‹ Le socialisme en GrèceChapitre 4 sur 6 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Nous venons de voir comment, par dégoût d'une réalité basse, le sentiment d'un bond s'est élancé au terme opposé du bien social, en indiquant d'un trait les grandes lignes. Nous allons voir, maintenant, l'intelligence continuer l'œuvre de la conscience indignée, analyser

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dans le détail les causes dt mal, tenter de trouver les moyens précis et pratiques d'arriver au but.

Le monde moderne a eu, pour approfondir l'étude de son mécanisme économique, en dégager la fatalité d'effets, en fonder d'une manière définitive la critique, K. Marx, disciple de Smith et de Ricardo et qui n'a fait que dire tout haut et déduire avec génie les conséquences ûernières de l'économie du présent. L'économie individualiste antique a en' elle aussi sa critique qui sert de base et de substructure aux constructions idéales de Platon et de son grand disciple.

Une idée que la critique antique a saisie avec non moins de netteté «t de force que la critique moderne, c'est l'idée de la lutte des classes.

Tout le livre VIII de la «République» est consacré k la peinture de ces luttes entre les classes, qui font de la société un véritable champ de bataille et substituent partout à la bonne entente la désunion et les haines. La société n'a qu'une chance d'échapper à ces divisions intestines, c'est de réaliser le gouvernement parfait. Dans la mesure où elle s'éloigne de cet idéale elle s'éloigne du bonheur et tombe en proie aux troubles et aux désordres de toutes sortes. Platon, dans les pages pénétrantes de ce VHP livre, a tenté de fixer les principales étapes de cette déchéance du gouvernement parfait; auxquelles correspond toujours un degré parallèle du désordre et de Tinjustice sociale et économique. Au premier abord, on serait tenté de voir dans cette peinture systématique des gouvernements correspondant aux divers degrés d'injustice économique un thème dû k la fantaisie du poète, le produit de cette logique spéciale de l'écrivain, qui sacrifie la vérité au trait et ne connaît en fait d'observation que le détail qui fait bien. Mais non, Platon n'a rien de ce pauvre artiste qui parle avant d'avoir pensé. Ces pages sont le fruit d'obsehrations nombreuses d'une longue et profonde expérience et ce n'est pas le caprice de l'artiste ou le besoin du pittoresque qui ont décidé des traits du tableau.

Platon reconnaît 5 sortes de gouvernements : 1» le gouvernement parfait; 2^ la timocratie ou timarchie ; 3® l'oligarchie ;4o la démocratie; 5® la tyrannie.

Nous ne parlerons pas maintenant du gouvernement parfait qui, réalisant au sein de la société la justice et l'harmonie, ignore toute guerre intérieure. — La timocratie qui vient immédiatement après dans l'ordre de la perfection, est ce qu'on pourrait appeler la pseudo-aris-» tocratie.Le vice de ce gouvernement, c'est avant tout l'ambiti^i et la

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brigue ap<>5v«xty.t xuifdo.t/ir>.iy> (i). La bassesse du lucre et les mesquines préoccupations du travail servile ou quasi-servile, n'ont pas encore rabaissé les âmes. On met le courage avant tout le reste. La discipline et la légitime subordination aux autorités, non moins que le respect des lois, y sont encore en honneur. Mais déjà, on constate une répugnance profonde à élever les sages aux premières dignités. Pour commander, on choisit plutôt les esprits bouillants, d'une valeur peu éclairée, plus portés à la guerre qu'à la paix. Et, en même temps, se développe un esprit de cupidité, qui est la négation de ce gouvernement et en prépare la ruine. Les gens de guerre et les magistrats qui composaient la classe dirigeante de la société parfaite ont commencé par procéder, entre eux, au partage des terres et des maisons. Maintenant, ce adora^ teurs farouches de l'or et de l'argent, ils les confieront aux ténèbres et les tiendront renfermés dans le trésor de l'épargne et dans leurs coffres». Et, en même temps, se trouvent consommées les grandes injustices qui manquent l'irrémédiable déchéance du corps social. Le reste des citoyens, le grand nombre qui peine et qui produit, qu'ils regardaient tout à l'heure, dans le gouvernement parfait, comme leurs amis et leurs nourriciers, ils les traitent, à partir de ce moment, en sujets et en esclaves, et, au lieu de s'en faire les gardiens, ils les contraignent de faire la guerre à leur propre place et de pourvoir à la sûreté commune. « Durs et brutaux envers leurs esclaves, doux avec leurs égaux, souples et dociles devant leurs maîtres, avides d'honneurs, de dignités, et sur la fin de leur vie, de richesses, incapables d'apprécier autre chose que les vertus guerrières et politiques : tels sont les hommes du gouvernement timocratique; tels sont les Lacédémoniens et les Cretois.

Mais, une fois lancée sur la redoutable pente de l'imperfection, la société n'est pas près de s'arrêter.

Le père est un homme ambitieux, plein de sentiments hautains et de grands projets. Le flls, entraîné par la pente générale des mœurs et peut-être détourné de l'ambition des grands postes politiques par l'exemple de son père, ruiné au service de l'État, ou frappé injustement de toute autre façon, précipite cette ambition et ces grands sentiments du trône qu'il leur avait élevé dans son âme, et ne songe plus qu'a amasser du bien. Sur ce même trône, dont il a chassé l'ambition, il fera monter l'esprit d'avarice et de convoitise, qu'il établira son grand roi, auquel il mettra le diadème, le collier, auquel il ceindra le cime-

Ci) Platon, 548, c.

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terre. Au bas du trône, enchaînés comme de vils esclaves, se trouvent, d'un côté la raison, de l'autre le courage, obligés, Tune à ne réfléchir, k ne penser qu'aux moyens d'accumuler les nouveaux trésors, l'autre à n'admirer, à n'honorer que les richesses et les riches, à mettre toute sa gloire dans la possession des biens de la fortune et dans le talent d'en amasser. — Dans un État composé d'hommes semblables, le cens décide delà condition de chaque citoyen; les richesses ont le commandement auquel les pauvres n'ont aucune part. Elles s'accumulent dans les coffres des particuliers. Le luxe y occasionne, tous les jours, de nouvelles dépenses pour les citoyens. Eux et leurs femmes font violence aux lois pour les plier h leurs inclinations. Pour soutenir tes dépenses, on se livre de plus en plus à la passion d'amasser; le crédit des richesses augmente et, dans la même mesure, celui de la vertu diminue.

