‹ Le socialisme en GrèceChapitre 3 sur 6 · II · texte numérisé non relu

II

En un autre endroit, Aristote définit l'objet de la justice proprement dite : c< Tous les biens proprement dits, qui constituent la bonne et mauvaise fortune, dont tous convoitent la jouissance sans s'inquiéter, au reste, si ces biens leur seront également bons à tous (ch. I, 1 9) (2). — Le trait caractéristique des justes relations de l'homme avec autrui, c'est d'être conformes aux prescriptions de la loi ou dominées par le principe d'égalité de traitement des parties en présence. L'homme juste, est-il dit ch. 1, 1 8 : « Justum quoque futurum et eum qui legibuspareaty et eum qui aequus et qui œqualis sit, Videtur vero homo injustus esse qui contra legem agit, et is qui sibi plus vindicat quam par sit et qui inœqualis est ». La<5onformit(B aux prescriptions de la loi se confondant avec la légalité et rentrant plutôt dans la notion de justice générale, il reste, pour trait essentiel de la justice proprement dite, l'égalité de traitement des parties dans toutes les affaires où il s'agit d'intérêt, de distribution des biens. L'injustice consiste dans la cupidité ; elle consiste à prendre plus pour soi qu'on ne laisse aux autres. Ch. I, | 9 :

nAlovixTOs b à^cxo;, et, | 10 '. bâ olSix ç buK âlc ib nXtô-j cLpiXiri, ocXXx xcc2 tô UaTToy iitl

, xwtf àn>wj xaxawv. La justicc cousistc à uc pas prendre pour soi plus que n'ont les autres, k donner également k tous. La justice, c'est l'égalité et le juste, c'est l'égal (ch. III, 1 1). Mais partout où il y a du plus et du moins, il y a un milieu, un point idéal où le moins croissant et le plus diminuant finissent par s'équivaloir. Le juste est donc un juste milieu (ch. III, I 1 et I 3) (3). C'est le juste milieu entre le sacrifice de soi et

(1) Perspicuum igitur est,prœter totam illam injustitiam, aliam quandam esse, quœ est tamen kuic ex parte Qruv«vwjKo« ; quoniam eodem génère utraque ùontinuetur: Utriusque enim vis in eo posita est, quod ad alterum refertur. Verùm hœc quidem altéra versatur in honore aut pecunia, antsalute, ant in eo si quo uno nomine hœc omnia complectt possimus : et quidem idcii co posita est quia lucri gratiâ aliquid facile delinquitur,

(2) Quia vera ex injustis aller ply^ justo habendi cupidus est, circa bona ille versatur, non quœlibet, sed circa illa duntaxat, de quibus prospéra for ^ tuna aut adversa usurpatur; quœ sunt absolute quidem illa semper bona ; sed huic vel illi non semper ; et vero hœc honiines optant et persequuntur, quum mimine ita fieri opporteat; verum optandum quidem sit unicuique ut quœ sunt simpliciter bona, ea ipsi quoque bona sint, eligenda autem, quœ sint ipsi bona.

(3) Perspicuum est, aliquod esse etiam iniquitatis médium. Hoc autem est œquum seu œquale, % 3 : Quoniam autem œquale médium est, jus quoque médium quoddam erit.

\q sacrifice d'autrui. L'abandon de soi est excès ; la concupiscence qui lèse autrui est excès également. Le problème de la réalisation de la justice consiste pour l'individu à maintenir l'équilibre entre soi et les autres, à déterminer ce point idéal où nul n'est sacrifié, où l'individu agit pour soi et n'empêche pas le*s autres d'agir pour eux.

En d'autres termes du point de vue de la justice les individus sont tous égaux. Abstraction est faite des différences existant entre eux et, sur ce domaine, ils paraissent tous sensiblement avec mêmes droits et mêmes devoirs.

