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CHAPITRE VIII L'ANARCHIE

Tous les partis que nous avons étudiés jusqu'ici attendent leurs succès exclusivement de moyens pacifiques. Les marxistes eux-mêmes, qui considèrent la révolution sociale comme l'inévitable aboutissement de la lutte de classes, n'acceptent la bataille que sur le terrain électoral.

Les partis socialistes, en Angleterre, n'ont pas toujours été aussi pacifiques. Sans remonter à Towenisme et au chartisme, on trouverait un « parti de la force physique » aux débuts du mouvement socialiste actuel*.. Mais aujourd'hui la tactique électorale l'a emporté définitivement et les moyens d'action révolutionnaires, grève générale, révolte violente, n'ont plus en Angleterre d'autres adhérents que les anarchistes.

L Variétés de l'anarchie. — Le mot anarchie ^ ne signifie pas autre chose que lutte contre les gouvernements. Bakounine l'a défini dans les termes suivants :

1. Parmi les actes de violence commis par des partis d'opposition dans la période contemporaine, TAngleterre a eu, en dehors du socialisme, vers 1861, les explosions de Sheffield et de Manchester dirigées par les membres de quelques syndicats contre les non syndiqués, et plus récemment encore, les bombes, les assassinats et les tentatives de soulèvement à main armée des terroristes irlandais.

2. Sur l'anarchie en Angleterre, une brève esquisse à la fin de la traduction anglaise du Péril nnarchiste de Dubois {The anarchUt Péril, Londres, 1896, in-18) ; des indications dans Hamox, le Socialisme et le Congrès de Londres, Paris, Stock, J896, in-18. Nettlau, Bibliographie de Vanarchie, ibid., 1897, in-S".

l'anarchie ^93

En un mot nous repoussons toute législation, toute autorité et toute influence privilégiée, patentée, officielle et légale, même sortie du suffrage universel, convaincus qu'elle ne pourrait tourner jamais qu'au profit d'une minorité dominante et exploitante contre les intérêts de l'immense majorité asservie. Voilà dans quel sens nous sommes réellement des anarchistes.

Dans sa compréhension la plus étroite, l'anarchie serait donc la guerre au pouvoir, et ses doctrines ne renfermeraient aucune conception sociale positive. L'anarchiste n'est pas nécessairement un socialiste.

Deux écoles anarchiques bien différentes ont tenu à s'appeler individualistes. L'une, qui a son centre aux Etats- Unis, est formée de mutualistes et d'autonomistes, disciples de Josiah Warren, de Proudhon et de Gollins. L'autre, composée de personnalités isolées, pratique l'affranchissement individuel par les actes de violence. Elle suit l'exemple des « propagandistes par le fait » et s'en glorifie.

Au contraire, toute une fraction de l'anarchie, et de beaucoup la plus nombreuse, surtout en France, se compose de socialistes. C'est elle.qui comprend les théoriciens les plus connus, Elisée Reclus, Kropotkine, Jean Grave ; c'est elle qui a publié le plus de livres et de brochures et qui fait paraître le plus grand nombre de journaux. L'initiateur de cette école, Bakounine, s'était, dans Tancienne Internationale, séparé de Marx sur la question de l'organisation, qu'il voulait fédéraliste tandis que Marx la préférait centralisée.

Mais Bakounine et ses amis restèrent socialistes et, comme les marxistes s'appelaient alors communistes, ils créèrent, pour eux-mêmes, le nom de collectivistes. Les anarchistes espagnols s'appellent encore anarchistes col-

lectivistes. Mais partout ailleurs s'est fait un chassé-croisé de noms ; les marxistes ont adopté le titre de collectivistes, et les socialistes anarchistes se groupent sous la dénomination de communistes anarchistes.

En Angleterre toutes les écoles anarchistes sont représentées. Les communistes seuls rentrent dans le cadre de notre essai sur le socialisme en Angleterre. Mais pour bien les caractériser il est indispensable de dessiner rapidement les traits principaux des deux autres écoles.

II. Les individualistes pacifiques. — Les individualistes de la première catégorie sont souvent appelés « tuckerites » du nom de M. Benjamin Tucker, qui édite à New- York leur principal organe Liberty^ . New- York et Boston sont leurs deux centres principaux. Ils se rattachent directement et consciemment à Josiah Warren, (1799-1874), ancien colon de New Harmony qui fut en quelque sorte le Proudhon des Etats-Unis ^. Ils sont anarchistes dans ce sens qu'ils n'admettent aucune espèce de direction et d'organi-"^ sation politique. Leur programme est : Plus d'état, plus de fonctionnaires, chacun chez soi et le travail organisé par des groupes volontairement formés, librement dissous et parfaitement autonomes. Ces groupes se soutiendront par le crédit mutuel, entendu à la manière de Proudhon, c'est-à-dire en organisant des banques qui faciliteront les

1. Ce sont eux particulièrement que M. G. Bernard Shaw critique dans la brochure fabienne intitulée The Impossibilities of Anarchism. Leur doctrine est exposée dans l'une des brochures de la série Why I Am, publiée par le journal anarchiste Liberty (de Londres). Voir la Bibliographie de Nettlau.

2. Voir Notes, American Socialisms, pp. 94-95 etR. T. Ely, LaJbonr Movement in America, pp. 237-240.

Stuart Mill, dans ses Mémoires, déclare qu'il dut, en grande partie, à J. Warren sa foi dans la nécessité d'assurer à chaque individu la plus grande liberté possible.

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