Qu'arrive -t-il alors? On laisse pleine liberté à chacun de se défaire de son bien ou d'acquérir celui d'autrui. Les riches font les lois ; et comment pourraient-ils assouvir leur convoitise de richesses, si des lois protectrices empêchaient les citoyens de disposer follement de leurs biens? Bientôt, les uns possèdent des richesses immenses; les autres sont réduits à la dernière misère. Et, à partir de ce moment, la lutte sociale bat son plein. L'État, par nature, n'est pas un; il renferme nécessairement deux États, l'un de riches, l'autre de pauvres qui habitent la même ville, et qui travaillent sans cesse à se détruire les uns les autres. Tous les individus ruinés, qu'ont réduit à la misère leur propre prodigalité et leur passion, jointes k la cupidité des riches, sont dans l'État sans y avoir aucun emploi, ni d'artisan, ni de commerçant, ni de soldat, ni d'autre titre que celui de pauvre et d'indigent. Ils jouent le rôle de véritables frelons. Parmi ces frelons, il y en a qui n'ont pas d'aiguillon; d'autres, en récompense, en ont de très piquants. Ces frelons munis d'aiguillon, ce sont les malfaiteurs. Dans toute société où il y a des pauvres, il y a des filous cachés, des coupeurs de bourse, des sacrilèges et des fripons de toute espèce; et dans les gouvernements oligarchiques, il y a beaucoup de pauvres; — ou plutôt, tous les citoyens le sont, h, l'exception des chefs. Il y a donc beaucoup de scélérats armés d'aiguillon, que les magistrats contiennent dans le devoir par la vigilance et la force.

Mais, déjà, le gouvernement est en voie de se faire démocratique. L'essaim des frelons et des pauvres, parmi lesquels se rencontrent en nombre, des hommes nés avec des sentiments nobles et élevés, est devenu très nombreux. Les oligarques ou ploutocrates n'ont pas voulu éteindre cet incendie qui consume tout, ni en empêchant les particuliers de

disposer de leurs biens k leur fantaisie, ni en prenant de telles dispositions de loi qui couperaiei^t court à l'usure. Pendant que se forme dans rÉtat un corps de gens oisifs, armés de puissants aiguillons, les uns accablés de dettes, les autres notés d'infamie, quelques-uns ruinés à la fois de biens et d'honneur, qui haïssent a mort ceux qui se sont enrichis des débris de leur fortune, les usuriers avides, penchés pour ainsi dire sur leur proie et, ne s'imaginant pas être aperçus des autres, continuent de fournir sourdement de l'argent à ceux qui ont recours k eux et de faire des brèches nouvelles à leur patrimoine. Finalement, d'un côté, les riches; de l'autre côté, les pauvres. Les riches qui dirigent l'État, eux, leurs femmes et leurs enfants, vivent dans l'abondance, menant une vie voluptueuse, n'exerçant ni leur corps ni leur esprit ; les pauvres, maigres, brûlés de soleil et nus. Le gouvernement devient populaire, lorsque les pauvres, ayant remporté la victoire sur les riches, massacrent les uns, chassent les autres, et partagent également avec ceux qui restent, les charges et l'administration des affaires; partage qui, dans ce gouvernement, se règle d'ordinaire par le sort. — Dans ce nouvel État, tout le monde est libre; on ne respire que la franchise et l'indépendance; chacun est maître de faire ce qu'il lui plaît et choisit à son gré le genre de vie qui lui agrée davantage.

Il y a, dans un pareil gouvernement, des hommes de toutes sortes de professions. « De même, dans cette même république, chacun peut aller chercher le genre de gouvernement qui l'accomnjode ; elle les renferme tous ; un État où le peuple gouverne, c'est une foire où l'on expose des gouvernements de toute espèce. Aussi paraît-il que cette forme de gouvernement doit passer pour la plus belle de toutes, aux yeux du moins de ceux qui jugent comme les femmes et les enfants jugent des habits par la bigarrure. C'est un gouvernement très doux, où personne n'est le maître, dont la variété est charmante, et où l'égalité règne entre les conditions les plus inégales.

On n'y est contraint d'accepter aucune charge publique, quelque mérite que vous ayez pour les remplir; on n'y est soumis, si on le veut, à aucune autorité... En dépit de la loi qui vous interdit toute fonction dans le barreau et la magistrature on peut être juge ou magistrat si la fantaisie vous prend. Enfin, avec quelle douceur admirable on y traite certains criminels ! Ne voit-on pas dans ces villes des hommes condamnés a la mort et à l'exil, rester impunément dans la ville, paraître en public, se promener avec une démarche et une contenance de héros, comme si personne n'y faisait attention! — A moins d'être doué, diton, d'un excellent naturel, de s'être amusé, pour ainsi dire, dès l'en-

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fance au miliau des belles choses, et d'en avoir fait une étude sérieuse le reste de sa vie, jamais on ne deviendrait honnête homme I El on ne se met pas même en peine d'examiner le caractère et la conduite de ceux qui s'ingèrent dans le maniement des afîaires, pourvu qu'ils disent qu'ils sont pleins de zèle pour les intérêts du peuple ! »

La place est libre et le terrain préparé pour l'homme démocratique. «Les mauvais désirs s'emparent de la citadelle de Fâme de ce jeune homme, après s'être aperçu qu'elle est vide de science, d'habitudes louables et de jugements vrais, qui sont la garde la plus sûre et la plus fidèle de la raison des mortels chéris des Dieux. Les jugements faux et présomptueux, les opinions hasardées accourent en foule et se jettent dans la place. Secondés d'une multitude de désirs pernicieux, ils combattent, ils remportent la victoire ; et traitant la pudeur d'imbécillité, ils la chassent ignominieusement. Ils bannissent la tempérance après l'avoir outragée et défigurée du nom de lâcheté; ils calomnient la modération et la frugalité qu'ils appellent rusticité et bassesse; et ils introduisent à la place, avec un nombreux cortège, richement parés et la couronne sur la tête, l'insolence^ l'indépendance, le libertinage et l'efironterie, dont ils font mille éloges, déguisant leur laideur sous les plus beaux noms.

« L'hommevit alors sans distinguer les plaisirs superflus des plaisirs nécessaires ; il se livre aux uns et aux autres ; il n'épargne, pour se satisfaire, ni son bien, ni ses soins, ni son industrie. Il laisse maîtriser son âme au premier plaisir à qui le sort est favorable; il vit, pour ainsi dire, au jour la journée... tantôt il s'exerce au gymnase, tantôt il est oisif et n'a souci de rien. Quelquefois il est philosophe; le plus souvent il est homme d'État ; il monte à la tribune, il parle, il agit sans savoir ni ce qu'il dit ni ce qu'il fait : « U n'a dans sa conduite rien dé fixe ni de réglé »•

Mais voilà; l'État démocratique passe à l'État tyrannique.