L'observateur antique, à son insu dominé par les préjugés d'une société reposant en dernière analyse sur la monstreuse inégalité de l'esclavage, ne va pas cependant jusqu'à proclamer avec Kant et la Révolution française l'égalité absolue de tous les hommes au regard de l'État et à voir en tous les membres de la cité des volontés raisonnables égales de tous points et ayant absolument mêmes droits à être respectées. Ce pied d'égalité sur lequel les individus agissent et traitent entre eux signifie seulement qu'ils renoncent pour le moment à se servir de leur supériorité de force pour agrandir leur situation au détriment de la partie adverse. La lutte est momentanément suspendue, ou tout au moins elle se dissimule sous des formes déguisées. Mais chacun reste avec sa situation et ses avantages antérieurement conquis. Les individus ont beau faire effort pour se comporter en égaux, en fait ils ne le sont pas; et de leurs relations ils doivent retirer des avantages en proportion de leur mérite, c'est-à-dire en proportion des avantages antérieurement acquis, en rapport avec leur situation sociale. C'est là le sens de la grande distinction, qui domine toute la théorie d'Aristote, de la justice distributive et de la justice commutatû ve. L. V., ch. II, I 12. (p. 1130) :

xoii yàyO ifj-zi Kv.i oin'so'é s;(ccyTxai l'jcv \:s^ov liiiov) iv Si tô. év -zoïç (TwvaAAay^«5e Stop

La justice distributive préside à la répartition entre les divers mem-

(1) Ejus autem justitiœ quœ est partis, jurisque item ejus quod ipsi consentaneum est^ una species est quœ in distributione vel honoris, vel pecuniœ vel aliarum rerum, quœ inter eos dividi possunt, qui ejusdem reipublicœ communione inter se conjuncti sunt, versatur; in his enim est ut alter cum altero et œquum et intquum consequatur. Altéra, quœ in rébus contrahendis vim corrigendi atque emendandi habet.

~ . n y 7 .w^ *y*sa w. 7 yj; ^"^ ;^iy-. 7^''— .•tF;-7V7j^rr^'7;." 7=^^*^ '^■: %-» -r-^:*^-i^7-7' "^'^^ - * ^j^^'^.s?^"^. v j^i^i^^Eg^rw^

brés de la société des avantages sociaux, selon les mérites de chacun, c'est-à-dire son degré d'élévation sociale (ch. III, § 7) : xd y&p ^mocmy I*

Elle implique Tinégalité fondamentale des membres du corps social^ et une inégalité acceptée de tous, considérée comme un fait normal et devant légitimement influencer la répartition des avantages sociaux. La justice n'est donc pas une égalité pure et simple; elle est plutôt un rapport, une proportion (ch. III, § 8). Bent» ipot xi iixouQt àv^Atyo* ti. Ju$ proportione et comparatione quâdam comtcU. L'égalité dans la répartition consiste en ce que chacun a même droit aux avantages, toutes choses étant égal^. Toutes choses n^étant pas égales, c'est-à-dire la situation sociale chamgeant, le droit change avec elle (ch. III, § 4.) : « Ceterum necesse es^ jus^ quod et médium est et œquale^ et ad aliud referri, et aliquibus esse, Ac qua médium est, aliquorumMt^ quœ quidem suni plus et minus ; quâ œqUale in duobus consistit; qua fms, aliquibus est t. Les parts doivent être entre elles cosnme so»t les personnes. A et B figurant les personnes; C et D figurant les choses, C et D doivent être entre elles comme sont A et B. On a la proportion C : D : : A : B (| 5, ch. III,) (2).

Cette proportion entre la grandeur du lot et le mérite social de la personne, voilà ce qui constitue le juste milieu, ce juste milieu qui est le droit lui-même. Ch. III, 1 12 : Igitur termini A cum termino C et termini B cum termino D conjugatiojus illud est quod in distmbutione consista, et médium illud hoc est quod proportione constat. Nam quod constat, médium est* Jus autem proportione constat (3).

