GÉNÉRALITÉS
On a appelé « féminisme » le mouvement qui, dans la société contemporaine, tend à réclamer pour la femme les mêmes droits que ceux qui existent pour le sexe fort.
Cette idée de l'équivalence des sexes est toute moderne. Dans le passé, la femme est l'esclave. Les législations de l'antiquité et de l'Orient ne lui reconnaissent aucun droit sérieux.
(1) Nous extrayons la plupart de ces coasidérations géoérales d'une conférence que fit Jules Destrée, à la Maison du Peuple de Charleroi (Nord), le l"' mai 1897, et dont le résumé parut en brochure dans la Bibliothèque de propagande : Le Socialisme et les femmes ! Bruxelles, 1897, 35 rue des Sables.
Le christianisme ne fit que peu de chose pour relever la condition de la femme. Au contraire ! Pour tout clérical imbu des légendes de la Genèse, la femme est toujours un agent de perdition, une des filles de cette Eve dont la curiosité et la... gourmandise firent chasser du Paradis l'Humanité. C'est à titre de châtiment qu'elle enfante dans la douleur. C'est elle qui fait trébucher les saints dans le péché. Dans les premiers Pères de l'Eglise, on peut lire à l'adresse de la femme des imprécations et des anathèmes véritablement curieux. Les fameuses discussions du concile de Mâcon sont restées légendaires.
Je vous distrairais, à coup sûr, beaucoup, par quelques citations ; mais qu'il me suffise de vous avoir indiqué que, depuis des siècles, l'infériorité de la femme a été ainsi consacrée par les institutions, les lois, la religion. Est-il alors étonnant que le cerveau soumis à toutes ces lointaines influences, nous ayons quelque peine à accepter l'idée contraire ?
L'infériorité de la femme semble à la plupart des gens une chose si normale, si naturelle, si nécessaire que l'on me demandera peut-être tout d'abord si elle existe et de quoi se plaignent les zélateurs du mouvement féministe ? Je n'aurai pas de peine, malheureusement, à vous montrer quelles différences de traitement, parfois ridicules, parfois odieuses, toujours injustifiables, nos lois réservent au sexe faible.
J'ai commencé par vous signaler les préjugés aux racines profondes dans le passé, qu'il faut vaincre pour examiner cette question. Nous sommes tous soumis, même ceux qui s'en croient le plus dégagés, à l'ambiance catholique ; nous avons tous à cet égard de sottes préventions qui nous empêchent de voir juste.
Voulez-vous une autre preuve de cette action néfaste,
pour les femmes, de la croyance catholique? Comparez la législation des différents pays au point de vue féministe, vous la trouverez très avancée dans tous les pays protestant?, 1res arriérée dans les pays catholiques. Dans ces derniers, l'évolution féministe ne se fait que 1res lentement, très difficilement, à travers de sourdes résistances.
Quelle est, chez nous, la situation ? En théorie, sans doute, on a proclamé l'égalité, mais vous allez voir, par le rapide exposé qui va suivre, combien cette théorie est restée platonique et combien les lois, pleines de survivances barbares, combien les institutions, hostiles à cette nouveauté, y sont encore réfractaires.
Quant aux partis politiques, ils n'ont point pris position, sauf le parti socialiste. Il y a des féministes, fort tièdes à la vérité, dans le parti clérical comme dans le parti libéral, mais dans le parti socialiste seul le féminisme est inscrit au programme. Le Congrès international réuni à Bruxelles, en 1891, a voté à l'unanimité moins trois voix la résolution suivante : Le Congrès invite les partis socialistes de tous les pays à affirmer énergiquement dans leurs programmes l'égalité complète des deux sexes, à demander qu'il soit concédé à la femme les mêmes droits politiques et civils qu'à l'homme et qu'on abroge toutes les lois qui mettent la femme en dehors du droit commun. Et le Parti ouvrier belge a déféré au désir du Congrès.
