‹ Le socialisme en AngleterreChapitre 27 sur 63 · Progrès et pauvreté, p · texte numérisé non relu

Progrès et pauvreté, p

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en Irlande, et Davitt semble avoir sacrifié complètement les réformes sociales à la politique du Home Rule * .

Mais l'agitation reprit dans l'Angleterre proprement dite. Henry George y fit, en 1881, 1884 et 1889, des tournées de conférences qui eurent un très gros succès.

Dès 1883, plusieurs disciples de Wallace, trouvant leur premier maître trop modéré, organisèrent à Londres la « Ligue pour la restitution du sol », English Land Restoration League^ qui est encore aujourd'hui la principale organisation georgiste de l'Angleterre '.

On peut juger combien elle est orthodoxe, d'après l'analyse d'une publication populaire anonyme, parue en 1894, et qui a eu plusieurs éditions en Angleterre et une en Amérique. C'est r « Histoire de ma dictature », The Story of my Diciaior s hip^.U auteur suppose qu'il s'endort dans une réunion politique; il rêve que les démocrates ont la majorité en Angleterre et qu'ils le nomment dictateur provisoire avec mission de réaliser leur programme. Aussitôt il promulgue une Constitution dont voici les principes :

Chaque individu a des droits égaux et inaliénables à la vie, à la liberté et à la conquête du bonheur.

A partir d'aujourd'hui, tous les impôts directs ou indirects sont abolis et remplacés par une taxe unique sur les revenus

1 . Les députés qu'on appelle nationalistes irlandais sont partisans de rétablissement de la petite propriété paysanne après la suppression du landlordisme. — Du reste, ils ont subordonné toutes les questions sociales à la conquête de l'indépendance politique, et actuellement ils sont divisés uniquement sur des questions de personnes et d'élections.

2. Bureaux à Londres, 376 et 377, Strand. Secrétaire général, M. Frederick Verinder.

3. 2* édition, Londres, Bliss, Sand and Poster. 1894, in-8«». Une édition américaine, a été publiée en 1894, à Boston, sur le désir de Henry George.

de toutes les propriétés foncières, taxe de 20 shillings par livre sterling (c'est-à-dire de iOO pour 100).

On reconnaît l'institution caractéristique du système de George, la taxe unique {Single Tax) qui absorbera la rente du sol au profit de la communauté et remplacera dans le budget public les contributions actuelles, les octrois, les douanes. Par ce procédé on supprime la propriété privée du sol, mais on ne va pas plus loin sur la route du communisme. Défense d'occuper plus de terre qu'on ne peut en exploiter soi-même, abolition des domaines affermés, des grands territoires de chasse et de pêche, des concessions de mine, mais garantie à chaque individu de sa demeure, de ses habits, de sa récolte, de tout ce qui est directement le produit de ses efforts. On arrive ainsi à ne prendre dans les programmes socialistes que la nationalisation du sol, tandis que pour le reste on s'en tient à la doctrine des économistes classiques qui fondent le droit de propriété sur le travail. Par ce compromis, George essaie de concilier le communisme et l'individualisme et il prétend indiquer le moyen infaillible de faire régner la justice dans la société.

Son disciple, le Dictateur hypothétique, explique au Vagabond que la terre est gratuite : on ne l'achète plus ; elle se donne. L'indigent trouve donc libre accès aux biens de la nature ; mais aussi le mendiant professionnel n'a plus de prétexte pour ne rien faire et les travailleurs n'ont plus de raison pour partager leur pain avec lui. — « J'y consens, gémit le Boutiquier. Seulement autrefois j'aurais pu vendre ma maison et mon terrain 25.000 francs! — Vous pouvez toujours vendre votre maison, réplique le Dictateur. — Oui, mais on ne me donnera pas un sou du terrain ! — C'est exact, mais vous pouvez en acheter d'autre pour le

