ROBERT OWEN, LES CHARTISTES
En Angleterre comme dans les autres pays industriels d'Europe, le socialisme a paru une première fois dans la période de développement industriel et commercial qui suivit la paix de 1815, et il a été presque anéanti après 1848. Parmi tous les pré-socialismes de la première moitié de ce siècle, celui d'Angleterre a été le plus curieux parce qu'il est né dans un pays où la grande industrie s'était développée plus tôt et plus rapidement que dans les autres, parce que l'organisation du parti radical anglais et le droit d'association syndicale lui ont donné des chefs et des cadres, parce que le progrès de la science économique anglaise lui a fourni une base positive, au moins en apparence.
I. Le milieu industriel, politique, théorique. — L'Angleterre avant 1750 était un pays de blé, de fourrages et de laines avec de gros ports de commerce, comme la Hollande actuelle. L'Angleterre d'aujourd'hui est un pays où les grandes fabriques occupent la majeure partie de la population : l'industrie a dépassé l'agriculture qui ne suffit plus aux besoins de l'Angleterre; elle commande le commerce et impose au gouvernement britannique le libre échange nécessaire à l'exportation des produits de Tindustrie et à l'importation des subsistances que l'agriculture nationale ne peut fournir.
C'est le terme d'une évolution^ qui s'est manifestée d'abord par la substitution du métier mécanique au métier à la main, puis par l'utilisation de la vapeur comme force motrice. Dans la deuxième moitié du xviii® siècle ont été inventées les nombreuses machines à trier, à filer, à tisser le coton. L'ouvrier n'a plus été assez riche pour posséder son métier dans sa maison ; il est venu travailler avec les instruments du patron. Le producteur a été séparé des instruments de production, il est devenu un salarié.
L'utilisation de la vapeur a introduit le système des grandes fabriques où les ouvriers sont réunis par centaines et même par milliers. En 1789, la machine à vapeur de Watt fut employée pour la première fois au tissag^e du coton à Manchester. En 1825, fut établi le premier chemin de fer entre Liverpool et Manchester.
A cette date le remplacement des anciens métiers par la grande fabrique à vapeur était opéré dans la Grande-Bretagne, qui donnait ainsi l'exemple qu'allaient suivre la France, la Belgique, et plus récemment l'Allemagne.
Les usines, pour avoir le combustible à meilleur compte, s'étaient installées sur les gisements houillers qui se trouvent au contact des plaines de l'est et des montagnes de l'ouest. Une Angleterre nouvelle s'y était bâtie avec des villes neuves dont la population dépassa bientôt celle des
1. Sur la « Révolution industrielle», comme disent les Anglais, il a été publié en Grande-Bretagne autant d'ouvrages qu'en France sur la Révolution politique de 1789.
Pour les faits et la bibliographie, voir principalement les chapitres historiques du Capital,de Karl Marx (1867), et le tome II de W. Gun- MNGHAM : The Growth of English Industry and Commerce^ Cambridge, University Press, 1892, in-8«.
Pour la vie et surtout pour la bibliographie des personnages, voir Dictionnary of National Biography, Londres, Smith Elder, en cours de publication depuis 1885 (paru jusqu'à la lettre R).
anciennes cités — source de la richesse nationale aux yeux des économistes, terre de tristesse et de misère pour les philanthropes démocrates. Les maîtres et les compagnons des anciennes corporations, protégés par des statuts qui limitaient le nombre des apprentis et fixaient les salaires, étaient ruinés par la concurrence de l'usine. Les ouvriers de fabrique, créés par une évolution nouvelle que personne n'avait prévue, étaient abandonnés aux circonstances. Ils ne vivaient que de salaires journaliers et les crises les laissaient sans travail. Ils n'étaient que des manœuvres au service des machines et les fabricants les remplaçaient par des femmes et des enfants qu'ils payaient moins cher. Aucune loi, aucun usage ne fixaient la durée ou le prix du travail manufacturier. L'indiflFérence de l'État sur ces matières avait du reste été érigée en dogme par les économistes. On prétendait que pour assurer la « richesse des nations » il n'y avait qu'à permettre aux lois naturelles de s'exercer librement : c'est Tépoque du laissez faire, laissez passer! La protection de la population ouvrière créée par le développement de la nouvelle industrie fut entreprise d'abord par un parti politique qui existait depuis la fin du xvm® siècle, le parti qui a inventé et qui s'est donné le nom de radical. Nourris de la philosophie du xviii^ siècle comme les révolutionnaires français de 1789 et de 1792, les radicaux anglais restèrent en correspondance avec les Jacobins de Paris et plusieurs des hommes d'Etat influents de France, même après la proclamation de la République en 1792. Ils se fondaient sur la doctrine sensualiste, sur la morale de l'intérêt; ils réclamaient la justice sur la terre et le bonheur du plus grand nombre par une meilleure organisation. Leur grand écrivain, Godwin, a laissé en Angleterre à peu près le même souvenir que J.-J. Rousseau en
France. Son principal ouvrage est une exposition de doctrines dans laquelle il critique la société au nom du droit naturel à l'égalité^. Dans un roman qui fut célèbre et qu'on traduisit en français, Caleh Williams, il a peint, comme un peu auparavant Schiller, le brigand honnête poussé au crime par la mauvaise organisation de la société. On ne lit plus guère Godwin aujourd'hui : mais les radicaux ont encore conservé son souvenir et ils aiment à le citer. Il est le représentant vénérable d'une époque où la question sociale se présentait comme un problème métaphysique de droit naturel.
