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L ANARCHIE

emprunts d'argent, d'outils, de matériaux etc. et les fourniront sans rémunération et sans intérêt. Les tuckerites n'admettent pas la rente du capital, ce qui revient à réclamer l'expropriation des possesseurs de fortunes mobilières. Par là ils dépassent les nationalisateurs du sol, disciples de Henry George. Ceux-ci, en effet, ne condamnent à l'expropriation que les propriétaires fonciers et considèrent le capital mobilier comme une propriété légitime issue du travail. Les tuckerites admettent les principes de George et les étendent à tous les capitalistes. Comme George d'ailleurs, ils refusent d'aller au communisme et réclament siniplement qu'on donne à chaque individu et à chaque famille de quoi vivre et rien de plus. Seulement l'auteur de Progrès et Pauvreté paraît demander cette assurance à une administration centrale et incliner vers le socialisme d'Etat; les tuckerites, au contraire, ne comptent que sur une entente des individus entre eux, hors de toute admi- .^nistration centrale, car pour eux l'Etat avec ses rouages est un parasite qui vit du travail commun sans servir à rien.

Voici donc les tuckerites voisins de M. Herbert Spencer. Ce rapprochement ne déplaît point à plusieurs d'entre eux. Nous avons entendu dire sérieusement à l'un d'entre eux que M. Auberon Herbert, le disciple de Spencer le plus, intransigeant en doctrine individualiste, était un « anarchiste bourgeois », mais enfin un aparchiste. Par leur étroit individualisme, les tuckerites descendent du vieux manchestérisme, tandis que par leur guerre à toutes les rentes, terrienne ou mobilière, ils rentrent évidemment dans le socialisme. C'est donc une école hybride, dernière survivance des gauches conciliations de l'individualisme et du communisme, qui furent tentées aux environs de 1848.

On les voit sortir de Towenisme millénaire par l'intermé-

diaire de Josiah Warren. On les voit aussi sympathiques aux résultats pacifiques de Towenisme assagi, coopératives, syndicats. Par là ils touchent à un nouveau groupe d'économistes^ à ceux qui encouragent toutes les associations et n'ont gardé les préjugés manchestériens que contre rintervention des pouvoirs publics, à ceux qui opposent au socialisme d'État une solidarité spontanée, à la tutelle d'en haut le self help (aide-toi toi-même) des individus.

m. Les individualistes violents. — L'anarchisme individualiste proprement dit est la glorification de la révolte de rindividu contre la Société. Ses apôtres ont été des gens qui, tombant sous le coup des lois criminelles, avaient assez d'esprit et de lecture pour appuyer leurs actes sur des doctrines. Ses derniers représentants, réfugiés à Londres, formaient la majeure partie du fameux Club Autonomy^ disparu depuis quelques années. On peut se faire une idée de leurs théories d'après le titre d'un de leurs manifestes, publié en 1894 et qui s'appelle « Vive le vol!. » La thèse qui y est développée est « l'affranchissement par le vol ». La propriété est le résultat du brigandage; il faut la détruire par le même moyen qui a servi à la former. Que chaque pauvre pratique la reprise individuelle sur ceux qui possèdent, et l'humanité sera affranchie de la misère sans avoir besoin de s'asservir à la tyrannie d'une discipline collectiviste.

Toutes les formes de reprise individuelle sont admises et dans tous les cas. Quelque temps après la publication de « Vive le Vol ! » un des individualistes de Londres recueilli par un camarade, profita du sommeil de son hôte pour lui prendre son argent, ses outils et ses vêtements. Le cas fournit le sujet de plusieurs discussions dans les Clubs anarchistes de Londres et toujours les individualistes

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donnèrent raison au voleur. « Puisque la propriété est un mal, disaient-ils, il faut la combattre partout; il faut prendre où Ton peut, chez le pauvre comme chez le riche, à l'ami comme à l'inconnu. »

