‹ Le socialisme en AngleterreChapitre 50 sur 63 · Labour Annual (1897), p · texte numérisé non relu

Labour Annual (1897), p

2. Les membres de la fédération réclamant le living wage légal, se plaignent deTéchelle mobile des salaires établie en pays de Galles et en général de toute fixation de salaires par la conciliation simple entre patrons et ouvriers. Circulaire du Musée Social, n° 6, série A, p. 101, note.

laissé les syndicats fondés par lui se désagréger, et ne s'occupe plus du mouvement corporatif. Celui qu'on a appelé le député-paysan n'est plus qu' « un reste de volcan éteint » ^ .

Bien que l'union nationale des instituteurs soit admise au congrès des unions, on ne peut guère considérer M. J. H. Yoxall, secrétaire général de cette association et député libéral pour Nottingham depuis 1895, comme un représentant sorti de la classe ouvrière. Outre les précédents, on pourrait nommer sept ou huit députés qui ont été élus dans les grandes villes avec un programme où les Labour questions tenaient quelque place. Ils sont sortis des classes moyennes.Tous appartiennent au parti libéral à l'exception d'un seul, Ernest Gray, représentant de North West Ham.

Au-dessous des députés, l'état-major des unions, c'està-dire le comité parlementaire, et au-dessous de lui les comités des grandes fédérations et leurs fonctionnaires, tels que les secrétaires des mineurs [miners' agents) y nous montrent une aristocratie du travail, convenablement rémunérée, soucieuse de la correction de sa tenue, ayant quitté les vêtements ouvriers en même temps que les outils, parlant gravement, commandant avec l'autorité et souvent avec la tyrannie d'un patron, enfin d'opinion politique libérale et systématiquement opposée à la révolution et même à la plupart des propositions du socialisme pacifique. Le point de vue auquel ces leaders se placent habituellement est précisément celui des adversaires du socialisme. Ils réclament de « justes salaires pour un juste travail », et par là ils reconnaissent comme un fait définitif l'exis-

l. Labour Annual (1896), p. 195.

tence du salaire, et comme une chose légitime, le profit du capitaliste.

Le type de ces personnages est, par exemple, M. Knight, secrétaire général de l'union des ouvriers en chaudières et constructions navales tel que nous le dépeint M. André Fleury * , « M. Knight peut être considéré comme un dictateur, comme un maître absolu... A voir M. Knight, à le fréquenter, on croirait difficilement se trouver en présence d'un homme ayant travaillé pendant de longues années. » Quand les patrons discutent avec M. Knight, « c'est l'ambassadeur de France traitant avec l'ambassadeur d'Angleterre ».

Les leaders de trade unions sont devenus des personnages et ils en tiennent le rang. Il faut les entendre blâmer le costume trop ouvrier de certains leaders socialistes, déclarer que le Parlement français n'eût pas dû tolérer la blouse de Thivrier, ni le Parlement anglais la casquette de Keir Hardie. Ils prennent au sérieux les mœurs, les habitudes extérieures de la classe à laquelle ils sont parvenus. Ils en deviennent les soutiens. La morale spiritualiste et la religion n'ont pas de plus fermes défenseurs qu'eux. Pickard, Fenwick et beaucoup d'autres ont commencé par être des prédicateurs libres qui allaient prêcher l'Évangile dans des réunions du dimanche. Les membres anglais de la fédération internationale des mineurs se scandalisent de l'anticléricalisme des Français, des Belges, des Allemands, affiché dans les congrès annuels. Enfin ils réalisent à tel point l'idéal du gentleman anglais que le ministère libéral a pensé à eux quand il a voulu choisir les magistrats et les fonctionnaires locaux en dehors des grands propriétaires

1. Circulaire du Musée social^ série A, n» 6, pp. 123 et 127.

qui en étaient, de tradition, 'l'exclusive pépinière. Un grand nombre de leaders des vieilles unions ont été nommés juges de paix dans les districts houillers et manufacturiers.

