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CHAPITRE m

L'agitation révisionniste.

Voilà donc, en 1890, le Parti ouvrier définitivement constitué, devenu adulte ; il n'est pas encore tout le parti socialiste ; certains syndicats professionnels n'y sont pas affiliés ; d'importants groupes dans le Hainaut relèvent des Chevaliers du Travail ; enfin, dans la bourgeoisie, maintes individualités mènent le combat en faveur du suffrage universel dans des associations libérales ou progressistes. iMais si le Parti ouvrier n'est pas, dès 1890, tout le parti socialiste, il devient incontestablement, à partir de cette épjque, l'organisation principale et prépondérante.

Nous allons, dans ce chapitre, qui nous conduira jusqu'au jour de la revision constitutionnelle, retrouver son influence sans cesse agissante. Quand on l'examine ainsi, à quelques années de distance, avec le recul indispensable pour apprécier équitablement et d'ensemble la suite de ses efforts, on reste véritablement émerveillé. Emerveillé de la prudence avec laquelle il sut marcher dans une voie quasi-révolutionnaire, et, plus encore, de l'ingéniosité avec laquelle furent gradués, renouvelés, variés, les raodes d'intéresser l'opinion.

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Il fallut, à la vérité, que les quelques hommes qui dirigeaient alors le Parti fussent bien exactement les interprètes de la pensée de la masse, pour qu'ils aient pu réussir en une entreprise aussi extraordinaire. Arriver à obtenir de la bourgeoisie qu'elle concédât ellemême les instruments de sa propre déchéance, semblait un résultat qu'il ne fallait point espérer. Ceux qui jugeaient les événements avec la logique et le bon sens étaient en droit d'être rebelles à toute illusion.

L'hostilité de la presse, Tinertie conservatrice d'une majorité cléricale, l'incompréhension des gouvernants paraissaient d'invincibles obstacles. Et cependant on en triompha en quelques années. Ils se désagrégèrent d'eux-mêmes, sans crise, sans conflit, insensiblement, de manière que le jour où la revision constitutionnelle fut acquise, elle parut être la solution naturelle et prévue. Il suffit de se reporter à quelques années en arrière pour se rendre compte que, au contraire, cette évolution fut, en réalité, déconcertante et dominée par la volonté tenace et réfléchie du Parti ouvrier. Si l'on examine la situation des difi'érentes individualités ou associations qui pouvaient agir sur les destinées nationales vers ce 1890, où la politique belge s'oriente décidément vers la revision de la Constitution, on constate que parmi ces foules en marche vers l'inconnu, le Parti ouvrier seul sait nettement où il veut aller et comment il entend y arriver. Son but immédiat, c'est l'attribution du droit de vote à tous les citoyens ; son moyen, la manifestation et, cette ressource suprême, la grève générale. Pendant plusieurs années, il déploie une habileté exceptionnelle à tirer tout le parti possible de ces modes de propagande assez limités. Car la grève générale étant l'arme décisive, il se conçoit qu'on ne devait la tirer du fourreau qu'à la dernière

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extrémité et quant aux manifestations, leur répétition même risquait d'être lassante et de manquer le but. Ces propagandes passives étaient tout ce qui était permis aux hommes du Parti ouvrier ; sans argent, sans représentation dans les assemblées délibérantes, sans personnalités considérables, presque sans journaux, sans action électorale notable, ils ne pouvaient se faire écouter, exciter l'attention que par ces paisibles défilés interminables. Et les autorités, les parquets et le gouvernement guettaient avidement toute infraction à la loi pour donner aux tribunaux licence de châtier inexorablement. Ce fut miracle d'éviter de donner au pouvoir l'occasion d'une répression militaire ou judiciaire qui eût été terrible et eût tout compromis pour longtemps. Cette sagesse, on la dut, pensons-nous, aux révélations du Grand Complot; ainsi, par un singulier renversement des choses, les machinations louches de la sûreté servirent aux revendications populaires.