L'amour de la liberté est porté à l'excès. En public comme en particulier» la cité vante et honore cette égalité, qui met de niveau les magistrats et les citoyens. « Elle maltraite, sous le prétexte que ce sont des méchants qui aspirent à l'oligarchie, les magistrats qui ne poussent pas la complaisance jusqu'à lui laisser faire tout ce qu'elle veut. Elle traite avec le dernier mépris ceux qui ont encore pour eux du respect et de la soumission. Cette liberté est ainsi, de toute façon, portée à l'excès. L'esprit d'indépendance et d'anarchie pénètre jusque dans l'intérieur des familles et passe même aux animanx. Les pères s'accoutument à traiter les enfants comme leurs égaux, à les craindre même.

et ceuxrci à s'égaler à leur père, à n'avoir ni respect ni crainte pour ceux k qui ils doivent le jour, parce que, autrement, leur liberté en souffrirait. Les citoyens anciens et nouveaux, les étrangers mêmes y jouissent des mêmes droits. Les maîtres y craignent et ménagent leurs disciples. Les jeunes gens veulent aller de pair avec les vieillards; les vieillards, de leur côté, par une complaisance et une politesse mal entendues, prennent leur place parmi les jeunes gens; et les femmes y ont autant de pouvoir et sont aussi indépendantes que les hommes. « Mais la liberté excessive dégénère en extrême servitude. Cette maladie formée dans l'oligarchie et accrue ensuite dans la démocratie, la conduit k la tyrannie. Cette foule de gens fainéants et prodigues, cette foule de frelons armés d'aiguillons, qui, dans TÉtat oligarchique, n'ont aucun crédit et qu'on décharge de toutes les charges, dans l'État démocratique sont k la tête des affaires. Les plus intrigants d'entre «ux parlent et agissent; les autres bourdonnent autour de la tribune et ferment la bouche k quiconque voudrait ouvrir un avis contraire : de sorte que, dans ce gouvernement, toutes les affaires passent par leurs mains, k l'exception d'un très petit nombre.

« Or, bientôt, ils s'emparent des biens des riches qu'ils partagent avec le peuple, gardant toujours pour eux la meilleure part. Les riches résistent; on en vient aux dénonciations, aux accusations réciproques, et aux sentences rendues pour ou contre les riches. Bientôt le peuple prend quelqu'un k qui il confle spécialement ses intérêts, qu'il travaille k agrandir et k rendre puissant. Et c'est de la tige des chefs, des protecteurs ^du peuple que naît le tyran. Or, le tyran, c'est une fatalité pour luijde périr de la main de ses ennemis ou de devenir un véritable tyran de l'État et d'être changé en loup. Toujours inquiet et debout sur son tribunal^ il renverse k droite et k gauche tous ceux dont il se défie. Iljfaut que, sans distinction d'ami ou d'ennemi, il perde tous ceux dont le mérite lui fera ombrage. Pour entretenir en nombre la garde, dont il a besoin pour se maintenir au pouvoir, il commence par dépouiller les temples, vendre les choses sacrées, dans le but de charger le peuple le moins possible d'impôts. Mais quand ce fonds viendra k lui manquer, alors il vivra du bien de son père, c'est-k-dire le peuple, lui et ses 'convives, ses amis et ses amies. Et si le peuple regimbe ou seulement paraît vouloir se plaindre, alors le peuple verra bientôt quel monstre il a nourri dans son sein et qu'il s'efforce en vain de chasser un plus fort que soi.

« Or, ee plus fort que soi, quel est-îl? Les sentiments d^hwineuret de probité qu'on lui avait inspiFés dans son erifance ont disparu; Les pas-

âions affranchies du joug et ayant l'amour à leur tête se sont rendues maîtresses de son cœur; les mêmes passions qui, lorsqu'il était soumis à l'autorité des lois et à la volonté de son père, n'osaient se révolter que durant le sommeil, — quand l'amour sera devenu son maître et son tyran, le porteront cent fois le jour aux mêmes actions auxquelles elles le portaient autrefois rarement la nuit. Aucun meurtre, aucune débauche, aucun crime ne l'arrêtera ; l'amour tyrannique régnera seul dans son âme; il y introduirai licence et le mépris des lois; et regardant cette âme comme un État dont il s'est emparé, il la contraindra de tout faire et de tout oser pour trouver de quoi l'entretenir, lui et cette foule tumultueuse de passions qu'il traîne à sa suite, les unes venues du dehors par les mauvaises compagnies, les autres nées dans son sein et auquelles il a lâché la bride par ses désordres et par la Hcence qu'il leur a accordée ».

Ce vent de folie qui emporte la société et la pousse à ces extrémités redoutables, où elle doit trouver la ruine, naturellement bouleverse profondément et corrompt son économie. Cette lutte sociale de tous contre tous, implacable comme s'il s'agissait du monde animal, sans pitié et sans pardon, doit tout d'abord et surtout se livrer sur le terrain économique. C'est sur ce terrain que l'homme manifeste d'abord toute la brutalité de sa nature et que se fait sentir le manque de tout frein moral. C'est là que se donne un libre cours la folie de ses cupidités, que se déploient ses ruses de sauvage contre l'ennemi et que se développe à perte de vue le champ sans borne du mensonge. Sur le terrain économique, pas une seule de ses postures ne montre l'homme loyal et franc. Dès qu'il se présente à l'homme pour contracter avec lui, on peut être sûr que c'est avec l'arrière-pensée de lui nuire, de le tromper. Sur le marché, contrairement à la véritable nature des choses, il n'y a pas de «valeur vraie» des objets. Et, de cette première erreur fondamentale, découlent toutes les autres et tous les maux de la société. La valeur marchande des choses n'ayant rien de commun avec sa valeur vraie,' c'est-à-dire son prix de revient, étant le résultat des ruses et des traîtrises du marché, c'est la porte ouverte toute grande à la spéculation qui réduit la masse à la misère pour enrichir les moins scrupuleux et les plus indignes. C'est le plus habile et le plus fort commercialement parlant qui décide de la valeur sur le marché, quiconséquemment se fait céder les choses comme il entend, pour les revendre ensuite le prix qu'il veut. Toute l'économie de l'échange, et, par voie de conséquence, toute l'économie de la production et de la réparli-

tion, est.domiDée vp^r . oettc, éeooqmie du marçj^é ,9P.uv$rainement anti-sociale.