Le congrès annuel des trade unions est entré dans la considération publique et dans les faveurs officielles en même temps que les individus qui le dirigent. Il est accueilli et honoré par la ville qu'il a choisie comme le serait un congrès de savants ou d'industriels. Même il n'est pas rare qu'un des orateurs, le président parfois, fasse ressortir le contraste entre les protestations qui s'élevèrent contre les premiers Trades' Congresses et les témoignages de satisfaction qui partent des mêmes rangs à l'adresse de ceux d'aujourd'hui. 11 est plus commun encore que les partisans de la lutte de classes raillent ce qu'ils appellent l'embourgeoisement des ouvriers anglais. Voici comment M. Aveling, gendre et disciple de Marx, esquisse en charge l'ouverture de l'avant-dernier congrès, qui eut lieu à CardifF, en septembre 1895 ^

Un fait qui paraîtra étrange aux lecteurs français, c'est que, le dimanche qui précéda l'ouverture du congrès de CardifT, on prêcha dans les églises principales des sermons sur le trade unionisme, ou, pour être plus exact, sur le socialisme, car ce fut là le texte de tous ces hommes de Dieu. Pour comprendre cela, il faut connaître nos mœurs et. l'hypocrisie religieuse qui s'infiltre dans toutes les couches de la société. Il ne faut naturellement pas oublier qu'il y a des raisons historiques à ce mélange étrange des questions économiques et sociales avec la question religieuse. Les mouvements révolutionnaires ont très fréquemment, en Angleterre, pris une forme religieuse, par exemple le mouvement des LoUards,

1. Devenir Socialy n° d'octobre 1895. M. Aveling a rendu compte du congrès de 1894 dans VÈre nouvelle, n" de novembre 189 J.

la révolte contre les Stuarts, la révolte contre les parlementaires. Toujours est-il que c'est un spectacle étrange que tous ces prêtres, débitant solennellement des fadaises sur le travail et le socialisme, et essayant de convaincre leurs auditeurs et de se convaincre eux-mêmes que la question religieuse est au cœur du mouvement ouvrier...

Un autre fait qui ne paraîtra pas moins étrange aux lecteurs du continent, c'est la présence, au bureau, du maire de Cardiff, c'est la présence d'un grand nombre d'ouvriers à une réception que le inaire donna en leur honneur. Il était entouré d'un certain nombre de messieurs vêtus avec élégance, et qui avaient l'air de se trouver satisfaits de vivre du surtravail des ouvriers de Cardifî et d'ailleurs. Si l'invitation avait été faite par un conseil municipal socialiste, cela paraîtrait naturel, mais ce maire est un bon bourgeois qui fait argent des ouvriers en leur vendant du vin. Il n'a aucune idée du mouvement et il soutiendrait sérieusement qu'il a fait sa fortune honnêtement et non aux dépens de la classe ouvrière. Il faut mentionner encore que, le premier jour du congrès, presque tous les congressistes allèrent en excursion en bateau à vapeur et prirent part à un excellent déjeuner aux frais du marquis de Bute, un des plus grands propriétaires fonciers anglais.

Observons qu'il y avait à Gardiff une forte minorité de nouveaux unionistes et un certain nombre de socialistes révolutionnaires. Cependant le vieil unionisme restait toujours assez fort pour conserver au congrès sa couleur habituelle.

Le dernier congrès, tenu à Edimbourg du 7 au 12 septembre 1896, fut dans la même note*. A l'ouverture du congrès furent célébrés plusieurs services religieux qu'annonçait le programme officiel. La première séance du congrès fut ouverte par M. Cowey de la fédération des

1. Voir le compte rendu très complet de ce congrès public dans la Circulaire du Musée Social^ série A, n* 8. L'auteur est un partisan du vieil unionisnie.

mineurs, président du comité parlementaire. M. Cowey présenta à l'assemblée le maire et le conseil municipal d'Edimbourg qui venaient en corps, selon Tusage, saluer le congrès des unions. Le maire fit à l'adresse des délégués un long compliment fort élogieux. On était loin de la séance d'ouverture du congrès socialiste international de Londres que le même M. Cowey avait présidée six semaines auparavant. La séance terminée, les délégués se rendirent à un banquet offert par M. Laird, grand patron d'Edimbourg et président de l'Union des associations conservatrices.