Nous ne pouvons détailler par le menu les combinaisons sans cesse imaginées pour piquer la curiosité publique. Le barnum le plus retors ne sait point utiliser la souplesse infinie de la réclame, comme le fit, pour le suffrage universel, le Conseil général du Parti ouvrier. Les inventions les plus hétéroclites furent ainsi risquées : telle, cette lettre à l'Episcopat, par laquelle le Conseil général demanda aux Evêques les raisons de leur hostilité suposée à la réforme électorale, missive restée sans réponse, cela va sans dire; mais la semaine suivante, c'était un autre coup de pistolet. Et ainsi de suite, avec une intarissable verve. On invita, à la Maison du Peuple, les notabilités des divers partis à venir développer leurs idées sur la question du jour ; on organisa des référendum sur le

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suffrage universel^ des scrutins fictifs, que sais-je ? Le

10 août 1890, il y eut, à l'occasion d'une manifestation au parc de Saint-Gilles, un grand service solennel, où le peuple jura de lutter sans repos ni trêve jusqu'au jour où, par l'obtention du suffrage universel, il aurait conquis une patrie. Il y eut des manifestations nationales, provinciales, cantonales ; des manifestations simultanées, ou consécutives ; des manifestations bourgeoises et des manifestations ouvrières ; on reste confondu qu'on en ait pu faire autant, toujours avec le même sujet : le 5. U. (1).

L'année 1890 débute par une grande grève dans le pays de Charleroi. Elle avait un caractère exclusivement économique : augmentation de salaire et diminution des heures de travail. Elle mérite d'être signalée, au milieu des autres grèves de même nature, à cause de son importance exceptionnelle comme durée et nombre d'adhérents, mais auss^i parce qu'elle mit en évidence la force des Unions de mineurs affiliées aux Chevaliers du Travail. Leur grand maître, Jean Caeluwaert, était un ancien mineur de Jumet, qui s'était déjà distingué par son énergie et sou esprit d'organisation syndicale dans des grèves antérieures.

11 réussit à obtenir la mériiation des autorités et, après maints pourparlers, un compromis fut signé entre lui et MM. Sabatier, député, et Smeysters, ingénieur des mines, délégués des industriels, par lequel la journée des bouilleurs était réduite d'une heure. Ce n'était pas encore la journée de neuf heures qui avait été réclamée, mais c'était déjà un pas considérable. Ce fut

(1) Le Suffrage universel. Ces mots revenaient si souvent dans la polémique et les conversations de cette époque, que cette abréviatioo-devint courante pour désigner le suffrage universel pur et simple à 21 ans.

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alors, afin de porter au Parlement même les plaintes des travailleurs du charbon, que Paul Janson déposa, le 17 janvier 1890, une proposition de loi fixant à dix heures la journée normale de travail, etc., demandant l'institution d'une direction générale du travail, chargée de réunir les documents statistiques et de préparer la législation ouvrière. L''institution préconisée était, en germe, le Ministère du Travail qui fut établi quelques années après.

A quelque temps de là, les mineurs des quatre régions houillères (Liège, Charleroi, Centre et Borinage) se réunirent en congrès à Jumet-Gobissart et résolurent de créer une Fédération des divers bassins afin d'éviter, autant que possible, les efforts isolés et d'aboutir à une action coordonnée. On entendit Caeluwaert, Cavrot, Maroille et autres protagonistes de l'organisation prolétarienne. Les intérêts politiques paraissaient tellement liés aux intérêts corporatifs que la Fédération inscrivit en tête de son programme le suffrage universel.

C'était vers cette époque (1890) que l'empereur d'Allemagne convoquait la conférence de Berlin, pour délibérer une réglementation internationale du travail. Le gouvernement belge se fit représenter à cette réunion solennelle ; et ses délégués étonnèrent par leur absolue intransigeance, leur irréductible hostilité à toute mesure d'intervention de l'Etat dans les rapports du patron et de l'ouvrier. En matière économique, les dirigeants censitaires en étaient encore au plus pur manchestérianisme, et c'était avec toutes sortes de lenteurs, de tergiversations et de réserves qu'ils abordaient Tétude des problèmes que leur avait posés la commission d'enquête, nommée par eux au lendemain des émeutes de mars 1886. Il est curieux de

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rappeler combien cette conférence de Berlin est relativement récente ; quand on compare les discours des envoyés du parti conservateur aux déclarations actuelles de ce même parti, ce rapprochement édifie pleinement sur l'influence que peut avoir, sur les conceptions économiques, un système électoral.

