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CHAPITRE III

Les objections.

On fait généralement à la théorie collectiviste les objections suivantes :

Du côté des anarchistes : le collectivisme n'abolit pas le salariat.

Du côlé des conservateurs :

1° Productivité décroissante du travail à mesure que la propriété collective prendra de Textension ;

2° Lésion permanente de la liberté individuelle, affaiblie ou détruite par l'omnipotence de l'Etat ;

3" Impossibilité des dépenses de luxe, qui sont le charme de la vie, la fleur des civilisations modernes.

Nous examinerons brièvement ces diverses objections.

§ 1. -— Maintien du Salariat.

Il est parfaitement exact que la socialisation des moyens de production n'implique pas nécessairement l'abolition du salariat.

Les ouvriers des arsenaux de l'Etat sont des salarie's

au même titre que les femmes de la Linière gantoise ou les boulangers du Vooruit.

Ce n'est certes pas notre idéal. Nous aspirons ardemment aux transformations morales qui rendront possibles la coopération de tous les producteurs d'abord, et peut-être aussi, — car il n'est idéal si pur que l'avenir ne puisse réaliser, — la communauté anarchiste, débordante de fraternité et de richesse, où chacun faisant ce qu'il voudrait, comme dans l'abbaye de Thélène, donnerait selon ses forces et prendrait selon ses bes.iins.

Mais il faudrait, pour en arriver là, que les écorces de nos cerveaux, si frustes et si grossières encore, soient immensément développées et raffinées. Et c'est à des réformes immédiatement réalisables qu'il faut demander les premiers éléments de cette transformation : l'instruction répandue à flots, la journée de travail réduite, la consommation de l'alcool restreinte ou supprimée, — autant de moyens d'améliorer la race et de préparer l'avènement des formes sociales de l'avenir.

Il faut tenir compte de ces transformations morales pour appréciera leur juste valeur les autres objections des adversaires du collectivisme.

§ 2. — Diminution de la Productivité

En ce qui concerne le travail d'exécution : les ouvriers, recevant le produit intégral de leur travail, sous déduction du prélèvement nécessaire aux besoins de la collectivité, — seraient beaucoup plus stimulés au travail que sous le régime actuel.

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En ce qui concerne le travail de direction. — Nous avons vu que dans les industries où la lormule colleclivi-te devient applicable, la direction des affaires appartient, dès à présent, à des administrateurs salariés.

En quoi le directeur d'un charbonnage deviendraitil naoins diligent parce que sou traitement lui serait payé par l'Etat, au lieu de lui être assuré par quelques douzaines d'actionnaires?

A ne considérer que l'intérêt pécuniaire, la force motrice des deux systèmes serait sensiblement équivalente. Mais il faut tenir compte, en faveur de la solution collectiviste, d'un facteur moral dont l'influence ira toujours grandissant : au lieu d'être les subordonnés d'une société anonyme, ceux qui dirigent actuellement l'armée industrielle deviendraient les hommes publics, investis par les travailleurs eux-mêmes d'un mandat de confiance, aiguillonnés, non seulement par leur ambition personnelle, mais par des sentiments altruistes dont il est impossible de méconnaître les incessants progrès.

Les officiers de nos armées n'hésitent devant aucun sacrifice, y compris celui de leur vie, pour maintenir l'honneur du drapeau. Faut-il en attendre moins des capitaines de l'industrie, quand ils cesseront d'être des garde-cbiourmes ou des chefs de mercenaires ? Nous ne saurions nous résigner à admettre que cette abnégation, cette énergie,, cette solidarité que l'on obtient des homme?, quand il s'agit d'envoyer du plomb à leurs semblables, on ne puisse l'obtenir quand il s'agira de leur donner du pain.

§ 3. — Omnipotence de l'Etat.

A ceux qui pre'tendent que le collectivisme étoufferait, dans toutes ses manifestations, la liberté humaine,

on pourrait se borner à répondre que rien ne serait changé : autant vaudrait être tyrannisé par les employés de l'Etat que par les employés des patrons.

