‹ Le socialisme en BelgiqueChapitre 33 sur 74 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La crise de 1902.

Les débats sur le système électoral sont à peine apaisés que la question du droit électoral reprend toute son importance. Quelques jours après la consultation nationale de mai 1900,1e 13 juin, le conseil général du Parti ouvrier rappelle que le S. U. doit être le but de l'activité politique des socialistes. De nouvelles manifestations sont organisées^ notamment le 11 novembre suivant, à Bruxelles et à Arlon ; Vandervelde dépose, le 27 novembre 1900, un projet de loi s'appliquant aux élections communales et réalisant l'égalité politique; et les conférences, les meetings, les polémiques de presse se multiplient.

Des conflits économiques d'une réelle gravité marquent l'année 1900 et ont leur répercussion au Parlement. Une grève de mineurs à Beyne donne lieu à une interpellation de Smeels (22 mars) ; une grève à Alost, à une interpellation d'Anseele (29 mars). Celle des dockers anversois, suivie de la scandaleuse condamnation de leur organisateur: Fabri, justifie une interpellation de Terwagne et la grande grève des ouvriers verriers, dans le bassin de Charleroi, durant depuis août 1900 jusqu'à avril 1901, a son écho dans

une interpellation de Lambillotte et de Furnemonl (26 mars 1901). — La loi aur les jeux (volée par la Chambre le 8 mars 1901), des discussions autour de la question militaire (v. notamment l'interpellation Furnemont du 23 novembre 1900), l'extradition de Sipido, le jeune auteur d'un attentat contre le prince de Galles (interpellation de Vandervelde du 20 novembre 1900), et enfin les incidents relatifs à la constitution d'un corps de volontaires belges pour participer à la barbare expédition ('3s armées d'Europe en Chine (v. le manifeste des quatre bourgmestres (juillet 1900) et l'interpellation Allard, (11 décembre 1900), préoccupent successivement l'attention publique pendant la fin de cette année 1900.

Mais la question du S. U. reste dominante et c'est autour d'elle que se concentre tout l'effort ouvrier. Le XVI<= Congrès annuel, tenu à Liège, les 7 et 8 avril 1901, s'interroge avec anxiété: Que faire? Il en est, parmi les délégués, beaucoup qu'enivre le souvenir des faciles succès des agitations de 1893 et 1899. Ils s'impatientent ; ils pressent le Congrès de décréter sans retard l'action violente. D'autres, qui sentent bien toutes les difficultés qui barrent encore la route au S. U., voudraient temporiser, continuer la campagne légale de progagande, mais ceux-là mêmes sont forcés de reconnaître que tous les modes connus sont usés, qu'ils n'atteignent pas les indifférents et découragent les fervents. Que faire? Smeets signale que si le sang doit couler, il faut que ce soit non seulement pour le S. U. mais pour la République et l'abolition du Sénat. Il est peu suivi : l'impression générale est qu'il faut savoir limiter au S. U. le but du mouvement actuel. D'autres demandent si, pour la conquête de l'égalité politique, on réclamera ou on acceptera le concours

250 II. — l'effort politique

d'autres partis, spécialement de ces progressistes avec lesquels le Congrès du 14 janvier 19G0 a interdit toute allionce. L'assemblée répond qu'elle ne se croit point le droit de repousser aucune aide, d'où qu'elle puisse venir. Delporte propose une grande manifestation nationale pour le 15 août. La motion est rejetée à une forte majorité : on est las de ces démonstrations. Enfin, après une discussion assez confuse, on finit par adopter à l'unanimité un ordre du jour de Furnemont dont la rédaction reflète à la fois la violence dans les discours et l'indécision dans les actes qui étaient les caractéristiques du Congrès.

Le Congrès, affirmant la volonté persévérante du Parti ouvrier de conquérir le S. U. pur et simple à tous les degrés,

décide de commencer immédiatement une propagande énergique, de la continuer sans interruption, par tous les moyens en son pouvoir, au besoin par la grève générale et l'agitation de la rue et de ne la terminer qu'après la conquête dérmitive de l'égalité politique.

