la terre. Il attribuait à la terre trois sortes de valeurs : originelle, potentielle, d'amélioration; la troisième seule, d'après lui, était légitimement propriété individuelle : les deux autres devaient être saisies par la communauté au moyen d'une taxe. Ogilvie réclamait une loi agraire fondée sur ces principes ; moins révolutionnaire que Spence, il désirait qu'on indemnisât les landlords et demandait une administration organisée pour aider les cultivateurs à acheter le sol qu'ils labourent. L'ouvrage d'Ogilvie se répandit beaucoup. Une bibliothèque anglaise en possède un exemplaire annoté par George Washington.

Le silence se fit un peu sur ces idées, lors de la réaction qui pesa sur l'Angleterre pendant les guerres de la Révolution française et de l'Empire. Mais elles pénétrèrent par les Bpencéens dans les revendications chartistes, par Ogilvie et ses amis dans les écrits de Garlyle, de James Mill et de plusieurs autres philosophes et économistes. Elles s'étaient toutefois un peu effacées lorsque Patrick Edward Dove, riche propriétaire des environs de Glasgow et chrétien philanthrope, les exposa de nouveau en 1850 dans son livre intitulé The Theory of human progression and natural probability of a reign of Justice ^ . L'ouvrage paraissait à propos, dans l'époque où la faillite des grands projets communistes avait laissé en Angleterre la place à l'amour de l'humanité et aux essais de réformes. Les théories de Dove furent louées par les esprits les plus divers, par le philosophe Hamilton comme par Stuart Mill. Herbert Spencer, qui depuis est devenu plus prudent, s'en inspira dans Social Statics (1851). Les éditions américaines du livre de

1. Pour la bibliographie, voir National Biography, articles Dove et Ogilvie.

Dove furent nombreuses. Ses idées se répandirent parmi les libéraux, les radicaux et les Irlandais ; elles devinrent un de leurs moyens d'opposition contre le gouvernement conservateur. En 1870, Stuart Mill et sa femme, M"« Taylor, créaient la Land Tenure Reform Association, au programme de laquelle figurait la proposition suivante :

Réclamons, au profit de l'État, par le moyen de l'impôt, la plus-value graduelle du sol, dans la mesure où on peut la constater, ou au moins une grande part de cette plus-value qui est la conséquence naturelle de l'accroissement de population et de richesse, sans aucun effort ni dépense de la part du propriétaire, réservant aux propriétaires le droit de céder leurs terres à l'État au prix courant, du jour où ce principe aura été adopté par la législation.

Dès lors Faugmentation de l'impôt foncier entra définitivement dans les programmes parlementaires, comme il était arrivé déjà pour les lois sur les manufactures. En général les tories, presque tous landlords, se sont montrés partisans des Factory Acts ; en revanche, la « taxation of ground values » a été souvent une arme des libéraux, commerçants et usiniers. La nationalisation du sol tendait à dégénérer en une simple question de Tassiette de l'impôt ; . Wallace et Henry George lui ont rendu Timportance théorique qu'elle avait au temps de Spence : leurs efforts sont simultanés et se placent vers 1881, un peu avant l'organisation des Sociétés socialistes démocratiques en Angleterre.

IV. Henry George : la théorie de la rente et la nationalisation du sol. — Henry George, né à Philadelphie en 1839, est le fils d'Anglais émigrés aux Etats-Unis, et le mari d'une Australienne issue de parents irlandais. C'est, comme beaucoup d'Américains, un self-made man qui a fini par arriver à une profession libérale après avoir essayé les

métiers manuels les plus divers. Ouvrier compositeur, ensuite garçon de cabine sur un steamer pour visiter les Indes, puis chercheur d'or en Australie, il retourne enfin aux Etats-Unis, s'arrête en Californie et y devient journaliste. Frappé de l'énorme plus-value que donne à la propriété terrienne l'accroissement rapide de la population dans les pays aurifères qu'il avait visités, il expose ses théories sur la nationalisation du sol dans une brochure intitulée Our Land and Land Policy^ publiée a San-Francisco en 1871. Les lectures qui l'avaient amené à interpréter dans le sens de la nationalisation ses observations étaient extrêmement nombreuses et complexes. Il est difficile de démêler les diverses influences qui ont agi sur son esprit. Nous savons seulement par son propre témoignage qu'il avait fait du livre de Dove une étude approfondie. Ses conclusions devaient pourtant se rapprocher plutôt de celles de Spence qu'il connut plus tard quand sa doctrine était déjà établie. Le grand ouvrage de George est Progress and Poverty qui parut en 1879 à New- York, qui eut en quelques années de multiples éditions et-rééditions dans les pays de langue anglaise et qui fut traduit dans presque toutes les langues étrangères^. Ce livre est devenu, à cause de ses qualités et à cause de ses défauts, la Bible des nationalisateurs du sol anglais. George a conquis leur esprit et leur cœur en leur présentant un système d'allure scientifique construit sur une base sentimentale et chrétienne.