L'individu se pose donc comme l'ennemi de Ja SociiMe tout entière; il dénonce le contrat social et récliime ci j^n place le libre conflit des individualités sans frein. A Tapologie du vol s'ajoute la glorification du meurtre, et Tune comme l'autre sont poussées à l'extrême. On prètcTcra parmi les meurtres ceux qui sont les plus effroyiibleî*- Le régicide sera considéré comme un acte peu intéressant parce qu'il a trop de précédents. Le véritable atleiilat lihe^rateur sera la bombe jetée dans une foule, au milieu du premier endroit public venu, par la raison que la foule représente l'inertie, la bêtise, l'obstacle le plus^ ^^l'atid au libre développement des individualités. Si cette éenle a un principe^ c'est de détruire, parce que détruire c^esl délivrer. Aussi voit-on les individualistes, dans des mnnjfestes et dans des brochures, déclarer qu'ils ont pria pour modèle le Souvarine de Germinal.

Nous avons commencé par le « fait qualifié crinie n et nous finissons par la littérature. C'est qu'en eflei il y a deux éléments dans l'individualisme anarchique : raclion représentée, nous le répétons, par des hommes qui, tombant sous le coup de la loi, sont assez intelligents: pour dis-cuter avec elle; la théorie créée et exagérée par de jeunes littérateurs en quête de succès. L'exaspération du Mnî, l'affranchissement individuel par tous les moyenfi, ont été pendant trois ou quatre ans thèmes de chroniques^ mn t ières à nouvelles et à romans pour de jeunes écrivains qui ne songeaient nullement à pratiquer les théories qu'ils evjins^ient. Mais là vogue littéraire momentanée de ces doctrines

et d'autre part la célébrité des propagandistes par le fait qui se couvrirent d'elles, les ont fait connaître partout. Beaucoup de gens croient qu'elles sont toute l'anarchie dans sa complète extension.

IV. Les Gommunistes anarchistes. ^- Les communistes anarchistes réclament la substitution de la propriété commune à la propriété individuelle, mais ils veulent la mettre à la disposition de groupes autonomes indépendants les uns des autres et composés de compagnons égaux ; ils sont donc hostiles à toute intervention de l'État, même dans le moment présent. Loin de réclamer, comme le font les collectivistes, la nationalisation de l'industrie et de la terre comme une transition au futur communisme, ils considèrent cet expédient comme une aggravation des tyrannies actuelles; aussi refusent-ils de s'intéresser à aucun changement de gouvernement, à aucune lutte de partis et conseillent-ils l'abstention électorale.

Ils opposent leur communisme égalitaire au socialisme d'état démocratique prêché par Louis Blanc et repris comme programme minimum par les collectivistes parlementaires. En somme, ce sont des socialistes qui refusent de voter et qui veulent rester révolutionnaires en pratique comme en théorie. Ils trouvent des alliés dans les factions socialistes qui repoussent l'opportunisme des socialistes démocrates. Telles sont, en France, diverses sections du socialisme révolutionnaire et, en Hollande, le parti de Domela Nieuwenhuis. Au congrès socialiste international de Londres les socialistes démocrates qui avaient la majorité dans presque toutes les délégations furent battus dans la section hollandaise par les amis de Nieuwenhuis et dans la section française par les socialistes révolutionnaires et anarchistes coalisés.

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Dans la section anglaise le socialisme anarchique n'était pas représenté parce qu'il ne s'est pas encore organisé en Grande-Bretagne comme sur le continent.

En Angleterre on trouve seulement des points d'agitation anarchiste qui ne sont guère reliés l'un à Tautre ,

Le principal est Londres, ce grand refuge de toiiî? les révolutionnaires de l'Europe. C'est l'asile des anarchistes condamnés en France, en Russie, en Italie, en Espagne, C'est là qu'habitent Kropotkine, un des théoriciens leï? plus célèbres du communisme anarchique, Errico Malalesla et Merlino, tous deux instigateurs d'un rapprochement entre les socialistes anarchistes et les autres socialistes révolutionnaires. Leur propagande s'est étendue parmi les étrangers des quartiers pauvres, les tailleurs russes isruéliles d'Houndsditch et de Whitechapel, les cuisiniers et les manœuvres italiens d'Islington, les ouvriers français de Leicester Square et de Tottenham Court Road.

