II. — l'effort politique
Jeune Garde socialiste faisait du mot : intégral. Ce fut d'abord Anseele qui demanda : Si vous défendez le socialisme intégral, qu'est-ce que nous défendons, alors, nous autres? Le socialisme microscopique? Puis Vandervelde, qui expliqua que cet adjectif, mis à la mode par Benoît Malon, indiquait que la réforme devait être non seulement économique, mais aussi morale. Il dénonça ensuite la tactique de ceux qui, tout en proclamant l'inutilité du droit de suffrage, avaient poussé, la veille, aux mesures extrêmes, en cas de refus du suffrage universel. Il leur conseilla de quitter franchement le Parti ouvrier, avec qui ils pouvaient avoir des aspirations communes, mais dont ils contrecarraient constamment les moyens d'action. Et, à un interrupteur qui louait les socialistes révolutionnaires, Anseele répondit : « Parler toujours de révolution, c'est de la blague. A Gand, nous n'avons jamais prononcé le mot de révolution. Nous n'avons jamais parlé que de coopératives. Et pourtant Gand est la seule ville de Belgique où les agents de police se promènent le revolver sur le ventre! » L'ordre du jour de la Jeune Garde fut rejeté à l'unanimité, moins six voix, et l'explication fut salutaire et suffisante.
Elle était l'écho de controverses assez vives qui s'étaient produites, sans grand retentissement d'ailleurs dans les meetings et dans la presse. Quelques anarchistes avaient essaye' de résister, tout comme de simples libéraux doctrinaires, au mouvement en faveur du S. U. Ils proclamèrent que le suffrage universel n'avait jamais rien produit ; que la revision effectuée, les néfastes gouvernants présents seraient remplacés par d'autres, qui se laisseraient à leur tour corrompre par l'exercice de l'autorité ; que les institutions politiques n'avaient jamais eu d'influence sur les institution»
économiques. A quoi il avaïl été répondu que ies socialistes du Parti ouvrier ne s'exagéraient point la puissance de l'Etat, qu'ils attendaient de plus grands effets de l'association libre, de l'organisation spontanée de la classe ouvrière; qu'ils n'étaient point féius du parlementarisme et de l'autorité ; mais que, tandis que les anarchistes veulent détruire les institutions autoritaires par un coup de force d'où naîtra l'harnionie, ce qui est croire aux miracles, les socialistes ne voulaient les détruire que successivement, à mesure que les progrès de la nioralité rendront leur suppression possible.
Ce débat, démontrant que les anarchistes étaient surtout désireux d'aggraver la situation et se souciaient assez peu du suffrage universel, contribua, comme le procès du Grand Complot, à écarter les ouvriers des violences inutiles et dangereuses.
On allait, d'ailleurs, entrer dans la période aiguë de la crise. Le A avril, les doctrinaires demandèrent que la Constitution laissât à la loi le soin de régler, à la majorité des deux tiers, les conditi(m3 do l'électoral; que l'on admit, en attendant, pour les élections législatives, ceux qui réunissaient les conditions de cens et de capacité requises pour les élections communales. Cette combinaison était inacceptable, même pour la droite ; M. iJe Smedt de Nayer la jugea en disant que ce provisoire serait un définitif honteux.
Ainsi repoussé par les doctrinaires, le gouvernement négocia avec l'extrême gauche. M. Féron n'avait pas caché sa bienveillance pour le système plural. L'idée émise par M. Nyssens devint ainsi la base d'une entente possible. On chercha ; on parlotta ; on s'agita dans les couloirs.
Le 11 avril, la Chambre passa au vole. Par 115 voix
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contre 26, elle repoussa la proposition Janson, relative au sufl'rage universel. Aussitôt, la masse ouvrière, dans la capitale, entra en ébuliition ; il y eut meeting à la Maison du Peuple, et, conformément aux engagements pris par le congrès, le Conseil général décréta la Grève générale.
Le 12, la Chambre consacra sa séance à un abalage sans ménagement des diverses propositions qui lui étaient soumises; et M. Nyssens fut invité à préciser sa formule. M. Féron, qui y voyait une consécration du suffrage universel, écrivit au Conseil général pour le prier de surseoir de quelques Jours encore à la proclamation de la grève. Le Conseil ne crut pas devoir accepter cette proposition, et la décision première fut maintenue.
Ce fut merveille de voir avec quelle rapidité la grève s'étendit. En quarante-huit heures, les associations furent convoquées, délibérèrent et organisèrent le chô mage. Non seulement les régions charbonnières, qui avaient déjà si admirablement manifesté leur volonté en 1887 et en 1890, mais Bruxelles, Gand, Anvers Louvain, Malines, Grammont, suivirent, avec entrain dans un enthousiasme extraordinaire. Les patrons doctrinaires menacèrent de répressions draconiennes d'autres industriels engagèrent leurs ouvriers à rejoindre leurs compagnons, ce Allez, mes amis, disait un patron à Louvain, et ne rentrez pas avant d'avoir conquis vos droits ; quant à moi, je vous aiderai dans la mesure de mes moyens. »
En quelques jours, la grève, sans être générale, avait pris du moins une extension telle, que jamais auparavant elle n'avait eu cette signification. Le mouvement était si fort sur tous les points du pays, que les mesures d'ordre prises par le gouvernement deve-
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naient bien précaires. Partout on annonçait des incidents violents : bagarres avec la police, arrestations, charges de gendarmerie...