Il justifie la manière de voir du Parti ouvrier qui condamnait d'avance toute législation ouvrière faite sans le concours de ceux pour qui on prétendait la faire, et qui réclamait obstinément le sufi^rage universel préalablement à toutes autres réformes. Ce fut le suffrage universel qui fut le principal objet du congrès de Louvain, tenu les 6 et 7 avril 1890, dont nous avons déjà dit quelques mots dans le chapitre précédent. Ce fut pour sa conquête que l'union fut consacrée.

Ce fut le S. U. encore, qui, en même temps que la journée de huit heures, fut réclamé par les cartels, les bannières et les pancartes des nombreux manifestants qui, dans les différentes villes, conformément au vœu du congrès international de Paris, célébrèrent cette année-là, pour la première fois, le 1'^' mai.

Les élections législatives de juin mirent une fois de plus en évidence l'absolue impossibilité pour le parti socialiste de réussir devant le corps électoral censitaire. On se souvient des résultats infimes auxquels il avait abouti à Bruxelles ; cette fois, la lutte fut engagée dans le Hainaut et sa conclusion fut plus désastreuse encore: à Mons, Léon de Fuisseaux, ancien membre de la Chambre, ayant recueilli dans un scrutin populaire plus de 15.000 voix, en obtenait 404 sur 5.000 censitaires ; à Charleroi, sur un corps électoral plus considérable encore, Caeluwaert en avait 217.

Entre les deux partis historiques, ayant leur orga-

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nisation, leur publicité, leurs fidèles, l'écrasement était inévitable. 11 ne fallait plus songer à entamer ces bataillons ennemis ; ce ne pouvait être qu'en se mêlant à l'un d'eux que l'on entrerait dans les places fortes. La conscience de cette nécessité poussa les démocrates à réclamer, dans les associations libérales, une représentation ouvrière. Nous voyons, dès cette époque, se poser un peu partout la question des candidatures ouvrières. Les progressistes les accueillent de tout cœur ; les doctrinaires cherchent à les éviter; les cléricaux ne tardent pas à les parodier ; le Parti ouvrier, dans toutes ces combinaisons, a pour principal soin de maintenir inflexiblement l'intégrité de son programme. Il a bien soin de déclarer, chaque fois qu'il s'allie avec les libéraux, que cette alliance est momentanée et ne peut en rien diminuer le droit, pour les candidats ouvriers, de défendre les revendications du Parti. Dans un ordre du jour, en date du 3 mai, il affirme à nouveau que les périodes électorales sont surtout un temps propice pour la propagande, que celte propagande serait paralysée si les candidats atténuaient en quoi que ce fût leur programme, et qu'il est plus important de défendre sans défaillance les principes que de réussir.

C'est ainsi qu'aux élections communales d'octobre 1880, il parvint à faire élire Vandendorpe, à Bruxelles, Defnet à Saint-Gilles, d'autres compagnons dans les faubourgs et qu'il lutta avec certains succès, à Verviers, à Louvain, Châtelet, Gilly, Ransart, Souvret, etc., etc.

La préoccupation de la réforme électorale restait au premier plan : c'est ainsi qu'aux élections communales, bien qu'il fût notoire que les conseils communaux n'auraient point à résoudre la question, la lutte

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était presque partout entre adversaires et partisans de la révision.

Le Parti ouvrier organisa, pour le 10 août 1890, une manifestation nationale à Bruxelles. L'élan de la population montra les progrès considérables qu'avait faits la cause du suffrage universel. D'interminables théories défilèrent, superbes de calme, d'ordre, de discipline. On évalua à 75.000 le nombre des manifestants.

L'enthousiasme fut tel que l'on décida, le soir même, la convocation d'un congrès extraordinaire pour le 14 septembre suivant, aux fins d'aviser à sanctionner efficacement l'effet de cette journée.