Quant aux alliances, Lekeu fait ajouter :

Sur la question de là propagande, conduite parallèlement à un autre parti, en faveur du S. U., le Congrès déclare ne pas se reconnaître le droit d'écarter aucun concours. Mais il estime que le Parti ouvrier doit surtout compter sur ses propres forces.

Au Parlement, la question ne tarda point à apparaître. Plusieurs séances du mois de juin (du 21 au 28) furent consacrées, à la Chambre, à l'examen d'une proposition de M. Janson tendant à consulter les électeurs au sujet des principes devant régler le droit électoral. La proposition fut rejetée par 85 voix contre 50 et 2 abstentions, mais on remarqua que les

députés doctrinaires, de même que le gouvernement, tout en se déclarant liostiles au référendum, n'avaient point pris d'engagement formel contre le S. U. Au Sénat, les 12 et 13 août, on discuta uu projet de M. Houzeau de le Haye, sénateur radical de Gharleroi, portant application du suffrage universel et de la représentation proportionnelle aux élections provinciales et communales. Il fut écarté par 53 voix contre 24.

Ce n'étaient là qu'escarmouches préparatoires. Dès la rentrée des Chambres, les socialistes se disposèrent au grand combat. Afin de provoquer une discussion aussi vaste que possible, il fut décidé de réclamer d'abord l'égalité politique pour les élections provinciales et communales. La loi, jadis qualifiée par Anseele de loi des quatre infamies, se prêtait tout favorablement à une démolition du vote plural. Le gouvernement paraissait peu disposé à laisser mettre la question à l'ordre du jour de la Chambre. Le temps de celle-ci était absorbé par d'interminables controverses sur la réforme militaire au sujet de laquelle militaristes et antimilitaristes de droite cherchaient à se mettre d'accord (1). Vers la fin de 1901, le gouvernement, menacé de voir retarder indéfiniment par l'obstruction réglementaire l'indispensable vote de son budget d'impôts, consentit à laisser porter en tête de l'ordre du jour, pour la rentrée de janvier 1902, la discussion du projet socialiste.

Yers ce temps, les députés socialistes redoublèrent d'efforts. On organisa une propagande effrénée. Un dimanche sur deux, tous ceux qui pouvaient parler

(l) Cf. Damoiseaux Maurice, La loi du 21 mars 1902 sur la milice. Commentaire pratique. Tournai, Casterraan, 1902.

232 II. — l'effort politique

parlcrenl. Ce torrent de discours impétueux se déversa successivement sur chaque arrondissement.

Certains de ces discours, certains de ces articles de journaux furent incriminés par le Parquet. Celui-ci demanda à la Chambre l'autorisation de poursuivre Smeets, député de Liège ; il fit poursuivre un démocrate chrétien, Planckaert, devant la Cour d'assises de Bruges. Les débals sur la demande formée contre Smeets, les plaidoiries du procès Planckaert furent autant d'occasions de progagande retentissante. Planckaert fut acquitté le 3 décembre 1801.

Au Parlement, un groupe du S. U. se fonda, comprenant tous les socialistes et 25 libéraux sur 33. En quelques jours, on réunit plus de dix mille francs pour le denier de la lutte. Au dehors, les démocrates chrétiens et les progressistes s'étaient franchement ralliés au mouvement ; les libéraux gardaient une attitude expectante et les cléricaux semblaient disposés à faire bloc pour assurer le statu quo. Tout au plus, en certains milieux, indiquait-on la possibilité d'unifier le droit électoral, c'est-à-dire d'exiger pour toutes les élections les conditions constitutionnelles de l'électoral législatif.