même prix, ce qui évitera à vos enfants la peine de s'épuiser pendant des années avant de posséder un coin de terre dans leur patrie. — Rien de mieux en théorie, objecte le Socialiste, et j'approuve la suppression de la propriété foncière ; mais cette mesure partielle restera inutile, tant que vous n'aurez pas nationalisé le capital sous toutes ses formes pour établir un système de production et de répartition dirigé par l'Etat. » Le Dictateur promet à cet incrédule de lui prouver que la restitution du sol aux citoyens va réaliser d'un seul coup tous les vœux des socialistes. D'abord, la tyrannie des capitalistes industriels est finie : en effet, les directeurs d'une Compagnie de chemins de fer viennent se plaindre que leurs ouvriers refusent de travailler pour les salaires qu'on leur donnait auparavant. — Et l'armée de réserve des sans-travail? Elle n'est plus à la libre disposition des riches depuis que chacun a droit aux biens de la terre, car maintenant les pauvres peuvent vivre sans salaire et persévérer jusqu'au succès dans leurs luttes contre les patrons. A leur tour les monopolistes et les spéculateurs n'ont plus de place dans l'Etat nouveau. Les actionnaires d'une Compagnie des eaux le déplorent : ils offrent une somme très élevée pour obtenir la prolongation de leur traité, mais on se moque de leur offre, puisque la loi exige que la taxe soit égale à la rente. — Vos actions, leur explique le Dictateur, ne sont plus aujourd'hui que du papier : c'est que leur valeur était due au monopole et à l'agiotage! Votre fonds de roulement et votre matériel, qui sont le résultat du travail, demeurent entre vos mains et nul ne songe à vous les enlever. Vous pouvez devenir de simples fonctionnaires chargés de procurer l'eau à vos concitoyens sans les exploiter. Si ce rôle ne vous convient pas, les intéressés vous achèteront votre matériel et l'exploite-

ront collectivement. Pour les sources et pour le terrain, biens de la nature, pas d'indemnité !

Les mécontents se résignent ou quittent le pays, les contradicteurs se déclarent satisfaits. Le Dictateur est sur le point d'imiter Sylla et de quitter le pouvoir pour laisser fonctionner la Constitution lorsque son rêve prend fin.

Cette exposition vive et familière donne une idée juste de la façon dont les membres de la Land Restoration League entendent la propagande : pour eux, elle est un enseignement démocratique et il ne faut rien négliger pour qu'elle frappe l'esprit des paysans. Leurs conférences rurales sont faites dans de grandes voitures peintes en rouge, analogues à celles des cirques ambulants. Chaque printemps, les « Chariots rouges » (Red Vans) suivent à Hyde Park la manifestation des groupes ouvriers qui a lieu le premier dimanche de mai, puis ils partent, ils vont dans la campagne faire leur tournée qui dure pendant toute la belle saison.

La Ligue n'a pas inventé les Chariots rouges ; mais elle a eu la première l'idée de les employer en permanence et de les faire servira une propagande méthodique dans les cam-. pagnes.

Le premier Chariot rouge parut en avril 1891 dans le comté de Cambridge. On en compte maintenant une demidouzaine qui, du printemps à l'automne, opèrent simultanément dans quinze ou seize comtés agricoles du Centre, de l'Ouest et du Sud de l'Angleterre, c'est-à-dire dans les districts où la culture l'emporte sur l'élevage et où, par conséquent, le nombre des journaliers est relativement important. La campagne de 1896 s'est faite surtout dans les comtés de Wilts , de Gloucester et I^eicester; 580 réu-

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nions ont été tenues ; 500.000 brochures ou manifestes ont été répandus.