§ 2. — La Femme et les Droits politiques
Ici, l'inégalité est évidente. L'inventaire des droits politiques de la femme est assez vite fait : ils se résu-
ment à zéro. Pour beaucoup d'hommes, d'ailleurs, et même pour ceux-là qui ont réclamé avec le plus d'énergie le suffrage universel, il est tout à fait inutile que des droits soient reconnus à la femme. La femme électeur, la femme éligible, leur paraît une idée saugrenue comme la femme avocat, bien qu'ils aient accepté la femme médecin, la femme négociant et la femme ouvrière. C'est toujours cette idée préconçue de l'infériorité nécessaire de la femme, idée dont Voltaire a fait justice avec esprit en disant : « Les femmes? Elles savent faire tout ce que nous faisons, seulement elles sont plus aimables. »
A. Electorat professionnel. — S'il est un domaine où l'intervention directe de la femme n'a guère besoin d'être justifiée longuement, c'est dans le domaine professionnel. Pour tout ce qui touche à ses conditions de travail, salaire, heures et conditions d'ouvrage, l'ouvrière doit être consultée directement. Son père, son mari, son frère, compétents en d^autres métiers, ne peuvent voter pour elle. Ce principe a déjà pénétré dans notre droit belge, mais ses applications en sont encore très restreintes (1).
On se rappelle que la Chambre cathohque belge a refusé de le consacrer pour les ouvrières des mines, ainsi que je l'avais proposé lors de la discussion sur l'inspection des travaux houillers (2).
B. Electorat administratif , — L'administration d'une commune, par exemple, comprend des services divers: enseignement, hygiène, bienfaisance, etc., où l'intervention des femmes pourrait être des plus utiles. En
(i) Les femmes sont électrices pour lea Conseils de l'Industrie.
(2) Loi du li avril 1897. Annales Parlementaires, Chambre» Session 1895-18%.
Angleterre, les mères de famille sont consultées sur l'éducation à donner à leurs enfants. Elles ont rendu les plus grands services à cet égard et, loin de songer à restreindre leur activité, on ne pense qu'à l'augmenter. De même, les femmes, plus expertes dans l'art d'utiliser les ressources d'un budget, plus charitables et clairvoyantes, peuvent être très précieuses dans tout ce qui se rapporte à la bienfaisance. Dans l'ancien droit belge, en certaines localités, elles n'étaient point exclues des fonctions administratives (Loi de Beaumont).
Lors de la discussion de la loi qui régit les élections communales, ce furent les députés socialistes Hector Denis, Emile Vandervelde, G. Demblon qui défendirent le droit des femmes. On trouvera dans leurs discours (4 avril 1895) (1) d'importants renseignements sur la question. La majorité cléricale, malgré l'intérêt politique qu'elle avait, tout au moins immédiatement, à voir les femmes admises au vote, vota, naturellement, contre la proposition socialiste, avec un ensemble qui témoigne de la vitalité des préjugés dont je parlais au début.
G. Electoral politique. — La question semble, chez nous, très loin d'être mûre. Il n'y a cependant aucune bonne raison pour refuser aux femmes le droit de participer à la confection des lois qu'on leur applique. Les principes modernes de souveraineté nationale entraînent, dans la logique de leurs conséquences, le suffrage féminin comme le suffrage mâle. Il est particulièrement absurde, par exemple, de parler de représentation proportionnelle alors que la moitié des gouvernés n'a rien à dire.
(1) Annales Parlementaires, Chambre. Session 1894-1395, p. 1259 et s.
Signalons seulement que ce qui semble si extravagant est appliqué, sans perturbation, dans divers Etals d'Amérique et d'Australie, où les femmes sont non seulement électeurs, mais membres des Chambres législatives.
Dans la politique, la femme, avec son sens des nécessités pratiques, apporterait un élément de conservation et de stabilité, mais souvent aussi sa générosité et son cœur contribueraient à donner aux résolutions du pouvoir un Cbraclère plus altruiste et plus compatissant aux faibles.
11 est permis de penser, en outre, que c'est du suffrage féminin que viendront plus tard les plus précieux coLCours pour combattre l'alcoolisme, la prostitution, le militarisme.
Néanmoins, malgré l'accord unanime des théoriciens socialistes, malgré les ordres du jour des Congrès et l'insertion au programme de réformes immédiates, nous ne pouvons nous dis^-imuler que dans la masse ouvrière existent encore les répugnances les plus vives pour cette réforme d'une si évidente justice et d'une bienfaisance si certaine.
Les prolétaires belges redoutent que leur œuvre de progrès et d'émancipation ne soit entravée par l'appui que le suffrage des femmes apporterait vraisemblablement, dans les premiers temps au moins, aux partis conservateurs.