Quelques événements considérables vie.iUent à peine rompre l'attention concentrée sur la question du S. U. C'est ainsi que le 7 novembre 190 1, la campagne menée par les socialistes pour l'amnistie aboutit enfin et Moineau est remis en liberté; que le 11 novembre, Alfred De Fuisseaux, dont le rôle fut si considérable dans les débuts du mouvement socialiste, succombe à une maladie qui le faisait depuis longtemps soufirir, et que le 17 novembre, le peuple du Borinage lui fait des funérailles grandioses. Citons encore, le 20 décembre 1901, l'interpellation d'E. Vandervelde sur les camps de concentration au Transvaal, et le 21 dé-

cembre 1901, la pathétique commémoration, au palais de justice, de la vie et des œuvres d'Emond Picard. (V. plus loin, p, 383).

Mais comment se résoudra la question électorale?

Pendant les mois de février et mars, les débats parlemeolaires sont suivis avec passion. 11 ne se passe point de semaine sans qu'on ait à enregistrer sur l'un ou l'au're point du territoire une démonstration marquante en faveur du S. U. La propagande socialiste entraîne l'armée libérale qui entrevoit l'espoir de la chute du gouvernement clérical, et l'armée entraîne ses chefs qui se montrent hésitants et presque favorables. Mais certains grands journaux d'opinion libérale, expressions d'intérêts capitalistes irréductibles, se plaisent à entraver celte cohésion de la tentative révisionniste. Il- eflVayent les libéraux en leur montrant les socialistes adversaires de la IL P. se préparant, dans un avenir prochain, à supprimer ce système qui rendit l'existence au parti libéral, — ou encore les socialistes partisans de l'électurat féminin (1) que les cléricaux s'empresseront d'établir pour éterniser leur domination.

Afin de ne négliger aucune chance de succès, les socialistes délibèrent sur ces divers points, et, malgré d'assez vives répugnances, se décident à donner aux libéraux les satisfactions réclamées.

Le XVII" Congrès annuel, tenu à Bruxelles, le 30 mars 1902, adopte l'ordre du jour suivant :

Le Congrès,

Délibérant sur les moyens d'obtenir à bref délai le suffrage universel ;

(l) Voir sur cette question, quelques détails plus amples, au chapitre ; la Question féministe.

Dest. et Vand. 15

254 II. — l'effort politique

Attendu que l'entente et la cohésion de tous les éléments révisionnistes est nécessaire au succès de cette revendication égalitaire ;

Attendu que le parti libéral et les démocrates chrétiens subordonnent leur adhésion et leur concours à l'inscription de la R. P. dans la Constitution et qu'ils réclament un accord préalable relativement au droit de suffrage féminin, dont ils repoussent l'application immédiate, Décide :

Le principe de la R. P. sera inscrit dans la Constitution, si cette inscription est indispensable à l'instauration du S. U.

La prochaine revision constitutionnelle sera limitée au suffrage universel des hommes.

Et dans le cas où le parti clérical introduirait dans le débat la question du suffrage des femmes, le Congrès compte sur la vigilance des mandataires du Parti ouvrier pour déjouer cette manœuvre et maintenir intacte l'union des partisans du S. U.

Cette résolution opportuniste devait conciliera la revision constitutionnelle toutes les nuances de l'opposition. Et la constatation de l'accord de toutes les nuances semblait décisive, puisque, aux élections de mai 1900, la totalité des suffrages donnés aux divers partis d'opposition dépassait celle des suffrages donnés aux cléricaux.

Dès lors, il fallait agir sans relard. Le Congrès invita les députés socialistes à réclamer dès la rentrée parlementaire, 28 avril, la discussion de la proposition révisionniste. Mais au jour fixé, le gouvernement fit lui-même la motion projetée et la discussion fut décidée pour le mercredi 16 avril. Cette discussion ne pouvait plus être bien longue, puisque tous les arguments pour et contre le Plural avaient été donnés dans le débat qui venait de se clôturer, à propos de l'électorat communal ; quant aux votes, nul n'ignorait que la majorité cléricale était notable, même sur tous

CH. X. — LA GRISE DE 1902 2fî5

les autres partis coalise's. Néanmoins, les révisionnistes étaient pleins d'espoir et il ne semblait pas possible que le gouvernement ne tînt point compte, comme il l'avait fait en 1893 et en 1899, des désirs de l'opinion publique.

