CHAPITRE PREMIER Propriété collective et Propriété capitaliste {i
Quelque temps avant que les grèves d'avril 1893 ne viennent activer leurs travaux et interrompre leurs discours, certains membres de la Constituante belge, pénétrés de cette pensée que la lumière vient d'en haut et qu'il faut éclairer les masses, résolurent un jour de révéler aux classes inférieures les mystères du collectivisme.
Qu'il nous soit permis de contribuer modestement à cette propagande salutaire, en reproduisant la quintessence de ces remarquables débats.
(1) Ce chapitre a été publié, comme brochure de propaf^ande, en 1894. V. pour plus de développements, l'ouvrage d'EiiiLE Vandervelde, Le collectivisme et l'évolution industrielle, Paris, Société nouvelle de librairie et d'édition, 1900.
268 III. -~ l'évoldtion industrielle
§ 1. — Qu'est-ce que le Collectivisme
M. Graux. — C'est la suppression de la propriété privée, de la propriété individuelle.
M. Bara. — Vous devez dépenser pour vous-mêm© et pour votre famille ; vous ne pouvez pas constituer de propriété privée en dehors de cette consommation.
M. FÉRON. — Le collectivisme ouvrier ne poursuit que la mise en commun des instruments de travail.
M. Graux. — Y compris la propriété !
M. De Mot. — Et le capital !
M. Feron. — Kn tant qu'instrument de travail, évidemment.
M. Eeman. — Tout est instrument de travail ! (/!«nales Parlementaires, 28 mars, 1893.)
Nous ne pousserons pas l'imliscrétion jusqu'à demander à M. De Mot ce qui peut bien être capital sans être propriété, ni instrument de travail. Admirons plutôt cette étonnante déclaration de M. Eeman :
Tout est instrument de travail.
Ainsi donc, Monsieur le député, l'armoire dans laquelle vous enfermez vos enfants quand ils ne sont pas sages (voir aux Annales parlementaires) est un instrument de travail, au même titre que le pétrin d'un boulanger ou les métiers de la filature dont vous êtes actionnaire?
Je ne veux certes pas dire que cette armoire soit un moyen de jouissance — du moins pour vos enfants — mais je crois pouvoir affirmer que les socialistes vainqueurs ne la feront pas entrer dans le domaine collectif.
Au surplus, si voua désirez des renseignements pré-
CH. I. — PROPRIÉTÉ COLLECTIVa ET CAPITALISME 269
cis sur le collectivisme, peut-être ne ferez-vous pas mal d'aller un soir à l'école des orateurs de la Maison du Peuple : le premier ouvrier venu vous expliquera tiès clairement la distinction qu'il fait entre les moyens de production et les objets de jouissance ou de consommation.
Je demande pardon à ceux qui me lisent d'insister sur des notions aussi élémentaires, mais — étant données lesénormités que l'on débile sur le socialisme — puisqu'il se trouve des gens pour les dire, peut-être s'en trouve-t-il aussi pour les croire.
Et c'est à ceux-là que je sis^nale la définition que M. Schaeffle a donnée du collectivisme : Vappropriation collective de tous les moyens de production et de circulation. •
Ainsi donc, si le régime collectiviste devait s'étendre un jour à toutes les industries, la terre, les mines, les fabriques, les institutions de crédit, les moyens de tranport, feraient partie du domaine collectif et seraient exploités par des administrations publiques autonomes, sous la surveillance du pouvoir central.
Seulement, cela ne veut pas dire que, dès à présent, tous les instruments de travail doivent être appropriés collectivement, qu'il faut exproprier le tailleur de son aiguille, le menuisier de ea varlope, le campagnard du lopin de terre qu'il gratte péniblement.
§ 2. — Les limites du Collectivisme
La définition de &!. Schaeffle est exacte, mais incomplète : elle ne tient pas compte de cette thèse fondamentale du socialisme collectiviste :
270 iir. — l'évolution industrielle
L'appropriai ion collective rn> s'impose, au point de vue de l'intérêt social, que dans les branches d'industrie où la concentration des capitaux a fait disparaître la pelil^ propriété, fondée sur le travail.
Ce ue sont donc pas les socialistes qui veulent enlever au paysan sa terre, au commerçant sa boutique, au petit patron son établi. Ceux-là sont expropriés, ruinés, décapitalisés par les gros capitalistes : la fabrique tue la manufacture, le grand magasin ruine le petit commerce, les propriétaires terriens des Etats- Unis font une mortelle concurrence à nos paysans.