Ces appréhensions se manifestèrent avec force en 1901 et 1902, lors des débats sur un projet de réforme électorale communale, déposée au nom du groupe so" cialisle par Emile Vandervelde et quelques-uns de ses amis. Cette discussion, dans l'esprit de ses promoteurs, devait amorcer celle d'une proposition de revision constitutionnelle, tendant à substituer le S. U. au sys-
lème plural dans les élections législatives. C'e'tait donc en somme le problème électoral tout entier qui était ainsi posé. Le projet établissait le suffrage des femmes. Le parti libéral tout entier, depuis les doctrinaires jusqu'aux radicaux, se prononça avec énergie contre l'attribution du droit de suflrage aux femmes. Le parti clérical, au contraire, annonça que, s'il se trouvait acculé à une nouvelle modification des lois électorales, il se rallierait au suffrage des femmes. Et quelques-uns de ses membres firent, en faveur de la réforme, une propagande (1) d'autant plus superficielle que son principal champion se prononça à la fois contre le suffrage universel des hommes et contre le suffrage universel des femmes, dans le domaine communal. L'éventualité d'une évolution de ce genre chez les conservateurs suffit toutefois h effrayer les libéraux au point qu'ils demandèrent aux socialistes, pour se rallier à la campagne révisionniste, des déclarations formelles d'ajournement du suffrage des femmes.
La question vint au Congrès des 30-31 mars 1902, tenu à Bruxelles, et l'ordre du jour que nous avons publié, page 253, fut adopté.
§ 3. — Admissibilité aux emplois
A. Publics. — Inutile encore d'entrer ici dans les détails. Sous prétexte que la femme, que nous voyons parfois administrer des entreprises si complexes et si
(i) Reoé GoLAERT, député, et René Hknrt, La femme électeur. Paris, Lemoigne, et Bruxelles, Lamertin, 1901, prix 1 fr. 50. — Voyez encore l'intéreasante enquête publiée sur cette question par Mm* AhdrébTéry dans la flevttc d« Revues, 1«' mars 1902.
difficiles, est incapable de s'occuper d'affaires, elle est tenue à l'écart de tous les emplois publics
C'est M. Jules Le Jeune qui, lors de son passage au ministère de la justice, a osé rompre avec ces routines ridicules. On se souvient que c'est lui qui appela aux délicates fonctions de Présidente du Bureau de bienfaisance de Monceau-sur-Sambre, M'^'' Alice Bron, qui montra combien les femmes pouvaient être à leur place dans ces dignités secourables (1).
Depuis, d'autres ont été nommées ; petit à petit, mais bien lentement, les résistances cèdent sous la poussée de compréhensions plus fécondes.
B. Privés. — L'industrie capitaliste n'a pas été aussi difficile. Cette terrible mangeuse d'hommes a voulu dévorer en même temps les femmes et les enfants. Elle les a appelés dans les usines malsaines pour des salaires infîmes, exténuant des générations entières, opposant aux réclamations de l'ouvrier la concurrence de la femme et de l'enfant pour les réduire plus facilement tous à merci.
Vous savez qu'il a fallu une loi pour mettre quelque frein à l'appétit de cette ogresse, et vous savez aussi que c'est aux idées socialistes qu'est due cette loi toute récente sur le travail des femmes et des enfants (2).
En ce domaine, le mouvement féministe formule d'une façon bien simple le programme de ses revendications. « A travail égal, salaire égal ». Rien n'est plus évidemment équitable ; rien n'est moins souvent pratiqué cependant.
(1) Voyez, dans la collection de propagande socialiste du parti, 35, rue des Sables, à Bruxelles, la brochure d'A. Bron, la Ré/orme de la hienfaisanoe publique.
(2) Loi du 13 décembre i889. M. Delcroix en a publié uo commentaire en 1891, chez l'éditeur Hoste, à Gand.
Pour réussir, les ouvrières doivent se persuader que le moyen le plus efficace est l'association dans le syndicat professionnel.
C. Enseignement, éducation. — Aux pointsque je viens de traiter se rattachent nécessairement les questions relatives à l'enseignement et à l'éducation. Il semble que l'on commence à comprendre que la femme ne doit pas être élevée uniquement en vue de l'homme, mais qu'elle doit être élevée pour développer, comme l'homme, son individualité propre.
C'est sous l'empire de ces idées que nous avons vu nos Universités ouvrir leurs portes, non sans des hésitations et des discussions (1), au sexe faible. Mais tandis que les doctoresses diplômées exerçaient l'art de guérir, celles qui avaient leur certificat de capacité juridique se voyaient refuser par la Cour d'appel le droit de plaider (2).
B. Prostitution. — Le seul emploi auquel la société capitaliste admette sans répugnance la femme, c'est celui de chair à plaisir. On ne conçoit guère, sans doute, d'organisation sociale où la prostitution soit plus imposée, comme un métier obligé, à celles qui s'y livrent. Les conditions sociales d'aujourd'hui, si dures aux femmes, forcent celles-ci à choir dans cette boue de la prostitution. Sur dix prostituées, il y en a neuf au moins qui ne sauraient être autrement. Une honnête
(1) A l'Université Nouvelle, les femmes ont été admises dès les premiers jours à suivre les cours.