Cet espoir fut déçu. Le gouvernement annonça qu'il était résolu à la résistance. Et afin de rendre vaine, en tous cas, l'obstruction dont on pouvait l'embarrasser au Parlement, il proposa, non sans habileté, une loi lui concédant onze douzièmes provisoires sur les budgets, ce qui lui permettait de congédier la Chambre si celle-ci devenait turbulente.

Le soir même (8 avril 1902), l'agitation commença dans les rues de Bruxelles. Les jeunes gardes socialistes, après avoir reçu des coups de plat de sabre de quelques policiers, s'en allèrent casser des carreaux chez deux ou trois députés catholiques.

Le lendemain et les jours suivants, ces manifestations — auxquelles la masse du parti demeura d'ailleurs étrangère — prirent un caractère plus grave, deux ou trois agents de police furent sérieusement maltraités ; d'autre part, les gendarmes et les policiers firent preuve de leur brutalité ordinaire et bientôt de nombreux blessés furent conduits ou portés au dispensaire de la Maison du Peuple.

L'agitation s'étendit à la province. Les charbonniers de la région du Centre (Hainaut) se mirent en grève. Des inconnus firent éclater des cartouches de dynamite, notamment sous la porte de M. Derbaix, député clérical, bourgmestre de Binche.

Dans les grandes villes, une foule, chaque jour accrue, venait faire cortège aux députés à leur eulrée de Bruxelles. Les socialistes étaient acclamés, les catholiques violemment" conspués. A Gand et à Anvers, ces

236 II. — l'effort politique

derniers regagnaient leur domicile, encadrés de gendarmes, suivis par des bandes considérables chaulant la Carmagnole et la Marseillaise. Les députés de Gand finirent même par se dérober à ces ovations à rebours et émigrèrent dans la capitale.

Dans le Centre, les grévistes manifestaient quotidiennement. La gendarmerie intervint le 11 avril (le vendredi) à Houdeng pour les disperser et, en présence de certaines résistances, fit usage de ses armes : un ouvrier et une jeune fille qui passait, portant du lait, furent ainsi tués.

Le lendemain, samedi, des troubles plus graves encore se produisiri^nt à Bruxelles. La soirée avait été relativement calme et les militants socialistes s'étaient efforcé, dans la mesure de leur influence et de leur action, d'éviter toute occasion de conflit, lorsque, dans la suite, des groupes se massèrent aux environs de la Maison du Peuple. La gendarmerie survint, et, rue Haute, lira dan^ la foule. Le secrétaire adjoint du syndicat des bijoutiers Fiévez eut la tôle fracassé par une balle. Un ouvrier magasinier, Bourlard, qui sortait de chez lui pour acheter des cigares, fut également tué sur le coup. Une vieille femme eut la mâchoire emportée. Plus de vingt manifestants ou curieux blessés furent transportés à l'Hôpital Saint-Pierre ou au dispensaire de la Maison du Peuple. Il y eut, dans la nuit, des luttes d'une horreur tragique autour des cadavres.

Cette affreuse tuerie ne parut loucher en rien les gouvernants et leurs journaux. Dès cet instant, il devint clair que la réaction était froidement décidée à la résistance intransigeante et l'on put croire que le désir secret des plus fanatiques conservateurs cherchait l'occasion d'une répression sans pitié. La capitale et les faubourgs furent l'objet de mesures de police ex-

