Progrès et Pauvreté, p. 339, et préface, p
La rente est la portion du produit de la terre que Ton paye au propriétaire pour avoir le droit d'exploiter les facultés productives et impérissables du sol ^.
La théorie de la rente a été formulée pour la première fois en 1777 par un économiste écossais, Anderson^. Il ne
1. Des principes de V Économie politique et de V Impôt (1817), trad. franc., collection Guillaumin, Paris, 1847, in-4«», p. 39.
L'ouvrage de Ricardo est la base sur laquelle ont été édifiées au XIX* siècle les diverses théories de la rente. Voici les principales définitions de la rente données par des économistes anglais après Ricardo : Stuart Mill dit que « la rente du sol consiste dans l'excédent de son revenu sur le revenu du sol le plus mauvais mis en culture ». {Principles of politicàl economy, t. I, chapitre XVI. Édition de 1865.) Fawcett dit que « la rente d'une terre représente la valeur pécuniaire des avantages que cette terre possède sur la plus mauvaise mise en culture ». (Manual ofpolitical Economy^ t. II, chap. III, p. 116, 1876). Le professeur Marshall déclare que « La rente d'un terrain est l'excès de son produit sur le produit d'un terrain voisin qui ne serait pas cultivé du tout, s'il fallait payer pour le cultiver »>. (Economies of indnstry^ t. II, chap. III, sect. 3, p. 84, 1879). Le professeur Sidgwick ropose cette formule plus compliquée : « La rente normale pa,r acre d'un terrain est le surplus de la valeur de son produit sur la valeur du produit net par acre du sol le moins avantageux parmi ceux qu'on trouve profit à cultiver. » (Principles of political Economy, tome II, chap. VIII, p. 301, 1883).
Walker spécifie que « la rente d'un terrain est déterminée par la différence entre son produit annuel et celui du terrain le moins productif actuellement cultivé pour approvisionner le même marché, étant donné que la qualité du sol comme agent de production n'est, dans les deux cas, ni diminuée, ni améliorée par le cultivateur ». (Brief Text Book of Political Economy, chap. II, sec. 216, p. 173, 1885).
[Ces citations sont reproduites, d'après M. Bernard Shaw, dans Fabian Essays in Socialism, p. 6].
L'un des principaux disciples de Marx en Angleterre, M. Hyndman, définit la rente du sol : « Cette portion du revenu net payée au propriétaire pour l'usage de parcelles de terre, après avoir déduit le profit moyen du capital employé à la culture de ces terres. » (Economies of Socialism, Londres, 20^ Century Press, 1896, in-12,)
2. Son ouvrage publié à Edimbourg et intitulé An Inquiry inlo the Nature of the Corn Bills proposed for Scotland , est analyse par Stanley Jevons, The Theory of political Economy, Londres, 1871, in-8*», p. 198 et suiv.
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rappliquait encore qu'aux produits agricoles et il la tirait de la considération suivante : Toutes les fois que des produits identiques se vendent sur un même marché, le prix de tous tend à coïncider avec le coût de production maximum. Soit par exemple un propriétaire qui, pour ne pas perdre, doit vendre son blé au moins 10 shillings le sac; deux autres propriétaires peuvent laisser la même quantité Tun à 6, l'autre à 4 shillings. Si tous portent leurs blés au même marché, le second et le troisième élèveront leurs prix au même taux que le premier et ils gagneront ainsi Tun 4, et Tautre 6 shillings de plus que lui sur la même quantité.
Ricardo expliqua cet avantage par l'augmentation de la population qui obligeait les hommes à mettre en culture des terres de moins en moins fertiles. Les terres les plus fertiles ont été, d'après lui, les premières occupées, et le travail qui se fait autour d'elles pour tirer parti des sols moins favorables assure à leurs propriétaires un accroissement de revenu indépendant de leur travail. Cette prime : — la rente du sol — est donc le résultat des efforts de la société et pourtant ne profite qu'à la petite minorité des individus qui ont le monopole de la terre.
Ricardo s'arrêtait à cette constatation comme devant une loi naturelle. Mais ses disciples « égalitaires », que nous avons déjà vus tirant le socialisme de l'analyse ricardienne de la valeur, firent de la théorie de la rente la base de la nationalisation du sol. La rente du sol, disent les owenites et après eux les chartistes, est un unearned incrément^ une plus-value imméritée. En effet, la propriété individuelle est, suivant les propres termes de ses défenseurs, fondée sur le travail personnel du propriétaire; elle se justifie d'autant plus qu'il a mis davantage de sa personne dans
la matière qui lui est fournie par la nature. Il peut avoir le monopole de la maison qu'il a élevée, de la canalisation qu'il a construite, mais non celui de l'air ou de Teau. Or la terre,comme l'air et l'eau, est un don de la nature qui devrait appartenir à la communauté. Bien plus, la théorie de la rente montre que la valeur que la nature a donnée à la terre augmente par le travail social plus que par l'effort du possesseur. Elle doit donc appartenir à la société. L'argumentation des nationalisateurs devint plus forte après le développement de la grande industrie et du commerce, quand on vit, dans les villes manufacturières ou dans les colonies qui attiraient les Européens, la valeur de la terre se multiplier brusqueraient par cent, par mille, par cent mille.