La justice distributive, quoique définie un juste milieu, une égalité, hôxnt est donc une justice profondément inégalitaire, aristocratique, faisant la plus grande acception des personnes, hautement conservatrice et, de ce chef, bien prés d'admettre, quels qu'ils soient, tous les résultats de l'histoire. Aristote ne se dissimule pas le caractère éminemment relatif et historique de sa justice distributive. Cette notion de

(1) Nam quod jus in distributionibus positum est, id fatentur omnes pro cujiuque dignitate esse oportere,

(2) Necessario jus in quatlmn* minimum versatur. Nam et quibus ut sit jus accidit, duo (dum personœjsunt; et in quibus jus ipsumsitum est,duœ res, Atque eadem erit œqualitas, et personis et in rébus, Nam ut res illœ, in quibus jus positum est, se habent : sic et illi quibus jus tribuitur, Nisi enimsint œquales, non habebunt œqualia : sed hinc prœlia querelœqueet expostulationes, quum ont œquales non œqualia, ont non-œqualcs œqualia, habent et consequuntur,

(8) lièàotxb ^(xacov xSvz ivsi xdO wapà xo kvà cyov xà yàp àvâAoyov ^i'ov, xb ^ ^<à /c«y

mérite social qui sert de base à la répartition varie, pour lui, selon les types de société, § 7, ch. III :

Ti|y /ilv.9< «Çtocy ou tf^ir «ur^* iiyoovt Ttàurfs ûirà^ccv, eUT oc ^ ^^Jj/mx^octc oliXwBt/ila*,

Les membres des États démocratiques voient le principe de répartition des biens et des honneurs dans la liberté, les oligarques dans la ricbesse, d'autres le voient dans la nafssance, les aristocrates dans la vertu. Chaque société a ainsi son principe de classement social, mais toujours on voit ce principe présider de la même façon à la répartition des avantages sociaux entre les membres de la cité. - Est-il absolument vrai de dire que dans les gouvernements où la* vertu règne, elle est, tout comme la richesse ou la condition sociale, le principe de répartition des avantages sociaux? Platon ne l'admet pas, puisque les plus vertueux sont les plus dévoués et qu'en fait de richesses et de jouissances matérielles, le caractère propre de ses sages est de se réduire à la portion congrue.

Il faut voir dans la justice commutatite, l'autre sorte de justice admise par Aristote : c Toct Te7«syy-/Al«y«j»a9t ^lopOurlx^» l'autre type de justice plus parfaite et idéale, où vraiment et non plus en apparence les parties figurent dans la relation sur un pied de parfaite égalité. Ici les avantages propres à chacune des parties sont déterminés non par la situation de chacune d'elles par rapport au tout, mais par la considération seule de chacune d'elles en elle-même. L'individu pour ainsi dire ne fait plus partie de l'État; on le considère en lui-même dans son rapport isolé avec un autre ou d'autres individus en tout semblables à lui. Plus d'acception de personnes; seul l'objet, la matière du rapport entre en ligne de compte. C'est ce qu' Aristote nous dit en toutes lettres dans le 1 3 du ch. IV : Nihil enim refert, tUrum vir bonus mahim hominem fraudarit an malus homo vivum bonum neqiêe utrum vir bonm an imfrobm aduUerium fecerit : »H damni tai^um differentiam inXueUir Ux^ personis ipsis utitur tanqtmm (Bqualibtis^ si facit injuriam unns, affieitur injuria aUer; item si hic damnum intulit ille accepit; proindeqne koe non justum, qujd inœquale guid est, judex exœquare conatur, Nam quum kic percussus fuerit, ille perçussent y perpession ea et actio item in partes œqueUes divisa est; ceterum damna et muleta conatur eas judex extequare, de Utero videlicet detrakens,,. Erit igitur illud jus correctoriumy damni et bten médium {&9:txb inocvo^^^MTCx^y SUoL-i^ «y ttn rb/iprov ^yifdcLç /ai xép^ous). Ce qui importe, c'est l'égalité des prestations, la parfaite équivalence entre le tort causé et les dommages et intérêts alloués. La tAcbe du juçe consista