CH. X. — L.i CRISE DE 1902 iôl

Iraordinaires ; les rassemblements de plus de cinq personnes furent interdits ; la garde civique convoquée, protégeant la « zone neutre » autour du Parlement, cernant la Maison du Peuple ; les gendarmes et les agents de police firent preuve d'une rigueur sans précédent. Tout cet appareil répressif manœuvra avec une docilité suffisante; à part quelques refus éclatants d'obéir, comme celui qui valut à notre ami MaxHaliet, garde civique ne voulant point accepter ses cartouches, quinze jours de prison, l'ensemble s'attesta discipliné. Les libéraux, maîtres des grandes villes, avaient, de leur côté, donné au gouvernement l'assurance que l'ordre serait maintenu. Quant à l'armée, elle restait mystérieuse ; on avait rappelé deux classes de miliciens et beaucoup parmi ceux-ci étaient rentrés à la caserne en chantant des chansons révolutionnaires. Un manifeste des femmes socialistes avait été distribué aux soldats, les exhortant à ne pas tirer sur les ouvriers. Les efforts des jeunes gardes n'avaient pas été stériles. Malgré tous ces éléments d'espoir, il n'y avait point d'illusion à se faire sur l'issue d'un conflit.

Aussi, dès cette journée du 13, les discours socialistes recommandent avec insistance d'éviter les collisions de la foule et de la force armée. Et les circonstances imposent au Parti la seule protestation qui fût possible encore : la grève générale (l).

Surexcitée par une longue attente, exaspérée par les massacres de Bruxelles et du Centre, la classe ou-

(1) Dans un article du Mouvement socialiste (3 noai 1902) intitulé La Grève générale, notes d'un témoin, Vandervelde a raconté les incidents auxquels il fut mêlé personnellement. — V. eucore La Grève générale de 1902, par M. Cyrille Van Oveh- BKRGH ^fonctionnaire clérical), Bruxelles, Scliepens, 1902, uu article de Bertrand dans VAi^enir Socia/ (juin 1902), et une étude de C. David dans Vidée libre (juin 1902j,

258 ir. — l'effort politique

vrière répondit avec un ensemble formidable à l'appel qui lui fut adressé.

Dès le lundi 14, la grève fut presque générale dans les charbonnages. Elle s'étendit rapidement à d'autres industries et, pour la première fois en Belgique, on vit dans les bassins de Gharleroi, de Mons et du Centre, tous les ouvriers, y compris ceux des petits ateliers, abandonner le travail et, selon le mot de Mirabeau, « se croiser les bras pour obtenir justice ». Malgré la crise de l'industrie textile, les ouvriers de Gaiid se décidèrent à suivre l'exemple des Wallons. A Bruxelles, ville d'industries en chambre et de métiers de luxe, il y eut plus de 20.000 chômeurs. Le mouvement s'étendit en des localités reculées de la province, et à des métiers spéciaux, qui semblaient étrangers à la vie socialiste.

Bref, pendant cette mémorable semaine, dans toutes les localités industrielles du pays et dans toutes les grandes industries, sauf celle des chemius de fer, postes et télégraphes qui appartiennent à l'Etat mais dont le personnel, en grande majorité socialiste, eût été entraîné dans le mouvement si celui-ci avait duré, plus de 300.000 travailleurs (1), acceptant le mot d'ordre du Parti ouvrier, renoncèrent à leur salaire, sacrifièrent leur pain, pour affirmer leur droil.

(1) La presse cléricale s'efforça de diminuer Timporlance de la grève et publia des renseiguements incomplets. La Revue du travail, publication du Ministère de l'Industrie où l'on pouvait espérer des relevé» officiels, négligea la grève générale dans son recensement mensuel, comme n'ayant pas eu de caractère économique. Nous pensons que le chiffre que nous indiquons est inférieur à la réalité. M. Van Overbergh prétend que le nombre des chômeurs ne dépassa point 231.927 (le 18 avril), et parmi ceux-ci, cite que les bouilleurs qui sont au nombre de 132.749, chômèrent à près de 120.000,

Jamais les grèves antérieures n'avaient eu un aussi solennel caractère d'unanimité. Jamais non plus, elles ne s'étaient poursuivi avec un calme aussi parfait. Les atteintes à la liberté du travail, inévitables en pareils cas, surtout sous une législation aussi draconienne que l'article 310 de notre Code pénal, furent relativement peu nombreuses et sans gravité. A comparer les grèves de 1902 et celles de 1886, on comprend toute la distance qui sépare l'action réfléchie d'un prolétariat organisé et conscient, de la convulsion désespérée d'une masse en révolte.