Le congrès fut nombreux et animé ; les débats, ardents. Tous étaient impatients d'aboutir, mais les membres du Conseil général étaient désireux de continuer les démonstrations de la rue, tandis qu'un fort courant entraînait l'assemblée à décréter la grève générale. Celle-ci fut résolue, en principe, et l'on chargea le Conseil général d'en préparer les moyens. 11 se mit aussitôt à l'œuvre, adressa aux associations ouvrières des circulaires, les suppliant d'éviter toute grève partielle et de réunir les ressources pour le jour prochain du grand conflit. En même temps, il organisa, lors de la rentrée des Chambres, le 9 novembre, des manifestations à Liège, à Namur, à Anvers, à Louvain, dans le Centre et à Bruxelles. Cette dernière eut quelque éclat. Les délégués en furent reçus à l'hôtel de ville par MM. Buis, bourgmestre et député, P. Janson, député, et de Brouckère, sénateur, auxquels ils demandèrent de faire parvenir au Parlement une adresse réclamant la revision et le suffrage universel. Paul Janson leur répondit par la promesse de saisir incessamment la Chambre d'une nouvelle proposition de revision.

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Klle fut déposée le 27 novembre 1890. En 1870, en 1883, en 1887, des propositions analogues avaient été écartées, sommairement, par le refus de les prendre en considération. La prise en considération est, dans la procédure parlementaire, une formalité sans conséquence ; elle signifie simplement que l'on consent à examiner. Il est rare qu'elle soit refusée. Néanmoins, les propositions très importantes, touchant aux lignes essentielles du droit public, ne franchissent point le seuil des discussions lorsqu'elles n'ont pas une certaine probabilité de réussir. Ce fut donc, avec unétonnement joyeux, que l'on vit le gouvernement déclarer qu'il ne s'opposait point à la prise en considération et la Chambre voter à l'unanimité, avec la solennité d'un appel nomimal, le renvoi aux sections.

Certes, le ministère s'était montré assez hésitant ; certes, M. Woeste, parlant au nom de la majorité des cléricaux, avait réitéré les affirmations de son inflexible résistance et avait annoncé son intention de combattre la motion ; certes encore, parmi ceux qui avaient émis ce vote, beaucoup s'imaginaient lasser l'agitation populaire en lui concédant une satisfaction sans portée et se réservaient de retarder, par une stratégie à la Fabius Cunctator, toute issue décisive. Mais ce vote unanime avait une signification qui dépassait singulièrement les prévisions de ces myopes. Virtuellement, en dépit des réserves, des hostilités, des inerties, la revision était faite et le gouvernement forcé, par la logique des faits, à aller jusqu'au bout. Ceux qui s'étaient figuré que les masses ouvrières allaient s'apaiser et s'endormir après cette première victoire, se trompaient complètement. Un espoir immense gonfla l'âme de la foule quand fut connue la décision de !a Chambre ; et des énergies nouvelles furent ainsi suscitées.

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Parmi celles-ci, il faut signaler celles de la jeunesse universitaire. Un Cercle des étudiants et anciens étudiants socialistes s'était fondé à Bruxelles, après la g rêve de Quenasl. Son but était « d'allier le socialisme théorique, issu de la pitié, au socialisme pratique, issu de la misère ». H s'était affilié au Parti ouvrier et lui apportait un concours intellectuel précieux. Il tint, en décembre, un congrès national, où il essaya, assez audacieusement, un rapprochement avec les étudiants et anciens étudiants cléricaux de l'Université de Louvain, en indiquant un triple terrain d'activité commune : extension du droit de sulîrage, réglementation du travail, organisation syndicale. Parmi les orateurs qui discutèrent ces questions, citons Vandervelde, De Brouckère, MM. Bodeux et Van Overbergh.

Le 23 décembre, Bruxelles attesta l'intensité croissante du mouvement. Pendant que les délégués du parti progressiste, réunis en congrès, abandonnaient la formule du « savoir lire et écrire » pour se rallier au suflrage universel, la population ouvrière, toute entière soulevée, faisait à César de Paepe d'émouvantes funérailles, telles que les plus grands hommes d'Etat n'en avaient point eues.