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à trouver ce juste milieu où les prestations s'équivalent. Ch. IV, | 8 : ffi^o^&p%xtrbSUoLouoviŒtpxv.USu%97^ç;k égaliser comme s'il s'agissait de partager une ligne en deux parties égales. 1 9 : tô ^ Uov u.i t^,- /;«;o»o5 xai èXàxxovoç. Et le rapport en jeu ici n'est plus un rapport de proportion comme pour la justice distributive (ch. III, 1 13 : KaX-Mt H t^v Mcàu;i?» oLvaXy^i»vyt^/uTj>iKij)toi/i\On/^»xuoi), mais uu simple rapport arithmétique.

§ 9, ch. IV : xocrà TJi' à/}iO/£i|TCxiiv àvaJLoylav.

Le domaine de la justice commutative est proprement le droit des contrats, ce que nous appelons le droit des obligations (| 12, ch. II : Tô 4v xoî; QrwvoOA'yy/ta»! SiogBévtxé)») et le droit pénal en tant qu'engendrant des actions au civil, dérivées comme de quasi-contrats. Les contrats mentionnés (| 13) sont la vente, l'achat, le prêt, le cautionnement, le commodat, le dépôt, la location. Ces contrats, Aristote les appelle avec raison les contrats volontaires; un acte de volonté se trouve, en effet, toujours à la racine du contrat. — Les crimes et délits, considérés comme sources d'engagements civils, sont qualifiés contrats involontaires : Tàv/vp 9VvyJUlay/*àTû)v rà fiU cx'.u9cà iou ta o' àxo^TCsc (| 13). Ce SOnt,

d'une part les délits cachés comme le vol, l'adultère, l'empoisonnement, la profession de proxénète, la surbornation de l'esclave d'autrui, le guet-apens, le faux témoignage ; de l'autre, la violence ouverte : les coups et blessures, l'emprisonnement, le meurtre, le rapt, la mutilation, l'injure et l'outrage.

Tout le Klomaine de la responsabilité pénale et le domaine de la vie économique proprement dit, voilà l'empire de la justice commutative. On remarquera le terme employé par Aristote pour désigner cette sorte de justice : tô Su)p9<uux6v (njus correctorium » njtAS quod ad emendationem factorum valet ». Si l'on rapproche de ce fait cet autre que, tout au cours du chapitre IV, Aristote emprunte de préférence ses exemples de justice aux cas de responsabilité délictuelle, on sera tenté de conclure à une certaine prépondérance; dans sa pensée, du droit délictuel sur le droit des obligations. Peut-être faut-il voir là une vue historique sommairement indiquée.

Mais c'est surtout dans les relations économiques que la justice commutative se montre le mieux avec son véritable caractère. « Tout le droit des associations basées sur un contrat d'échange, remarque Aristote, repose sur l'exacte réciprocité de traitement des individus entre eux ; et d'une manière indirecte toute la société. | 6, ch. V). »

xocT ayoAoy^av xÀf fi^ xoit' ^9^ri|Toc. toi « VTcnoitly yâp àyxAoyov a\j/A/i:sutt ii itéXiç (i).

(1) Sed in communitatibus r$rum contrahendarum sane taie jus reciprocœ

• ^Jt»..' %*i7T*>". ^- ' >'^ w , ■ - -7 jT» ----^ '-;-' . v^^"""^- ;>ï 'T ' s '. '; "X .v , 7f^ >7'»^*7it ' * v^"/ •^*v

Dans tout contrat, la vente, par exemple, que s'agit-il d'échanger? Des prestations équivalentes. Prenons un maçon et un cordonnier qui ont besoin réciproquement de leurs sévices : le problème à résoudre, c'est réchange de prestations équivalentes. Une maison vaut plus qu'une paire de souliers. § 8, ch. V : ^«r oûv xau.-a ««jônvai. Il faut trouver le moyen de les comparer entre elles et d'établir cette égalité de prestations. — On le voit, le problème est nettement posé. Aristote Ta-t-il pleinement résolu? Il a parfaitement vu le rôle de commune mesure de toutes choses que joue la monnaie (| 10, ch. V). a. Pour qu'il y ait échajige, dit-il, il faut que toutes choses soient comparables, d*utie certaine manière. C'est à cela que sert l'argent qui joue ainsi le rôle d'intermédiaire. Il mesure toutes choses, en accuse l'excellence ou le peu de valeur, indique par suite, le nombre de souliers correspondant, par exemple, à la valeur d'une maison ou d'une quantité d'aliments».