Il faut ajouter que, suivant la tradition, un grand seigneur, dont les domaines sont voisins de la ville où se tenait le congrès, avait prié les délégués de venir passer une soirée chez lui. L'offre fut déclinée, faute de temps, mais l'on promit à lord Hopetoun, le propriétaire généreux, d'accepter une invitation semblable, quand Edimbourg serait de nouveau choisi pour tenir le congrès. Enfin, au banquet, comme le temps pressait, M. Laird, l'amphitryon, qui présidait, déclara qu'on ne pouvait porter qu'un seul toast et proposa de boire à la santé de la reine. Tous les convives poussèrent une triple acclamation en levant leurs verres où M. Laird avait fait verser soit de la bière, soit du whisky coupé d'eau gazeuse.

Le soir du second jour, la municipalité offrit aux délégués et à leurs amis une soirée dans le grand hall du Musée artistique et scientifique d'Edimbourg. Il y avait près de 4.000 personnes présentes, et l'on eut entre autres divertissements les marches militaires des cornemusiers du régiment de highlanders en garnison à Edimbourg.

Enfin le congrès fut clos, suivant l'usage, par une grande procession où les syndicats d'Edimbourg et des

environs, convoqués en masse, firent cortège aux délégués. Chaque syndicat avait sa bannière, plusieurs étaient précédés de musiques. La démonstration s'arrêta dans le Parc de la Reine où plus de 15.000 personnes réunies écoutèrent divers orateurs en plein air et s'engagèrent à respecter et à faire observer les décisions du dernier congrès. Les cornemuses militaires n'y étaient pas, mais la manifestation fut, comme d'habitude, protégée par la force publique. La police n'intervint que pour lui faciliter la marche dans les rues et le stationnement dans le parc.

Après les spectacles qu'offre la semaine du Trades' Congress^ on admire les progrès qu'ont fait, par l'association, les ouvriers anglais depuis 1824. Sans aucuns droits au commencement du siècle, ils sont arrivés à constituer une sorte d'Etat dans l'Etat, à former un parlement du travail au-dessous du parlement national de Westminster. Voilà l'œuvre propre du vieil unionisme formé à partir de 1852. Les partisans du socialisme l'attaquent ; ses adversaires l'applaudissent, la jugeant définitive. Ni les uns ni les autres ne voient assez loin. Ils s'arrêtent à Taspect officiel, que représentent les chefs les plus éminents, mais aussi les plus âgés. Une tendance nouvelle, peut-être évolution et réorganisation, peut-être révolution et désorganisation, commence à se montrer dans les unions; nous en avons vu quelques signes, nous allons en rencontrer des manifestations plus marquées.

y. Le nouveau Trade Unionisme. — Le nouveau trade unionisme s'est formé à partir de 1889 parmi les ouvriers non qualifiés, portefaix, manœuvres, chauffeurs, etc. Ses initiateurs ont été, pour la plupart, des hommes qui faisaient partie des vieilles unions mais qui s'indignaient de leur exclusivisme et de leur esprit conservateur. Les nou-

velles Irade unions se sont constituées à une époque de crise commerciale, au moment où la question des sans-travail se posait de la façon la plus cruelle, enfin à une époque où la propagande socialiste commençait à réussir en Angleterre à cause de la dépression économique. Elles sont nées dans une période d'agitation et de souffrances.

Leur essor part d'une série de grèves.

Au printemps de 1889, les employés du gaz de Londres se mettent en grève. Ils obtiennent la journée de huit heures et une augmentation de salaires. C'était un résultat appréciable, mais la conséquence la plus importante de la grève fut la formation d'un syndicat des ouvriers du gaz et des manœuvres [Gas Workers and General Labourers" National Union) dont le titre indiquait une association ouverte à tous les non qualifiés. L'union est montée, paraît-il, jusqu'à 100.000 membres. Au congrès d'Edimbourg (1896), elle accusait 24.000 membres en règle.

