‹ Le socialisme en BelgiqueChapitre 42 sur 74 · CULTURE · texte numérisé non relu

CULTURE

Les statistiques agricoles ne nous apprennent pas grand chose sur ces transformations. Chose étrange au prt>:nier abord, depuis un demi-siècle, depuis l'invasion des blés de l'Inde, d'Amérique et de Russie, plus terribles pour les paysans que les Cosaques, le choléiu du Gange ou les cyclones de l'Atlantique, les comn enlateurs des documents officiels constatent, avec une satisfaction dithyrambique, i" que le nombre des petits propriétaires s' accroît -, et 2° que V étendue des terres exploitées en location a plutôt diminué qu'augmenté.

En effet, pour autant qu'il soit possible de se fier à des statistiques qui, de l'aveu du gouvernement luimême, fourmillent de contradictions et d'erreurs, le nombre des propriétaires, pour la totalité ou pour plus de la moilié, s'est élevé de 201.226, en 1846, à 231.319, en 1895 ; mais, en même temps, et dans des proportions plus fortes, le nombre des locataires, pour la totalité ou pour plus de la moitié, a passé de 371.320, en 1846, à 598.306 en 1895.

Celte augmentaùon considérable porte principalement sur les toutes petites propriétés, de moins d'un hectare. Les grands domaines féodaux, dirigés par leur propriétaire ou son chargé d'affaires, tendent à disparaître ; la culture se morcelle ; le nombre des « mouchoirs de poche » cultivés, en propriété ou en location, par des ouvriers industriels ou agricoles, agmente; mais, néanmoins, d'après les mêmes stati-iiiques, la proportion entre le faire — valoir direct et la location ne se modifie que lentement.

Si l'on porte la comparaison, exclusivement, sur les terres cultivées, abstraction faite des bois et des terres incultes, on constate qu'en 1846, il y avait 613.575 hectares cultivés par les propriétaires, 1.179.583 hectares par les locataires. En 1895, il y a 700,697 hectares en faire valoir direct, — 1,320.358 hectares en location. Ainsi donc les exploitations par locataires qui représentaient 65 0/0 de l'ensemble en 1846, en représentent 61 0/0 en 1880.

Il semble, par conséquent, à première vue, que la situation n'ait pas beaucoup changé.

Mais, en dépit de ces apparences, il n'est pas douteux que, de plus en plus, la terre échappe à celui qui la cultive. L'expropriation des paysans continue ; ce sont les modes d'expropriation qui ont changé : l'hypothèque, forme d'expropriation perfectionnée, remplace les procédés plus brutaux, qui avaient cours antérieurement.

Sous l'ancien régime, tout d'abord, les expulsions de tenanciers, les mainmises sur communaux — clearings of commons, bills of enclosure — et, plus tard, quand ces contestations entre les anciens manants et seigneurs reviennent devant les tribunaux modernes, la consécration des droits du plus fort, par la confusion entre la propriété politique des seigneurs tréfonciers et la propriété civile de notre droit moderne.

Pendant la période révolutionnaire, on achète, au lieu de prendre ; mais on achète à vil prix, et quantité de fortunes bourgeoises, surtout dans nos villes flamandes, ont pour origine l'acquisition de biens noirs, ayant appartenu à des communautés religieuses.

Aujourd'hui, —et surtout depuis la crise, — on ne tient nullement à acheter des terres, qui ne rapportent pas grand chose ; mais, lorsqu'un paysan se trouv»

embarrassé, les sociétés de crédit foncier, les notaires, les marchands d'engrais et les usuriers proprement dits, lui prêtent de l'argent, moyennant des garanties réelles, et, au lieu de toucher 2 ou 3 0/0 de fermages, encaissent 4, 5 ou 6 0/0 d'intérêts.