La proposition Janson fut soumise aux sections. Cette fois, l'esprit réactionnaire se déclara ouvertement; toutes les sections, sauf une, repoussèrent le projet. La section centrale, qui fut désignée ensuite de ces délibérations, était en majorité défavorable à la revision. La déception fut profonde et l'irritation si vive que le Parti ouvrier jugea prudent de convoquer un congrès extraordinaire, pour aviser aux mesures que comportait la situation.

Il se tint, à Bruxelles, dans la salle de l'Union, rue des Fabriques, le 5 avril 1891, sous la présidence de

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Léon de Fuisseaux. On y vit, fait signifnalif de l'unanimité du sentiment de la masse ouvrière, Jean Caeluwaert et d'autres délégués des Chevaliers du Travail, à qui le Vooruit, Torgane d'Anseele, avait tout récemment reproché d'une manière acerbe leur prétention persistante à l'autonomie. On profita de leur présence pour émettre le vœu de leur adhésion prochaine au Parti ouvrier; mais ce souhait ne devait se réaliser que longtemps après.

Tous les ouvriers étaient d'accord pour recourir à la grève générale. Sa nécessité ne fut même pas mise en question. Les discussions ne portèrent que sur la date à laquelle il convenait de la faire éclater.

Demblon (Liège), Roger (Borinage), Caeluwaert (Charleroi), au nom de leurs mandants, se prononçaient pourla grève immédiate, à commencer le i^^ mai au plus tard, Bertrand, Volders, Auseele et Yandervelde firent, au contraire, les plus énergiques efforts, malgré la défaveur évidente de l'auditoire, pour qu'aucune date ne fût irrévocablement fixée. Le premier exposa les résultats d'une entrevue que le Conseil général avait eue avec des membres révisionnistes de la section centrale et les espérances optimistes de ceuxci; le second insista sur les retards et les complications des procédures parlementaires ; les derniers firent valoir que la grande bataille se livrerait, non pas sur la revision qui paraissait assurée, mais contre le suffrage universel, quand il s'agirait d'édifier le nouveau régime électoral. Ils eussent voulu réserver la grève générale pour cette échéance critique. On finit par s'accorder sur une motion trausactionnelle, qui portait que la grève éclaterait, sans autre délibération, le jour où le gouvernement ou la section centrale se prononcerait contre la revision.

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Celte résolution, qui avait l'adresse de déplacer les responsabilités, équivalait en fait à un ajournement. Pour les esprits bien informés, il n'était plus douteux que la cause de la revision était gagnée. Le gouvernement avait déclaré s'y rallier, sous condition de trouver une formule pour la disposition constitutionnelle nouvelle et cette formule paraissait devoir se rencontrer dans une combinaison du seus, du « capacitariat » et de r « occupation », pour nous servir des barbarismes sous lesquels ces systèmes avaient été désignés.

Le parti clérical acceptait la revision avec résignation, et aussi avec l'espoir secret de la faire à son profit. Un acte d'hostilité formelle vis-à-vis de la révision n'était donc pas à craindre.

Cependant les lenteurs de la section centrale exaspéraient l'impatience de la classe ouvrière. Il fallut toute l'autorité du vote du congrès pour l'empêcher de partir en grève. Le 1" mai, les bouilleurs n'y tinrent plus. Leur fédération avait décidé conditionnellement la grève, pour le cas où une grève des mineurs de la Westphalie prendrait de l'extension. Ils n'attendirent même pas l'échéance de cette condition. Malgré une délibération formelle, appuyée d'un manifeste du Conseil général, insistant pour que la décision du 5 avril fût respectée, il y eut de nombreux refus de travail au lendemain des importantes manifestations qui, dans les principaux centres, avaient eu lieu en l'honneur du l«''mai.

En quelques jours, le chômage se généralisa dans les charbonnages. Plus de cent mille bouilleurs restèrent les bras croisés, faisant ainsi spontanément la plus formidable manifestation qui se pouvait imaginer. Le Parti ouvrier sç décida à soutenir un mouvement aussi irrésistible. 11 engagea ses membres à envoyer

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des secours aux grévistes; il convoqua des meetings en friveur de la revision. Le 20 mai, après trois semaines mémorables, pendant lesquelles toute cette population charbonnière ne se départit pas de son calme, acceptant héroïquement la privation de salaire rien que pour attester la volonté d'obtenir des droits politiques, la section centrale adopta, à l'unanimité, le principe de la revision constitutionnelle et le Parti ouvrier s'empara de ce vote pour conseiller la reprise du travail. Ses avis furent écoutés, sauf dans la région de Charleroi, où la grève persista longtemps encore pour des revendications économiques.