Mais nous pouvons laisser de côté cet argument négatif, et nous ne contesterons certes pas que notre Elat moderne, l'Etat gendarme, l'Ktat veilleur de nuit, remplirait fort mal les multiples fonctions qui lui incomberaient en régime collectiviste. Autant vaudrait charger les brigadiers de la gendarmerie, les commissaires de police, les vieilles culottes de peau qui peuplent nos régiments, de diriger les usines, d'administrer les universités, de conserver les musées ou de former les bibliothèques.

L'Etat capitaliste, nous l'avons dit, a pour but le gouvernement des hommes : il lui faut des pouvoirs centralisés, des ministres à poigne, des soldats obéissant aveuglément à la consigne ; élargissez son domaine et vous créez une vaste caserne, vous instaurez une république de ronds de cuir !

L'Etat collectiviste, au contraire, aura pour but l'administration des choses. Il lui faudra nne organisation décentralisée, des hommes de science et de pratique, Jv,:- forces industrielles auxquelles on demandera surtout de la spontanéité et de l'initiative.

Aujourd'hui, suivant l'expression de Saint-Simon, l'Etat est l'organe de ceux qui ont contre ceux qui font. Demain, il sera l'organe de ceux qui font contre ceux qui ont.

§ 4. — Impossibilité des dépenses de luxe

L'un de nos plus savants magistrats me disait un jour : (1 Qui donc, dans votre société collectiviste,

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pourra faire des consommations de luxe, manger les perdreaux et le foie gras, boire le Champagne et le bourgogne, orner sa maison d'œuvres d'art? »

Je me suis efforcé de calmer ces légitimes inquiétudes, en lui faisant observer que l'idéal ne consiste pas précisément à payer tout le monde quatre francs par jour et à établir, pour tous les citoyens, le cirage de bottes obligatoire.

Néanmoins, il ne faut pas se dissimuler que l'abaissement graduel des profits du capital aura pour résultat de diminuer les dépenses de luxe, avec beaucoup plus d'efficacité que les lois somptuaires proposées jadis par le vieux Caton. Seulement, ici encore, il est fort probable que les idées se modifieront en même temps que les circonstances, et que le luxe public, fécond en jouissance pour tous, se substituera, dans une large mesure, au luxe privé, qui coûte tant de misères et de souffrances ; car on peut ériger en règle que les choses les plus superflues sont produites par les gens à qui manquent les choses les plus nécessaires.

Avez-vous déjà songé, en voyant une mondaine aux premières loges d'un théâtre, que, sur chacun des accessoires de sa toilette, il y a peut-être du sang et des larmes. La matière première de son éventail à monture d'ivoire, c'est une défense d'éléphant, volée dans quelque village nègre, et Stanley vous dira qu'aucune d'elles n'arrive sur les marchés d'Europe sans avoir coûté la vie à un ou deux êtres humains. Son écharpe de dentelles a été faite, pour un salaire de famine, par une de ces malheureuses que la nature de leur travail voue fatalement à la tuberculose. Peut-être la batiste de son mouchoir a-t-elle été tissée par un de ces ouvriers de Cambray, qui, — de l'aveu d'un ministre, — en sont réduits à aller dans les cours des distilleries

manger la pulpe des betteraves, dont les cochons ne veulent pas. Et si vous me parlez de ses diamants, je vous signale la description des mines du Cap par le capitaine Becker : les ouvriers nègres sont gardés, nuit et jour, par des geôliers armés de revolvers et chargés, — pour éviter que les noirs avalent et emportent des pierres précieuses, — d'analyser leurs excréments, après les avoir purgés d'office.

Nous ne pensons pas assez à ces choses. Les femmes ne savent pas ce que chacun de leurs bijoux représente de forces perdues et d'existences sacrifiées. Les enfants des riches sont élevés à l'écart du pauvre ; ils en ignorent presque l'existence, comme ce prince des légendes hindoues, que son père tenait enfermé dans ses beaux palais et ses jardins en fleurs, pour cacher à ses yeux les chagrins et les misères de ce monde. Mais, de plus en plus, ces ignorances deviennent impossibles, car les pauvres pénètrent dans les jardins, s'assemblent autour des palais. Les uns demandent du pain, parce qu'ils sont affamés ; mais il en est d'autres qui réclament quelque chose de plus : ce qu'ils veulent, ce qu'ils exigent, ce qu'ils sauront prendre au besoin, c'est une place au soleil, au soleil de l'art et de la science. Ils ne revendiquent pas seulement le collectivisme des biens matériels, mais encore le collectivisme des trésors intellectuels. Au surplus, l'un ne va pas sans l'autre : le capitalisme engendre le luxe privé, la science fragmentaire et l'art pour l'art « formule désespérée des natures ortistes qui n'entendent plus l'écho leur répondre » ; le socialisme développera le luxe collectif, la science coordonnée et consciente de son but final, l'art compris par la masse et fécondé par elle.