Platon et son disciple Aristote ont parfaitement vu le rôle anti-social de la spéculation, qui se propose non pas un but utile, mais le but particulier et tçès égoïste d'un accaparement sans fin des richesses. Con^meles canonnistes, comme les socialistes modernes, comme Fourier, comme la plupart des réformateurs, Platon pose la question : Est-il admissible que le marchand se propose un autre but avoué que le but général du commerce, qui est d'aider k la satisfaction des besoin» de tous et ne voie dans son mode d'activité qu'une œuvre de la propriété privée où il n'est question que de son propre enrichis^er ment?

> £t il conclut qu'il ne doit pas en être ainsi. La valeur des choses est indépendante des ruses du commerce. Le commerce doit laisser intacte cette valeur. Un «juste profit pour le commerçant, et rien de plus. Le commerce doit dépouiller tout caractère de spéculation être pour une véritable institution d'État remplissant certaines fonctions nécessair;es à la vie de la collectivité; et il doit se contenter d'une sorte de «traitement ». Aristote, de même, considère comme une maladie du corps social le développement d'une économie monnayée, dans laquelle toute l'activité économique aboutit à cette préoccupation de l'individu : Comment et par quels moyens s'enrichir le plus possible et le plus vite possible? Pour lui aussi, toute l'activité industrielle et commerciale doit se borner h donner satisfaction aux vrais besoins de l'homme et trouver dans ces besoins sa limite. Or la spéculation ne connaît pas cette limite et tend aune accumulation toujours plus grande des richesfie$.Lfi richesse devient proprement le capital qui se propose Taccu,mulatioa de l'or. Il y a lieu de distinguer deux sortes déconomies : celle qui tend h la satisfaction des besoins raisonnables et naturels de la famille et de l'État, a otxfnfofitxn, 4 fft^dirl^yT^fiiy t et l'économie qu\, contre toute raison, tend à l'accumulation de l'or « X/5»i/*«T«fiT«ïj «- Comment est possible cette perversion de l'économie naturelle? C'est le. rôle de l'or, son rôle d'intermédiaire obligé dans les transaction commerciales qui rend possibles ces phénomènes d'accumulation de la richesse. Sur ce point encore, la critique de Platon a ;devancé laxritique moderne. Le collectivisme préconise, on le sait, la : suppression de la monnaie à l'intérieur du pays et son remplacement par des bons de travail. Platon, de même, proscrit l'emploi pour les transactions intérieures des métaux précieux. Il demande pour le commerce intérieur l'établissement d'une monnaie idéale, de véritables

bons de valeurs, non utilisables dans les transactions avec les pays étrangers

Mais il ne lui suffit pas de substituer à For, pour en faire la monnaie du pays, une matière sans valeur; il prétend couper le mal dans sa racine en proscrivant toute transaction reposant sur le erédit. A quoi l'or doit-il sa puissance d'accroissement? au crédit, aux transactions k terme.

C'est le crédit qui justifie l'intérêt, qui rend raison de la fécondité de l'argent. Eh bien, l'argent ne portera plus intérêt; et il sera défendu d'acheter et de vendre à crédit. L'achat-vente doit conserver le caractère d'échange, il ne faut pas qu'il devienne une opération de crédit. L'achat ne doit être rien autre qu'un échange immédiatement réalisé, ne se distinguant du troc qu'en ce que la contre-prestation se trouve être une quantité de monnaie. De cette façon, l'emploi de l'or et le commerce cessent d'aboutir à la richesse excessive et corruptrice des uns, à la pauvreté lamentable et à l'état l'exploitation des autres.

La critique antique se trouve ainsi d'accord, sur tous les points essentiels, avec la critique moderne. Comme celle-ci, la première insiste sur la valeur réelle, intrinsèque des choses et l'oppose k la valeur factice et changeante, résultat des fluctuations et des traîtrises du commerce ; «t c'est sur le respect de cette valeur intrinsèque que se trouve édifiée toute son économie politique. Il ne s'agit plus, au fond, dans les transactions humaines, pour Platon comme pour le collectivisme, d'individus qui contractent, mais de prestations de même valeur qui s'échangent. L'élément subjectif, accidentel, tout le poids des rapports historiques se trouvent exclus des transactions; seul l'élément impersonnel, objectif y figure. La critique antique a touché du premier coup le fond du problème; et sauf une insuffisance d'efforts pour dégager les éléments ultimes de la valeur, la théorie de Platon annonce dignement le marxisme. Ici et là, le but est le même ; et mêmes aussi sont les moyens : main-mise par l'État sur les institutions de commerce; proscription de l'or comme intermédiaire obligé des transactions commerciales; conséquemment, suppression des possibilités d'a<îcaparement et d'enrichissement individuel. Enfin, la grosse question : qui donc fixera la valeur objective des choses? ne comporte qu'une solution : la ce détermination du ajuste prix » ne peut être que l'office de l'État et des pouvoirs publics » (1). Platon commet expressément le soin de

(1) Leges, 1920, b.

fixer la valeur aux « w/iopXax«î b, assistés des hommes compétents dans chaque branche « /«ra tw» é/«7rapû>y m^tt^,? jcaTyjijia»-». C'est évidemment le même rôle que celui que les réformateurs modernes assignent à la science. Impersonnelle et objective, n'admettant dans sa détermination aucun élément qui ne soit d'ordre économique, seule la considération scientifique peut fixer, comme il convient, la valeur. Et lorsqu'on dit que c'est l'État qui la fixe ou doit la fixer, on prétend que c'est moins en tant qu'organe de commandement qu'en tant qu'organe de culture, portant en lui la science de son temps, qu'il est chargé de ce soin.

Voilà le problème nettement posé, et le but à atteindre. Dans quelle mesure diffère-t-il du problème moderne? — Avec M. Pôhlmann nous croyons qu'il n'en diffère pas essentiellement. Le problème social antique, envisagé du point de vue économique, est purement et simplement un problème économique. Il s'agit bien, comme de nos jours, de faire régner la justice sur le terrain de l'économie, d'assurer à chacun la jouissance du produit intégral de son travail, — déduction faite de sa légitime part de contribution aux charges sociales.

Entre le socialisme antique et le socialisme actuel, je vois une seule différence pouvant, au reste, peut-être tirer k conséquence : le platonisme, à un certain point de vue, est une doctrine bien plus idéaliste que le collectivisme, bien plus près de se perdre dans le rêve, parce qu'il répudie plus énergiquement la réalité. Le collectivisme prétend être l'aboutissant légitime du passé. Sorti du développement industriel, et des progrès de l'économie monnayée, pas un seul instant il ne lui vient la pensée de renier, pour ainsi dire, son père.