Chaque soir dans les Maisons du Peuple, ou sur les places publiques, des orateurs communiquaient à la foule impatiente les nouvelles de la journée. Ce furent des heures de fièvre : à Charleroi, un soir, plus de lO.OOO manifestants attendirent l'un des nôtres, sous un orage oppressant, et à chaque coup de tonnerre, la foule répondait par une acclamation plus haute : Vive le Suffrage Universel !

Les orateurs du Parti recommandèrent d'éviter les excès alcooliques qui pouvaient avoir de si terribles conséquences ; à Verviers, les cabaretiers socialistes ne débitèrent point de genièvre pendant le temps de la grève ; un peu partout, on remarqua la diminution de l'ivrognerie.

Le mardi 15 avril, la gauche libérale prit l'initiative de suggérer, à défaut de revision, la dissolution des Chambres. Le chef du cabinet répondit que c'était là une prérogative du Roi. /Certains crurentque Léopold II allait devenir, tout à coup, l'arbitre des partis et grandir sa propre situation en imposant une solution transactionnelle, acceptable [)our tous.

Le mercredi, dès l'aube, avec un luxe de précautions imposées par la police communale pour éviter

260 II. — l'effort politique

toute démonstration, eurent lieu à Bruxelles les funérailles de Fievez et de Bourlard, les fusillés de la seniaiue précédente ; — et dans l'après-midi, au Parlelement, gardé par un déploiement considérable de forces, commença la discussion sur la prise en considération de la proposition révisionniste.

Elle dura trois séances. La droite affecta de ne point y prendre part, après que M. De Smet de Nayer au nom du gouvernement, M. Wœste, le chef véritable du gouvernement, et M. Beernaert, l'auteur de la revision de 1893, eussent successivement déclaré, sur des modes divers, leur hostilité au suffrage universel. Après quoi, elle resta impassible, feignant même de ne point écouter les objurgations passionnées des orateurs radicaux et socialistes.

Le vendredi 18 avril, — il y avait neuf ans, jour pour jour, que dans un pareil jour d'émolioa populaire, le vote plural était né — la bataille parut évidemment perdue. Il fut certain qu'on n'obtiendrait rien du Parlement. Le Conseil général du Parti, réuni le malin, décida, quand même, la continuation de la grève. Vers les six heures du soir, après quelques paroles ardentes et, malgré tout, affirmant la foi dans l'aveuir prochain, les députés socialistes durent constater leur échec : la Chambre refusa de prendre en considth'ation la proposition de revision, par 84 voix (toutes les voix cléricales) contre 64 (toutes les voix socialistes, démochrétiennes, libérales).

La nouvelle — prévue — ne provoqua point l'explosion de colère qu'on eut pu appréhender. Il n'y eut de désordres qu'à Louvain.Une colonne de manifestants se dirigea vers la demeure de M. SchoUaert, président de la Chambre. La garde civique, se croyant débordée, fit, dans deux endroits différents, feu sans sommations

préalables et coucha sur le pavé huit cadavres d'ouvriers et plusieurs blessés.

Le dimanche 20 avril, le Conseil général du Parti ouvrier entendit les rapports pessimistes des diverses parties du pays et, à la presqu'unanimité, décida la reprise et donna les motifs de cette décision dans le manifeste suivant :

Aux Travailleurs,

Depuis liuit jours, vous donnez à la Belgique et au monde entier un exemple inoubliable.

Au premier signal du Parti ouvrier, vous avez abandonné le travail, renoncé à vos salaires, sacrifié votre pain, pour affirmer votre droit.