Lorsque l'humanité, au lieu d'être asservie par les machines sera servie par ses esclaves de fer, on verra

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renaître ces merveilleuses floraisons que la Grèce fit éclore, grâce aux loisirs que lui faisaient ses esclaves de chair. Comme au siècle de Périciès, les maisons seront simples, mais, dans la splendeur des monumt-nts, tous pourront contempler la ra<iieuse beauté des chefsd'œuvre. Et alors s'effaceront les dissentiments et les haines qui nous séparent et nous déchirent, pour faire place à celte foi profonde, que nos ancêtres ont connue pendant les deux grandes époques de leur histoire : l'anliquité polythéiste, au temps où les dieux, du Parihénon profilaient leur blancheur sur le ciel pur de la Grèce ; le Moyen Age chrétien, lorsque les plus humbles des artisans et les plus hautains des philosophes courbaient également la tête sous les arceaux des cathédrales gothiques.

Lettre au « Courrier de Bruxelles » (1) (1895).

Vous m'avez demandé un exposé du Collectivismej abstraction faite de toute critique du régime capitaliste. C'est formuler une conclusion, sans parler des motifs qui la justifient.

J'accepte cependant, parce que les faits — malheureusement— parlent d'eux-mêmes, et que, d'ailleurs, l'Encyclique Rerum novarum condamne le régime actuel avec autant de sévérité que le Manifeste des Communistes.

Nous sommes donc d'accord sur ce que je ne ferai pas. Reste à savoir ce que je ferai.

Vous prétendez m'imposer « la description détaillée et complète de tous les rouages de la Société collectiviste ». C'est à peu près comme si l'on exigeait d'un chrétien l'exposé minutieux des conditions d'existence dans la vie future !

(1) Cette lettre fut adressée par Emile Vaadervelde à un journal catholique, le Courrier de BruxeUes, ea réponse à ua article où il avait été prié de faire un exposé objectif de la couceptiou collectiviste.

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Si je consentais à me placer sur ce terrain, vous me reprocheriez avec raison de sortir du domaine scientifique pour m'envoler vers les châteaux de l'hypothèse.

Nous ne sommes pas de ces architectes sociaux qui veulent, du jour au lendemain, reconstruire la société sur des plans nouveaux.

Ce qui distingue précisément le socialisme positiviste du socialisme utopique, c'est qu'il considère la Société, non pas comme un mécanisme, mais comme un tout organique, soumis aux lois de l'évolution.

Et de même qu'il serait absurde de vouloir prédire la destinée d'un enfant quand il commence à se former dans les entrailles de sa mère, de même il serait prétentieux, ou naïf, de vouloir décrire « dans leurs plus minutieux détails » les sociétés collectivistes de l'avenir.

Tout ce que nous croyons pouvoir affirmer — en nous appuyant sur les antécédents historiques et les tendances actuelles — c'est que le régime qui tend à se substituer au régime capitaliste sera caractérisé par les traits suivants :

1° Au point de vue de la propriété : appropriation collective des moyens de production et de circulation (terre, mines, fabriques, instruments de crédit, moyens de transport) — les moyens de consommation restant propriété personnelle.

2° Au point de vue de la production : direction des affaires, livrées aujourd'hui à des capitalistes concurrents, par des administrations publiques autonomes, sous la surveillance de l'Etat.

3» A M point de vue de la répartition : rémunération des travailleurs, proportionnée soit à leurs besoins, soit à la valeur de leur travail. Sur ce dernier point,

nous aurons à nous expliquer dans la troisième partie de notre exposé.

En résumé donc, le Collectivisme intégral implique trois conditions, relatives à la propriété, à la production et à la répartition.

Des réalisations, fragmentaires et incomplètes, de cet état de choses se rencontrent déjà dans la société actuelle.