Le 7^ congrès annuel se tint à Yerviers, les 28 et 29 juin 1892. Il permit des explications franches, et qui étaietit salutaires, pour l'union à venir. Les mineurs wallons étaient mécontents de ne pas avoir été suivis, et reprochaient aux coopérateurs flamands et bruxellois un excès de prudence conservatrice. Ces récriminations ne provenaient que de malentendus, et une entente parfaite fut la conséquence du congrès.

Dans son rapport sur l'année écoulée, Bertrand constatait l'importance décisive qu'avait prise le Parti ouvrier. Il signalait que les conservateurs commençaient à se préoccuper des ouvriers et des paysans, jusque-là délaissés par eux ; qu'ils opposaient aux Maisons du Peuple, des Maisons des Ouvriers; aux coopératives socialistes, des coopératives cléricales; aux journaux et aux brochures, des pamphlets experts à dénaturer les intentions des socialistes, à calomnier perfldement les hommes et les idées. Le congrès décidait l'agrandissement du format du Peuple, et la création d'un journal quotidien {l'Echo du Peuple) à deux centimes. 11 appuyait le mouvement des Jeunes Gardes pour la

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propagande socialiste dans l'armée et poursuivait l'agitation révisionniste.

Mais une accalmie relative devait, comme en 1887, succéder à l'efifort de la classe ouvrière. Pendant plusieurs mois, le mouvement ne présente plus d'incident notable. La presse discute les intentions supposées du gouvernement, enregistre les conversions qui successivement rallient à la cause du suffrage universel des personnalités ou des groupes, critique le long rapport de M. de Smet de Nayer, résumant les travaux de la section centrale.

Le Congrès international ouvrier socialiste du mois d'août agite des questions d'ordre plus géuéral. Il réunit les individualités les plus marquantes du socialisme des divers pays et, dès la première séance, refuse d'admettre les délégués des anarchistes, exclusion que confirmeront dans la suite les congrès de Zurich et de Londres. Remarquons, en passant, que les anarchistes repoussés étaient tous étrangers; le socialisme belge ne comptait point alors, pas plus qu'il ne compte aujourd'hui, de groupe anarchiste, en ce sens du moins que ceux que peuvent entraîner les conceptions anarchistes ne s'opposent point à l'organisation ouvrière et à l'action politique.

Le commentaire de cette journée appartient à l'histoire du socialisme international et sort de notre cadre; notons seulement i'etfel heureux que ces discussions publiques eurent pour la propagande des idées socialistes, et constatons, au point de vue national, l'adhésion des Chevaliers du Travail représentés par Caeluwaert et J. Lambillotte.

A la Chambre, le gouvernement temporisait. Le désir non avoué, mais certain, de la plupart des députés était de retarder la revision autant que possible,

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tout au moins jusqu'en juin 1892, date du renouvellement partiel du Parlement. Sous de futiles prétextes, le débat tant attendu fut ainsi postposé. On avait fixé le mois de février comme dernier délai. A cette date, la droite décida de ne discuter qu'en avril. Ces atermoiements continuels motivèrent un congrès extraordinaire du Parti ouvrier. Il se tint le 21 février, sous la présidence de Defnet. On y parla de renouveler la manifestation nationale dont l'impression avait été si grande, le 10 août 1890. Mais beaucoup de délégués exprimèrent la lassitude qui commençait à accueillir ce genre de démonstration dans la capitale, et l'on se borna à décider, d'abord, de donner à la prochaine journée du 1"" mai, le caractère d'une double revendication : suffrage universel et huit heures ; en second lieu, de faire le dimanche précédant les élections à la constituante, des manifestations dans les principaux centres industriels, dans le but d'appuyer les candidats partisans du S. U. Le congrès ajouta que la grève générale, dernière et suprême ressource de la classe ouvrière, éclaterait si le Parlement actuel repoussait la revision ou dès que la Constituante aurait prouvé, par le rejet du suffrage universel, sa volonté de ne pas donner justice au peuple.