Godwin, malgré toute son influence, n'a pas eu d'école au sens strict du mot. Son gendre, le poète Shelley, fut dénoncé comme athée par les piétistes de son pays et subit leur haine jusqu'à la fin de sa vie ; pourtant on rie peut pas dire qu'en dehors de la littérature il fut un novateur. Les radicaux militants, ceux qui correspondaient avec les Jacobins, furent poursuivis, emprisonnés ou déportés sous le régime de lois d'exception que le gouvernement tory fît voter après la rupture avec la France en 1793.
L'agitation démocratique ne reprit qu'à la paix de 1815. Elle était toujours faite au nom de principes généraux et elle s'appuyait sur les moralistes utilitaires dont le plus célèbre fut Bentham. Mais elle commençait à se préoccuper de la misère toute spéciale des ouvriers de l'industrie. Ceux-ci avaient commencé à se soulever dans les moments de crise
1. Enquiry concerning Political Justice (1793), réédité en partie par H. S. Sait, Londres, Sonnenschein, 1890, in-12. Caleh Williams^ publié en 179 i, fut bientôt adapté en français. Une traduction complète en a été publiée en 1846, Paris, Paulin, 3 vol. in-16.
Sur Godwin, voir Kegan Paul, William Godwin, His Friends and Contemporaries, Londres, 1876, 2 vol. in-8° — et l'ouvrage remarquable de Leslie Stephex, English Thonght in the i8^^ Century, Londres, 2" éd., 1881, 2 vol. in-8°.
et à briser les machines (1811 et 1816). Il se fit, en 1819, dans le grand centre du tissage du coton à Manchester, une émeute grave dont la répression fut sanglante, et qui eut un grand retentissement dans toute TEurope. Saint-Simon, Fourier, Bigot de Morogues, Sismondi la citent comme une preuve de la nécessité d'améliorer le sort des classes pauvres. Les radicaux anglais s'adressèrent aux ouvriers et leur conseillèrent de réclamer le suffrage universel qui leur permettrait d'avoir au Parlement des représentants de leurs intérêts.
De 1816 à 1820 les radicaux et leurs disciples réunirent d'énormes meetings en plein air, où les réclamations de réformes partielles et locales se mêlaient à des manifestations imitées des républicains français. En 1816, dans un faubourg de Londres, en 1819, à Peterloo près de Manchester, des meneurs promenèrent dans les rues le drapeau tricolore. Sur leurs affiches, on lisait à côté de « No corn laws » (Plus de droits protecteurs sur le blé !), la formule montagnarde « La, Liberté ou la Mort In. Le mouvement fut écrasé, comme celui de 1789, au moyen de mesures d'exception contre les réunions et la presse (loi de 1817, Six Actes ou « lois de bâillon » de 1819). Mais les réclamations des ouvriers chassées de la rue trouvèrent un écho au Parlement. Les députés qui représentaient le radicalisme philosophique réussirent à faire lever en 1824 l'interdiction qui avait été portée en 1799 contre les associations ouvrières. En 1825, la liberté accordée aux travailleurs fut restreinte sur plusieurs points, mais autorisée pour déterminer le taux des salaires ou la durée du travail. Les syndicats professionnels, interdits pour longtemps encore dans les autres pays, allaient se .former en Angleterre, et la question
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ouvrière allait être posée comme un problème de classe par des organisations exclusivement ouvrières.