L'appropriation collective existe dès à présent pour le domaine de l'Etat et des communes.

La production est socialisée, comme elle le serait en régime collectiviste, dans un certain nombre de vastes entreprises, — nationales et internationales, — telles que la société Solvay,. pour la fabrication de la soude, le Syndicat des fabricants de pinceaux de Nuremberg ou les trusts des raffîneurs de sucre ou de pétrole aux Etats-Unis.

Enfin, les sociétés coopératives de production, ou, tout au moins, certaines d'entre elles, réalisent approximativement notre idéal au point de vue de la répartition des produits.

Mais, nulle part, les trois conditions que nous venons d'énumérer ne se trouvent réunies dans une même institution : les domaines de l'Etat sont exploités en mode capitaliste ; les industries socialisées au point de vue technique appartiennent à des particuliers ; les sociétés de production n'ont généralement qu'un minuscule patrimoine.

Seulement, on voit fort bien que tout pas en avant, dans le sens de l'appropriation collective de la production socialisée ou de la répartition égalitaire, constitue un acheminement vers le Collectivisme intégral. Or, il est impossible' de dénier que les tendances sociales actuelles, — aussi bien que les principes de justice qui

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les influencent, poussent irre'sistiblement les sociétés modernes dans celle direction.

C'est ce que nous allons brièvement examiner au triple point de vue de l'appropriation, de la production et de la répartition.

§ 1. — L'Appropriation

Le principe, ou plutôt la constatation de fait, qui sert de base aux théories collectivistes, se trouve formulée de la manière suivante dans la déclaration de principes du Parti ouvrier belge :

Les richesses, en général, et spécialement les moyens de production, sont ou des agents naturels ou le fruit du travail, — manuel et cérébral. — des générations antérieures aussi bien que de la génération actuelle; elles doivent, par conséquent, être considérées comme le patrimoine commun de l'humanité.

Le droit à la jouissance de ce patrimoine, par des individus ou par des groupes, ne peut avoir d'autre fondement que l'utilité sociale, et d'autre but que d'assurer à tout être humain la plus grande somme possible de liberté et de bien-être.

Dans notre pensée donc, le droit de propriété n'a rien d'absolu. 11 se fonde exclusivement sur l'utilité générale. « La richesse, sociale dans sa source, doit être sociale ilans son emploi » (A. Comte).

La propriété — ou mieux, la possession — peut être privée, personnelle, si l'intérêt général le permet ou l'exige, mais, pour t]ue nous admetiions cette justification, il faut que cet intérêt soit démontré.

En d'autres termes, tandis que la présomption est

aujourd'hui en faveur de l'individualisme, dès l'instant où on admet notre point de départ — qui se justifie par la critique du Capitalisme — la présomption est en faveur du Collectivisme.

Est-ce à dire que nous réclamions immédiatement, d'un seul bloc, l'appropriation collective de tous les moyens de production et de circulation ?

Le soutenir, c'est méconnaître cette thèse fondamentale du socialisme collectiviste :

L'appropriation collective n'est socialement utile que dans les branches d'industrie où la concentration des capitaux a fait disparaître la petite propriété, fondée sur le travail.

Ce ne sont pas les socialistes qui veulent enlever au commerçant sa boutique, au petit patron son établi, au paysan le lopin de terre qu'il gratte péniblement. Ceux-là sont expropriés, ruinés, décapitalises par les gros capitalistes : la fabrique tue la manufacture, le grand magasin écrase le petit commerce, les farmers des Etals-Unis font une mortelle concurrence à nos campagnards.

Et pendant que les vaincus crèvent de faim et courent à la faillite, les capitaux se concentrent dans les mains des vainqueurs.

Or, c'est à ces derniers, — et non pas à la petite bourgeoisie travailleuse, — que les collectivistes s'attaquent. C'est exclusivement dans les branches d'industrie où la concentration capitaliste s'est déjà opérée, que leurs formules deviennent applicables.

La petite industrie et le petit commerce constituent le domaine, le champ d'expériences de l'association libre.

La grande industrie, au contraire, doit être le domaine du collectivisme et c'est pourquoi le Parti ouvrier réclame, et se borne à réclamer :

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L'expropriation pour cause d'utilité publique des mines, des carrières, du sous-sol en général, ainsi que des grands moyens de production et de transport.