Et pendant que les vaincus crèvent de faim ou sont mis en faillite, les capitaux se concentrent dans les mains des vainqueurs.
Cette concentration capitaliste aboutit aux conséquences suivantes :
4° La concurrence dégénère en monopole : quelques individus arrivent à dominer des branches entières d'industrie et forment des syndicats, des « trusts », des « cartels », pour faire hausser les prix au détriment des consommateurs.
2" Les entreprises doivent être administrées bureaucratiquement.
Dans la grande industrie, les capitalistes cessent de diriger eux-mêmes l'entreprise et se font remplacer par des employés et des directeurs salariés ;
3° Enfin la société tend à se diviser en deux classes héréditaires, dont l'une peut jouir de la propriété sans travail, tandis que l'autre doit travailler sans jouir de la propriété.
C'est ainsi, par exemple, que, d'après l'enquête belge de 1892 sur les salaires et les budgets ouvriers, 1,08 0/0 seulement des receltes provient d'autres revenus que du salaire ou des secours accordés par la bienfaisance.
Et, d'autre part, à côté de ces prolétaires sans propriété, combien n'y a-t-il pas d'individus dans la classe bourgeoise qui ont acquis leur propriété sans travail, et qui bornent leur activité à recueillir des timbresposle, à tirer des pigeons ou à se faire plumer dans quelque tripot?
C'est à celte catégorie d'individus — et non pas à la petite propriété — que les collectivistes s'attaquent. C'est exclusivement dans les branches d'industrie où la concentration capitaliste s'est déjà opérée, que leurs formules deviennent applicables.
Le collectivisme ne sera donc intégral que si la petite industrie et le petit commerce viennent un jour à disparaître complètement.
JSn attendant, il y a place pour la propriété privée, à côté delà propriété collective, non seulement pour les moyens de consommation, les objets mobiliers, le patrimoine de la famille, mais encore pour tous les petits moyens de production.
La petite industrie et le petit commerce constituent le domaine de l'association libre.
La grande industrie, au contraire, doit être le domaine du collectivisme et c'est pourquoi le Parti ouvrier demande et se borne à demander, l'expropriation pour cause d^utilité publique des mines, des carrières^ du sous-sol en général, ainsi que des grands moyens de production et de transport.
§3. — L'État et le Collectivisme
La transformation du régime capitaliste en régime collectiviste doit nécessairement être accompagnée de trans-
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formations corrélatives dans Vordre politique, par la transformation de l'Etat en administration des choses. (Déclaration de principes du Parti ouvrier).
Ce serait, en effet, une grave erreur de croire que le coileclivisme implique seulement la socialisation des moyens de production, la reprise par l'Etat des grandes industries.
S'il en était ainsi, la tyranniedu gouvernement ne vaudrait pas beaucoup mieux que celle des capitalistes. Les ouvriers de M. Liebaert, notre Ministre des chemins de fer, ont, il est vrai, une situation plus stable, des salaires plus réguliers que ceux de l'industrie privée, mais leur liberté est peut-être moins grande.
Nul doute que cette situation ne s'améliore sous la poussée du suffrage universel ; néanmoins, ce n'est pas à l'Etat, dans sa forme actuelle, que les collectivistes proposent de confier la direction des entreprises.
Il doit y avoir entre l'Etat, gouvernement des hommes, et l'Etat, administration des choses, la même séparation qu'entre l'estomac et le cerveau.
En régime collecùviste, les services publics seraient autonomes. « Conformément à des lois générales, et sous la surveillance de l'Etat, chaque branche deTéconomie sociale appartiendrait à un système particulier, ayant des subdivisions territoriales et des centres administratifs pour diriger la production et la répartition des biens » (Schaeffle).
Dès à présent, ce système est en action, pour une industrie tout au moins, dans la Nouvelle Galles du Sud.
Toutes les lignes de chemins de fer, dans cette colonie, appartiennent à l'Etat. Jusque dans ces dernières années, le gouvernement dirigeait lui-même leur exploitation. Mais, en présence des abus qui se produi-
saient, ie Parlement décida de confier celte expioitation à une Commission administrative, autonome, indépendante des partis politiques (1).
Cette Commission, composée de trois membres, choisis parmi les hommes les plus compétents au point de vue technique, ne peut êire révoquée que par un vo'e des deux Chambres.