Elle ne semble pas avoir profondément pénétré dans les ouvriers de race anglaise. Cette propagande est active et libre comme toutes les autres prédications le sont en Angleterre. La police britannique cause infiniment moins de Irac'as aux anarchistes que les agents entretenus à Londres parles puissances continentales et chargés de surveiller les réfugiés. Les orateurs parlent le dimanche juchés sur un escabeau au coin d'une rue, à côté d'un meeting socialiste ou d'une réunion de salutistes. Ils viennent aux ^^randea assemblées de Hyde Park. A la dernière manifestait m du 1^'^mai, le Comité organisateur leur avait réservé une des plate-formes tribunes.

Ainsi est né dans le mouvement ouvrier sinon une ^iympathie, du moins un modus Vivendi entre les social i.'jtes anarchistes et les autres. Delà vient que le Parti oitrrler

indépendant a été amené à réclamer dans les congrès internationaux la tolérance pour les socialistes anarchistes.

La presse anarchiste de Londres est généralement de nuance communiste : elle comprend plusieurs organes mensuels. Freedom (Liberté) est la feuille des théoriciens, remplie en majeure partie de discussions doctrinales.

Liberty^ journal communiste, accueille les révolutionnaires de toutes les écoles. On y lit assez souvent des articles écrits par les tuckerites. Son éditeur a publié une série de brochures (les Why I Am^ n Pourquoi je suis ») dans lesquelles les différents côtés de la question sociale sont examinés par des théoriciens et des agitateurs divers.

Dans un de ces traités, l'exposition de William Morris, Pourquoi je suis communiste^ qui conclut à la conquête des pouvoirs publics comme moyen transitoire d'établir les bases de la société future, est associée à la déclaration d'un anarchiste pur, W. Bevington, Pourquoi je suis un expropriationiste. Le même Bevington a composé pour cette collection un recueil de chants [Liberty Lyrics)^ numéro indispensable de toute littérature socialiste en Angleterre. L'éditeur de Liberty y James Tochatti, en dépit de la forme italienne de son nom, est né d'une famille écossaise. Etudiant en théologie, puis marchand tailleur, il s'est rendu célèbre à Londres comme conférencier. Il a pris une part active aux derniers mouvements ouvriers, à l'agitation des employés de magasin pour la limitation des heures de travail, à celle des manœuvres de Thorneycroft pour l'augmentation de leur salaire. A l'exemple des communistes anarchistes de France, il recommande exclusivement l'agitation syndicale et économique au lieu de la conquête du pouvoir par le vote.

Un autre organe anarchiste, londonien, The Torch^ qui

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périclite à Theure présente, eut une histoire bien curieuse. Sorti du socialisme artistique, il fut fondé par les demoiselles Rossetti, filles du critique et nièces du peintre et poète Dante Gabriel. Ses collaborateurs étaient souvent plus violents que ceux des deux autres organes. Le ton de certains articles répondait au titre incendiaire du joiiruaJ et au caractère de la couverture qui, sur un fond rou^a^ i^ang, représente le travailleur en marche vers les fruits de s^on labeur et arrêté par la baïonnette du soldat, par le fu f^il du landlord et par le revolver du capitaliste. La Torch i\ rappelé les audaces littéraires que nous avons connue;^ en France. Elle n'a pas eu d'influence bien particulière. Sa disparition ne laissera d'autre trace que le souvenir d'un [rait original de l'histoire sociale de l'Angleterre contemporaine. Une sorte de scission a été déterminée en 1896 par lu formation du groupe des anarchistes associés [Associaled Anarchists), dont l'organe mensuel s'appelle Alarm. Ces novateurs ont essayé d'organiser un parti avec des jv^'-lements. Ils nomment des administrateurs et prennent dos décisions à la majorité des voix, tandis que leurs coj-eligionnaires se distribuent les fonctions à l'amiable et dîj?cutent sans conclure, laissant chacun libre de se condiiiro à son gré. Les associés ont sauvegardé la liberté îiidividuelle en déclarant qu'on n'était nullement enchaîne piir un vote quand on s'abstenait d'y prendre part. Au re^te, ils ne prennent part à des scrutins que dans rintérieiir do leurs groupes; ils s'abstiennent, comme les autres anar^ chistes, dans les élections politiques. Réserve faite de leur demi-discipline intérieure, ils conservent les tliétiries comme le nom de l'anarchie. Leur fondation est l'ellet passager des préférences de quelques individus plutùt que la naissance d'un nouveau parti.