Sur un terrain ainsi préparé, le socialisme avait sa place. Il sortit en Angleterre de l'interprétation des théories économiques. La science de la richesse étudiée en Angleterre dès les premières années du xviii® siècle avait produit le grand monument de l'économie politique orthodoxe, le livre d'Adam Smith en 1776.
Les économistes, comme on l'a vu, étaient par principe hostiles à toute intervention dans ce qu'ils croyaient être les lois naturelles du développement social. On les avait même vu lutter directement contre les radicaux. V Essai sur le Principe de Population de Malthus, publié en 1798, a été écrit pour réfuter l'ouvrage de Godwin. La misère, pour Godwin, vient de Tégoïsme des riches; pour Malthus, elle est due à Timprévoyance des pauvres qui font trop d'enfants pour la quantité de subsistances disponibles ; si l'on veut que chacun ait à manger, il faut que chacun, et particulièrement les gens du peuple, s'impose la « contrainte morale » de ne pas trop contribuer à la reproduction de l'espèce. Godwin répondit à Malthus. La querelle dure encore et ne paraît pas près de se terminer.
Pendant ces querelles plus sentimentales que scientifiques, un disciple d'Adam Smith, Ricardo, publiait en 1817 les Principes de V économie politique et de U impôt. Il exposait sous une forme incisive les lois que l'économie politique était alors en état de formuler. Il affirmait : 1° que la valeur est déterminée par la quantité de travail nécessaire à la production ; 2° que tout le produit du travail social n'est pas donné aux travailleurs sous forme de salaires, mais qu'une partie en est prise par les capitalistes sous forme de profit, l'autre par les propriétaires fonciers
SOUS forme de rente du sol. Ricardo, sans le vouloir, avait donné au socialisme le fondement économique qui le distingue de l'humanitarisme métaphysique de Godwin ou de Rousseau.
Dès 1821, Hopkins réclamait « l'application égalitaire >> de la théorie de Ricardo. La doctrine nouvelle se précisait dans les ouvrages de L. Hodgskin [Labour defended againsl the Claims of Capital^ 1825; et Popular Political Economy^ 1827), ainsi que dans ceux de William Thompson publiés en 1827 [Labour rewarded, the claims of Labour and Capital conciliated : or How to secure to Labour the whole Products of its exertions, et An Inquiry into the Principles of the Distribution of Wealth most conducive to Human Happiness.)* Il se formait une école toute moderne qui tirait sa doctrine et son programme de l'évolution industrielle et capitaliste de son époque. L'âme de cette école fut Robert Owen.
II. Les débats de Robert Owen : Le grand industriel philanthrope. — Robert Owen*, Saint-Simon et Fourier sont considérés comme les fondateurs du socialisme, par tous
1. Voir la préface d'Engels à la 2* éd. de la Misère de la, philosophie, de K. Marx, Paris, Giard et Brière, 1897, in-12, p. 8. M""' et M. Webb appellent K. Marx disciple de W. Thompson {History of the coopérative movementj p. 47) et de Hodgskin (History of the Trade Unionism, p. 147).
2. Sur Owen : Sa Vie écrite par lui-même, inachevée et publiée en 1857 et 1858; l'ouvrage de W. L. Sargant, Robert Owen and his Philosophyt Londres, 1860, antisocialiste mais consciencieux. La biographie écrite par un owenite, Lloyd Joxbs, The Life, Time and Labours of Robert Owen, et publiée par son fils, 2* éd., Londres, Sonnenschein, 1895, in-12, n'est pas documentée.
On trouvera la bibliographie des ouvrages d'Owen qui ont été traduits en français dans Rbybaud, Études sur les Réformateurs et Socialistes modernes, V éd., Paris, 1864, 2 vol. in-16.
Voir enfin les dilTérentes histoires de la coopération citées plus loin.
les historiens de cette doctrine, depuis Reybaud jusqu'à Engels. Saint-Simon et Fourier furent surtout des inventeurs de doctrine; ils ont peu agi. Owen, au contraire, a pris les éléments de ses conceptions dans les écrits de ses amis Hodgskin, Thompson, mais il a essayé tous les moyens de les mettre en pratique. De plus, il se trouve que les nombreux moyens employés par Owen sont encore en usage aujourd'hui, tandis que ceux qu'avaient proposés les disciples de Saint-Simon et Fourier n'ont plus qu'un intérêt historique. De tous les précurseurs du socialisme, Owen est donc celui qui a le moins vieilli. Cette qualité tient à ce qu'il a vécu dans la réalité plus que dans les livres ou dans le passé. On a même pu dire que « sa carrière représente en miniature les principaux événements de l'évolution industrielle contemporaine ».