Remarquons au surplus que l'exéculion progressive de ce programme ne fera que prolonger les tendances qui existent déjà dans la société actuelle. Depuis quelques années, en effet, l'extension progressive du domaine collectif, — chemins de fer, canaux, téléphones, monopoles de l'alcool, du tabac, des allumettes, etc. — constitue l'un des phénomènes les plus caractéristiques de l'évolution sociale. On peut dire que, dès à présent, tous les gouvernements font du collectivisme sans le savoir.

Bien que nous ayons l'intention d'exposer, plutôt que de discuter, il est impossible de passer sous silence l'objection suivante, que l'un des chefs du parti catholique, M. Beernaert, reproduisait il y a quelques mois dans un discours prononcé au début de la période électorale de 1894 : « Qu'est-ce que les grands moyens de production? A partir de quel moment un moyen de production devient-il suffisamment grand pour devenir expropriable ? Cette distinction entre la grande et la petite propriété est nécessairement arbitraire ».

L'objection serait péremptoire,nou8le reconnaissons bien volontiers, si l'expropriation devait s'effectuer sans indemnité. Nous sommes les premiers à dire que la limite serait impossible à définir et que la confiscation brutale, révolutionnaire, sans indemnité accordée aux individus, léserait une infinité d'intérêts respectables et, — contrairement à la justice, — infligerait le même sort aux travailleurs qui auraient épargné et aux épargneurs qui auraient fait travailler les autres.

En revanche, l'objection tombe dès l'instant où on admet le principe de l'indemnité aux individus. Peu

leur importe alors qu'on les exproprie, puisqu'ils reçoivent la contre-valeur de ce qu'ils abandonnent.

Mais, dira-t-on, où donc la collectivité trouvera-t-elle les ressources nécessaires pour exproprier?

Eu faisant payer par la classe capitaliste dans son ensemble les indemnités accordées aux individus, en indemnisant les vivants au moyen du capital des morts.

C'est pourquoi le Parti ouvrier inscrit à son programme :

1'^ Suppression de l'hérédité ab intestat, sauf en ligne directe et dans des limites à déterminer;

2° Impôt progressif sur les legs et donations entre vifs (sauf en cas de libéralités faites à des œuvres d'utilité publique).

Grâce à cet impôt progressif, qui deviendrait de plus en plus sévère et absorberait une part de plus en plus grande de successions et donations entre vifs, l'Etat disposerait de ressources suffisantes pour augmenter progressivement le domaine collectif.

Remarquons en outre, qu'à mesure que s'étendra ce domaine, les revenus collectifs iront en augmentant et faciliteront, par conséquent, la reprise d'industries nouvelles.

§ 2. •— La Production

Nous avons indiqué le but poursuivi par les collectivistes, — socialisation des moyens de production, — les moyens que Ton propose pour y arriver sans convulsions révolutionnaires, — limitation de pins en plus stricte de r hérédité. Mais, jusqu'à présent, nous n'avons pas touché aux problèmes de la production et de la répartition.

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On pourrait, il est vrai, ne rien changer au système actuel et concéder le domaine collectif à des individus ou à des groupes, moyennant intérêt, loyer ou fermage. Il y aurait toujours cela de gagné que ces profits iraient à tous, au lieu d'aller à quelques-uns. Néanmoins, la plupart des collectivistes vont plus loin et demandent la socialisation, non seulement des moyens de production, mais de la production même.

On objecte que cette socialisation du travail porterait atteinte à la liberté individuelle, parce que l'Etat centraliserait l'autorité exercée et partagée aujourd'hui par des centaines de chefs d'industrie.

Nous ne voulons pas examiner si les prolétaires perdraient au change et si l'autorité impersonnelle de l'Etat qui, dans un régime démocratique, émanerait de leur volonté même, ne vaudrait pas infiniment mieux que l'autorité personnelle d'un patron, ne connaissant d'autre règle que son bon plaisir.

Inutile de disputer sur ce point, car ce que les collectivistes demandent, ce n'est pas VElatisation, mais la Socialisation de la production.