Hors de Londres, les principaux groupes sont ceux de Shefïield qui fait paraître irrégulièrement un journal intitulé Anarchiste de Leeds, de Glasgow, d'Aberdeen, composés tous en partie d'ouvriers trade unionistes ^ . Au congrès des unions tenu à Edimbourg, en septembre 1896, le délégué des tailleurs de Leeds était un anarchiste, L. Elstein. Un autre compagnon, Levenson, des ouvriers en tabac de Glasgow, ne fut pas admis parce qu'il n'avait pas présenté sa délégation en temps utile. On voit que le mouvement communiste anarchiste cherche à pénétrer les ouvriers anglais, mais il n'a fait encore que les effleurer.

La fondation de communautés ou de colonies est un des traits du socialisme anglo-saxon. Nous avons ici même analysé les tentatives que Robert Owen a faites dans ce sens. Ses imitateurs sont encore nombreux aux États-Unis, dans l'Argentine et au Brésil, et ils se recrutent souvent parmi les communistes anarchistes. Certains ont essayé d'organiser des communautés en Angleterre même.

Près de Newcastle on Tyne a été fondé un établissement de culture maraîchère exploité p^r 25 compagnons et compagnes qui élèvent avec eux 10 enfants. Les produits sont répartis à l'amiable ; le superflu est vendu et le produit de la vente employé aux achats que la communauté juge nécessaire. Les emplois sont pris volontairement. Cette colonie est la seule dont nous connaissions l'existence en Angleterre ; mais beaucoup d'institutions analogues sont en germe dans des cerveaux de communistes anglais, car

1. L'un des trade unionistes anarchistes les plus militants. Mowbray qui représentait un syndicat de tailleurs au congrès socialiste international de Zurich est maintenant aux États-Unis où il publie la revue The Rehel.

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ce mode pacifique de rénovation sociale plaît à leur tempérament plus que la révolution.

Jl a déjà été question de M. Kenworthy et des « anarchistes chrétiens » disciples de Tolstoï qui, partant de la morale du Christ, arrivent à peu près aux mêmes conclusions que les communistes anarchistes, mais qui réprouvent l'usage de la violence ^ .

Plusieurs socialistes indépendants anglais, tels M. Morrison Davidson, M. Edward Garpenter, ont paru dans ces derniers temps se rapprocher du communisme anarchique, mais sans lui donner formellement leur adhésion.

On voit qu'en Angleterre les manifestations de l'anarchie appartiennent à toutes les diverses théories qu'on peut ranger sous ce nom et que la plupart rentrent dans la catégorie communiste anarchiste. Les anarchistes, par principe, refusent de s'imposer la discipline nécessaire à la formation d'un parti politique. Leurs groupes sont indépendants et parfois isolés les uns des autres. Ils ne sont pas nombreux . Le communisme anarchiste proprement indigène n'est pas encore une force en Angleterre et l'agitation qui est faite dans ce pays, particulièrement à Londres, .en faveur de l'anarchie, est surtout l'œuvre de réfugiés étrangers.

La participation des communistes anarchistes au Congrès socialiste international de Londres en 1896, la « Conférence socialiste anarchiste^ » tenue à Londres en même temps que ce Congrès, entrent dans l'histoire du socialisme ou de l'anarchie en général et non dans le cadre de notre étude.

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