HoBsoN, Problenis ofPoverty, p
M. Boolh a proposé pour Londres une classification des ouvriers qui gagnent moins de 21 shellings, 26 fr. 25, par semaine, c'est-à-dire sont au-dessous du standard of life.
Il a fait Tenquête sur toute la population des quartiers pauvres de TEast End.
11 y a trouvé, sur 891.539 personnes, 316.000, soit 35 0/0, gagnant moins de 26 fr. 25 par semaine. Et voici comment ils se répartissent :
Classe A. Vagabonds et criminels (les barbares). 11.000= MO/0.
Classe B. Très pauvres gagnant 18 sh. et moins par semaine, mais sans régularité. 100.000 = 11 | 0/0. (Un grand nombre de femmes.)
Classe C. Pauvres gagnant de 18 sh. à 21 sh. (26 fr. 50) par semaine, mais irrégulièrement. 75.000 = 8 0/0.
Classe D. Gagnant à peu près régulièrement le standard oflife, 129.000 = 141 0/0.
En réalité, d'après M. Booth, il y a 77 0/0 de la population de TEast End qui n'est jamais sûre du lendemain, parce qu'elle n'est pas à l'abri du chômage. Pour ces condamnés à l'irrégularité on pourrait refaire la comparaison que Taine applique au paysan français d'avant 1789.
On peut penser dans quelles conditions matérielles et morales vit une semblable population.
D'après la minorité de la Commission on Labour^ an Angleterre et Pays de Galles, 2 millions ^ de prolétaires vivent dans des logements surpeuplés. 20 à 23 0/0 de la population totale des grandes villes n'auraient qu'une chambre par famille. — A Londres, 250, OIK^ personnes^ dont 100.000 enfants, vivent dans ces conditions, Dan^ le quartier juif de l'East End, l'encombrement est poussé a l'extrême.
On ne compte pas moins de 227 personnes par acre (40 ares \).., et Ton entasse entre quatre murs le plus d'êtres humains que les salles en peuvent contenir. Il arrive souvent (jue les ouvriers, même étrangers à la famille du patron, n'ont pas d'autre logement que l'atelier lui-même. Ils s'y étendent sur des lits improvisés, entre la table à presser, les machines h coudre et des tas de vêtements, de sorte qu'il n'y a ni aération pour la pièce, ni changement d'atmosphère pour l'ouvrier*.
Plus surpeuplés encore sont les quartiers ouvriers de Gateshead. On désigne en Angleterre, sous le nom de slums^ les taudis où vivent les misérables des villes, demeures sans air, malpropres et malsaines, dont Thorreur s'augmente encore de Tabsence de toute habitation digne d'un être humain. Dans les villes anglaises plus que dans les nôtres, les quartiers pauvres sont exclusivement peuplés par les pauvres; les riches et la classe moyenne émigrent à la campagne. A Glasgow, toutes les maisons des gros négociants du xvni^ siècle, celles où se passe en partie Faction de Roh Roy^ ont été délaissées par les héritiers de ceux qui les avaient bâties; on les a divisées par de mauvaises cloisons et louées aux misérables qui s'y entassent dans des cases étroites et mal closes, de la cave jusqu'aux combles.
L'alcoolisme, les maladies contagieuses, tous les maux qu'engendre la misère, ravagent la population des slums et l'abîment dès l'enfance. Malgré la prospérité relative des ouvriers qualifiés, le paupérisme, produit dans la société actuelle par le développement deTindustrie à machines, est toujours plus affreux en Angleterre que partout ailleurs.
La misère ouvrière est née en Angleterre avec l'industrie à vapeur. Au début, la situation des travailleurs des mines, des filatures, des grandes usines en général était épouvan-