Le mouvement avait été conduit par deux jeunes membres du syndicat le plus ancien et le plus aristocratique, celui des mécaniciens. C'étaient Tom Mann et John Burns.

Tom Mann que nous retrouverons secrétaire général du Parti ouvrier indépendant, — l'un des plus grands orateurs et Tun des représentants les plus passionnés et les plus sympathiques du socialisme en Angleterre — est né, en 1856, dans une famille de mineurs de Coventry. Il a appris le métier de forgeron à Birmingham et il est venu l'exercer à Londres. Son ardeur d'apôtre se mit au service du trade unionisme dès que Tom Mann fut entré au syndicat des mécaniciens. Enfin elle passa au socialisme par l'intermédiaire de Henry George. Mann convaincu par la lecture de Progrès et Pauvreté^ en 1882, instruit par un séjour qu'il

fit en Amérique en 1883, s'inscrivit Tannée suivante à la Fédération socialiste démocratique^ devint un de ses orateurs les plus actifs. Sa renommée commence dans les grèves de 4889 et elle est allée en grandissant depuis.

De même celle de John Burns qui, parti du même point que Mann et comme lui orateur remarquable, est arrivé à un autre but. Membre de la Chambre des Communes, il a trouvé dans ces nouvelles fonctions une sagesse que ne faisaient pas prévoir ses débuts d'agitateur violent. Né à Londres en 1859, apprenti, puis ouvrier mécanicien dans le quartier de Battersea qu'il représente aujourd'hui à la Chambre, membre de l'amalgamation des mécaniciens depuis 1879, Burns est un type d'ouvrier anglais intelligent, sérieux et instruit. 11 est, lui aussi, sorti d'Angleterre et a travaillé quelque temps sur le Niger anglais (1880-81). Mais ce voyage n'est que la moindre de ses aventures. Tout jeune, dès 1877 et 1880, il se faisait remarquer dans des meetings fort agités. Devenu socialiste et membre de la Fédération socialiste démocratique en 1883, il se présentait deux ans après comme candidat socialiste à West Nottingham et échouait avec 598 voix. On le voit ensuite aux premiers rangs dans l'agitation des sans-travail, parlant aux meetings et luttant contre la police, célèbre par sa force et son courage comme par son éloquence. En 1886, il est poursuivi avec trois membres de la Social démocratie Fédération pour avoir promené le drapeau rouge ; un plaidoyer présenté par lui-même le fait acquitter, et imprimé en brochure, se vend à milliers d'exemplaires. En 1887, au jour du célèbre Bloody Sunday^ Burns conduit l'assaut de la foule contre les forces de police groupées à Trafalgar Square. Grâce à ses poings et à ses épaules, il perce les lignes suivi du député Cunningham Graham. Mais Graham

a la tête fendue par le trucheon d'un policeman et Burns, arrêté, est condamné à six semaines de prison. C'est le terme des prouesses de Tagitateur. L'homme politique va commencer. En juillet 1889, à la première application de la loi qui instituait en Angleterre des conseils de comtés élus, Burns fut nommé membre du conseil de comté de Londres, par la circonscription de Battersea. La même Ta envoyé au Parlement en 1892 et en 1895. En 1893, Burns était appelé à présider le comité parlementaire des trade unions dont il était déjà membre. Au faîte des honneurs, Burns a pensé qu'il avait été jusque là un agitateur et qu'il fallait devenir un homme pratique. Il s'est séparé de ses anciens amis qu'il appelle millénaires et il s'est mis à un programme de petites réformes analogues à celles de la Société fabienne. On l'entend s'écrier, montrant les bancs et le boulingrin qu'il a fait établir dans le parc de Battersea : « Voilà du socialisme pour aujourd'hui et non pour les siècles futurs! » Même le nom de socialiste ne lui va plus. Burns est devenu libéral purement et simplement. Comme effrayé de son œuvre, il est retourné au vieil unionisme. La décision et l'énergie de son caractère se sont marquées dans sa conversion comme elles l'avaient fait dans son hérésie. C'est lui, nous le verrons, qui, à l'avant-dernier congrès des trade unions, à Cardiff(1895), a fait voter un amendement qui l'obligeait à quitter le comité parlementaire, mais qui, du même coup, en chassait ses anciens amis, demeurés socialistes. De là de violentes colères contre lui. A l'amertume des rancunes soulevées par l'attitude présente de Burns on peut apprécier l'importance de son rôle dans les débuts du mouvement néo-unioniste. Les efforts de Burns et de Mann étaient secondés par deux autres jeunes gens sortis du travail non qualifié. L'un,