En d'autres termes, ce n'est pas à l'Etat politique, chargé du gouvernement des hommes, qu'ils proposent de confier l'exploitation du domaine collectif. Comme le dit fort bien M. Schaeffle, le savant et impartial critique des théories socialistes, en régime collectiviste les services publics seraient autonomes : « L'exploitation productive pourrait et devrait être aux mains d'établissements et de corporations distinctes qui, sous la simple surveillance du gouvernement et sous l'empire des lois, exerceraient leur industrie d'une manière indépendante ».

C'est ce qui existe déjà,pour l'exploitation des chemins de fer, dans plusieurs colonies anglaises, et notam-

ment dans la Nouvelle Galles du Sud. Le comité d'exploitation, nommé par le Parlement, reste absolument distinct des ministères proprement dits et ne subit pas le contre-coup des fluctuations ministérielles.

Au surplus, il n'est pas nécessaire d'aller si loin : l'administration des chemitis de fer de J'Etat, en France, présente une organisation analogue et, sous nos yeux mêmes, dans les Fédérations du Parti ouvrier, nous trouv(jns une miniature de ce que sera la séparation des pouvoirs politiques et des fonctions économiques en régime collectiviste.

Les affiliés de la Maison du Peuple font partie à la fois de la Coopérative, — organe économique, — et de la Fédération Bruxelloise, — organe politique. Ces deux assemblées se composent, à peu de chose près, des mêmes membres. Elles exercent une assez grande influence l'une sur l'autre : la coopérative alimente, au moins en partie, les groupes politiques ; ces derniers réagissent à leur tour sur le mouvement coopératif. Les deux organisations ne sont donc pas séparées l'une de l'autre, pas plus que l'estomac et le cerveau ; mais elles conservent leur autonomie et sont administrées par des hommes différents : d'un côté ceux qui ont des aptitudes politiques ; de l'autre, ceux qui ont des aptitudes commerciales.

Il en sera de même dans les sociétés collectivistes.

Mais, dira-t-on, ce ne sont là que des grandes lignes, des indications trop vagues. Quelle sera donc l'organisation interne des services publics collectivistes'? Et l'on nous demande d'entrer dans les détails, de décrire minutieusement et ne varietur les rouages de la société nouvelle.

A cela notre réponse est bien simple.

S'agit-il de l-'avenir, de l'organisation des services

306 III. — l'évolution industrielle

publics au xxi'' ou au xxii* siècle ? C'est affaire à nos arrière-neveux.

S'agit-il, au contraire, du présent, des industries déjà socialisées^ ou qui ne tarderont pas à l'être?

Alors on est en droit de nous demander des explications et nous sommes prêts à les fournir. 11 ne s'agit plus de savoir ce que les services publics peuvent être un jour, mais de rechercher ce qu'ils sont aujourd'hui et d'indiquer ce qu'ils doivent être.

Ce qu'ils sont ? L'expoaé des motifs du projet de loi présenté à la Chambre belge par MM. Berge et consorts, sur la situation des fonctionnaires, est instructif à cet égard. Traitements insuffisants, initiatives paralysées, libertés politiques réduites à néant.

Ce qu'ils doivent être? Le projet Berge contient à cet égard des dispositions excellentes ; il donne satisfaction aux griefs les plus criants, en garantissant au personnel une rémunération convenable, des conditions d'avancement dégagées de tout arbitraire et le droit de participer, comme tous les autres cito3^ens, à la discussion des affaires publiques.

Mais ce ne sont là que des palliatifs et la situation exige, d'après nous, des transformations beaucoup plus radicales, l'introduction du principe socialiste dans l'organisation des services publics.

C'est pourquoi le Parti ouvrier propose :

La création de comités élus par les ouvriers et les employés des services publics pour débattre avec l'administration centrale les conditions de rémunération et d'organisation du travail.

Grâce à cette intervention directe et constante des intéressés, l'organisation interne des services publics ne serait pas réglée par des dispositions inflexibles, appli-

cables partout et toujours ; elle s'adapterait à la diversité et aux variations du milieu et pourrait, par conséquent,subir des transformations progressives, à mesure que se transformera la société même.

§ 3. — La Répartition

Au point de vue de la rémunération des travailleurs, de la répartition des produits, nos adversaires triomphent parfois de l'apparente contradiction des formules socialistes.