Le président, sous sa responsabilité, jouit des pouvoirs les plus étendus. Même en cas d'opposition de ses deux collègues, il a le droit de passer outre.
On réunit ainsi tous les avantages de l'exploitation privée et de la propriété collective. Depuis que cette Commission fonctionne, les tarifs ont été abaissés, le personnel est mieux rémunéré et, néanmoins, il y a eu augmentation des recettes.
Dans la province de Victoria, à raison de circonstances locales, l'expérience n'a pas été aussi heureuse. Cependant, M. Eddy, qui a étudié de fort près le fonctionnement du système nouveau, déclare que « l'acte des chemins de fer, dans la Nouvelle Galles du Sud, sera considéré comme un des plus grands qui aient été votés ».
Nous constatons donc une double tendance dans l'évolution industrielle moderne : les industries tendent à se transformer en services publics; mais d'autre part, les services publics acquièrent une autonomie, une liberté d'action de plus en plus grandes.
(1) W.-M. AcwoBTH, Governement Railways in a démocratie State. {Economie jourjial, December 1892j. Cpr. Message du Conseil fédéral du 25 mars 1897, chap. v. Organisation des chemins de fer d'Etat ea Suisse, pp. 141 à 143.
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§ 4. — L'expropriation du capîtali>me
Comment pourra s'opérer l'exproprialioii des industries qui sont mûres pour le collectivisme?
Sans indemnité, si le Quatrième Etat, vainqueur, s'inspire des exemples de la bourgeoisie de 1792, confisquant sans scrupule les biens des prêtres et des émigrés.
Cela se fera- t-il? — Peut-être. — Faut-il le regretter? A coup sûr, car on frapperait, et ce serait une injustice, la propriété due au travail personnel aussi bien que la propriété acquise par le travail des autres.
Pour opérer l'expropriation de la classe maîtresse, conformément à la justice et en suivant la ligne de moindre résistance, il faut s'attaquer à ceux qui ne travaillent pas ou à ceux qui ne travaillent plus : aux propriétaires en frappant la rente et les valeurs consolidées ; aux morts, par la restriclion progressive du droit de succession.
C'est dans ce but que le Parti ouvrier demande, en même temps que l'abolition des impôts de consommation :!*• l'établissement de l'impôt progressif sur le revenu, sur les legs et les donations entre vifs ; 2° la suppression de l'hérédité ab intestat, sauf en ligne directe, dans des limites à déterminer.
Dans ces conditions donc, Tindemnité viagère que l'on paierait aux capitalistes vivants serait prélevée, en majeure partie, sur la succession des capitalistes morts. Et, de celte manière, on frapperait la société moderne dans son vice fondamental : l'inégalité du point de départ.
L'un de nos grands industriels, M. Ernest Solvay,,
le reconnaissait, en termes non équivoques, lorsqu'il écrivait, dès 1879 ;
Nous approchons peu à peu, mais inévitablement, de l'époque où un grand et dernier pas doit être imprimé à la civilisation ; l'abolition de l'esclavage et du servage n'a pas été complète, elle n'a pas porté sur la naissance ; l'homme civilisé naît encore noble ou roturier, maître ou valet, dans l'opulence ou le dénuement, après cela seulement il est libre ; et cette froissante et colossale inégalité du commencement d'une vie commune à parcourir, près de laquelle l'égalité qui suit n'est que dérisoire, est le dernier et le plus important débris du passé de l'humanité que nous ayons à faire disparaître pour qu'une association d'êtres intelligents devienne ce qu'elle doit être : également avantageuse et équitable pour tous, et ne fasse regretter à aucun de ses membres la lutte primitive et libre pour l'existence.
§ 5, — Esclaves et Prolétaires
N'est-ce pas une chose triste à penser que pareils regrets soient possibles ?
Et cependant, ces regrets ne seraient pas sans raison d'être, s'il faut en croire un des explorateurs du Congo, M. Jérôme Becker.
M. Becker eut un jour une très curieuse entrevue avec le Bonaparte de la province d'Equatoria, Miramrabô, c'est-à-dire le faiseur de cadavres, un vrai type de roitelet nègre, marchand d'hommes, voleur d'ivoire, brûleur de villages et tant soit peu cannibale.
Au récit des splendeurs de notre civilisation industrielle, le sauvage fut transporté d'enthousiasme, et s'écria que, dans ces beaux pays, les razzias devaient être inconnues et que, sans aucun doute, on se partageait fraternellement les richesses ?