C'est pareil état de choses qui faisait dire à J.-B. Say, dès 1832, dans son Coings d'Economie politique pratique :

Un propriétaire dans ce cas gagne moins que s'il vendait sa terre et se faisait fermier ; car, s'il était fermier, il ne paierait en fermage que la valeur du service que la terre est capable de rendre. C'est, à différents degrés, la situation où se trouvent tous les propriétaires obérés. Il est vrai que de cette manière ils sont assurés d'avoir un bien à cultiver et de jouir des améliorations, s'ils réussissent à en opérer ; et, lorsqu'ils sont intelligents et actifs, ils peuvent regagner par leur industrie ce qu'ils perdent en intérêts.

S'ils ne savent pas améliorer, le meilleur parti qu'ils aient à prendre est de vendre leurs terres, ou des portions de leurs terres, et d'acquitter leurs dettes. Mais, bien souvent, la sotte vanité de paraître propriétaire foncier lorsque, dans la réalité, on ne l'est pas ; ou bien le désir de conserver un crédit qu'on ne mérite guère, et de continuer à faire une dépense qui ne peut être soutenue qu'en contractant de nouvelles dettes ; d'autres motifs, encore, empêchent beaucoup de propriétaires fonciers de libérer leur héritage. Il y a peu d'années, qu'en France, le fondateur d'une caisse hypothécaire, destinée à faire des avances aux propriétaires fonciers, fit des recherches dans les justices de paix et aux bureaux des hypothèques, pour connaître les noms de ceux qui se trouvaient grevés de dettes. Il assure qu'ils étaient dans la proportion de 60 0/0.

Que le môme phénomène se soit produit en Belgique, avec une intensité plus grande encore, c'est ce ce que personne ne conteste. Un ancien député conservateur de l'arrandissement de Nivelles me disait der-

nièrement que, dans sa région, 70 0/0 des terres étaient grevées d'hypothèques. D'après M. Heclor Denis, celle situation s'aggrave, d'année en année : « La dette ruraie, dit-il, était évaluée à 400 millions en 1850, à 560 eu 1878 ; je la porte à 785 en 1885, et à 861 en 1892. Le rapport des charges à la valeur du sol, qui était de 6,6 0/0 en 1850, de 5 0/0 en 1878, atteint, d'après cela, 8,3 0/0 en 1885. A 4 0/0 d'intérêts, la charge du sol s'est élevée de 22.400.000 francs en 1878, à 34.440.000 francs en 1892. Une partie du revenu foncier s'est convertie en intérêt du capital, et la terre a été, dans une plus large mesure, soumise à la classe des capitalistes (1). »

Cette transformation, d'ailleurs, n'a pas un caractère accidentel, spécial à notre pays. Partout les mêmes causes produisent les mêmes effets. Il suffit de lire le chapitre que Schaeffle consacre à cette question, dans son dernier ouvrage, pour s'en convaincre (2); mais, nulle part, peut-être, ce phénomène ne se produit avec autant d'intensité qu'en Belgique.

Aussi ne faut-il pas s'étonner que, dans le Bulletin officiel de l'Agriculture (3), on ait pu lire ces graves paroles :

« Il nous parait intéressant de reproduire les idées que professait déjà, en 1879, notre inspecteur général, M, Proost :

« Bon gré, mal gré, il faut que l'agriculture, suivant la même voie que l'industrie, recoure à l'instruction professionnelle, à l'association, à la centralisation, au crédit, à la division du travail.

(i) H. Denis La Dépression économique et sociale, et Vhistoire des prix. Bruxelles, 1895, p. 352.

(2) Schaeffle Loc. cit., p. 195.

(3) Bulletin de V Agriculture, 1895, t. XII, p. 88.

« Association pour renseiy:nement.

« As-ociation pour le travail et le crédit. « Ainsi sera résolu pacifiquement le problème de la lutte entre la grande et la petite culture. Ou l'agriculture deviendra une industrie comme une autre, soumise aux mêmes conditions organiques, scientifiques, financières ou commerciales ; ou elle cessera d'exister en Europe. »

Ainsi donc, de l'aveu même du gouvernement et de ses principaux fonclionrinirps, ragricullure en Europe, et spécialement en Belgique, doit, sous peine de mort, devenir une indus rie comme une autre, sub-*'!tuer le machinisme au ravail mar»uel, la [iroduction collective à la producli.m isolée; en un mot, subir des transformations radicales et pri»fon(le8.