L'essence de la valeur semble lui avoir échappé. « Rien n'empêche, dit-il, que le travail de l'un soit supérieur (vaille davantage?) à celui

de l'autre. § 8, ch. V : « Oû6èy •/&« XdXùu xpaz-o^t «yac zb Otaiipo^ l*y>» il TO

6«Tipow ». — Pourquoi le premier travail est-il supérieur à l'autre? vaut-il mieux que l'autre? Aristote ne le dit pas. Il semble admettre, entre les différentes sortes de travaux, une différence de nature, tout comme il doit admettre, pour raison d'être de sa justice distributive, différentes espèces d'hommes vivant — irréductibles — dans une même société. Et comme une erreur en entraine une autre, il n'hésite pas à emprunter à la justice distributive sa proportion C : D : : A : B (le lot C sera au lot D, comme la personne A est à la personne B), pour en faire la norme d'après laquelle se détermine la valeur comparative des différentes prestations dans le droit des contrats : la maison G est à D soulier, comme A, maçon est k B, cordonnier (| 8, ch. V).

Dans la forme, tout au moins, l'équivalence de prestation de la justice commutative se confond ainsi avec les prestations proportionnelles de la justice distributive. Les deux notions de justice distributive et de justice commutative, nettement distinguées d'abord, se brouillent. Aristote, faute d'avoir vu l'essence de la valeur, n'a pas su maintenir la distinction jusqu'au bout, laissant à la critique économique moderne la gloire de formuler nettement la première la conception correcte de la vie économique.

Ce qui fait la différence de valeur d'un travail et d'un autre, ce n'est

perpessionis seu talhnis, proportione, non œqualitaie clvilem societatem continêt, Factis enim reciprocis manet conjunctio civitatis*

- jf*»^r7!Tv^7Ç^^T™f ■ "^^Tvl^'^'^TTv^ '"^"TKr.^fr^y^.V'JT^ry^

pas la dignité particulière de l'un et l'autre ouvtim, msm la quantité différente de travail concentré dans l'un et l'autre produit. Ces produits entrent directement en rapport les uns avec les autres, ayant essence commune, à savoir une quantité de même travail. Dans la mesure où l'économie monnayée tend à se susbtituer h l'économie naturelle, la conception de la justice distributive cède la place à celle de la justice commutative. La conc^tion collectiviste marque le point extrême de cette transformation. Pour le collectivisme, les classes sociales n'existent pas; le$ situations sociales différentes sont des fonctions, des travaux différents, ayant môme essence, directecment comparables entre eux, ^c'est-à-dire mesurables. Et de là vient justement le caractère révolutionnaire de l'économie collectiviste et en même temps, sous un certain rapport, son caractère démocratique.

Par la même raison, le conservatisme d'Aristote l'a empêché de voir et de suivre jusqu'au bout les conséquences de sa théorie de la justice commutative.

Peu importe, le domaine de la vie sociale est nettemement soustrait au droit de la force. Le membre de l'État ne peut pas, ne doit pas se comporter vis-à-vis des autres membres en ennemi, mais plutôt en aide et en coopérateur. Telle qu'elle est conçue, la justice domine tout; et elle est si bien la reine de ce monde qu'elle doit, pour ainsi dire, pour remplir sa tâche, se dépasser elle-même. N'ayant rien à voir avec le droit de la force, elle ne se confond pas avec la légalité. La légalité, c'est la contre-prestation forcée qu'on peut se dispenser de faire, puisque la loi en assure, par voie de contrainte, l'exécution. La justice dépasse la légalité, se dépasse elle-même, et devient alors l'équité (to tnUiM^) qui, pour maintenir l'équilibre entre le moi et le nonmoi, consent volontairement pour autrui des prestations que la loi ignore,