Jusqu'ici, il n'a conçu les peuples d'Occident que comme des peuples essentiellement voués k l'industrie, ne produisant pas seulement pour eux, pour consommer, mais surtout pour vendre. La conception de leur économie semble incomplète, tant qu'elle n'embrasse pas la conception d'une certaine politique coloniale correspondante. L'économie collectiviste, tout comme l'économie bourgeoise actuelle, ne va pas sans la guerre d'annexion et de conquête des peuples moins avancés.

Elle a besoin, elle aussi, d'avoir devant elle une perspective indéfinie de débouchés nouveaux pour ses produits industriels qu'elle échange contre les produits agricoles, les matières premières, ou l'or des peuples soumis. Au fond il lui faut une dupe, un eo-contractant qu'elle lèse dans le marché, avec qui elle ne transige pas sur

— vêle pied de la justice... Cette dupe, cet exploité. — reste pour le' côllectivisœe, comme pour Téconomie bourgeoise, l'Africain et rAsialique... Développemeut matérialiste d'un passé matérialiste, le collectivisme garde certainement quelque chose de sa violence et de son impureté d'origine.

Plus idéaliste d'inspiration, l'économie platonicienne rejette bien loin ces impedimenta et tourne brusquement le dos k 6ette économie de pff'oduction à outrance. De même, de nos jours, une certaine écôlé, également idéaliste, ne voit le salut (Jue dans une brusque rupture avec notre économie de plus en plus industrialiste. Platon veûV revenir à réconomie agricole. Sur ce domaine, la justice écononiiqùe se trouve, pour ainsi dire, d'après lui réalisée d'instinct. La cùpïdité lîe peut se donner facilement carrière. Chacun ne produisant guère. que •ce qu'il faut pour lui et les siens, la matière fait défaut pour râccàparementi et aucun genre de vie ne saurait davantage favoriser les mœurs simples et pures : tout au contraire de l'industrie et du commerce, qui sont la principale cause de l'inégalité entre les hommes et sont également funestes à la santé du coips et h la santé de l'âm'e.C'est une vérité bien connue et indiscutable, que la prospérité et sa trop grande facilité de vie corrompent l'homme, l'amollissent, développent en lui l'insolence de la vie, l'orgueil, la dureté, le sens propre et l'esprit de révolte. L'homme oublie dans les biens ce qui donne ou devrait donner leur prix aux biens : l'âme et le corps. Il ne faut pas à l'homme trop de prospérité matérielle. Si la misère déprime et dégrade, trop de luxe et de confort pervertissent. Ce qu'il faut et ce qui est nécessaire au sain développement de l'homme, c'est une certaine médiocrité de richesse, qui laisse toute leur valeur aux biens de l'esprit et de l'âme. C'est pour cela que la vie agricole est la meilleure de toutes, la plus favorable au véritable progrès. C'est dans ces conditions de vie que l'homme se rapproche le plus de cet état de nature, un état d'innocence et de simplicité, qu'il place k l'origine du monde sous le règne mythique de Kronos, et dans lequel il pratique d'instinct les plus sûrs préceptes de sa raison. La civilisation le déforme et le gâte. En l'absence des arrangements sociaux compliqués et factices, la voix de la raison se fait plus facilement entendre, et, l'homme non prévenu, non égftré par les préjugés et la malignité sociale, possède pour ainsi dire d'emblée le secret du bonheur. — De même, de nos jours, la curiosité anxieuse de l'Occident est parfois tehtée de chercher la sagesse sous la tente de l'Arabe, dans la maison roulante du Kirghiz, parmi ces populations sur lesquelles les siècles passent en vain, immobiles et toujours

les mêmes et qui semblent avoir résolu, sans effort, le problème pour nous si compliqué de la vie./ . , ;. , ; >, \ , > i^v .-, ».

..cNoiis venons de voijî rid;ée que se fait Platpîi^^ l^:na^tury& et du but de la .wie) sociale et des principes Çondament^ux de réco^Offîie politique qu^ doit rameuer la paix dans l'État, .r i

Mais, comment cette nouvelle économie, ce monde nouveau topt idéal, né d'une réaction contre l'État présent, passera-t-il dans la, réalité? i\ ne^ suffit pas de concevoir ou d'imaginer une chose, povir que cette chose soit. Le présent est toujours, plus ou moins, un obstacle à 1^' naissance de formes nouvelles, et il est nécessaire d'indiquer par queis^raoyens l'idée surmontera les obstacles qui s'opposent a saréalisation..;' . - r ,

r .Platon s'y est repris à deux fois pour nous dire en détail comment iLse figure que l'économie et la société idéales, dont il a tr^cé le plan, pourront devenir une réalité. Une première fois da<ns la force de l'âge, — quand l'homme, dans le plein épanouissement de rintelligepce ou du génie, croit en lui-même et en ses forces, et 3e figure Le monde et la réalité beaucoup plus plastiques qu'ils ne le sont en effet, dans; «a «.République» (woAttuot); une seconde fois, vieillard, -^ quand Texpérience a ruiné bien désillusions, quand l'âge engourdit 1^ ,çorp^> rend l'âme timide et défiante et prédispose l'homme qui jette un dernier coup d'œii sur la vie à reconnaître qu'elle n'est. pas toujours pour tenir ce.qu'elle promettait. C'est dans le livre des lois (A^y«i),î un*^, oçujvre laissée inachevée, qu'on trouve formulée l'illusion, derç^ière du beau génie qui n'a pas désespéré de l'homme et veut encore, mèi;ne après, sa mOkCt, servir ses semblables des derniers conseils de sa vaste intelligence et de son expérience presque séculaire. ...î' (

Nous n'entrerons pas dans l'analyse minutieuse et complète des deux grandes œuvres de Platon. M. POIhmann a consacré à cette analysé plus de la moitié de son gros livre. C'est à cet ouvrage que nous renvoyons les personnes curieuses de pénétrer dans le détail de Ta pensée de Platon et de trouver ses idées discutées avec compétence et profondeur. Nous nous contenterons d'indiquer les grandes lighes de sa politique réformatrice et de noter les moyens par" lesquels il prétend réaliser l'idéal.

Il est remarquable de voir Platon prendre nettement parti contre la démocratie de son temps; et il n'y a pourtant pas lieu de s'en étonner

de la part de l'auteur de l'immortel portrait de VÉtat et de Vhomme démocratique, que nous avons donné plus haut.

Mais parler d'une hostilité de Platon contre la démocratie, est-ce bien un langage approprié? Le génie n'a pas de haine contre Tabsurde et rirrationnel. Un intellectualiste comme Platon ne saurait que déplorer comme des erreurs de jugement qu^il s'agit de redresser les grosses erreurs du régime démocratique.