1. Lavollée, Les classes ouvrières en Europe^ t. III, p. 338.
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table. Quand le gouvernement anglais, en 1840, fit faire une enquête sur la condition des ouvriers, un grand fabricant de machines, James Nasemyth, exposa qu'il avait souvent augmenté ses bénéfices en remplaçant les hommes faits par des apprentis. Quand on lui demanda ce que devenaient les ouvriers renvoyés et leurs familles : « Je l'ignore, répondit-il, mais je m'en remets pour cela à l'action des lois naturelles qui régissent la société. »
Si les ouvriers des usines ont modifié en leur faveur les conditions économiques et l'opinion générale, cela vient, comme nous l'avons dit, de l'action longue et persévérante de leurs associations. Généralement ils ont réussi à traiter de gré à gré avec les patrons. C'est la politique unioniste traditionnelle, le self help (aidez-vous vous-mêmes). Ainsi sont traitées habituellement les questions de salaires. Pour la diminution des heures, la protection des femmes et des enfants, l'hygiène des ateliers, et les conditions du travail en général, les Parlements anglais ont voté, depuis 1802, une série de lois (Factory Acis)^ qui sont un des codes ouvriers les plus complets K Ils ne sont restés en arrière des législations analogues que sur deux points : la responsabilité des patrons en cas d'accident ^ et les caisses de retraites. Encore leur retard sur ces matières n'est-il qu'apparent, car les trade unions sont assez riches pour y pourvoir; c'est le self help qui assure la vie des invalides du travail. Nous trouvons donc dans les associations ouvrières Torigine de tous les avantages dont jouissent les ouvriers qua-
1. Voir sur la législation ouvrière de l'Angleterre et en même temps sur celle des principaux pays 'industriels une bibliographie très étendue dans la Circulaire du Musée Socialj série B, n" 1.
2. Une loi sur la responsabilité des patrons, proposée par le dernier ministère libéral, a été rejetée par le Parlement (1893).
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liiiés. Mais le syndicat, puissant dans les moments où le développement de l'industrie permet aux ouvriers de faire aux patrons certaines conditions, n'assure pas la garantie de ces conditions dans les moments de malaise économique* Or la grande crise qui a frappé Findustrie et le commerce européens depuis vingt années fait sentir ses effets en Angleterre. Toute Tindustrie et le commerce anglais étaient fondés sur la fabrication d'objets manufacturés pour le marché du monde. Mais les nations clientes sont devenues à leur tour industrielles et se ferment aux produits anglais. Les pays pourvus de houille comme TAllemagne ont suivi l'exemple de l'Angleterre et lui font concurrence. Les exportations ont baissé depuis 1894. L'extraction de la houille se maintient difficilement au niveau qu'elle avait atteint. Les skilled^ comme les unskilled, sont frappés par le chômage qui résulte de la crise et les sans-travail^ se recrutent dans les deux catégories. De là une politique unioniste plus aggressive que par le passé. De là les grandes grèves des cotonniers du Lancashire (1892), des mineurs de Grande-Bretagne (1893), des ouvriers des constructions navales (1895). De là une réaction contre les comités de conciliation. De là, enfin, un appel à l'Etat pour garantir par une loi un salaire honnête [faîr wage) ^. Nous reviendrons sur ces manifestations d'un nouvel état d'esprit, car, dans l'histoire contemporaine des trade unions.
1. Depuis quelques années on a écrit beaucoup en Angleterre sur la question des sans-travail. L'un des ouvrages récents les plus utiles à consulter est J.-A. Hobson, The Problem of the unemployed. Londres, Methuen, 1896, in-12.
2. Le principe du fair wage a été voté en 1891 par la Chambre des Communes pour les travaux faits par les administrations publiques. Le conseil de comté de Londres l'applique en définissant le mot vague de fair wage par « salaire au taux fixé par le syndicat ».
nous allons distinguer, après une longue période de paix, une crise d'opinion amenée par le malaise économique que nous venons d'indiquer, et surexcitée par la propagande socialiste.
U. Trade Unions : Définitions et origines. — « Une trade union, écrivent M. et M™® Webb\ est un groupement permanent de salariés, en vue de garantir et d'améliorer les conditions de leur contrat de travail. » Les trade unions sont, comme nos syndicats, composées exclusivement d'ouvriers et destinées à appuyer des revendications exclusivement ouvrières. Elles ne ressemblent pas plus que nos syndicats aux guildes, aux corporations du moyen âge et des derniers siècles, où les apprentis et les compagnons étaient groupés sous les maîtres, et où les maîtres seuls déléguaient quelques-uns des leurs pour administrer la
1. SiDXEY and Béatrice Webb, The history of the Trade Unionism^ Londres, Longmans, Green and Co, 2'* édition, 1896, in-S", p. 1. Ce volume, consacré à l'histoire du trade unionisme depuis lexviii* siècle jusqu'à nos jours, contient la statistique de l'état actuel des diverees unions, une carte de densité des unionistes en Angleterre et Pays de Galles, un répertoire méthodique, une bibliographie très complète. C'est un ouvrage définitif fait avec méthode et critique et fondé sur les meilleures références. Il vient d'être traduit en français, Paris, Giard et Brière, in-8°. Il sera suivi d'un second volume sur l'organisation et le fonctionnement du trade unionisme présent. La lacune qui existait sur ce point vient d'être comblée par le tome I de la Bibliothèque du Musée Social, intitulé : Le trade unionisme en Angleterre par Paul de Bousiers, avec la collaboration de MM. de Carbonnel, Festy, Fleury et Wilhelm, Paris, Colin, 1897, in-18. Ce sont les comptes rendus très positifs et exposés avec beaucoup d'intérêt et de clarté de diverses enquêtes personnelles. Les auteurs, non socialistes, marquent pour la méthode du vieil unionisme une préférence qui ne fait aucun tort à leur impartialité.
