‹ Le socialisme en BelgiqueChapitre 48 sur 74 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Préoccupations esthétiques.

A. Principes.

§ 1. — Art et Socialisme

II règne dans cprtains milieux les idées les plus saugrenues au sujet d'une prétendue incompatibilité entre l'art et le socialisme. Dans les milieux artistes, on considère en général le parti socialiste comme fermé, voire même hostile à toute préoccupation esthétique, tandis que dans les miieux sociaii-tes on se montre trop souvent indilTérent ou dédaigneux des choses de l'Art.

il convient de réagir vigoureusement contre ces fâcheux malentendus. Ce fut dans ce but que l'un de nous publia, en 1897, dans la collection de propagande du parti, une brochure intitulée : Art et Socialisme.

La préface en précisait ainsi les intentions :

Aux socialistes, je voudrais faire comprendre combien il est indispensable qu'ils s'intéressent aux choses d'art. La vie supérieure de l'humanité ne peut leur être indifférente. Poursuivre des améliorations matérielles, c'est bien, mais c'est insutfisant. Notre marche en avant vers la société future exige des transformations morales et intellec-

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tuelles autant que des transformations économiques. Toutes ces évolutions doivent marcher de pair et nous devons les provoquer toutes et les soutenir avec une égale sollicitude, si nous voulons réaliser un jour la Révolution sociale. La déclaration du Parti ouvrier belge le dit avec infiniment de raison et en ternies formels. C'est une déplorable erreur que de considérer l'art comme le délassement frivole des gens riches, de penser que les artistes ne sont que des oisifs inutiles ou même nuisibles. Trop de circonstances, malheureusement, peuvent parfois, à l'époque actuelle, justifier ces préventions ; il faut que nos amis s'en dégagent ; qu'ils se persuadent de la puissance et de l'utilité suprême de l'Art : une des plus nobles forces sociales, l'un des plus éclatants modes de la libre expansion de la personnalité humaine. Loin de le mépriser ou le haïr, il faut l'honorer et l'aimer, le conserver précieusement pour les hautes jouissances qu'il réserve à ses élus.

Je voudrais, de même, montrer aux artistes combien sont injustes les préjugés que la presse bourgeoise a fait naître chez eux à notre égard. Elle aime à nous représenter comme soucieux uniquement d'intérêts matériels, décapités de toute préoccupation élevée, et quand elle parle de l'avènement socialiste, c'est avec des accents éplorés, comme s'il s'agissait de l'invasion de nouveaux barbares. A l'en croire, noire triomplie serait le signal de vandalisraes effroyables. Rien n'est plus absurde. Il ne sera point difficile, je pense, d'établir que la situation de l'Art et des artistes serait bien meilleure dans une société socialiste, mais je crois même pouvoir affirmer que la renaissance des arts décoratifs, tant cherchée aujourd'hui, n'est possible qu'ensuite d'une modification des conditions économiques des travailleurs, n'est réalisable que par le socialisme.

§ 2. — Raison d*être et limite des devoirs de l'Etat VIS-A-VIS de l'Art

L'Etat doit d'abord, par probité, conserver pieusement les monuments, tableaux ou objets d'art légués

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par les siècles antérieurs et dont nous ne sommes que les usufruitiers. Nous devons, sous peine de malversation, rendre intacts à nos descendants les trésors que nous ont confiés les ancêtres.

En aucun autre domaine, peut-être, la notion de la propriété collective n'est plus saisissante. Mais outre ces devoirs élémentaires, on a pu se demander si l'Etat avait, vis-à-vis des artistes, des devoirs spéciaux de protection et d'encouragement. Nous pensons que oui. Et nous en justifions ainsi le fondement :

C'est parce que l'œuvre d'art n'est, en général, pas immédiatement lucrative, parce que, sauf de très rares exceptions, elle ne rémunère pas immédiatement le travail qui l'a créée, que nous avons pu conclure à un certain devoir d'intervention de l'Etat.

Ce devoir se justifie encore par une autre considération : c'est le caractère illimité de la valeur produite par l'artiste.

L'Etat doit protéger les artistes, et ne doit pas protéger de la même manière les cordonniers et les pharmaciens, par exemple, parce que les valeurs créées parles premiers sont absolument différentes, comme caractère et comme nature, de celles fournies par les seconds.