Les communistes disent : à chacun selon ses besoins ; les collectivistes : à chacun selon son travail.

Cette contradiction disparaît, dès l'instant où on admet que ces deux formules correspondent à des stades différents de l'évolution sociale.

Notre idéal, nous avons déjà eu l'occasion de le dire, c'est le communisme : de chacun selon ses forces ; à chacun selon ses besoins ; mais cet idéal implique un développement moral, un esprit de solidarité qui ne se rencontre guère, actuellement, que dans les communautés restreintes, les couvents, par exemple, ou les groupes communistes des Etats-Unis.

Peut-être le temps viendra-t-il où des sociétés entières s'élèveront à ce degré de moralité. Mais, en attendant qu'un jour si bleu arrive, nous sommes collectivistes, et disons : à chacun selon son travail.

On objecte, immédiatement, que nous n'avons pas de commune mesure du travail, qu'il est impossible de déterminer exactement ce qui doit revenir à chacun, lorsque plusieurs travaillent ensemble à un même ouvrage.

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C'est parfaitement vrai. Notre formule de répartition est donc nécessairement em[ùriqae, et l'aveu nous coûte d'autant moins qu'à ce point de vue le capitalat n'a rien à reprocher au colleclivisme.

Comment, enetïet, se détermine la rémunération du travail, sous le régime actuel? La concurrence des capitaux privés sert de régulateur; les travailleurs sont attirés par les industries et les localités où ils trouvent un salaire, et le meilleur salaire. C'est la loi de l'offre et de la demande. Le surplus du produit revient au capitaliste, qui l'affecte soit à sa consommation personnelle, Soit à la reconstitution et au développement de son capital.

Que se passera-t-il, maintenant, en régime collectiviste?

La collectivité, disons l'Etat, — pour être plus clair, tout en étant moins exact, — l'Etat, disons-nous, se substitue au capitaliste et pourvoit aux besoitis généraux de la société, à la reconstitution et au développement du capital social.

Le surplus est affecté à la rémunération du travail, mBÏ^ comment va s'effectuer la répartition?

Nous retrouvons ici, — en tant que son application est actuellement possible, — la formule communiste : à chacun selon ses besoins. Tous les travailleurs, en tant qu'hommes, ont un droit égal à ce qui est nécessaire à la satisfaction de leurs besoins essentiels. H y a donc un minimum au-dessous duquel leur rémunération ne peut descendre, et ce minimum, — le salaire normal de Engels, — peut être déterminé, avec une approximation suffisante, dans chaque groupe social et dans chaque localité.

Ainsi donc, la collectivité prélève sa part, et les travailleurs ont droit au salaire minimum.

Reste rexcéJeut des produits, ou plutôt des valeurs produites.

Comment s'effectuera la répartition de cet excédent?

On peut concevoir que ce partage se fasse sur pied d'égalité, mais dans l'état actuel des choses, ce mode de répartition ne pourrait être qu'exceptionnel.

Dans la plupart des cas, à notre avis, il est indispensable que la rémunération soit, autant que possible, en rapport avec la valeur du travail fourni par chacun.

La hiérarchie des traitements, qui existe aujourd'hui dans les services publics, ne disparaîtrait pas en régime socialiste. Seulement, au lieu d'être fixée par voie d'autorité, elle serait établie [)ar les intéressés euxmêmes. C''est ce qui existe en fait, dès à présent, dans les sociétés coopératives.

Le collectivisme n'impli(jue donc pas nécessairoment égalité de rémunération. Et ceci nous permet de répondre à cette objection banale que, dans une société collectiviste, tous voudraient exercer les métiers leg plus agréables et les plus faciles. Il faudra donc, diton, employer la contrainte pour obtenir une juste répartition des forces de travail. Le service de la vi'iange sera obligatoire comme l'est actuellement le service de la garde civique.

Ne voil-on pas qu'à ce point de vue le régime collectiviste dispose des mêmes moyeus d'action que le régime capitaliste ?

Qu'est-ce qui se passe aujourd'hui, quand il y a trop d'ouvriers dans une branche d'industrie? les salaires baissent; au contraire, quand il yen a trop peu, les salaireî! montent.