II y a moins à tirer des deux livres de George IIowel, Conflicts oflabor and capital, Londres, Macmillan, 2* éd., 1890, in-12, et Trade Unionism, old and new, Londres, Methuen, 1891, in-12 (trad. en franc, sous le titre : Questions sociales d'aujourd'hui. Le passé et Vavenir des trade unions , Paris, Guillaumin , in-8").
communauté. Les unions sont des créations modernes, parues dans une société où le développement de la grande industrie avait définitivement séparé la classe des employés de celle des employeurs et avait mis en opposition les intérêts de la première et ceux de la seconde. La guilde ou la corporation suppose que l'apprenti peut s'élever à la maîtrise. L'union ou le syndicat sont la preuve que Téchelle est rompue entre salariés et patrons. Des guildes aux unions, institutions si différentes, il n'y eut point de filiation*. En Angleterre, les premières s'éteignirent au cours du xviii^ siècle ; à la même époque, les secondes commençaient à se constituer.
Le Parlement, composé d'aristocrates et d'industriels, ne leur était point favorable; il essaya de les étouffer systématiquement dans la période de réaction qui marqua l'époque des coalitions contre la République française et contre Napoléon. La loi anglaise de 1799, analogue à la loi française Le Chapelier (1791), mais infiniment plus dure dans la répression, interdisait toutes les coalitions d'ouvriers. D'après cet acte, disait en 1875 un membre de la Chambre Haute, « un seul patron pouvait congédier tous ses employés à la fois, s'ils ne voulaient pas accepter les conditions qu'il leur proposait ; mais c'était un crime pour les ouvriers de quitter ensemble un patron qui se dérobait à leurs réclamations ».
1. La filiation des guildesaux unions a été soutenue parM. George Howell dans la première partie du livre Conflicts of labor and capital. L'auteur reproduisait en les exagérant et en les déformant des hypothèses présentées par le D' Lujo Brextano, History of Gilds and Origin of Trade Unions, Londres, Kegan Paul, 1870, in-8o. Cet ouvrage qui présente un grand intérêt historique, avait d'aboi*d paru comme préface d'un recueil de textes relatifs aux guildes anglaises du moyen âge. M. et M™" Webb ont fait la critique de la filiation supposée dans le chapitre I de leur ouvrage cité plus haut.
La prohibition fut presque entièrement levée par les lois de 1824 et 1825. Alors les organisations ouvrières, subitement développées, prirent une allure révolutionnaire ^. Après Téchec des diverses tentatives de grève générale, après la chute de Towenisme et du chartisme, les ouvriers se mirent à se grouper uniquement sur des questions professionnelles et pour des secours mutuels. Le « Nouveau Modèle » de syndicat fut donné par l'amalgamation, encore florissante, des mécaniciens, que forma en 1851 l'agglomération d'associations locales dont plusieurs existaient depuis plus de vingt ans.
A cette époque commence véritablement l'ancien trade unionisme, qui est toujours vivant.
Nous disons « l'ancien » pour le distinguer du « nouveau », car les associations professionnelles anglaises se partagent en deux catégories qui sont, en allant de la plus conservatrice à la plus socialiste et en même temps de la plus nombreuse à la plus faible : 1** les anciennes trade unions formées avant le développement de la propagande socialiste et dirigées par des libéraux ou des radicaux ; 2® les nouvelles trade unions nées, comme nos syndicats, au moment où le socialisme se répandait, et, comme eux, pénétrées de l'esprit socialiste.
III L'ancien Trade Unionisme. — L'ancien trade unionisme comprend presque toutes les unions formées avant 1889. En général, elles ont leurs premières origines après la loi de 1824 et elles commencent à prendre leur forme actuelle à partir de 1850. Les premières furent d'abord isolées ; puis celles de Londres organisèrent, à partir de 1861, un conseil supérieur permanent (LonJon Trader'