En réalité, pour lui, autre chose est la vie économique d'une société, autre chose l'exercice du pouvoir dans son sein. L'économie est démocratique, en ce sens que personne ne doit ôlre lésé, que les relations entre hommes doivent toujours être conformes à l'équité, que, pour employer le langage de Kant, sur ce domaine, l'homme doit toujours être une fin, jamais un moyen pour l'homme. C'est dans ce domaine qu'ont leur légitime application les principes d'égalité, d'individualisme, qui sont le fondement de toute conception démocratique.

Mais, dès qu'il s'agit de commandement, d'organisation de la société, de direction à imprimer pour le bien de tous, c'est toute autre chose; et c'est ici que l'aristocratie, la véritable aristocratie, celle des meilleurs, des plus moraux, des plus aptes à comprendre et à prévoir les lointains effets des choses, reprend tous ses droits.

Voilà la distinction capitale qu'il ne faut pas perdre de vue, si l'on veut comprendre quelque chose à la philosophie sociale de Platon. Et cette distinction, à son tour, a sa racine dans ce principe essentiel de sa philosophie, que le point de vue supérieur où il faut toujours se placer, c'est le point de vue moral; et que tout dans le monde, pour ôlre légitime, doit être fait en vue de la raison et du bien.

Quel sera donc le meilleur État? Ce sera celui où les sages commanderont, disposeront toutes choses en vue du bien, c'est-à-dire du véritable bonheur de tous. Et qu'on ne parle pas ici d'écrasement et de sacrifice des faibles. L'aristocratie de Platon n'a rien de commun avec le commandement qui aboutit à l'exploitation économique du commandé. Ce commandement est patronage au meilleur sens du mot; et la subordination politique du peuple n'est qu'un moyen de lui faire atteindre, d'une façon plus sûre, la fin pour laquelle il est fait.

L'âme de tout cela, c'est une grandiose conception idéaliste des choses. La vie n'a pas pour but et pour terme la satisfaction particulière, immédiate, courte et matérialiste de l'individu; ce qui

importe, c'est qu'une discipline supérieure pousse, par des moyens sûrs, rhumanité et l'État dans la voie du progrès vrai.

Au reste, comment l'individu lui-môme, en tant qu'individu, ne se trouverait-il pas compris dans ce progrès du tout? et par suite dans ce bonheur? La fin de l'individu est exactement la même que celle de l'espèce. La réalisation du bonheur de l'espèce est donc la réalisation du bonheur de l'individu. Entre les deux, bonheur de l'espèce et bonheur de l'individu, il n'y a pas opposition; il y a harmonie ou, pour mieux dire, identité parfaite. Par ïk se concilie l'inconciliable : la liberté de 'l'individu et la volonté de ce qui convient au genre. L'individu, bien informé, ne saurait vouloir autre chose que ce qui est en même temps le bien de l'espèce. La doctrine sociale et politique de Platon concilie ces systèmes d'une pensée moins compréhensive : le socialisme et l'individualisme. Les oppositions apparentes s'évanouissent à mesure qu'on s'élève dans la région des idées.

Sous quelle forme, par quelles institutions concrètes s'exercera cette domination des sages, base fondamentale de la politique de Platon? Il faut distinguer pour la réponse entre la « République » et les « Lois ».

Dans la «République», le pouvoir politique est tout entier concentré dans un corps spécial, absolument distinct et indépendant de l'ensemble des citoyens, qui sert proprement d'organe à l'Élat. Ce corps, qui dirige tout dans la cité, comprend les sages, les philosophes, ceux qui ont fait toute leur vie de l'étude de la philosophie et de la pensée du bien. Ce sont les élus, les prédestinés; ils sont d'tine autre nature que le commun des hommes; leur âme est d'or et d'argent, tandis que l'âme des autres est de fer ou d'airain. Ils ne deviennent pas ce qu'ils sont; l'étude est impuissante à faire cette merveille du vrai sage, qui met la sagesse au-dessus de toutes choses. Sans doute, comme le bon grain, il faut encore que le bon naturel, que l'âme d'or tombe dans un terrain suffisamment préparé et fertile; car, sans cela, la fragile plante a bientôt fait de se rabougrir ou de périr. Mais « comme la terre grasse et fertile ne suffit pas à faire pousser une moisson, sans grains confiés à sa munificence, ainsi, l'important dans la culture philosophique est d'avoir la semence généreuse». Au-dessous des sages, — exécuteur aveugle de leurs nobles et purs desseins, — se trouve le corps des guerriers, sans volonté propre, qui représente la force et le courage contre l'ennemi du dehors, comme les magistrats suprêmes représentent la sagesse et la raison. Les guerriers aussi appartiennent à la race d'or. C'est de

teur^ein qne, l^ut à lait sur le tard, après que la vie les a longuement éprouvés, sont tirés les magistrats. — Comment se fait cette sélection dernière? — Evidemment par la cooptation. Seul, le corps suprême de TÉtat a qualité pour accomplir dignement Tacte'le plus important de la vie politique, qui est, à coup sûr^ de décider à qui il convient de confier les rênes de l'État.

• Eux seuls, magistrats et guerriers, constituent proprement le corps politique, car eux seuls participent à Thonneur dUncarner ridée d'État. Mais ils sont moins à l'honneur qu'au devoir • : leur privilège consiste moins à jouir de certains avantages qu'à s'acquitter des charges les plus lourdes, et à se tenir prêts à tous les dévouements. Ces sages et ces guerriers ne sont pas à leur rang privilégié pour eux, mais pour l'État. Leur commandement est renoncement. Ce sont les mêmes que les ascètes, les moines du christianisme. Leur vie, la discipline de tous les instants qui les aura formés dès Tàge le plus tendre, n'aura été qu'une lutte perpétuelle, contre les impulsions de la nature instinctive.

Il est vrai qu'en apparence, ils n'auront pas, comme leurs congénères chrétiens, renoncé à la chair. En réalité, en est>il bien ainsi? Leur législation leur impose la triple loi de la communauté des biens, de la communauté des femmes et de la communauté des enfants. N'est-ce pas exiger d'eux le renoncement à la triple concupiscence de la cupidité, de la sensualité et de l'égoïsme familial? Et s'il paraissait que le moyen fttt mal choisi, qu'importe? Le but reste celui que nous disions. Pas de propriété, pas d'orgueil et d'égoïsme familial ; pas d*amour et de lutte tragique pour la possessiou exclusive de la femme. L'instinct, le principe même d'individuation aboli dans sa triple racine, rien ne saurait compromettre l'union du corps social. — Sur le dernier point, qui semble peut-être le plus choquant pour l'âme moderne, écoutez la liturgie catholique disant la mort néces« saire des passions, et, si je puis dire, Vasexuiié du mariage réduit à n*être plus que la vie en commun en vue de l'éducation de l'enfant. « Souvenez-vous que Dieu, qui vous a unis par le lien sacré du mariage, vous ordonne de vous aimer tendrement, non d'un amour naturel^ sensuel et passager, mais d'un amour véritablement chrétien, tout saint et tout pur. »

Que seront ces chefs et ces gardiens du troupeau, formant une élite façonnée par l'éducation et recrutée, pour ainsi dire, par la nature même?