Le 14 avril, à Joliment, une fusillade amenait la mort d'une femme. Quelques jours après, des troubles éclataient à Anvers, et la répression faisait six cadavres. A Bruxelles, MM. Woeste et Buis, qui étaient plus particulièrement visés par l'irritation populaire, l'un comme chef des réactionnaires, l'autre comme bourgmestre doctrinaire de la capitale, étaient l'objet d'agressions violentes. Une interprétation fantaisiste d'un discours à Saint-Gilles motivait l'arrestation d'Edmond Picard, que le parquet prétendait rendre responsable de l'attentat contre M. Bulâ(l). 11 y avait daus le? rues des manifestations inquiétantes. Volders, Vandervelde et Macs furent un soir arrêtés, et bientôt relâchés d'ailleurs. Les journaux, favorables, en majorité, au S. U., précipitaient les événements en les grossissant; chaque soir, Bruxelles apprenait fiévreusement les nombreux incidents qui témoignaient de l'agitation de la province; chaque matin, la province lisait avec anxiété les détails des convulsions de la capitale. On arriva ainsi à créer un véritable état d'angoisse révolutionnaire. Elle fut à son comble, quand on apprit le 18, que, la veille, les mineurs borains avaient voulu entrer dans la ville de Mons et que la garde civique avait tiré dessus : six morts, douze blessés étaient un juste prétexte à une effroyable exaspération. A Gand, il y avait eu aussi des bagarres et des charges de cavalerie. Partout la situation était tendue et critique.
(1) Edmond Picard, QuQrnnte-lmit heures de Pislole, Bruxelles, 1S93, à la librairie du Peuple, 35, rue des Sable?.
150 II. — l'effort politique
La séance que la Chambre tint en cette journée historique du 18 avril, reflète l'imminence des définitives révoltes. On avait tout rejeté et il ne restait plus que la proposition Nyssens qui, à la commission des XXI, n'avait recueilli que 9 voix contre 8 et 3 abstentions. iM. Coremans avait été désigné comme rapporteur. 11 offrit de faire son rapport séance tenante. Certains membres protestèrent, disant qu'il était impossil)le de voter ainsi sans étude préalable une proposition de celte importance. D'autres conjurèrent l'assemblée de faire vite...
M. Eeman, dans une interruption, constata que c'était l'énergie de la peur. On décida de suspendre la séance pendant le temps nécessaire à la confection du rapport. A 4 heures 25, après de passionnés conciliabules de couloirs, l'on reprit séance. La discussion fut sommaire. M. Frère-Orban regretta que le vote eut lieu dans de telles circonstances : « 11 est acquis, dit-il, que c'est un vote arraché à la Chambre ». M. Beernaert protesta, affirmant que la Chambre délibérait en pleine indépendance et sécurité. On passa au vote : par H9 voix contre 14, le suffrage plural fut adopté.
En dépit des justes critiques auxquelles ce système électoral a donné lieu, sa proclamation était en réalité une victoire démocratique considérable. Le sentiment public fut si marqué à cet égard que, l'interprétant avec beaucoup de clairvoyance, le Conseil général du Parti ouvrier prit, le soir même, acte de l'inscription du suffrage universel dans la Constitution et conseilla la reprise du travail. Elle s'opéra partout avec empressement et sans difficulté et, quelques jours après, le pays était redevenu aussi calme qu'il avait été agité et près de l'émeute.
La Chambre termina l'œuvre révisionniste dans
l'inaUcnlion générale. Elle écarta la représenlalion proportionnelle et le référendum. Elle acimil deux modalités bienfaisantes du droit de suffrage : le vote obligatoire et le vote à la commune. La première était excellente pour éviter l'indifférence politique, secouer l'inertie nationale et rendre indépendants ceux que la misère ou l'oppression eût pu tenir écartés des urnes par des abstentions imposées. La seconde supprimait les beuveries et les dîners électoraux, dont se gavaient les électeurs censitaires et qui étaient une des hontes du système. Il est permis de croire que les conservateurs qui votèrent ces dispositions ne comprirent point combien elles devaient être favorables aux socialistes. Enfin, quant au Sénat, il fut maintenu tel quel, l'éligibilité basée sur un cens formidable et partant très restrictive des choix, sauf que, pour répondre aux exigences démocratiques, on institua des sénateurs provinciaux, au nombre de vingt-sept, lesquels devaient être désignés, sans condition de cens, par les conseils provinciaux.
Le Sénat ratifia, sans résistance. Cette tâche terminée, la dissolution paraissait s'imposer. Sous divers prétextes, la Constituante prolongea son agonie. Et ce ne fut qu'en octobre 1894, que le corps électoral nouveau, issu du vote célèbre du 18 avril 1893, fut consulté.