Lorsque le pharmacien fait une boîte de pilules, lorsque le cordonnier a confectionné une paire de chaussures, le produit de leur travail à tous deux aura une destination déterminée et strictement limitée; il se consommera et s'épuisera par l'usage qui en sera fait. Au contraire, l'œuvre d'art n'a pas ce caractère de relativité et de contingence ; elle a une inépuisabilité en quelque sorte absolue, et nul ne saurait dénombrer et préciser les sensations agréables, les émotions grandes et généreuses qu'elle peut susciter. Les chaussures s'useront, les pilules produiront ou ne produiront pas leur effet; l'œuvre d'art, après avoir été contemplée par des milliers d'hommes, pourra l'être encore par d'autres milliers et donner ainsi, d'une façon infinie, de nouvelles jouissances à l'humanité. En faut-il des exemples ? Qui comptera les nobles et les

sereines pensées qu'ont enf^endrées les marbres de la Grèce ? Qui fera le calcul des consolations tombées des voûtes des cathédrales gothiques? Combien a-telle enflammé de courages, la chanson sacrée que clament les foules en marche vers l'avenir : la Marseillaise ? Et statues, édifices, chansons et poèmes, après avoir réjoui tant de cœurs et élevé tant d'esprits, sont toujours immortellement jeunes, aussi vivants, aussi inépuisables que jadis, toujours prêts à donner, à ceux qui savent les comprendre, les mêmes sensations sublimes. Ce sont des fontaines aux ondes toujours fraîches, jamais taries, auxquelles viennent boire successivement les générations assoiffées de beauté.

Mais ces devoirs . n'impliquent aucun droit. Leur accomplissement ne peut jamais devenir le prétexte d'une oppression ou d'une contrainte. L'Art exige une absolue liberté. L'Art officiel a, dans tous les temps, été l'apanage des intrigants et des médiocres.

§ 3. — L'Art dans une société collectiviste

Il conviendrait d'abord de noter le point de départ, de constater à quel destin misérable sont réduits les véritables et grands artistes dans la société capitaliste. On pourrait rappeler Schubert vendant 2 fr. 50 la mélodie du Roi des Aulnes; Wagner végétant mis^^rablement à Paris ; Millet cédant quatre de ses plus beaux dessins pour une paire de souliers, et tant d'autres lamentables exemples qui justifient l'ironie araère de H. Heine : « Peui-êlre les artistes sont-ils comme les nèfles, qui ne mûrissent que sur la paille. »

Mais si nous ei^sayous maintenant de voir plus loin dans l'avenir, de jeter quelques clartés sur ce que deviendrait l'Art dans une société collectiviste, nous pouvons présager sûrement un accroissement considérable de l'art public et décoratif.

394 VI. — PRÉOCCUPATtONS ÎNTRLLECTnRLLES^ ETC.

Le domaine national, d'abord, sera augmenté dans des proportions dont nous ne pouvons avoir aucune idée ; à mesure que des lois protectrices des humbles auront assuré aux foules plus de loisirs et de bien être, les besoins inlellecluels s'accroîtront sans cesse ; il sera permis à tous de s'intéresser aux sciences et aux arts. 11 faudra gonfler de trésors nos collections nationales, nos musées, nos bibliothèques. Il faudra les multiplier jusque dans les centres secondaires. Partout naîtront des besoins nouveaux d'instruction et d'émotion esthétique.

De plus, un autre changement se fera dans les esprits. La solidariié, s'étant développée jusqu'à des degrés que notre égoïsme actuel ne peut s'imaginer, chacun s'habituera à jouir des propriétés publiques comme on jouit aujourd'hui des propriétés privées ; chacun goûtera le charme de marcher dans des promenades publiques ornées de statues, la joie de voir dans les musées nationaux les œuvres qu'il aime, la satisfaction de consulter dans les bibliothèques de l'Etat les livres et les documents nécessaires à ses études ; et la promenade dans un beau parc, l'admiration du tableau, la lecture du livre, n'est-ce pas tout ce que la propriété peut donner de meilleur? Qu'importe que le parc, le tableau et le livre ne m'appartiennent pas matériellement, si j'ai été admis à toutes les jouissani-es qui s'en peuvent déduire; si je puis recommencer demain ou chaque fois que la fantaisie ou le besoin m'en prendra ? Et n'est-ce pas un bonheur de plus de penser que d'autres âmes fraternelles le peuvent à leur tour, de penser que dans mon contentement il n'y a point de privation ni de peine pour autrui ?

Gela ne vaudra-t-il pas mieux que la propriété individuelle d'aujourd'hui, dont le plaisir est fait de l'humiliation du prochain? A présent, on a des tableaux par ostentation et vanité ; on les montre avec une joie ravivée par le dépit de celui qui les regarde ; sentiments égo'istes et sots, car l'œuvre d'art est bien plus possédée par celui qui la comprend que par celui qui la paie !