Ils n'auront rien des « chiens que l'intempérance, la faim, ou quel-

que autre appétit désordonné porteraient à nuire aux troupeaux qu'on leur aurait confiés et à devenir loups de chiens qu'ils devraient être ». Et pour ne pas devenir ces chiens infidèles qui s'attaquent au troupeau, ce il faut qu'ils n'aient ni maison, ni magasins où toutl. e monde ne puisse entrer. Quant à leur nourriture, — une nourriture convenable à des guerriers sobres et courageux, — les autres citoyens seront chargés de la leur fournir, comme la juste récompense de leurs services; de sorte, cependant, qu'ils n'en aient ni trop, ni trop peu pour l'année. Qu'ils se rendent, au temps des repas, dans les salles à lAanger communes et qu'ils vivent ensemble comme doivent vivre des guerriers au camp. Qu'on leur fasse entendre que les Dieux ont mis dans leur âme de l'or et de l'argent divin, qu'ils n'ont, par conséquent, aucun besoin de l'or et de l'argent des hommes et qu'il ne leur est pas permis de souiller la possession de cet or immortel par l'alliage de l'or terrestre ». Tels sont les guerriers et les magistrats de la. cité. Leur véritable nom est celui de « serviteurs des autres ». A eux seuls, entre tous les habitants de la cité, il est défendu t de manier, de toucher même ni or ni argent, d'avoir de ces métaux sous le toit qui les abrite, d'en mettre dans leurs vêtements, de boire dans des coupes d'or et d'argent ».

A de tels. hommes, il ne saurait y avoir d'inconvénient, on le comprend, à confier un pouvoir absolu. Purs de toute convoitise, ils ne. sauraient qu'être les défenseurs et les protecteurs des autres membres de l'État, qu'ils considèrent ce comme des hommes libres, comme leurs amis et leurs nourriciers. »

Quelle sera la vie de ces derniers, qui forment le commun des citoyens? — Evidemment, la vie ordinaire reprendra ses droits. On ne saurait exiger de la race de fer les mômes qualités, le même héroïsme moral que de la race d'or ou de la race d'argent. Platon a négligé de nous dire quelles seraient les règles de vie pour le commun des citoyens; sauf quelques indications assez vagues. A la fin du livre III, nous trouvons mentionné incidemment que les i magistrats et les citoyens sont les seuls à qui il ne soit pas permis de manier de l'or ». Il semble donc que les autres membres de l'État peuvent manier l'or et l'argent à leur guise; et que les règles de la vie ordinaire, celles qui ont pour objet la réglementation de la triple concupiscence de l'homme, restent les règles fondamentales des sujets de la cité modèle.

Si Platon ne s'est pas expliqué plus au long, ce n'est pas oubli ou diédain des classes productives, comme le veutM. Zeller, Thistorien de

la philosophie antique. A quoi bon formuler dans le détail les lois qui régiront, dans la société nouvelle, ractivité des classes productrices? à quoi bon les prescriptions minutieuses, dès qu'il s'agit pour le pouvoir de conduire par voie de conseil et d'autorité le commnn du peuple dans la voie du salut et de la vie bonne ? C'est affaire, non au spéculatif, mais au pou\roir constitué par ses soins de prendre dans chaque cas particulier les mesures nécessaires. La tâche principale, la seule tâche, c'est la bonne constitution du pouvoir. Lç pouvoir constitué, le reste vient par surcroît; car tout le reste, c'est son œuvre.

Des quelques indications positives qu'on a, jointes à celles qu'on peut tirer de quelques passages du Traité des « Lois », il n'est pas impossible de déduire dans quel sens les classes dirigeantes doivent, pour Platon, utiliser leur ascendant et leur pouvoir sur les classes dirigées; où doivent tendre les efforts des Gouvernements. Ce que n'a pas vu M. Zeller et ce qui disculpe Platon de tout reproche dé dédain à l'endroit des classes productrices : — l'idéal de moralité et conséquemment de bonheur sont les mômes pour tous, gouvernants et gouvernés. Les dirigeants ne sont que des frères aînés, qui savent et qui doivent aider leurs frères médiocrement doués à parcourir en un laps de temps moins considérable le même chemin qu'ils ont parcouru. La tâche des gouvernants est de prendre les gouvernés avec leurs multiples concupiscences et de leur faire faire le plus de chemin possible sur la voie de la perfection. L'ofûce de la loi sera de contraindre les natures de fer à franchir plus rapidement les étapes par lesquelles elles doivent passer. Elle les aide d'abord — et le plus efûcacement — sur le terrain économique, en veillant à l'observation des lois de la justice et au respect de la règle de l'équivalence des prestations dans les transactions entre les hommes. L'État, nous l'avons dit, proscrit la liberté sans frein de contracter. Il maintient la propriété individuelle, mais c'est en attendant que le progrès des mœurs l'élimine peu à peu, et d'ores et déjà l'enferme dans d'étroites limites.

C'est que le développement économique est le plus étroitement lié au développement moral. Les vertus intérieures de l'homme se reflètent directement dans les institutions économiques, dans la loi des rapports pacifiques que les hommes soutiennent. Il ne saurait y avoir d'État bien constitué, de vie politique digne de ce nom, que celle qui se fonde sur une stricte observation de la justice économique.

Prétendre comme quelques-uns l'ont fait, que Platon a pu se désintéresser du sort et de la règle de vie des classes inférieures, c'est ne rien comprendre à sa philosophie, à la portée si hautement morale,

si profondément religieuse de son œuvre. M. Pôhlman le démontre surabondamment pour M. Zeller.

