CH. II. — LES PROFITS DES CAPITALISTES
§ 1. — Direction des entreprises
A entendre la plupart des économistes, c'est la rémunération du travail de direction qui constitue la majeure partie des profits : les prolétaires ne gagneraient donc rien à l'appropriation collective, puisqu'il faudrait payer, sous forme de traitements, ce que les capitalistes reçoivent maintenant, sous forme de profits. Bien plus, ils y perdraient sans doute, parce que le fonctionnaire prendrait sa tâche bien moins à cœur que l'entrepreneur libre.
L'argument ne manque pas d'une certaine portée dans la petite, et môme dans la moyenne industrie, lorsqu'il s'agit d'un paysan qui peine avec deux ou trois valets de ferme, ou d'un filateur de Roulers ou d'Ecloo, qui entre dans sa fabrique avant l'aube, vêtu cmme le dernier de ses ouvriers, travaille d'arrache-pied pendant treize et quatorze heures et souvent, après que la cloche a sonné pour les autres le repos du soir, s'use encore les yeux à faire de la comptabilité.
En revanche, il existe des industries, de plus en plus nombreuses, à mesure que les capitaux se concentrent, où la part du travail de direction ne représente plus qu'une faible partie des profils, et où la personne de l'entrepreneur cesse de se confondre avec celle des capitalistes ; c'est le domaine des sociétés anonymes, dirigées bureaucraliquement par un personnel de salariés.
L'exemple le plus frappant que nous puissions choisir, c'est l'industrie charbonnière. Transportonsnous au pays noir : nous y trouverons tout un peuple de travailleurs, des ouvriers, des ingénieurs, des directeurs de charbonnages. Les uns gagnent 1.000 francs, d'au-
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très 100.000; tous, néanmoins, sont des salariés. iMais ce qu'on ne voit pas, ce qui ne semble pas exister, ce sont les propriétaires. Où sont-ils? où se cachent-ils? à qui appartiennent ces charbonnages? Demandez-le à ce vieux bouilleur, qui erre là-bas, près des terris, et il vous répondra, comme le père Bonnemort, dans Germinal : « Je ne sais pas... à des gens ! » Des gens que l'on ne connaît pas, qui ne viennent jamais dans le pays, qui mangent leurs renies à la ville et qui ne savent peut-être pas où est la fosse dont leur famille est actionnaire de père eu fils.
Eh bien 1 je vous pose cette question : Supposez que la collectivité exproprie ces actionnaires, fasse rentrer les charbonnages dans le domaine public, procède de même à l'égard de toutes les industries où la propriété et le travail sont complètement séparés, qu'y aura-t-il de changé ? Y aura-t-il une tonne de charbon en moins sur le marché du monde? Les métiers s'arrêteront-ils dans les linières, les self-aclors dans les fabriques de coton ? Les ouvriers cesseront-ils de puddier, de laminer, de souffler des manchons dans les verreries ; les cornues gigantesques cesseront-elles de digérer les matières premières dans les usines de produits chimiques? Non! Ce qu'il y aura de changé, c'est qu'un certain nombre de parasites, — personnellement indemnisés, — ne pourront transmettre à leur intéressante progéniture les moyens d'exploitation dont ils disposent ; c'est qu'à partir de ce moment, les flots de richesses que le travail humain fait jaillir, iront dans les caisses de l'Etat ou des compagnies de travailleurs, au lieu d'aller se déverser dans les cofl'res-forts des capitalistes.
C'est pourquoi, dans toutes les industries où la production se fait sur une grande échelle, où les capitaux sont concentrés en quelques mains, où l'entreprise est