Tel est le cas des pays qui ont été les principaux champs d'observation de Henry George, l'Australie et la Californie. Il y a cinquante ans, la Californie n'était qu'un désert. La découverte des mines d'or lui a donné une énorme population ; comme le sol était fertile et le climat favorable, cette population est restée dans le pays après l'épuisement des placers. Des villes se sont formées comme les champignons, en quelques heures disent les Américains. Au début le terrain ne valait rien, le gouvernement le cédait à qui en voulait. Ces concessions gratuites et perpétuelles sont maintenant des terrains à bâtir à San Francisco ou des emplacements propres à la culture maraîchère dans les environs des villes. Les spéculateurs qui ont été assez avisés pour se les assurer à temps les revendent à des prix fabuleux, ou en tirent, sans y avoir jamais mis un sou, des loyers et des fermages énormes. « Vous pouvez, dit George, si vous possédez quelques acres au milieu de l'emplacement sur lequel une ville nouvelle se bâtit, y dormir, ou
planer en ballon au-dessus, sans vous soucier de rien ; le prix de votre morceau n'en augmente pas moins. » Qui a fait monter la valeur de ces terrains ? Les émigrants, par le fait qu'ils sont arrivés et qu'ils ont eu besoin de passer par les exigences du propriétaire pour se loger et pour se nourrir. — Quelle est la cause qui continue à faire monter la valeur de ces terrains? L'établissement des voies de communication, des chemins de fer, des téléphones, des télégraphes, la création de ports marchands, enfin le travail continu de cette nouvelle société où les non-possédants sont en énorme majorité. Est-il juste, demande Henry George, que le travail de tout le monde profite à quelquesuns seulement? La plus-value créée par la population ne doit-elle pas profiter à toute la population? Accaparée par quelques heureux, elle devient une cause de misère générale. Absorbée par l'État, quel accroissement de bien-être général elle procurerait I Et l'auteur de Progrès et Pauvreté calcule que chaque immigrant, parle fait seul de son arrivée, augmente de 2.000 francs la valeur du territoire des États- Unis ^ Or, depuis 1800, il est arrivé plus de 13 millions d'immigrants qui auraient amené une plus-value foncière de 26 milliards de* francs, de quoi défrayer la plus grande partie des dépenses publiques, si l'État n'avait pas complètement aliéné ses droits sur le sol au profit de quelques monopoleurs.
1. Voir à ce sujet les statistiques données par le 8^^ Biennial Report of the Bureau of Labour Statistics of Illinois. Subject : Taxation. 2* éd., 1896, in-S". On y verra, entre autres choses, l'élévation, année par année, de la valeur d'un quart d'acre situé dans la ville de Chicago, laissé sans aucune espèce de travail et qui, de 100 fr. en 1830, est monté à 6.250.000 fr. en 1894 (p. 277).
Cette publication est répandue en Angleterre par VEnglish Land Restoration League qui en a fait insérer une analyse dans le Labour annual (1897), p. 151.
George réclame donc que la Société reprenne à son profit VUnearned Incrément qui est produit par elle. S'il s'arrêtait là, il n'ajouterait rien aux revendications des économistes radicaux, comme Stuart Mill, qui ont étudié le problème de la rente du sol dans un esprit de justice démocratique.
Mais, au jugement de George, l'appropriation privée du sol n'est pas une des causes, elle est l'unique cause de la misère. Nous retrouvons l'idée d'harmonie du monde de laquelle était partie l'auteur de Progrès et Pauvreté. 11 croit avoir découvert le germe de fausseté qui trouble les desseins de la Providence. George n'admet pas la critique marxiste du capital mobilier; le manufacturier, le commerçant et le banquier, sont à ses yeux des travailleurs comme l'ouvrier. L'ennemi du bonheur public, c'est le propriétaire foncier et lui seul. C'est lui qui ruine le capitaliste mobilier et l'oblige à fermer ses ateliers et à laisser les ouvriers sans travail. C'est lui qui rend la vie matérielle trop chère pour l'ouvrier.
Les salaires, écrit George, dépendent de la limite de production ou du produit que l'on peut obtenir du travail au point le plus élevé de productivité naturelle qui lui est ouvert sans qu'il ait une rente à payer.
La misère des classes laborieuses ne tiendrait pas au régime du salariat, comme Ta cru Marx, mais au trouble apporté dans ce régime par la propriété privée de la terre. C'est ce que George résume dans cette conclusion :
La raison pour laquelle, en dépit de raccroissement de la puissance productive, les salaires tendent à devenir le minimum de ce qu'il faut pour vivre, c'est qu'avec l'accroissement de la puissance productive, la rente tend toujours à augmenter,
produisant ainsi une tendance constante à la baisse des salaires ^
Une série d'images répandue à profusion en Amérique et en Angleterre, et que Ton peut voir encadrée sur Tune des parois du chariot rouge de propagande dont nous parlerons tout à rheure, illustre pour les esprits simples la théorie de George. On y voit d'abord le Travail sous la forme d'un nègre, cultivant péniblement la terre avec ses ongles. Puis arrive un autre nègre, le Capital, qui apporte au premier des outils ; tous deux associent leurs efforts et obtiennent en abondance des fruits pour se nourrir. Mais survient un troisième nègre, le frelon, le propriétaire du sol. Capital et Travail se soumettent à ses absurdes prétentions et les voilà réduits à la portion congrue pendant que l'autre, qui ne fait rien, boit et mange sans rien produire.
Puisque le mal est unique, le remède sera simple. Pour abolir la misère, il sufRra de supprimer la propriété privée du sol. Pas de scrupules, pas de demi-mesures, pas d'indemnités. « Au nom de la morale et de la justice » Henry George déclare qu'il ne faut pas payer la terre reprise ^, Mais il s'avise d'un moyen subtil pour l'enlever à ceux qui la détiennent. « Nous n'avons^ dit-il, pas besoin d'exproprier directement le landlord^ il suffit de le taxer à mort. « On lui laissera ses titres de propriété, mais on lui enlèvera par un impôt tout le revenu de sa terre, moins l'étendue nécessaire à sa subsistance et à celle des siens ^. Avec le