La réaction triomphe en apparence ; elle est vaincue en réalité. Dès à présent, la revision est virtuellement faite. Le gouvernement la prévoit. M. Woeste s'y résigne pour un prochain avenir. Tous les partis d'opposition y adhèrent. La classe ouvrière et la partie la plus avancée de la bourgeoisie sont, plus que jamais, unies pour la conquête du sufî'rage universel.

En repoussant la revision, le parti clérical a rompu toutes attaches avec les ouvriers que retenait encore leur foi catholique.

En réprimant, par d'inexpiables massacres, ou par des condamnations implacables, les troubles provoqués par son aveugle résistance, il a soulevé contre lui la conscience publique.

Après avoir légalement assassiné les vôtres, il espère vous dompter par la faim, par la misère, par le désespoir.

Camarades ! Vous saurez déjouer leurs calculs I

Ensemble vous avez quitté le travail, ensemble vous le reprendrez.

Que la grève cesse, mais que la lutte continue, plus tenace, plus opiniâtre, plus enthousiaste que jamais 1

De la Chambre des privilèges, nous faisons appel aux privilégiés eux-mêmes, nous exprimons l'avis que la dissolution s'impose, et quoi qu'il arrive, avec la conviction que le Parti ouvrier est plus fort qu'il n'a jamais été,

262 II. — i/effort politique

nous disons à la classe ouvrière : La revision est proche ! Vive le Suffrage universel 1

Cette résolution soudaine fut accueillie, en maints endroits, par les plus vives récriminations et le mécontentement fut si accentué qu'on crut indispensable de convoquer un Congrès extraordinaire pour éviter, par de loyales et fraternelles explications, tout déchirement intérieur du Parti. Il fut fixé au 4 mai suivant.

Pendant l'intervalle, les chômeurs rentrèrent à l'atelier et, en une semaine, les affaires avaient repris leurs cours normal. La Chambre, avec cette lassitude qui suit les grandes émotions, procéda à un dérisoire simulacre de discussion des budgets et vota le projet augmentant de 14, à raison de l'accroissement de la population, le nombre des députés.

Le Congrès du 4 mai entendit l'expression d'opinions contradictoires (1) sur la tactique du parti et l'a propos de la résolution du 20 avril, mais les réactionnaires qui avaient espéré en voir sortir des scissions ou des querelles furent désappointés. Le parti approuva l'attitude du Conseil général et s'affirma plus uni, plus décidé que jamais à continuer sans trêve la lutte pour l'égalité politique.

Cette lutte allait d'ailleurs recommencer aussitôt, sur le terrain électoral, celte fois, car les élections législatives devaient avoir lieu le 25 mai 1902 dans les provinces d'Anvers, Brabant, Flandre Occidentale, Namur et Luxembourg, et dans six arrondissements des autres provinces, en raison des nouveaux sièges.

(1) Cf. les comptes rendus dans les journaux du 5 mai. Le discours de Vandervelde (approbation) a été reproduit dans l'Avenir Social ; celui de Jules Destrée (regret) dans le Journal de Charleroi du 6 mai.

La campagne fut menée avec un zèle non ralenti ni découragé. Et la réponse du corps électoral permit de constater que les bataillons de l'armée socialiste n'avaient point vu décroître leurs effectifs. Toutefois, ceux-ci n'avaient guère augmenté. La progression triomphante qui, depuis 1894, s'accentuait tous les deux ans, se trouvait momentanément interrompue. Les libéraux restaient stationnaires, légèrement diminués. Quant aux cléricaux, la résistance heureuse opposée par le gouvernement à la démocratie lui valait naturellement le vote de tous les flottants, les timides, les indécis, les poltrons et les suiveurs, — c'est-à-dire beaucoup !

Au point de vue des élus, — la Chambre se composant de 166 membres, — les catholiques qui étaient 8o se retrouvèrent 96, les libéraux restèrent 34 (gain : M. Lemonnier, à Bruxelles ; perte : M. Tournay à Dinant

— Philippeville ; les socialistes furent tous réélus et leur groupe s'augmenta de Meysmans (Bruxelles, remplaçant Cavrot élu au siège nouveau de Charleroi), Branquart (Soignies) et Donnay (Liège) ; les démochrétiens firent nommer à Bruxelles l'abbé Daens.