Benjamin ou Ben Tillett, né à Bristol en 1860, employé dans les magasins de thé de Londres, essayait depuis plusieurs années de syndiquer les portefaix des docks et avait formé déjà une petite union. Tillett, parleur agréable et habile, chrétien de cœur, membre en même temps de la Labour Church et du Parti ouvrier indépendant, a fait partie jusqu'en 1896 du comité parlementaire des trade unions ; il siège au conseil de comté de Londres dont il est un des aldermen.

William Thorne, né à Birmingham en 1858, représentait, parmi les meneurs de la grève, les ouvriers du gaz au nom desquels le mouvement se faisait. L'union formée, il en devint naturellement le secrétaire général. Depuis trois années, il est un des membres du comité parlementaire des trade unions. Son credo socialiste est le collectivisme de la Social démocratie Fédération à laquelle il appartient.

Une fois l'union des gaziers établie sous l'administration de Will. Thorne, Mann, Burns et Tillett revinrent aux ouvriers des docks, qu'ils avaient déjà essayé de grouper. On a vu plus haut combien l'irrégularité du travail rendait malheureuse la situation du docker. Sa misère pourrait être amoindrie par l'action syndicale, mais elle le met hors d'état de payer les cotisations régulières nécessaires à la solidité d'un groupement. Pour donner le coup de fouet nécessaire, il fallait un événement extraordinaire. Ce fut la grande grève des docks de Londres en 1889 ^

Elle arriva à la suite de plusieurs autres qui lui servirent d'exemple, ^^ous avons parlé de celle des gaziers et de ses

1. Voir H. Llewellyn Smith et Vaughax Nash, The story of the dockers' strike, Londres, Fisher Un win, 1890, in-12. C'est l'histoire la plus complète de la grève. John Burns a raconté la grève brièvement dans un article sur La grande grève des docks de Londres^ publié dans la Société Nouvelle^ 1889, tome II.

résultats. Vers le même temps, en février 1889, éclatait à Glasgow une grève des dockers qui aboutit à la formation de Vunion nationale des travailleurs des docks, d'abord peu nombreuse et chancelante. L'exemple fut suivi à Londres en septembre 1889. Un jour les employeurs abaissèrent la prime qu'il était de tradition de donner pour accélérer la vitesse du déchargement des navires. Ce fut le signal de la grande grève qui occupa toute l'Europe. Pendant plus de six semaines il y eut 120.000 grévistes. Les difficultés étaient énormes. Il fallait obtenir de ces hommes misérables, vivant d'un salaire de rencontre, isolés, qu'ils se sentissent assez de solidarité pour cesser le travail. On réussit au delà de toute espérance : les arrimeurs, qui sont pour ainsi dire les qualifiés parmi les dockers, et qu'on ne peut pas remplacer par des portefaix sans expérience, s'associèrent à la grève. Il fallait faire vivre ces sans- travail et l'on n'avait pas de fonds. Mais on comptait sur l'opinion progressiste très favorable à la campagne qu'on menait pour former des unions de non qualifiés et les espérances furent justifiées. Les vieilles unions donnèrent 60.000 livr.es sterling. Des particuliers envoyèrent des dons ou firent des collectes un peu partout; l'Australie à elle seule expédia 18Ô.000 livres sterling. Les personnages les plus divers venaient encourager les grévistes à la résistance. Les démocrates catholiques ne laissent pas oublier que le cardinal Manning vint leur porter ses conseils. Les protestants de Toynbee Hall leur prêtaient leurs salles de réunions et secouraient les familles dans la détresse.