La même sanction existerait dans une société collectiviste : la part de l'Etat prélevée et le salaire minimum payé, la part de<;hacun dans l'excédent à répartir se-

310 III. — l'évolution industrielle

rait d'autant plus petite que les partageants seraient plus nombreux.

Par conséquent, les métiers encombrés seraient peu rémunérateurs ; les métiers désertés, les tâches ingrates ou périlleuses recevraient une rémunération plus considérable.

Est-ce à dire que, dans notre pensée, les choses doivent se passer, nécessairement, comme nous venons de le décrire? Evidemment non. Nous ne prétendons pas dire ce qui sera, mais ce qui pourrait être, ou ce qui devrait être.

Dans l'idéal collectiviste, il y a incontestablement une part d'hypothèse ; mais c'est une hypothèse vérifiable, qui sert à diriger nos efïorts et à montrer le but lointain des réformes immédiates que noas poursuivons.

En résumé donc, notre plan, non pas de reconstruction sociale, mais de transformacion sociale, peut se formuler, dans ses grande lignes, d'une manière très simple.

Au point de vue du but : appropriation collective des moyens de production et de circulation.

Au point de vue des moyens : limitation graduelle de l'hérédité ab intestat et du droit de tester. — Extension progressive du domaine collectif.

Au point de vue de l'organisation du travail : autonomie des services publics ; séparation du gouvernement des hommes et de l'administration des choses.

Au point de vue de la répartition : minimum de salaire, et, au moins transitoirement, rémunération supe'rieure du travail qualifié.

On peut repousser ce programme d'application immédiate, le considérer comme éminemment subversif, mais nous croyons échapper au reproche d'être resté dans le vague, et de nous être borné à des généralités déclamatoires.

lY

LA OUESTlOxV AGRAIRE (I)

Au printemps dernier, un des membres du gouvernement belge, M. A. Nyssens, se trouvant de passage à Paris, assistait à un banquet d'économistes. Au dessert, naturellement, on parla des progrès du socialisme, — c'est le Mane, Thecel, Phares des banquets bourgeois, — et d'aucuns manifestèrent des craintes à l'endroit de la Belgique. Notre ministre s'efforça de les dissiper, et démontra fort doctement que le socialisme, incapable de faire des recrues en dehors de la classe industrielle, était arrivé à son apogée dans notre pays ; désormais, il ne pourrait que décroître, et jamais, au grand jamais, il ne pénétrerait dans les campagnes.

Les élections législatives, qui eurent lieu trois mois après, ont montré ce que valaient ces prédictions. Quelques milliers de voix déplacées, et, malgré le vole plural, c'en était fait de la majorité conservatrice : le nombre de nos députés doublait, comme a doublé le

(1) Conférence faite, par E. Vandervelde, à l'IJôtel des Sociétés savantes, le 14 décembre 1896, sous la présidence de Jean Jaurès, organisée par le Groupe des étudiants collectivistes.

nombre de nos suffrages. Il fallut que toutes les forces de la bourgeoisie se coalisent, pour nous barrer le chemin. La marée socialiste, débordant les bassins houillers, s'est répandue dans les campagnes de la Wallonie, et, suivant la ligne de moindre résistance, elle s'est avancée, le long des voies ferrées et des voies navigables, jusque dans les Flandres et les Ardennes. Bref, les arrondissements considérés comme agricoles, tels que Nivelles, Dinant, Pliilippeville, Thuin, d'autres encore, ont apporté des milliers de suffrages aux candidats du Parti ouvrier.

Néanmoins, il ne faudrait pas conclure de ces résultats que, dès à présent, le socialisme agraire soit très puissant en Belgique : beaucoup d'électeurs qui habitent la campagne ne sont pas des paysans, et beaucoup de paysans, qui votent pour nous, comme parti d'opposition, ne peuvent être considérés comme di véritables socialistes.

§ 1. — Les Infiltrations industrielles

Beaucoup d'habitants de la campagne ne sont pas des paysans.

En effet, de tous les pays du continent, la Belgique est, de loin, le plus industrialisé (i). Tandis qu'en

(1) ScHAKFFLK, Deutsche Kern und Zeilfragen. Berlin, 1895. p. 192.

Sur 100 personnes occupées il y a :

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