Dès qu'une des voitures fait son entrée dans un village, les propagandistes qui sont venus avec elle annoncent une réunion autour du Chariot, pour le soir à huit heures : au cours de la journée, ils se répandent dans les maisons et, guidés par des questionnaires imprimés, recueillent tous les renseignements possibles sur la situation des paysans. Quelquefois ils dessinent ou photographient les habitations les plus misérables. Partout ils laissent des programmes de la Ligue, des feuillets de propagande, des dessins où Tidée de la single tax est traduite sous une forme accessible aux simples et aux illettrés : ils en distribuent même aux enfants . qui sortent de Técole. Fréquemment le landlord ou le fariner essaient d'empêcher le chariot de stationner. Il s'ensuit des discussions et des rixes qui se terminent de temps à autre devant les juges. Dans la campagne de 1896, deux conférenciers de la Ligue ont été attaqués et blessés à Aylesbury. Deux autres ont été poursuivis devant les tribunaux, pour « obstruction »,run à Leicester, l'autre à Trowbridge, le premier condamné à 16 shillings d'amende, le second acquitté.

Leur activité se manifeste sous des formes multiples. Ils font des enquêtes sur les abus du landlordisme, sur les salaires et les budgets des ouvriers agricoles et en publient chaque année les résultats dans des rapports spéciaux, parfois illustrés^ . Ils se mettent en relation avec tous les groupements qui peuvent servir à leur agitation. Tout d'abord avec les syndicats d'ouvriers agricoles [Unions of agricul-

1. Spécial Reports : among the AgricuUural Labourers with the Red VanSf brochures à 1 penny. La première est de 1891.

tarai laboarers), débris épars de l'œuvre de Joseph Arch. La Ligue s'efforce de les coaliser de nouveau ; elle leur organise des congrès annuels. En outre la Ligue prend part à tous les mouvements qui lui paraissent préparer Tavènrment de la single <aa?. N'a-t-elle pas cherché en 1896 -'j profiter du mécontentement qu'excitait parmi les innorabrybles cyclistes d'Angleterre le projet d'un impôt sur les vélocipèdes, analogue à la taxe française, pour leur conseiller de réclamer que le supplément nécessaire à l'équilibre du budget fût pris sur les possesseurs de terre.

En période électorale, les Ligueurs distribuent ou vendent des Questions pour candidats* , afin d'ensei^nicr aux électeurs l'art d'imposer à ceux qui briguent le ur^^ t^uff rages quelques bribes du programme de la restitution du sol. Pour rappeler aux élus leurs promesses, on fait imprimer sur le dos d'une carte postale une note comme celleci :

Sir je vous prie respectueusement de remplir la prujiiuHHe

donnée à Newcastle en 1886, d'établir votre prochain bucliçt^ de manière à taxer la propriété foncière à raison de 4 shillings par Jivrc de la valeur présente.

Signature

Adresse

Cette formule fut rédigée à l'adresse désir William H:ircourt, chancelier de l'Echiquier dans le dernier minislt'i-e libéral, et on la répandit en invitant les partisan;; de la nationalisation à l'affranchir d'un demi penny, à la sijLfiier et à l'envoyer au ministre.

On n'en finirait pas d'énumérer tous les moyens de [impagande employés par la Ligue. Ce sont du reste ceux dojil

\, E.L. R. L. Leaflets, n" 16, 20, 23, ?4, 27, etc. (Gatéchisnicri et instructions pour élections.

se servent, en Angleterre, toutes les associations, socialistes ou non, et nous reviendrons sur les plus intéressants d'entre eux à propos des organisations qui en font Tusage le plus fréquent ou le plus adroit. L'originalité la plus intéressante de l'action extérieure de la Ligue, ce sont ses Chariots rouges.

A Londres, la Ligue organise des conférences, engage des polémiques dans les journaux radicaux (elle n'a point d'organe à elle) : dans l'année 1895, plusieurs de ses membres ont amené M. Spencer à reconnaître un peu malgré lui que la défense de la propriété individuelle présentée par lui dans Justice en 1891 est en contradiction avec certains passages de Social Statics (1851) qui étaient très favorables à la nationalisation du sol * . Une foule de discussions et d'enquêtes sont toujours en préparation aux bureaux de la Ligue qui, grâce à l'extrême obligeance du secrétaire, M. Verinder, sont une précieuse source de renseignements. Les visiteurs y trouveront un véritable musée de caricatures et de dessins de propagande dus en grande partie à la verve de Cynicus (M. Anderson).