Robert Owen naquit dans le pays de Galles, à Newtown (comté de Montgomery), le 14 mai 1771, onze ans après Saint-Simon, un an avant Fourier. 11 était le septième fils d'un sellier. A Tâge de dix ans on l'envoya à Londres ; il fut employé de commerce dans la capitale, puis dans le comté de Lincoln, devint commis, puis administrateur dans une usine de coton à Manchester, enfin épousa la fille du propriétaire d'une filature de coton, mua par les chutes de la Glyde, à New-Lanark près de Glasgow (1798). Il acheta la filature et en prit la direction en 1800. Le voilà arrivé à la fortune après des débuts assez difficiles. A ce moment commence une période intéressante de sa vie. 11 devient un philanthrope célèbre.
Connaissant les deux centres où la grande industrie se développait de la façon la plus rapide, les tissages de coton de Manchester et de Glasgow, il avait vu de près la misère des ouvriers. Venu à une époque où les principes
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d'humanité se répandaient parmi les hautes classes * , gendre d'un patron qui avait été bienfaisant, il commença par imiter ce qu'on faisait autour de lui pour améliorer la condition des pauvres. Son beau-père, David Dale, avait prêché pour Téglise presbytérienne dissidente ; il avait distribué dès aumônes ; enfin vers 1790 il avait fondé une coopérative de consommation pour donner les subsistances à meilleur marché à ses ouvriers. Owen agrandit cette dernière institution. II visita fréquemment ses ouvriers, diminua leurs journées de travail jusqu'à 10 heures 1/2, maintint les salaires à un taux fixe. II donnait l'exemple d'un patron qui se considérait comme lié à ses ouvriers par l'obligation morale de les faire vivre honorablement. En 1806, un conflit entre l'Angleterre et les États-Unis suspendit les envois de coton. Toutes les filatures renvoyèrent leurs ouvriers. Seul Owen continua à payer les siens tout en arrêtant sa fabrication faute de matière ; il ferma pendant quatre mois et sacrifia 175.000 francs en salaires. — Il consacrait par ses actions le droit au travail que personne n'avait encore proclamé. On le vit accueillir à New-Lanark des highlanders chassés de leurs villages par des propriétaires qui voulaient remplacer la culture par le pâturage, et les employer, bien qu'il eût déjà assez de bras avant leur arrivée.
Le bien-être était pour Owen l'une des conditions nécessaires de la moralité; l'autre était l'éducation. Owen leur donna de grands soins. Il n'employa pas dans son usine les enfants au-dessous de douze ans ; jusqu'à cet âge ils allaient à l'école. Les maîtres payés par le patron avaient ordre de ne pas punir, surtout de ne jamais employer les coups, de se borner à la réprimande et aux conseils, s'adressent tou-
1. Voir Touvrage de M. Holyoake, Self-Help a Hundred Years ago, 3* éd., Londres, Sonnenschein, 1891, in-12.
jours à Tesprit et au cœur, d'être gais, dje faire chanter et danser les enfants.
Tout cet ensemble d'institutions de patronage était alors tout à fait nouveau. New-Lanark devint le but des visites des philanthropes, et le nom de son propriétaire acquit une renommée européenne. La célébrité d'Owen et aussi sa richesse le firent recevoir à la cour et dans beaucoup de salons aristocratiques. Des membres de la famille royale, le duc de Sussex et le duc de Kent, correspondaient avec lui. Les radicaux, partisans de Bentham, et les conservateurs, disciples de Malthus^ recherchaient également son amitié. Napoléon à Tîle d'Elbe lisait et annotait des écrits d'Owen. Le gouvernement des États- Unis lui faisait demander un rapport sur ses écoles. Dans un voyage en Angleterre, le grand-duc (plus tard empereur) Nicolas le questionnait avec intérêt et projetait d'établir un New-Lanark en Russie * .