Quand une solidarité plus intime et mieux comprise sera établie et pratiquée entre les hommes, que tous pourront profiter fraternellement de ce qui est à tous, qu'importera alors l'appropriation égo'iste ? N'auronsnous

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pas assuré aux individus ce qu'il y a de seul digue d'envie, ce qu'il y a de meilleur dans la propriété ? I,a splpudeur des monuments publics, la richesse des collections nationales, la beauté des promenades, tout cela sera tel qu'on ne pourrai! le concevoir actuellemenl. Et qu'on ne me taxe point de rêveur fantaisiste, les faits du passé sont éloquents.

Lorsqu'un peuple a conscience de sa vie commune, lorsqu'il est pénétré de celte solidarité, que nous espérons voir se développer superbement, lorsque tous les cœurs d'un peuple battent d'un seul battement, les chefs-d'œuvre sortent d'une telle civilisation, fatalement et naturellement, comme des fleurs. Cela s'est vu en Grèce, au Moyeu Aîïe, parce qu'alors le même idéal hantait les cerveaux.

Et dans l'avenir que nous espérons, comme dans ces époques du passé, l'Art sera partout. Non seulement il formulera d'une façon magnifique l'élan général vers l'idéalité, mais il descendra aux objets usuels de la vie quotidienne, il accompagupra toutes les actions humaines. Il enveloppera toute l'existence dans ses m luifestations les plus diverses. Il ne sera pas seulement le privilèj^e de quelques riches, mais tous en seront imprégnés et heureux.

Déjà, en Angleterre, certains phénomènes annoncent ces évolutions. C'est le pays où le travailleur a su réduire le plus ses heures de travail et s'assurer quelque loisir ; c'est aussi le pays où les bibliothèques et les musées sont les plus nombreux et les mieux organisés ; c'est aussi le pays où les arts mineurs sont le plus en faveur. La liaison des faits économiques et esthétiques est manifeste.

Nous ne pouvons qu'indiquer ce^ points sans les dévelop[iements qu'ils merileraient ; on irouvera quelques-uns de ceux-ci dans une conférence donnée par J. Destrée à Anvers, le 28 janvier 1897, et publiée dans le Peuple de février 1897.

B. Œuvres.

§ 1. — Section d'Art Nous avons dit, précédemment, comment s'était

formée, à la Maison du Peuple de Bruxelles, la Seclion d'art.

Elle fit appel, dans un but d'enseignement esthétique populaire, aux artistes, littérateurs, peintres, musiciens très nombreux que compte notre pays. Pour leur assurer leur complète et entière indépendance, il fut décidé que leur adhésion n'entraînerait pas affiliation au Parti ouvrier.

Dès les premières années, les résultats furent encourageants et dépassèrent les espérances des promoteurs. L'un d'eux, Emile Vandervelde, put écrire ce qui suit, en sa préface à nn « Annuaire de la section d'art », qui parut en 1894, avec la collaboration des principaux écrivains de Belgique :

Beaucoup de personnes, au début, se montrèrent aussi défiantes que les maîtres chanteurs, quand Hans Saclis leur proposa d'en appeler au peuple. 11 ne s'agissait pas, en effet, de suivre les sentiers battus, et d'adopter, en les améliorant un peu, les programmes habituels des réunions populaires. A ces auditeurs frustes, mais sans préjugés, nous apportions, grâce au dévouement de nos meilleurs artistes, des sonates de Beethoven, des quatuors de Brahms ou des transcriptions de Wagner.

— Vous ne serez pas compris, disait-on. — L'expérience a démontré le contraire. A toutes les soirées la salle était comble; à plusieurs reprises il fallut refuser du monde.

A la dernière séance, on dut se transporter dans un autre local. On peut évaluer à huit cents le nombre de ceux qui ont assisté régulièrement aux auditions. Et tous les artistes qui sont venus à ïdiMaison du Peuple déclarent^ à l'envi, qu'Us n'ont jamais rencontré d'auditeurs plus attentifs, plus respectueux des œuvres, et, en même temps, plus enthousiastes (1).

(1) Annuaire de la section d' art et d'enseignement de la Maison du Peuple de Bruxelles en 1893 (imprimerie Bloudeau). Articles de : Juled Destrée, Eugène Demolder, Mas Elàkamp,

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Les programmes des soirées de la Section d'art, en J89i-93, ont été composés comme suit;

1" La littérature russe, conférence par Jules Destrée.

Partie musicale organisée par Oct. Maus (œuvres des musiciens russes Glasounow, Tschaïkowsky, Rirasky- Korsakoff).

2° La vie de Jésus et les contes d'Yperdamme, conférence par Ed. Picard.

Partie musicale organisée par 0. Maus (œuvres de Berlioz, J. S. Bach, César Franck et R. Wagner).

3° Brahms, soirée musicale avec le concours de M. Gustave Kefer, Laoureux, Lefèvre et Bouserez.

4° H. Ibsen, conférence par G. Ecktioud.

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