(1) La Fédération des avocats, eu 1901, s'est prononcée pour l'admissibilité de la femme à la profession d'avocat. Au cours de cette discussion, l'on a émis l'avis qu'en l'absence de texte formel opposé à cette admissibilité, la jurisprudence de la Cour d'appel pouvait se modifier. Néanmoins Emile Vandervelde, dans le but de faire trancher législativemeut la controverse, a déposé le 24 janvier 1901 un projet de loi qui n'est pas encore venu à l'ordre d,u jour de la Chambre.
femme est à peu près dans l'impossibilité de gagner sa vie. La question est trop complexe pour pouvoir l'étudier ici; je me borne à l'indiquer et à dénoncer la prostitution comme un résultat presque fatal des conditions économiques et sociales capitalistes.
§ 4. — La femme et les droits civils
A. En général [i). i. Incapacités. — La femme, qui peut être témoin en correctionnelle ou en Coar d'assises et décider de la vie ou de la liberté d'un homme, ne peut être témoin dans un acte de l'état civil ou à un acte notarié. La « solennité » de ses actes ne serait plus complète si un être aussi inférieur qu'une femme y comparaissait.
La femme ne peut être tutrice, sauf de ses propres enfants. On dit qu'elle n'a pas suffisamment le sens des affaires 1 Que d'hommes sont femmes sous ce rapport !
2. Séduction. — Que dire d'une loi qui permet au séducteur d'abandonner cyniquement celle à laquelle il a fait un enfant? On a été deux à le faire, on devrait être deux à le nourrir. La femme seule supporte tout le fardeau! L'opinion publique commence à s'émouvoir de cette situation inique et un projet de loi sur la recherche de la paternité a été déposé à la Chambre Belge, le 16 novembre 1894, par M. le ministre Le Jeune. Inutile de dire que la majorité cléricale laisse dormir dans les cartons cette œuvre de justice urgente (2).
(1) Voyez sur toutes ces questions, un exoelleut volume de Bridhx, Les droits de ta Femme, publié en 1893 chez Alcau à Paris.
(2) Deux autres projets ayant le même objet ont été déposés,
B. Spécialement de la femme mariée. 1. Régime quant aux per$onnes. — Quand elle se marie, le Code fait jurer à la femme obéissance. Pourquoi ? Est-ce une compagne ou une esclave ?
Ou fait jurer aussi aux deux époux fidélité. C'est parfait. Mais qu'arrive-t-il s'ils trahissent leur serment?
L'inégalité de traitement, l'injustice de la loi apparaissent ici d'une m^inière criante.
Dans une union formée librement entre deux êtres qui se seraient juré fidélité, sans la contrainte d'aucune influence étrangère, d'aucune nécessité économique, l'adultère serait une traîtrise odieuse. Dans le mariage d'aujourd'hui, où l'argent plus que l'amour a rapproché les époux, l'adultère est d'une fréquence incroyable et l'on a pour lui des indulgences infinies. Le nombre des femmes qni trompent leur mari est considérable ; mais celui des maris infidèles est bien plus grand encore I
Or, que dit la loi? La loi traite l'homme et la femme avec la plus monstrueuse inégalité. Le Code pénal français permettait au mari trompé de tuer sa femme surprise en flagrant délit. Notre Code, un peu plus humain à cet égard, punit l'adultère de la femme dans tous les cas, mais ne punit celui du mari que dans le cas d'entretien de la concubine au domicile conjugal.
Ces dispositions pénales sur l'adultère m'ont toujours paru monstrueuses (1). Elles sont une odieuse ma.
l'un le 7 mars 1902 par M. Mabille, député catholique, l'autre vers le même temps par le citoyen Hector Déni?. Il est à craindre qu'il ne dorment également du même sommeil des juistes !
(1) Cf. Jules Destrée, Le S cret de Frédéric Marcinel,p.59 et s., Bruxelles, Larcier, rue des Minimes, 1901.
nifestation de la guerre au faible, car, dans la pratique, on ne les applique qu'aux femmes, et aux femmes de la classe ouvrière.
Certes, la loi existe pour les bourgeoises et pour les grandes dames, mais jamais on ne les voit, de ce chef, en police correctionnelle. Non pas qu'elles ne trompent jamais leurs maris ; l'adultère est au moins aussi fréquent dans le high-life que dans les classes pauvres, et des scandales récents ont prouvé que les princesses même y prennent parfois goût.