En 1818, Owen faisait sur le continent un voyage pendant lequel il était comblé de prévenances et d'honneurs. Il avait pour guide le professeur Pictet, de Genève, qui avait été le plénipotentiaire de la Suisse au Congrès de Vienne. A Genève^ il s'entretenait avec Sismondi, qui revenait d'Angleterre et qui devait, l'année suivante, dans ses Nouveaux Principes d'Economie politique^ appeler l'attention publique sur la misère à laquelle le « laissez faire » réduisait la classe ouvrière. Owen visitait ensuite deux éducateurs célèbres : Oberlin à Fribourg et Pestalozzi à I Verdun. Enfin il présentait au Congrès des souverains et des diplomates de la Sainte-Alliance réuni à Aix-la-Chapelle
1. Voir à ce sujet des extraits intéressants des Mémoires de M"»* Smirnoff, publiés par M. de Wyzeva dans le Petit Temps du 19 novembre 1896.
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(1818) une Adresse bientôt suivie d'un Mémoire aux gouvernements européens et américains. Il y démontrait que les pouvoirs publics devaient intervenir dans les conditions du travail pour protéger la santé des ouvriers. Lui-même avait commencé, en 1815, une grande agitation en Angleterre pour obtenir le vote d'une loi interdisant d'employer les enfants dans les fabriques avant 10 ans, limitant la journée de travail à 10 heures 1/2 de 10 à 18 ans, rendant l'école primaire obligatoire et créant des inspecteurs pour surveiller l'exécution de ces mesures. C'était réclamer l'extension légale du système qu'Owen avait inauguré à New-Lanark. Au bout de quatre années d'agitation, en 1819, le Parlement vota une loi qui fixait un maximum de travail pour les enfants. Ce fut le deuxième des Factory Acts ^ , Dans cette voie, Owen avait été suivi par la plupart de ses amis riches et haut placés. Toutefois l'importance qu'il donnait aux améliorations matérielles et sa croyance à l'inutilité de la morale religieuse commençaient à lui aliéner beaucoup de sympathies. Les hautes classes l'abandonneront tout à fait quelques années plus tard quand le patron charitable sera devenu un chef de parti ouvrier révolutionnaire. Le moment où nous sommes arrivés est celui où se forme dans l'esprit d'Owen la doctrine qui va le pousser au socialisme.
III. La Doctrine socialiste d'Owen. — Owen pense que le moyen de donner le bonheur aux hommes c'est, suivant le titre de son premier ouvrage important , « la formation du caractère humain 2 ^). Le caractère pour lui est l'effet de l'hérédité et
1. Le premier (1802) avait interdit de faire travailler plus de 12 heures par jour les enfants assistes loués aux fabricants par les paroisses.
2. Essays on the Formation of Human Character. Ces Essais se composent de quatre parties publiées séparément en 1812 et réunies
des circonstances ; les hommes ne sont pas responsables de leurs actions, il est inutile de les punir ; pour les écarter du mal et les orienter vers le bien, il faut les éduquer, les modeler en bonté ^ C'est la psychologie et la morale des philosophes sensualistes. Owen est sur ce point un disciple de Bentham, un positiviste. Dès Tâge de 10 ans, il fut convaincu, écrit-il, qu^il y avait « quelque chose de fondamentalement mauvais dans toutes les religions ». C'était la doctrine de la responsabilité personnelle. D'après lui, les hommes sont déterminés par l'influence de la société qui les environne. Il faut donc, pour les rendre meilleurs, réformer en même temps le milieu et l'esprit et non point ce dernier tout seul comme le veulent les moralistes religieux^. Or la société telle que l'a faite l'évolution industrielle dégrade le caractère. Les capitalistes en haut, les salariés en bas ont des intérêts directement opposés et forment deux classes dont la lutte désolera le monde de plus en plus. Le mal vient du « laissez faire » prêché par les économistes. Adam Smith et son école ont confondu l'intérêt des capitalistes avec la « richesse des nations ». La libre concurrence recommandée par eux n'a profité qu'à ceux qui pouvaient posséder des métiers mécaniques et des usines à vapeur; avec leurs machines ils produisent des quantités d'objets supérieures aux besoins locaux ; il y a
ensuite en volume. Nous les citons d'après la dernière édition, Londres, s. d. (1840), in-8° de 85 pages. Le premier livre de Saint- Simon, Lettres d'un habitant de Genève, est de 1802. Le premier exposé de la doctrine de Fourierj Théorie des quatre mouvements^ est de 1808. Owen avait 41 ans en 1812.