La Ligue n'a que quelques centaines de membres; mais son état-major (membres honoraires et Comité) comprend des personnages de marque, socialistes chrétiens comme le Rev. Stewart D. Headlam, socialistes modérés et indépendants comme M. Sidney Webb, M. Morrison Davidson, membres du Parti ouvrier indépendant comme M. Tom Mann. Ses ressources financières sont importantes; en 1896, le revenu ordinaire s'élevait à 431 livres sterling; la

1. Les lettres échangées à ce sujet et les passages contradictoires ont été publiés dans le Daily Chronicle et réimprimés dans les numéros 1 et 2 des brochures à fr. 10 de la Land Restoration League. La lecture en est très suggestive. Sur la même question voir un des derniers ouvrages d'H. George, A perplexed philosopher.

caisse pour les Chariots rouges possédait environ 800 livres.

\SEnglish Land Resioration League a son quartier général dans la métropole et elle n'exerce d'action directe que dans un rayon de 150 kilom. environ autour de Londres. Mais elle est en relations régulières avec plusieurs groupes locaux de single taxers établis dans des villes anglaises (Bournemouth, Bradford, Newcastle-on-Tyne , etc.), et avec la Scollish Land Restoration League^ installée à Glasgow, dans la ville ouvrière et démocratique de TEcosse, où elle publie un organe mensuel, The single lax, et une série de brochures ^ La Ligue anglaise est également en correspondance avec la plupart des syndicats de paysans {Unions of agricultural labourers)^ avec près de 80 sociétés politiques, parmi lesquelles la Financial Reform Association de Liverpool. Enfin elle a des rapports avec les sociétés georgistes des Etats-Unis, du Canada, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, de l'Indoustan et même du Japon, pays où la propagande pour la nationalisation du sol vient de pénétrer.

VL M. Alfred Russe! Wallace et la Société pour la Nationalisation du Sol. — M. Alfred Russel Wallace, titulaire, en 1868, de la médaille d'or de la Société Royale de Londres, pensionné depuis 1881 par le gouvernement, est un des savants les plus illustres de TAngleterre. Né en 1822 à Usk, dans le comté de Monmouth, il a commencé par être ingénieur et architecte. Puis il a voyagé dans les pays tropicaux, explorant TAmazone de 1848 à 1852, séjournant dans l'archipel malais de 1854 à 1862. Ses récits de voyages

1. Single Tax office, 56, George Square, Glasgow. Glasgow est le centre de la Scottish Land Restoration Union, 45, Montrosc Street.

et ses livres sur Thistoire naturelle lui ont valu une réputation universelle. On connaît en France ses ouvrages sur la vie insulaire, sur la géographie des animaux ; on sait qu'il a eu la gloire d'exposer la théorie de la sélection naturelle à peu près en même temps que Darwin. Il s'est encore occupé de spiritisme ; il est l'un des chefs de la forte propagande qui se fait en Angleterre contre la vaccination. Enfin il est, par son éloquence et par sa science, l'un des apôtres les plus remarquables de la nationalisation du sol. Nous nous bornerons à étudier ce côté très intéressant de la grande activité de M. Wallace.

Il a exposé ses théories sur la nationalisation du sol dans une série d'articles parus en 1880, il les a coordonnées dans un volume dédié aux travailleurs d'Angleterre et intitulé Land Naiionalization ^ Us necessity and Us aims ^ (P« édition 1882).

Les projets de Wallace rappellent d'assez près celui d'Ogilvie.

Voici les principes desquels il part^.

I. Tout d'abord il est clair que le landlordisme doit être remplacé par la propriété de recoupant. Il ne faut pas une réforme moins radicale pour nous débarrasser des maux que propage au loin le système actuel.

II. On doit s'arranger pour que la tenure du sol soit sûre et permanente et il ne doit pas être permis qu'on gêne le tenancier dans le libre usage de son terrain, ni dans sa certitude de récolter les fruits de son travail ou de tous les frais qu'il a pu faire.

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