Mais le tribunal répressif n'est pas pour ces coupables. Je n'ai jamais vu les femmes du monde en correctionnelle, mais j'y ai vu souvent de pauvres femmes délaissées, abandonnées avec plusieurs enfants par un mari ivrogne ou paresseux, et qui, après un an, cinq ans, dix ans de lutte, avaient trouvé un ami pour les défendre et les protéger, et qui, sur la plainte du mari indigne, se voyaient infliger des mois de prison I
11 est de ces cas où l'application de la loi apparaît comme une injustice criante. Il est absurde aussi de consacrer par des sanctions pénales l'inobservation d'un contrat civil. L'adultère ne devrait être qu'un motif de divorce ; il ne devrait avoir que des suites civiles, sans plus. Tel est l'esprit de diverses législa-^ lions étrangères : Angleterre, Etat de New-York (Code pénal 1881), canton de Genève (L. P. 1874), celui de la Codification pénale de la Révolution française (1791) et d'une proposition de loi déposée à la Chambre française par le député Viviani,
2. Régime quant aux biens. — La femme est une incapable ; elle ne peut rien faire sans autorisation maritale.
Le Code Napoléon a, parmi les divers régimes existant avant la Révolution, adopté la communauté. C'est
fort bien, en théorie, la bourse est commune ; tout ce qui est à toi est à moi ; tout ce qui est à moi est à toi. Mais c'est une communauté dont le mari seul est le chef. La bourse est commune, mais lui seul en a les cordons.
M. Bridel indique le régime de la séparation des biens comme le plus conforme à la justice. C'est dans ce sens que paraît devoir se fixer le progrès juridique. La place me manque, nécessairement, pour vous en exposer les motifs.
Mais une injustice particulièrement irritante était celle qui interdisait à la femme mariée le droit de disposer du fruit de son labeur et de son épargne.
Dans la séance du 23 avril 1896, j'ai eu l'honneur, avec mes amis Hector Denis, Emile Vandervelde, Bertrand, Anseele et Berloz, de présenter à la Chambre une proposition ayant pour but de remédier à ces abominables abiis.
Nous avons eu la satisfaction, après trois ans d'attente, de voir la Chambre voter, le 12 septembre 1899, une loi organisant, dans des conditions à peu près acceptables, la protection de l'épargne de la femme mariée.
Le 8 septembre précédent, la Chambre avait voté d'autres dispositions assurant à la femme mariée la libre disposition de son travail (1). Citons encore, parmi les améliorations salutaires de notre législation, la loi (2) votée sous l'impulsion du ministre J. Le
(i) Voyez l'intéreasante discussioa à laquelle ces projets donnèrent lieu aux Annales Parlementaires, session de 1898-1899, p. 2354, 2359-61. Il existe de ces deux lois (10 mars 190i) et 10 février 1900) un commentaire en un volume par M. G. Abel, publié chez l'éditeur Hoste, à Gand.
(2) Loi du 20 novembre 1896. Un commeutaire en deux volumes par M. Dansaert (7 francs) a paru, en 1897-1899, chez l'éditeur Bruylant, à Bruxelles.
Dest. et Vand. 20
Jeune, accordant certains droits au conjoint survivant qui ne venait, comme liéritier, d'après le Code, qu'après les parents au 12'= degré I
3. Régime quant aux enfants. — L'autorité familiale est exercée par le père seul ; elle s'appelle puissance paternelle. Quand l'enfant veut se marier, il doit demander l'avis de ses père et mère, mais en cas de désaccord le consentement du père suifit. La mère, parce que femme, est tenue pour rien.
Telles sont très rapidement, trop rapidement esquissées, les anomalies de nos lois et les réformes que le parti socialiste préconise dans cet ordre d'idées.
§ 5. — Conclusions
A. Evolution du mariage. — Nous allons maintenant vers une conclusion qui paraît subversive à beaucoup d'esprits et qui n'est cependant que la résultante logique des réformes généralement admises que je viens de vous exposer.