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Embarrassante question, à laquelle M. Becker déclare qu'il n'osa pas re'pondre, qu'il n'osa pas avouer que beaucoup de nos travailleurs « libres » s'estimeraient heureux de n'être pas plus mal traités que les esclaves de Tippou-Tib ou les sujets du roi Msiri. En Afrique du moins — dit-il en substance — le droit général à la culture du sol rend impossible l'effroyable prolétariat qui ronge les sociétés modernes.
M. Becker a mis le doigt, sur la plaie : partout où il y a des terres fertiles à la libre disposition du premier occupant, le capitalisme et son corollaire le salariat ne peuvent naître. Chacun préfère travailler pour son compte et, à moins d'employer la contrainte ou la violence, personne ne parvient à vivre, sans rien faire, aux dépens d'autrui.
Tout le monde connaît l'histoire de ce grand capitaliste anglais qui partit pour l'Australie avec une cargaison de travailleurs et une voiture; il avait l'intention de se faire bâtir une maison par ses ouvriers, et de garder sa voiture, exactement comme en Angleterre. Mais, à ce que dit l'histoire, il lui fallut se résigner à demeurer dans sa voiture, car ses ouvriers le quittèrent pour aller travailler, à leur compte, sur les terrains libres d'alentour.
Dans nos pays, au contraire, les capitaux fructifient, automatiquement pour ainsi dire, sans qu'il soil nécessaire de recourir à la contrainte. Toutes les terres un peu fertiles sont occupées. Il existe des milliers et des milliers de travailleurs qui sont absolument dépourvus de tout cipital et qui, par conséquent, ne peuvent vivre qu'en se mettant au service, moyennant salaire, de ceux qui détiennent les moyens de production.
Seulement, il va sans dire que les capitalistes ne donnent pas gratuitement la jouissance de ces moyens
de producLion et qu'ils se font payer, sous forme de renie ou d'intérêt, l'usage de leur terre ou de leurs capitaux.
Les économistes bourgeois ne manquent p:is de dire que cela est parfaitement légitime, N'esl-il pas juste, naturel, inévitable, que le propriétaire d'un terrain, d'une fabrique, d'un capital quelconque, ne les mette à la disposition d'autrui que moj^ennant une rémunération? Pourquoi s'en dessaisirait-il pour les beaux yeux de son prochain ? Supprimez l'intérêt, vous tarissez les sources de l'épargne. Interdisez le bail à ferme, et les propriétaires laisseront leurs champs en friche.
A tout cela, je n'aurai garde de contredire. Dès l'instant où l'on admet le capitulât, il faut en accepter les corollaires. Vouloir supprimer l'intérêt et la rente en maintenant la propriété privée, c'est vouloir empêcher un pommier de donner des pommes, un troupeau de moutons de produire des agneaux.
Seulement, les socialistes soutiennent qu'à partir du moment où la propriété privée, fondée sur le travail personnel, a fait plîceà la propriété capitaliste, fondée sur le travail des autres, il y a un remède efflcace aux abus que cette transformation entraîne, et ce remède, c'eâiV ex tension du domaine collectif.
Dans toute branche d'industrie où les capitaux appartiennent à la nalion — les chemins de fer, par exemple — la rente et l'intérêt, en un mot les profits, sont absorbés par la communauté, au lieu de passer dans le coflfre-fort des individus. Si ce mode d'appropriation venait à se généraliser, si tous les moyens de production entraient dans le domaine public, nul n'aurait d'autres moyens d'existence que le travail — je laisse de côté, bien entendu, les institutions d'assurance et d'assistance.
Dest. et Vand. 16
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Ainsi se trouverait enfin réalisée cette parole de l'un des pères de l'Eglise : Ceux qui ne travaillent pas ne mangeront pas.
Aujourd'hui, hélas I c'est trop souvent le contraire : Ceux qui ne Iravaillt^nt pas mangent trop, ceux qui travaillent ne mangent pas assez.
§ 6. — Les gras et les maigres
Il y a des médecins qui font fortune en créant des sanatoria, où les riches vont se débarrasser de l'excès de leur graisse, et pendant ce temps-là, les administrateurs du Vooruit et du Volkibelang constatent qu'à la fin de chaque quinzaine, on voit invariablement décroître la consommation de pain, parce que les ouvriers gantois n'ont plus assez d'argent pour en manger à leur suffisance.
