CH. I. — LES ORIGINES
qui trouva, quelques années après, son évaugéliste.
C'est en 186:2, si je ne me trompe, que parut une petite brochure, dont un exemplaire jauni se trouve à la bibliotlièque du Vooruit (l'ancienne bibliothèque des tisserands), et qui raconte avec une pieuse minutie les temps héroïques du socialisme gantois.
Pourchassés par les patrons, traqués par les autorités, — en vertu de la loi sur les coalitions, abrogée seulement quelques années plus tard, — les ti-serands et les fileurs se réunissaient, comme en Angleterre du temps des Luddistes, dans les greniers ou dans les caves. Leurs présidents, Bilen et De Ridder, congédiés dès le début du mouvement, furent obligés de se faire cabareliers pour ne pas mourir de faim. L'un de ces cabarets, — la het Zwart Hondeken (Au petit chien noir), — devint la première « Maison du Peuj>le » qui ait existé en Belgique. C'est là que, sous un plancher, les deux sociétés de résistance cachèrent leur trésor de guerre. Une première grève ne tarda pas h éclater, qui s'étendit à toutes les fabriques de Tinduslrie cotonnière et, pendant plus de deux ans, ce fut une véritable épidémie de coalitions. Autorités et patrons rivalisèrent de rigueur. Plus de cinq cents ouvriers furent condamnés à des peines plus ou moins sévères. Le doyen des tisserands fut jeté en prison pour deux ans. Le fonds de grève fut découvert par suite d'une indiscrétion et confisqué par le bourgmestre de Gand, qui se rendit lui-même In het Zwart Hondeken, fit fracturer la caisse et, sous les yeux des ouvriers frémissants de rage, s'empara des sept cents francs qu'elle contenait. Mais, dès le lendemain, les grévistes avaient réuni le double de cette somme, et, malgré toutes les forces coalisées contre eux, grâce à l'indomptable énergie qui les fit appeler « tètes de fer », ils obtinrent une se-
rieuse augmentation de salaire et l'abolition presque complète du t?nick System.
Peu de temps après, encouragés par ces exemples, les métallurgistes s'organisèrent à leur tour et, en 1860, ces trois groupes formèrent la Fédération des ouvriers gantois.
Celle fédération est le premier groupement, s' Uendant à plus d'un métier, que les ouvriers aient constitué en Belgique pour la défense de leurs intérêts de classe. A ce point de vue donc, il convient d'en parler quand on recherche les origines du mouvement socialiste.
Seulement, ce serait une erreur de croire que, dès cette époque, les ouvriers gantois fussent déjà rangés sous le drapeau rouge. Tisserands et fileurs avaient inscrit sur leur bannière corporative ^la vieille devise des mutualités professionnelles : God en de Wet (Dieu et la Loi). Peut-être ignoraient-ils complètement, — 90 0/0 d'entre eux ne savaient pas lire, — ce que pouvait signifier le mol socialisme. Je gage, en tous cas, qu'ils ne se doutaient guère, ces pauvres précurseurs, qu'au moment même où ils fondaient leurs associations en 1857, leur compatriote Colins exposait dans son livre, — Qu est-ce que la science sociale? — celle doctrine collectiviste qui devait èlre un jour le credo de leurs enfants.
Le socialisme théorique, né delà pilié, restait séparé du socialisme pratique, né de la souffrance, par toute l'épaisseur des couches sociales intermédiaires. Il fallut encore de longues années, semées de dures épreuves, pour que les penseurs et les prolétaires se rejoignissent et se donnassent la main.
La Fédération des ouvriers gantois existait depuis un an à peine, quand de graves événements entraînèrent sa désagrégation.
cil. I. — LSS ORIGINES 5
Tout d'abord, une grève malheureuse à la Gi'usfahriek, le principal tissage de Gand.
Puis, immédiatement après, la guerre de sécession des Etats-Unis, la famine du coton qui en fut la conséquence, quarante-trois établissements mis en faillite, les deux tiers de la population sur le pavé.
Les syndicats des fileurs et des métallurgistes furent obligés de se dissoudre. Seule, la Société des tisserands, — réduite de 2.000 à 300 membres, — survécut à cette terrible crise, qui se prolongea jusqu'en 186o.
§ 2. — L'Internationale
La seconde phase du mouvement ouvrier en Belgique commence en 1867, avec l'Internationale; mais, cette fois, il prend un caractère nettement socialiste, et ne se localise plus dans les fabriques de Gand.
Les Francs ouvriers de Verviers, dans l'industrie de la laine, la Solidnriié de Fayt (Genlre-Hainaut), dans l'industrie charbonnière, se joignent aux sociétés de résistance de l'agglomération bruxelloise et au syndicat des tisserands gantois, pour fonder les premières sections de l'Association internationale des travailleurs.
A partir de 1869, le mouvement prit une extension incroyable : les caisses de résistance se multiplièrent comme des champignons pendant une nuit d'orage, et, même après la défaite de la Commune, les sections belges furent encore assez fortes pour mener à bien la plupart des grèves qui éclatèrent pendant la période de 1871-1873. On sait qu'elles avaient pour but la journée de dix heures, ou tout au moins une rédaction du temps de travail.
b I. — LES INSTITUTIONS ECONOMIQUES
Ce furent les dernières victoires de l'Iaternationale en Belgique. Comme dans les autres pays, elle ne tarda pas à se diviser et finit par se dissoudre, tuée par les dissensions de ses fondateurs, plus encore que par les attaques de ses ennemis.
Tout le monde connaît, — nous n'avons pas à y revenir, — l'histoire de ces luttes, qui ont laissé des traces profondes dans le mouvement socialiste contemporain.
Entre les Trade-unionistes anglais et les révolutionnaires français d'abord, ces derniers reprochant à John Bull de ne pas voir plus loin que le bout de son nez, et l'autre répondant, au congrès de Lausanne : « Vous autres Français, vous êtes toujours prêts à lever la main pour voter des motions révolutionnaires, mais jamais à l'abaisser jusqu'à vos poches pour payer des coiisations, »
Les tendances révolutionnaires finissent par l'emporter, mais de nouveaux conflits s'élèvent entre les mutualistes de l'école de Proudhon et les collectivistes de l'école de Marx.
Enfin, les Marxistes vainqueurs se retournent contre Bakounine et les anarchistes, et leur font une guerre sans merci, qui provoque, en 1872, la scission du Congrès de La Haye.
Dans ce dernier conflit, les socialistes belges se refusèrent à prendre parti entre les deux fractions antagonistes. Leur chef, César de Paepe, s'efforça même de concilier ces tendances, qui s'affirmaient irréductiblement contradictoires, dans son remarquable rapport au congrès de Bruxelles sur les Services publics dans la société future (i).
(1) Ce rapport, en même temps que celui qu'il présenta au congrès de Bâle, De la propriété collective, a été réédité par feu