Si la jeune fille doit être instruite et éduquée pour développer sa personnalité et non pour l'homme; si, devenue majeure, elle doit être relevée de ces puériles déchéances qui l'éloignent de la tutelle ou du témoignage dans les actes publics ; si tout ce qui touche à sa condition économique, salaire, travail, etc., doit être pareil, en valeur et en dignité, à ce qui est concédé au sexe fort ; si, dans le mariage ou en dehors de celui-ci, il est proclamé que le séducteur de la femme,, le père des enfants, doit aide et secours à cette femme et à ces enfants ; si les enfants naturels voient enfin reconnaître
leurs droits ; si le régime des biens est la séparation ; si l'autorité sur les enfants est la même pour le père et pour la mère ; si l'association conjugale doit être dissoute par le divorce chaque fois que le bonheur des époux le réclame; si, à la dissolution de l''association, certains droits doivent être reconnus au survivant ; si, dans le mariage, les droits et les devoirs de chacun sont les mêmes et si l'adultère n'est plus qu'une infraction civile à un contrat civil ; qui ne voit qu'en somme toutes ces améliorations si justes, qui tendent à relever la femme, à en faire l'égale, la libre compagne de l'homme, portent, en réalité, une atteinte essentielle à la conception du mariage et de la famille, telle que nous l'ont léguée la doctrine catholique et le Gode Napoléon !
Il est intéressant de constater que toutes les questions féministes convergent dans leur évolution dernière vers une transformation du mariage ; on a désigné sous le mot : Union libre (1), la forme nouvelle que l'on peut ainsi pressentir dans un avenir assez rapproché.
Parmi les théories socialistes, il n'en est point, peutêtre, qui ait donné lieu à d'aussi faciles et d'aussi sots commentaires.
De la part des cléricaux, nous devions nous attendre à des résistances véhémentes ; en effet, ces conceptions nouvelles heurtent chez eux des préjugés religieux auxquels ils obéissent même inconsciemment. De la part des libéraux, les attaques sont moins compréhensibles, car nous ne faisons qu'élargir, somme toute, les arguments qu'ils ont fait prévaloir dans notre législation en y établissant le divorce.
Mais en vérité, le fond de toutes ces oppositions est
(i) Cf. Charles- Albert, L'amour libre, Paris, Stock.
plutAt l'ignorance que la mauvaise foi. Pour beaucoup, les socialistes, en cette matière, sont les apôtres de je ne sais quelle bestiale satisfaction des sens et révent une promiscuité digne des sauvages et des animaux. C'est ainsi que des scribes imbéciles et perfides exploitent contre nous, en période électorale, des citations tronquées, falsifiées ou des divagations sans autorité. Inutile d'insister sur la bassesse et la facilité de ce genre de polémique, dont le Bilan Rouge est resté le type.
Mais ce qui est plus utile à expliquer, c'est le pourquoi des répugnances irraisonnées, des indignations conventionnelles que manifestent certaines gens devant certaines idées. Une grande quantité de nos contemporains croient, sans y avoir jamais réfléchi, que le mariage et la famille sont d'ordre naturel et ont toujours existé comme ils se présentent à nous aujourd'hui. Or, rien n'est plus faux 1
L''évolution est une loi sociologique autant que biologique. Elle régit les formes de la vie humaine. Tout change incessamment, tout se modifie, s'adapte selon les nécessités diverses.
L'institution du mariage et de la famille n'y a point échappé. Elle a subi, de même que le mode successoral qui en est le corollaire, les changements les plus extraordinaires et les plus variés au cours des siècles. Les recherches modernes ont établi cette vérité de la manière la plus certaine (1). Des faits nombreux ont été colligés et rassemblés par des sociologues : on a découvert et reconstitué toute une série très variée
(1) Fr. Engels, L'origine de la famille, de la propriété privée et de rÉtat, Paris, Carré. 1893.
Letourneau, L'Évolution du mariage et de la famille, Paris,
d'institutions matrimoniales et familialps, depuis la promiscuité originelle, le mariage par groupes, le matriarcat et la polyandrie, etc., auxquels les auteurs ont donné des noms divers.
En ce siècle même, alors que tout le monde occidental professe la monogamie, les Turcs d'un côté, les Mormons de l'autre, pratiquent la polygamie. De nombreux rites, traditions ou coutumes locales ne s'expliquent que comme survivancps (ri-s'ituiion^ di>^paru <; (1). Si ces f'orm^'s sorinlps onl pu cnaiiiier dans le. pa-sp, pourquoi ne rliari^prriie'il e Ir* pas encore dans ! "' ■ nir? N'est-ce f)H!> une ilUj>io(iii,iiile laluile de . que nous av(jns atteint eu cette m.dière le (jeimei terme de la perfection et que le progrès s'arrêle avec nous?