Voulez-vous retrouver ce douloureux contraste dans des proportions plus vastes, plus émouvantes encore? Et ce, dans le plus riche pays d'Europe, la France, dans la plus riche ville de France, Paris.
M. Manouvrier a dressé, d'après les statistiques de Bertillon, une carte démographique indiquant la taille moyenne des conscrits, l'intensité des maladies contagieuses, le nombre des illettrés, dans chacun des vingt arrondissements.
Les indications favorables sont teintées en rouge : les indications défavorables, en bleu.
Eh bien ! dès le premier coup d'œil, on constate une opposition véritablement effrayante entre le rouge, cœur de la ville, et la sinistre périphérie des faubourgs populaires : d'un côté, la taille des conscrits
est au-dessous de la moyenne de la race ; de l'autre, elle est au-dessus. Au centre, c'est le beau Paris, le Paris des larges boulevards, le Paris qui élit des conservateurs : les maladies sont rares, les ignorants clairsemés, la taille haute ; elle atteint son maximum (l'^,66)dansles quartiers de la Madeleine et des Champs- Elysées. Dans les faubourgs, au contraire, c'est le régime exclusif du bleu ; la séparation des classes ne se marque pas seulement dans l'antagonisme de leurs intérêts ou de la diversité de leurs tendances ; elle s'inscrit dans l'ossature des hommes qui les composent : la taille moyenne décroît à mesure que l'on s'enfonce dans les quartiers populaires ; et, symbolisme profond que n'expliquent pas seulement les hasards de la guerre elle atteint son minimum dans le quartier du Père Lachaise, où la Commune, agonisante, concentra son effort suprême, et vit périr la sainte canaille de ses derniers défenseurs.
Devant de pareils faits, qui, dans l'enceinte d'une seule ville, constatent la dégradation collective de plus d'un million d'hommes, il est inévitable que les prolétaires en viennent à se poser certaines questions, grosses de foudroyantes tempêtes.
Celle-ci, par exemple : combien coûte, à la communauté; l'entretien d'un millionnaire qui ne fournit aucun travail, — il en est, à coup sûr, — et qui prélève tous les ans quelque vingt-cinq mille francs sur le revenu national?
Le calcul est simple : 25.000 francs = le prix de 10.000 journées de travail de 2 fr. 50, ce qui est à peu près la moyenne des salaires en Belgique. En d'autres termes, grâce à cette poule aux œufs d'or qui s'appelle le capital, quiconque s'est donné la peine de naître millionnaire, obtient gratuitement, et chaque année, le
âSO iir. — l'évolution industrielle
prix de lO.OUO journées de travail. Si cet heureux mortel devait être entretenu par un seul homme, il faudrait que ce pauvre diable peiue pendant trente ans, et plus, pour produire une valeur égale au revenu de son maître. Si, dans notre complexe organisation sociale, le phénomène n'apparaît pas avec cette clarté révohitionnaire, c'est parce que la dîme capitaliste pèse sur un grand nombre de têtes : au lieu d'un homme travaillant trente ans, il y en aura par exemple cent qui devront donner tous les ans 30 0/0 de leur produit, ou bien trois cents qui seront obligés d'en abandonner 10 0/0. Mais qui soutiendra que la diffusion d'une injustice ait pour résultat de la faire disparaître?
Il n'est guère douteux que si la question se posait dans ces termes extrêmes, — propriété sans travail et travail sans propriété, — si les classes en pre'sence se composaient exclusivement, l'une de fainéants exploiteurs, l'autre de travailleurs exploités, la solution ne se ferait pas longtemps attendre. Malheureupement, ou heureusement, cela dépend des points de vue, la lutte des classes ne produit pas dans de telles conditions de simplicité. A côté des parasites, dans toute la force du terme, il y a, dans la classe bourgeoise, un grand nombre d'hommes, le plus grand nombre même, qui ne vivent pas exclusivement de la substance d'autrui. Ce sont à la fois des travailleurs et des capitalistes : leur revenu dérive pour partie de leur travail, pour partie du travail des autres, et c'est leur exemple qu'on invoque pour soutenir que les profils du capital sont légitimes.
Nous allons examiner brièvement l'argumentation de ceux qui parlent ainsi, et démr)ntrer que les profits de la classe capitaliste ne sont nullement en rapport avec les services qu'elle rend à la communauté.