Au point de vue, plus intéressant peut-être, des électeurs, voici comment se répartirent les suffrages :

— on remarquera que les libéraux ne luttèrent point à Verviers et préférèrent assurer la victoire du candidat clérical.

Catholiques Socialistes Libéraux «hrétienB

Province d'Anvers.

Anvers 70.442 14.303 40.973 5.237

Malines. ...'.... 36.383 4.664 14.431 —

Turnhout 33.596 — 7.372 —

Catholiqu»» Sociali»Ua Libéraui „i,-4|??ng

Brabant.

Bruielles 99 725 57.512 59.934 11.851

Louvain 45.547 13.112 18.092 —

Nivelles 27.610 20.037 16.629 —

Flandre occidentale.

Bruges 26.464 — 11.168 5.295

Courlrai 37.230 4.131 12.034 3 807

Dixmude Furnes-Ostende . 32.358 — 16.507 —

Roulers-Thieit 45.542 — 6 982 -

Ypres 25.944 — 11.222 —

Flandre Orientale,

Gand-Eccloo 75.938 31.010 24 231 —

AIoBt 36.013 6.024 12.262 —

Hainaut.

Charleroi 36.896 73.950 22.216 —

Soignies 19.710 26.525 12,076 —

Liège,

Liège 48.292 65.118 25.983 —

Verviers 29.011 25.027 — —

Luxembourg.

Arlon-BastogDe-Marche . . 24.727

Neufchâteau-VirtoQ . . . 21.308

Namur.

Dinant-Philippeville . , . 34.479 15.523 11.431 Nainur. . , 36.636 24.374 13.567

Ces résultats mirent en lumière de notables défectuosités de notre système de repre'sentation proportionnelle, défectuosités qui n'avaient point autant frappé en 1900. On put calculer, par exemple, en ne tenant compte que des arrondissements où la R. P. fut appliquée, qu'il fallail 10.469 voix pour désigner un clérical, et 14.5o3 pour faire un député de l'opposition. Conséquence due, pour la plus grande part, au maintien de circonscriptions trop peu étendues pour une application complète du système proportionnaliste (1).

De nombreux commentaires, sur les événements d'avril et les élections de mai, remplirent, pendant plusieurs mois, les journaux, les revues, les conversations et les discours. Mais aucune direction nouvelle ne parut s'en dégager. Le parti libéral resta dans l'incertitude de ses tendances contradictoires. Les cléricaux très glorieux de leurs succès se montrèrent résolus à lutter avec plus de rigueur que jamais contre les socialistes. Un grand nombre de nos militants furent poursuivis devant les tribunaux. Parmi ces procès, le plus retentissant fut celui dirigé contre les blessés de la fusillade de Louvain. Il ne put arriver à justifier les consignes féroces données à la garde civique et le prétendu complot contre M. Schollaert dût être abandonné. Un jugement du 7 juillet 190i2 acquitta neuf des quatorze prévenus poursuivis, et condamna les autres, du chef de rébellion, à des peines sévères.

Le parti ouvrier, sans un instant de défaillance ni de découragement, se remit vaillamment à son œuvre d'organisation de la classe ouvrière.

Une répugnance marquée pour les alliances poli-

(1) Comparez avec les chiffres de 1894 et 1898, page 216, et ceux de 1900, pages 244-245.

266 II. — l'effort politique

tiques, la nécessité de veiller de près à la confection des listes électorales, une certaine recrudescence d'esprit anti-clérical, une faveur croissante pour les œuvres d'émancipation économique et intellectuelle, telles furent, pour le parti socialiste, les conséquences de la crise de 1902.

L'EVOLUTIOX INDUSTRIELLE

Page 1