La perfection de l'homme destiné à vivre en société, c'est la pratique de la justice et de l'équité. La pratique de ces vertus constitue également la perfection du corps social, son bien : c7roli:ixoy vyvJbov», c zbi^tt^ 9\i^fifi6^»; elle se confond avec la vertu même ; et c'est comme le ciment de la société, puisqu'en maintenant le juste équilibre entre les intérêts individuels, elle coupe court aux germes de division et assure la bienveillance de tous pour tous sur tous les terrains politique et économique.

Nulle part l'homme ne doit chercher à s'assurer plus d'avantages que ne comporte un juste retour de contre-prestations équivalentes. Le

marché, la valeur d'échange, le prix n'existent pas en dehors des règles de la justice. Ce qui doit décider en maître de la loi des relations économiques, ce n'est pas Tégoïsme de l'individu, mais à la fois, l'intérêt légitime de l'individu et l'intérêt du prochain en vue du bien du corps social. L'homme ne doit pas demander pour ses marchandises le prix le plus haut, pour l'argent prêté l'intérêt le plus rémunérateur, mais seulement ce salaire, ce prix, ce taux que déterminent la justice et l'équité. L'homme qui traite avec nous ou qui nous sert de collaborateur ne doit pas être une seule fois considéré par nous comme un simple moyen d'enrichissement, mais comme un homme que nous attachent des liens autres que des liens d'une nature économique, visk-vis duquel nous avons des obligations morales. Le véritable progrès consiste à se rapprocher de plus en plus dans l'ordl^e économique de ces relations idéales.

Faut-il voir là un simple conseil de perfection? et considérer comme légitime, au point de vue de la pratique courante, l'égoîsme qui tente, tant bien que mal, de se concilier avec l'amour du prochain? Faut-il voir en lui « quelque chose contre quoi il n'y a rien à dire » et s'en remettre, au surplus, à l'État du soin dé remédier aux conséquences funestes de l'activité anti-sociale?

Pour Aristote, l'État et l'individu doivent également se faire l'organe de la justice, et toute manifestation des intérêts privés propre à nuire à l'ensemble, toute utilisation abusive d'une supériorité économique en vue d'un gain considérable, malhonnêtement acquis, doivent être proscrits impitoyablement.

La morale aristotélique est tout près de la formule deKant : « Agis de telle sorte que le principe de ton action puisse être toujours érigé en règle générale s'imposant à tous », et embrasse cette autre formule plus simple : « Fais à autrui ce que tu voudrais qui te fût fait », le principe du mutualisme.

Mais la mutualité s'achève et s'accomplit dans la charité et le dévouement à autrui qui finit par perdre de vue tout espoir de retour. Pour Aristote comme pour Platon, la justice et l'équité aboutissent à la fùia, à l'affection, à l'amitié. Cette ^ Jca ne se confond pas avec les relations personnelles des individus entre eux, avec les amitiés particulières et égoïstes. C'est essentiellement l'aspiration intérieure de l'homme vers la vie de société, la bienveillance active vis-à-vis d'auirui. La ^Ouc a pour domaine les formes les plus diverses de la vie commune : corporations, communautés, groupes de toutes sortes, avec lesquels, plus ou moins, on dépasse la vie individuelle.