Or, depuis quelques années, et surtout dans ces derniers temps, ces transformations ont commencé à se produire dans no8 campagnes, sou;» la pre8>it>n des circonstances et, dans une certaine mesure aussi, grâce aux eiïorts des pouvoirs publics. Les paysans s'arrachf^nt à leur torpeur, sortent de leur isolement, se prennent à solidariser leurs efforts. Des associations de cultivateurs {Boerenhonden) se constituent dans tous les villages, et les coopératives agricoles poussent comme des champignons.

Ce mouvement, il e«t vrai, a été créé, non par les socialistes, mais contre les socialistes. Pendant quelque temps sans doute, il entravera notre propagande au lieu de la favoriser. Néanmoins, ce qui est un obstacle pour le présent, nous deviendra un moyen dans l'avenir et le socialisme, en dernière analyse, ne peut que se féliciter des progrès de l'esprit d'association dans les milieux agricoles.

La Ligue des paysans {Boerenbond), dont le siège

social est à Louvain, a été fondée en 1889, et comptait en 1895, 207 sociétés affiliées, avec un effectif de dix mille membres environ, dont neuf mille dans la partie flamande du pays. Depuis, leur nombre a considérablement augmenté : rien que dans la Flandre Orientale, on compte actuellement 190 Gildes. Ces Gildes, calquées sur les Bauernvereine allemands, offrent beaucoup d'analogie avec les syndicats agricoles français. Elles ont pour but d'étudier les mesures favorables à l'agriculture, de développer l'organisation coopérative de la classe rurale, d'acheter en commun des semences, des engrais, des aliments pour le bétail, d'organiser l'assarance mutuelle contre la mortalité du bétail, de créer des institutions de crédit, etc. (1)

Il n'est pas douteux que ces Boerenbonden aient puissamment contribué à répandre les principes coopératifs parmi les paysans.

Au lieu des procédés techniques défectueux que l'on employait, jusque dans ces dernières années, pour la fabrication du beurre, on recourt aujourd'hui à des modes de production qui vont toujours en se perfectionnant.

C'est ce que constatait M. Colard Bovy, dans un rapport présenté au Congrès international d'agriculture, de 1893 :

Les petites coopératives, insuflîsamment outillées et mal dirigées reculent, de plus en plus, devant les grandes qui peuvent travailler au plus bas prix, et dans les meilleures conditions, de grandes quantités de lait, et livrer des produits d'une uniformité constante. Les avantages atteignent

(1) Sur le développement des associatioos rurales, depuis 1896, V. Exposé statistique de la situation des associations d'intérêt agricole en 1900. Publication du Ministre de l'agriculture. Bruxelles 1901.

leur maximum, quand c'est un bon ingénieur agricole qui dirige l'exploitation.

Une vingtaine de grandes usines coopératives, montées au capital de 2o.000 à So.OOO francs, et travaillant de 3.000 à 10.000 kilogrammes de lait par jour, existent dans le pays, notamment dans les Flandres, le Hainaut, la province d'Anvers, le Brabant et la province de Liège, où la première laiterie de ce genre fut installée, en 1889, par M. Lohest.

A côté de ces grandes laiteries coopératives, nous trouvons, dans les Flandres, la province d'Anvers et de Namur, une trentaine de laiteries industrielles, dues, pour la plupart, à l'initiative de grands propriétaires. Ici le lait n'est plus traité en commun, aux frais de tous les associés, mais travaillé au profit du propriétaire de la laiterie, qui achète le lait.

Cette forme industrielle n'a guère réussi dans les pays du Nord ; presque partout les laiteries de ce genre ont disparu pour faire place aux sociétés coopératives.