Mais, parmi tous, se distinguaient Burns, Mann etTillett.

Le premier parlait le jour et une partie de la nuit. Il tint jusqu'à 15 meetings en un jour; souvent il lui fallut dans la nuit retourner à pied à Battersea, c'est-à-dire à l'autre

bout de Londres. Mann et Tillett parlaient aussi, et ils administraient les fonds de résistance et de secours. Grâce à leur intervention, il n'y eut pas trop de misère, et la grève monstre se prolongea sans désordre, dans le calme que les leaders croyaient nécessaire pour conserver la faveur de Topinion publique.

Le conflit se termina tout à l'avantage des dockers. Ils obtenaient que le prix de l'heure de travail fût fixé à 6 pence (au lieu de 5), et à 8 pence pour les heures supplémentaires. Tout portefaix engagé le matin et non employé devait recevoir une indemnité de 2 shillings équivalant à 4 heures de travail, au lieu de 5 pence équivalant à une heure qu'il touchait avant la grève. Un conseil d'arbitrage mi-parti était institué pour prévenir les discordes futures. Enfin on fondait l'union des travailleurs des docks, quais, rives, et des manœuvres de tout genre (Dock, Wharf, Riverside and General Labourers' Union), Son titre, comme celui de l'union des gaziers, indiquait une association ouverte à tous les non qualifiés. Elle eut pour président Tom Mann, pour secrétaire général, Ben Tillett.

Avec Londres comme centre, elle s'étendit sur la côte est et sud (Newcastle, Hull, Southampton) tandis que l'union rivale fondée en février 1889 avait ses forces à Glasgow et à Liverpool. L'union de Tom Mann comptait en 1891 25.000 membres à Londres, 35.000 dans les autres ports; en 1893, 100.000 membres à peu près. Au Congrès d'Edimbourg de 1896, elle n'accusait que 10.000 membres payant régulièrement.

La constitution des unions de dockers fut bientôt imitée dans les autres catégories d'ouvriers non qualifiés. Les chauffeurs, dédaignés par les mécaniciens, et les marins avaient commencé à former des syndicats dès 1887. En 1889,

ils se groupèrent dans la National Amalgamated sailors and firemens* Union of Great-Britain and Ireland, Ce groupement qui a atteint jusqu'à 90.000 membres accusait 15.000 membres réguliers au congrès de 1896, le chiffre le plus élevé donné à cette occasion par les nouvelles unions. 11 a été organisé et il est dirigé par M. Joseph Havelock Wilson, un ancien marin du commerce, devenu homme d'affaires et, depuis 1892, député radical-ouvrier pour Middlesborough.

Parmi les autres nouvelles unions, les plus importantes sont la General Railway Workers' Union organisée en 1890 pour grouper les manœuvres des chemins de fer que n'admettait pas V Amalgamated Society of Railway Servants, fondée en 1872; puis des associations de charretiers et d'employés de tramways et d'omnibus. Le nouvel unionisme a beaucoup profité au développement des syndicats de femmes. Il y avait déjà des syndicats mixtes pour les industries où sont employés les deux sexes. M. Webb* comptait, en 1896, 52 unions mixtes comprenant en tout 99.650 femmes ; dans ce nombre 80.900 appartenaient à des groupes de tisseurs. Depuis quelques années, des femmes de la classe aisée, miss Clementina Black, lady Dilke, ont essayé de grouper les employées des professions qui sont spécialement féminines, et qui sont les plus exploitées par le sweating system, tailleuses, lingères. Dans le compte de M. Webb figurent 8.650 syndiquées appartenant à ces métiers. Mais les femmes ouvrières de cette catégorie, isolées l'une de l'autre par le sweating System et payées trop peu pour pouvoir s'imposer la plus minime cotisation, n'ont pas encore joué un rôle marqué dans le nouveau mouvement.

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