Il n'y a rien de déraisonnable à croire que ce que nous voyons autour de nous, même le mariage, même la famille, se moiiifiera au cour.- des leinps luMir-. Mais ce qui est la vérité scientifiipie semble absurde aux gens à courte vue. Déjà, Montaigne jadis avait dit de jolie façon :
« Les communes imaginations que nous trouvons en crédit autour de nous et infusées en notre âme par la semence de nos pères, il semble que ce soient les générales et naturelles, par où il advient que ce qui est hors des gonds de la coutume, on le croit hors des gonds de la raison ».
L'union libre peut paraître hors des gonds delà coutume, elle n'est pas hors des gonds de la raison. Les juristes la trouvent au bout des réformes dont je vou i parlais tantôt ; les sociologues l'aperçoivent comme
(1) Massakt, Demoor et Vandervelde, L'Évolution régressive Paris, 1897.
354 V. — LA QUESTION FEMINISTE
terme prochain de l'évolution du mariage. H. Spencer a noblement dit :
« Dans les phases primitives pendant lesquelles la monogamie permanente se développait, l'union de par la loi (originairement l'acte d''achat) était censée la partie essentielle du mariage, et l'union de par l'affection était non essentielle ; à présent, l'union par la loi est censée la plus importante et l'union par l'affection la moins importante; un temps viendra où l'union par affection sera censée la plus importante et l'union par la loi la moins importante : ce qui donnera lieu à la réprobation des unions conjugales où l'union par affection sera dissoute. » (H. Spencer, Sociologie, t. H, p. 410-411).
Et si nous voulons nous mettre au-dessus des effarouchements de commande venant, soit de la part de gens sans famille comme les curés et les moines, soit de la part de gens mariés pour qui les aventures galantes sont d'aimables fredaines, on reconnaîtra que l'union librement contractée par l'amour d'êtres égaux, indépendants et libres, librement maintenue par l'affection et l'estime réciproque est singulièrement plus morale que le mariage bourgeois de nos jours, où les parents marient une jeune fille, sans la consulter, à un jeune homme qui n'en aime que la dot ou les espérances, opérations qui ont juste autant de dignité ou de moralité que l'achat d'une jument sur un marché de bestiaux !
Il va sans dire d'après nous, mais nous le disons cependant expressément pour éviter tout malentendu, que nous ne prévoyons la généralisation de l'union libre que comme l'aboutissement dernier de toute une longue évolution, d'une série complexe de réformes juridiques, économiques et morales, et chacun sait que
celles-ci ne sont pas l'œuvre d'un jour ! Il va sans dire aussi qu'à mesure que s'établirait cette forme de mariage, la loi devrait prévoir la situation des conjoints pendant leur association et après la rupture de celle-ci, et intervenir pour la protection et la sauvegarde des enfants.
B. Devoirs des femmes socialistes. — Après avoir examiné ainsi rapidement l'état de notre législation et de nos institutions, avoir dit tout ce que le socialisme réclamait pour la femme de droits et de la liberté, il me reste à vous dire tout ce que le socialisme à son tour réclame des femmes.
Tout droit est corrélatif d'un devoir. Si les femmes veulent être traitées avec respect et dignité, comme les compagnes de l'homme, il importe aussi qu'elles conprennent les obligations qu'entraîne cette conception nouvelle. Et dès maintenant, dans la société présente, la femme peut avoir une action économique et morale considérable, dont les effets retentiront sur sa condition, sur celle de son époux et de ses enfants.
Il faut tout d'abord qu'elle s'affranchisse des vieux servages dont son mari et ses enfants se sont délivrés. Si elle veut être considérée comme un être libre, il faut qu'elle ne soit point le jouet de superstitions grossières, l'esclave d'une dévotion aveugle, un instrument docile d'espionnage entre les mains de quelques vicaires il). Entrez dans une église un dimanche; elle est remplie de femmes. Voyez autour du confessionnal : ce sont des mères, des épouses, des filles qui y apportent les secrets de la famille, y demandent des consolations et des conseils. En pays wallon surtout, cette différence du développement philosophique entre
(1) Voyez le livre de Michelkt, Le prêtre, la femme et la famille.
les sexes est particulièrement frappante. Elle a ceci de fâcheux : que l'Eglise catholique, ayant pris parti dans la lutte quotidienne entre l'esprit de progrès et l'esprit de conservation, chaque ménage se trouve par ce fait tiraillé en deux sens contraires : le mari disposé à aller en avant, la femme le retenant et l'empêchant de suivre cette impulsion.