Comme les économistes du xviii® siècle, dont il se reconnaît le disciple, Henry George croit que le monde est régi

1. Nousle citons d'après la traduction française. Paris, Guillaumin, 1887, in-8°. Henry George a publié depuis sur la question agraire un grand nombre d'ouvrages et de brochures dont on trouvera l'indication complète dans le catalogue de VEnglish Land Restoraiion League.

par des lois naturelles constituées par la Providence. Dieu a voulu qu'il y eût harmonie entre la loi sociale et la loi morale. Or il s'est introduit dans le mouvement un germe de fausseté. A côté d'un grand progrès matériel croissant qui se manifeste par l'application de la vapeur et de l'électricité à la production et à l'échange, on constate une augmentation également croissante de la misère des classes ouvrières. Même, dans le monde actuel, ces deux extrêmes sont la condition l'un de l'autre. Plus la richesse s'accumule en haut, plus la pauvreté devient affreuse en bas. Fourier qui partait du même principe métaphysique que H. George avait déjà présenté des formules presque identiques. Marx les avait restaurées et remaniées d'après la connaissance positive des faits et les avait appliquées à l'accumulation capitaliste avec une précision et une netteté rigoureuses qui font souvent défaut à George. Mais celui-ci n'a pas suivi l'auteur du Capital; dans sa recherche du trouble apporté à l'harmonie universelle qui est le postulat de sa doctrine, il en demeure toujours au xviii® siècle et à Fourier. Il admet, comme eux, que la propriété privée est légitime quand elle est fondée sur le travail du possesseur ; il attribue cette qualité à toutes les formes de la propriété mobilière, depuis le capital de banque jusqu'au capital industriel. Mais, suivant George, la propriété foncière n'est pas fondée sur le travail. Elle seule, et pourquoi? La métaphysique va nous l'expliquer. En effet. Dieu a créé la nature pour l'usage égal de tous les hommes. Si on laissait chacun occuper autant de terres qu'il en peut travailler, il y aurait place au soleil et abondance de subsistances pour tout le monde. George ne pense pas, comme Malthus, que la population tende à augmenter plus vite que les moyens de subsistance, et il reproche vivement à Stuart Mill d'avoir affaibli

son argumentation en faveur de la nationalisation du sol en adoptant Thypothèse malthusienne ^ S'il y a misère aujourd'hui, c'est que des lois contraires aux desseins de la Providence donnent toutes les terres à quelques-uns et rien aux autres.

La propriété privée de la terre est la meule inférieure. Le progrès matériel est la meule supérieure. Les classes ouvrières sont broyées entre les deux avec une force de plus en plu s grande.

Telle est la grande découverte de George : c'est ce qu'il appelle :

Unir la vérité perçue par Técole de Smith et de Ricardo à la vérité perçue par l'école de Proudhon et de Lassalle ^,

Les socialistes n'ont eu que des désirs de réforme ; les économistes n'pnt fait que constater des faits. George va fonder ses réclamations sur la réalité; il va maintenant être scientifique et passer du ciel sur la terre.

Toute sa doctrine sera établie sur une interprétation de la loi économique de la rente du sol. La rente du sol est la partie du revenu foncier qui vient de la nature ou de la société et qui n'est pas due au travail personnel du propriétaire. Elle n'est ni tout le prix de vente des produits quand le propriétaire exploite lui-même, ni tout le prix du fermage quand il loue, mais seulement la part qui en est due aux causes indépendantes de sa personne. Ricardo qui, dans un livre publié en 1817, a formulé la théorie la plus célèbre de la rente, définit ainsi cet élément du revenu de la propriété foncière.

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