Le 26 avril, la Chambre aborda enfin la discussion des propositions de revision constitutionnelle. Le président du conseil des ministres, M. Beernaert, essaya de justifier ses retards, en disant qu'il convenait que ces graves questions fussent examinées avec maturité, qu'on ne pouvait démolir avant d'être fixé sur le plan de reconstruction. On entendit M. Woeste, le chef du parti clérical, déplorer que l'on eût permis à la question de s'ouvrir; M. Frère-Orban, le chef des doctrinaires, requérir contre le suffrage universel; et M. Paul

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Janson, le leader progressiste, le défendre chaleureusement. Malgré l'autorité de ces hommes d'Etat et leur talent indiscuté, il est permis de trouver, lorsqu'on relit ces discussions, qu'elles ne furent pas à la hauteur de l'instant. La Chambre ne retrouva, semble-t-il, quelque sentiment de l'importance de ce qu'elle faisait, qu'au moment du vote : la déclaration qu'il y avait lieu à révision de l'arlicle 47 fut adoptée à l'unanimité, le 10 mai 1892.

Le Sénat suivit, avec une docilité assez rapide. Ces décisions, qui étaient l'aboutissement de tant d'efforts, ne causèrent point la sensation qu'on croirait. Le vote sur la prise en considération et celui de la section centrale avaient autrement passionné. L'intérêt d'ailleurs s'était déplacé ; il n'était plus dans la question de savoir si la revision se ferait, cela ne présentait, étant donné l'évolution de l'opinion publique, plus aucun doute, mais dans celle de savoir comment elle se ferait. C'était, vers cette époque, la mêlée des systèmes ; en dehors des partisans résolus du S. U. pur et simple, chacun en proposait un spécial, et la mode était surtout des suffrages universels sans universalité réelle, d'où l'on excluait telle ou telle catégorie de citoyens. D'aucuns y ajoutaient des modalités, telles que le référendum, la représentation proportionnelle, la représentation des intérêts. Le Parti ouvrier lui-même fut ainsi amené à se prononcer sur ces questions. Dans le 8° Congrès annuel, tenu à Namur, les 29-30 mai 1892, il se rallia à la représentation proportionnelle ; à l'établissement d'organisations spéciales à consulter sur l'élaboration des lois et composées des représentants des grandes fonctions sociales; au référendum populaire, en cas de d.emande de 50.000 citoyens. Ces dernières questions ne paraissent plus présenter qu'un in-

térêt rétrospectif; aussi croyons-nous pouvoir être bref. Ce qui est plus digne d'attention et ce qui marquait bien les progrès du Parti ouvrier, c'est la motion que fit Bertrand, à ce congrès de Naniur, quant à la nécessité d'examiner la question agricole et de rédiger un programme de réformes agraires.

En même temps que s'entrecroisaient les arguments, on se préparait aux élections pour la Constituante. Les partis reformaient leurs cadres, plus soucieux de s'assurer le pouvoir que de consulter l'avis du corps électoral. On assista cependant à des incidents bizarres et assez neufs dans un pays si longtemps divisé par la guerre clérico-libérale. On vit M. Nothomb, député conservateur de Turnbout, donner sa démission de président de l'association catholique de Bruxelles, pour ne pas avoir à combattre M. Paul Janson, dont il partageait les vues à propos du suffrage universel. On vit les orateurs catholiques suivre son exemple et venir défendre le S. U. dans les meetings convoqués par le Parti ouvrier. A Bruxelles, l'union libérale se fît ensuite de promesses assez vagues de la part des doctrinaires, et les socialistes n'entamèrent nulle part la lutte, se bornant à appuyer les partisans du sufïrage universel.

Les élections de juin se firent sans grande fièvre ; les censitaires étaient assurément beaucoup moins anxieux du résultat que ceux qui ne votaient point. La majorité cléricale fut maintenue, mais elle ne réussit point à atteindre les deux tiers des voix, ce qui l'obligeait, pour pouvoir faire adopter l'article 47 nouveau, à s'assurer le concours d'un certain nombre de membres de la gauche.

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