Voulez-vous un exemple : Prenons une grève. Le mari, objet direct des injustices qui ont motivé le refus de travail, s'impatiente, se révolte, se décide à la résistance. La femme, qui sait toutes les difficuUés que la suppression des salaires va entraîner, lui reproche d'écouter les camarades, l'engage à la soumission, et, dans des moments où le réconfort serait si nécessaire, le décourage ou l'iuvective. Est-il surprenant, après cela, que le mari délaisse le toit familial et préfère causer avec ses compagnons de travail au cabaret où il les retrouve ?
Je voudrais que la femme comprît mieux les intérêts de son mari. Je voudrais qu'associée à ses souffrances, à ses désirs, elle n'intervint qu'avec prudence pour faire entendre la voix de la raison — et ses conseils seraient bien mieux écoutés — et cela avant la lutte, avant les résolutions extrêmes qu'il ne faut jamais prendre sans mûre réflexion ; mais celles-ci une fois décidées, je voudrais trouver la femme à côté de son homme, pour lui insuffler des héroïsmes et non pour afl'aiblir son courage !
Je voudrais surtout que, dans la classe ouvrière, les femmes aient la perception bien nette des services énormes que rendent à la famille entière les mutualités, les syndicats, les coopératives. Partout où des femmes sont employées dans l'industrie, elles devraient s'associer, s'organiser en syndicats professionnels pour
assurer le respect de leur travail, pour se garantir des salaires convenables, des heures et des conditions de labeur honorables. Ça et là, nous constatons avec plaisir en Belgique, sous l'impulsion du Parti ouvrier, la création de syndicats d'ouvrières ; mais tous ceux qui se sont occupés de ce mouvement reconnaîtront avec moi quelles difficultés ils rencontrent et combien les femmes sont moins persuadées que les ouvriers de la nécessité des unions professionnelles. Il convient donc, à chaque occasion, de leur en expliquer le mécanisme et l'utilité.
On peut dire la même chose des mutualités. Il est certain que la femme tout autant que l'homme est sujette aux maladies, aux cas imprévus qui viennent eulever la capacité de travail. Elles auraient tout autant d'intérêt que leurs maris ou leurs frères à entrer dans les mutualités. De ce côté-là encore il y a beaucoup à faire et le jour >>ù les femmes le comprendront, un grand pas sera fait pour l'émancipation de la classe ouvrière.
Enfin, si elles devaient pratiquer pour elles-mêmes, chaque fois que les circonstances le permettent, l'union professionnelle et la mutualité, elles devraient surtout engager leurs maris, leurs pères, leurs frères et leurs fils à ne pas négliger ces moyens essentiels d'amélioration de leur sort.
Ménagères, dites-vous bien que l'argent donné à la mutualité n'est pas perdu : le jour où le travailleur sera blessé ou malade — et qui peut se vanter d'échap» per à la blessure et à la maladie — vous verrez rentrer au logis, bienfaisantes et doublées, ces économies fécondes ! Dites-vous bien que l'argent donné aux syndicats n'est pas perdu : c'est la cotisation qui garantit le salaire sans cesse menacé par la concurrence, qui pro-
tège contre les exigences excessives du capital I Ditesvous bien encore, ménagères, que la dépense quotidienne pour le journal, que les dépenses de solidarité ne sont point non plus nuisibles, au contraire 1 Enfin, comprenez et soutenez les coopératives dont les bienfaits sont tels qu'il n'est pas besoin, n'est-ce pas, de vous les détailler?
Et lorsque vous vous serez ainsi attaché vos maris, vos frères, vos tlls, en leur montrant que vous partagez leur confiance et leur espoir dans ces mutualités, ces syndicats, ces coopératives, nous vous demanderons votre concours pour terminer votre œuvre salutaire et combattre avec nous l'alcoolisme. Les dépenses que je vous ai citées tantôt sont utiles et vous devez les encourager ; celles pour le cabaret sont funestes, et tout ce que vous ferez pour les empêcher sera bien fait ! Je ne dois pas insister : vous, les mères de famille, vous êtes les premières à souffrir quand le cabaret vous prend vos hommes et vos fils ! Venez avec nous lutter contre ce fléau terrible ; venez au socialisme rédempteur, pour le mieux connaître, pour mieux comprendre son grand Kêve de fraternité et d'amour de tous, pour le rappeler à vos maris, pour l'enseignera vos enfants! Venez pour que, quand vous vous en irez dormir à jamais, vous ayez du moins la consolation suprême d'avoir, dans la limite de vos forces, essayé un effort conscient vers l'idéal et laissé aux têtes blondes et brunes des petits la certitude d'un monde meilleur.