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Par sa conception de la ^ata (plus tard la caritas chrétienne) Aristote dépasse donc encore lui aussi ce point de vue de l'atomisme social, qui ne peut voir dans Tamitié qu'une association d'intérêts égoïstes, et comme une société de protection mutuelle, où chacun ne sert les autres qu'en vue de soi. Qu'il le veuille ou non, une sorte de réalisme politique saisit Aristote à son insu, et lui fait reprendre dans un langage quelque peu autre les grandes affirmations platoniciennes. La société humaine, qui a son principe dans les besoins les plus essentiels de l'homme, a sa fin dans la perfection de la vie politique extérieure. L'État n'est pas seulement une simple société d'assurance contre les atteintes qui pourraient être portées au droit, uji organe de protection contre les ^ violences du dehors, une institution ayant pour objet de favoriser les relations entre les hommes ou une simple société quelconque ; c'est un organe de culture, de bien-être pour tous, de moralité. L'essence de l'État, c'est la communauté de vie en vue de la réalisation la plus parfaite possible de toutes les fins dignes de l'homme.

Telle est la sphère des nobles et hautes idées, où, par réaction contre le train de vie du présent, coîttre la bassesse de la pratique, les mensonges de la vie publique, d'un coup d'aile singulièrement puissant, la Pensée antique se réfugie, pour se débarrasser de sa souillure et rêver le mieux.

Mais il y eut des protestations, et on construisit des théories pour justifier la pratique. Partant du principe démocratique, Hippodamos conclut du principe de liberté abstraite que l'État et sa législation doivent se borner en principe à la protection du droit, à assurer la sécurité des personnes et des biens. Lycophron, dans le même sens, va plus loin encore. La loi, pour lui, au dire d'Aristote, n'existe que pour garantir l'exécution des engagements réciproquement pris (cyyiniTts éùXiXoii T«» JiJMMwv). L'individu est la pierre angulaire de tout le droit et existe pour lui seul. Le droit repose sur un contrat par lequel les individus s'assurent réciproquement la sécurité personnelle. L'État a pour seul objet d'empêcher les entreprises violentes d'une sphère de liberté sur l'autre ; il s'efforce d'intervenir le moins possible entre les individus. Entre l'État ^et les individus, les rapports ne sont pas plus intimes qu'entre les individus eux-mêmes (1).

Le recul des âges aidant, la sophistique politique et cette plate justification des mauvais intérêts du présent paraissent bien piètres à côté

(1) Voir aussi Platon. Republ. H. 358, c.

de ces floraisons splendides du génie et de la conscience humaine que sont les doctrines d'un Platon et d'un Aristote. Il est à présumer que dans la réalité, les choses ne se passèrent pas tout k fait ainsi, et que la distance ne fut pas jugée aussi grande que de nos jours entre la politique d'un Lycophron et celle des deux grands publicistes. La philosophie terre à terre et utilitaire du premier dût, en fait, tenir dans la conscience de son temps une plus grande place que celle de Platon, comprise et surtout goûtée d'un bien petit nombre, qualifiée d'excessive et chimérique. Ainsi, de nos jours, certain petit positivisme court, facile, k la portée de tous, suffit à satisfaire aux exigences spéculatives de la majorité des classes libérales. Le monde est fait de la sorte que les diverses sphères d'existence qui le composent s'ignorent réciproquement. Rien n'existe pour l'homme que son semblable. Le monde du commerce, le monde de l'industrie, celui du sentiment vivent tous leur vie, si je puis dire, parallèlement, à peine soupçonnant mutuellement leur existence. Et le problème politique, le problème capital de l'organisation humaine, consiste précisément à trouver la subo^rdination nécessaire, la hiérarchie rationnelle de ces divers ordres.

Expression de l'économie présente, sortie de la réalité, tout près de la réalité, destinée h défendre parles armes de l'intelligence les attaques dirigées par l'intelligence contre cette réalité, le positivisme sophistique resta sans doute la philosophie dominante. Tout comme l'Economie présente, en dépit des nobles efforts d'un Platon et d'un Aristote, continuait à perdre la Grèce.

Mais le grand effort philosophique du iv« siècle ne fut, en tous cas, pas perdu pour la pensée. Le patrimoine de l'intelligence se trouva pour jamais enrichi d'un coup d'œil profond, tel qu'il ne s'en était jamais vu encore, sur les conditions d'une bonne organisation des sociétés humaines, et les moyens nécessaires et sûrs de réaliser le bonheur du plus grand nombre.

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