La principale cause d'insuccès des laiteries industrielles réside dans la composition très variable de la matière première : le lait. Le fournisseur ne résiste pas toujours à la tentation de l'additionner d'eau. Souvent même, voulant se réserver tout le bénéfice que le fabricant ferait sur les produits, il refuse de livrer la matière première indispensable à la bonne marche de l'établissement.

Tandis que, dans les associations coopératives, chacun étant directement intéressé à la prospérité de l'entreprise, aura à cœur de n'apporter à la laiterie qu'un lait pur, entier, soigneusement recueilli.

Les circonstances qui favorisent le développemen de la coopération dans l'industrie laitière, existent au même degré, dans d'autres industries — l'industrie sucrière par exemple — qui plongent directement leurs racines dans la production agricole ; mais, ici, les difficultés sont plus grandes, les capitaux exige's plus considérables, les risques de l'entreprise plus étendus.

Néanmoins, il est intéressant de signaler — comme un type d'association qui se multipliera peut-être dans

un prochain avenir — la sucrerie coopérative fondée, l'année dernière, par 450 cultivateurs d'Anvaing, gros village agricole du Tournaisis. Ils avaient, auparavant, constitué un syndicat pour effectuer la vente des betteraves dans des conditions moins onéreuses, moins draconiennes que celles dont nous avons parlé précédemment ; immédiatement, tous les fabricants de sucre s'entendirent pour les boycotter impitoyablement et refusèrent d'acheter des betteraves à tous les membres du syndicat. C'est alors que ces derniers se décidèrent à fonder une fabrique coopérative, qui a pris, dès le début, une grande extension (1).

En somme donc, si le socialisme n'a pas encore très profondément pénétré la population rurale proprement dite, les centres agricoles, de plus en plus rares d'ailleurs, où les paysans ne se mêlent que peu, ou peint, avec les ouvriers industriels, il n'est pas douteux, d'autre part, que des signes de réveil se manifestent dans nos campagnes, et que l'irrésistible action du développement technique et capitaliste de l'agriculture y déterminera, dans un avenir prochain, des transformations intellectuelles et morales, éminemment favorables au développement de l'idée socialiste.

Le capitalisme tentaculaire pénètre toujours plus avant, confondant, dans une même étreinte, cultivateurs et artisans, ouvriers industriels et agricoles. Les deux prolétariats, trop longtemps divisés, par des antagonismes savamment entretenus par la classe dominante, commencent à mieux se connaître, à saisir là communauté des intérêts fondamentaux qui les unissent,

(1) Depuis lors, des dissensions se sont produites ; les petits actionnaires ont été éliminés par les gros, et la société d'Anvaing n'a plus guère de coopératif que le nom.

el, le jour où le développement des moyens de transport, des voies de communication, de la propagande par la presse et par la parole, auront levé les derniers obstacles, dissipé les derniers préjugés qtii les séparent, ils opéreront leur jonction, qui doit assurer la victoire définitive du socialisme.

Le socialisme fera, dans tous les pays, sa concentration contre la concentration du capitalisme, jusqu'à ce que la Justice, suivant l'expression du Tragique grec, a étende son règne aussi loin que la voûte des cieux (1) ».

(1) Sur la question agraire en Belgique, au point de vue socialiste, on pourra consulter ta collection du Laboureur^ organe hebdomadaire, publié sous les anspices du Parti ouvrier (rédacteur en chef, Debarsy, à Huy ; les discours faits par les députés socialistes, et notamment par Denis et Vandervelde, dans la discussion annuelle du Budget de l'agriculture ; les études suivantes d'E. Vandervelde :

i" « La propriété foncière en Belgique », Paris, Schleicher,

2» « Les villes tentaculaires », dans la Revue d'Economie poli-' tique, avril-mai 1899.

30 « Le socialisme et la transformation capitaliste de l'agriculture, Bruxelles. Bibliothèque de propagande du Parti ouvrier, rue des Sables, 35.

40 « L'exo'le rural et le retour aux champs » (sous presse).

LA QUESTIOîV FEIIIIVISTE

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