Un témoignage d'Aristote prouve que de son temps toute une école interprétait la pensée de Platon comme aboutissant, même pour les classes inférieures, à la pratique de la communauté de biens. Enfin on a dans le même sens une déclaration comme celle-ci : « L'organisation de la société la plus parfaite serait celle où le plus grand nombre pourrait dire : Ceci est mien et à la fois n*est pas mien » (i). Et encore : « L*État, dans Tintérêtde son unité et en même temps de la moralité de ses membres, ne saurait porter ses regards sur un plus haut idéal qu'un État où tout ce qui s'appelle propriété privée ferait absolument défaut. Cet idéal est sans doute difficile à atteindre; mais il suffit qu'il soit réalisé dans la mesure du possible ou, comme il est dit ailleurs, que le plus grand nombre ait part à la bénédiction de la communauté des biens et des intérêts »

Mais ce qui prouve définitivement que l'idéal est bien le môme pour le troisième État que pour les deux autres, et que ce n'est qu'une question de degré ; qu'un même esprit d'amour et de bienveillance empêche le législateur de séparer dans sa pensée la classe des guerriers et des magistrats et le troisième État, c'est que dans les « Lois » où le grand vieillard prétend faire au réel toutes les concessions nécessaires, il ne désavoue pas comme idéal suprême, se confondant avec la perfection, ce même principe de la communauté des biens.

Mais après avoir ainsi résolu théoriquement le problème du pouvoir et du même coup le problème économique, le philosophe n'est pas long à se rendre compte, que presque rien n'est fait et que le plus difficile reste à faire. Si c'est quelque chose de savoir le but où doivent tendre nos efforts, ce n'est pas tout. Ce but, il faut encore vouloir l'atteindre, il ne faut pas qu'une volonté basse ou rebelle abdique avant d'avoir rien tenté ou volontairement s'écarte de la voie. Ilfautque Galiban consente à se laisser conduire*; et Galiban n'y est rien moins que disposé. Abdiquer, reconnaître son infériorité, ne serait-ce pas s'être surmonté soi-même, changer de nature, devenir presque liégal de son supérieur? Voilà pourquoi il ne sert de rien, poète-philosophe, d'avoir, d'une main divinement légère, posé tout en haut de ta cité la

diaphane sagesse de ton sage idéal. Sa noble parole ne sera pas en* tendue; sa voix restera sans écho. Il devrait commander par laforCjC, mais il est sefil ou presque seul; etilfii'aeuni legoût ni la possibilité ou le loisir d'organiser le pouvoir.

.Dans le livre des « Lois », plus de distinction de nature des gouvernants et gouvernés. L'idée d'État ne se réalise plus par une classe distii^pte ; rÉtat c'est tout le corps social, gouvernants et gouvernés, Içs premiers distingués des seconds seulement par l'exercice de fonctions. tempQraires et déléguées. La société suffit elle-même. àassurçr Ip^ perpétuité de sa vie politique, sans l'aide d'une classe étrangère (}ont Ip commandement maintienne son union. Elle se dirige, s'administre; et il faut évidemment admettre qu'elle a en elle la somme d'intelUgeixce et de vertu nécessaires pour surmonter les juille difficultés! qui se rencontrent.

Toute société, quelle qu'elle soit, est-elle capable de vivre et de durer par elle-même ? A-t-elle toujours Tintelligencfs et la vertu, qu'il faut? Npn. Platon n'éprouve aucun embarras à répondre. Il peut y avpir des sociétés vieilles, qui ne se trouveraient pas la force suffisante. Platon ne croit le succès possible que d'une société dont il a bien soin d'établir d'avance les conditions. Une société neuve, sans passé, une colonie où proprement tout commence. Le lieu de cçtte colonie réunira des conditions de climat, de fertilité particulières; mais surtout, pn anra fait un choix sévère des individus destinas à la composer. «Notre choix, dit Platon, sera aussi pur que nous pouvons le souhaiter, par les précautions que nous avons prises pour fermer l'entrée de la ville aux méchants, qui auraient voulu s'y introduire pour s'emparer du gouvernement, comme aussi par l'accueil favora,ble et prévenant que nous aurons fait aux gens de bien. Le législateur est comme un berger, un pâtre à qui l'on propose d'élever des chevaux ou d'autres animaux semblables. Il ne consentira jamais à en prendre soin qu'auparavant il n'ait purgé chacun de ses troupeaux de la manière convenable. Il commencera par séparer les bêtes rares et vigoureuses de celle? qui sont faibles et malades; et reléguant .çelles-ci parmi d'autres troupeaux, il donnera ses soins aux autres; persuadé qu'à moins de cela, la peine qu'on prendrait pour cultiver des corps et des âmes na.al constitués ou gâtés par une mauvaise éducation serait véline et inutile; et que la partie malade ou vicieuse ne taijrderait pas à corrompre la partie saine et entière, si on n'usait de cette précaution ». Ainsi doit faire, à plus forte raison, le législateur de la colonie^ Et

c'est de ces éléments, choisis avec ce soin, qu'on peut croire qu'ils auront la force de surmonter les obstacles.

Gomment se fera cela ? Les difficultés à résoudre sont, au fond, les mêmes que lorsqu'il s'agit de l'État idéal de la «République». Dans le gouvernement de toute société d'hommes, il y a deux grosses questions: l'une, la création du magistrat; l'autre, la confection des lois selon lesquelles le magistrat gouverne.

Quels sont ceux qu'on doit mettre aux principales charges ? On comprend bien de quelle importance pour la vie et la prospérité de la cité, ne peut manquer d'être cette démarche publique. «Comme donc en toute espèce de tissus il ne peut se faire que le fil de la trame et celui de la chaîne soient de même nature et qu'il faut îfDsolument que le fil de la chaîne soit plus fort et plus ferme; l'autre plus souple et plue propre à céder sur certains points; c'est aussi par ces mêmes qualités que doit se faire dans les États le discernement de ceux qu'on destine aux premières charges et de ceux dont la vertu n'est éprouvée qUe par une éducation médiocre. »

Dans notre cité démocratique des «Lois », Platon revient à sa pensée fondamentale du commandement dû plus apte, du plus vertueux. Il n'est pas un point de la constitution politique de cette cité nouvelle qui ne trahisse l'effort de reprendre en détail les concessions faites en bloc à la démocratie et d'assurer à l'intelligence et à la moralité dans l'exercice du pouvoir son rôle légitime çt nécessaire. Nous n'entrerons pas dans le détail des moyens imaginés par Platon pour rendre le plus possible iMusoire le droit théorique du démos. Catégories censitaires; complications multiples apportées au choix des plus importantes fonctions; la justice soustraite dans une large mesure au vote populaire; la part la plus grande possible faite aux compétences techniques; enfui partout l'examen moral, la docimasie la plus sévère pour paralyser les choix indignes. Par tous ces moyens, et étant donnée la bonté première des éléments de la colonie, il passe dans le pouvoir dirigeant une dose d'intelligence et de moralité assez grande pour assurer la sage direction de l'État et la confection des lois qui ne feront que traduire en ordres précis les conceptions idéales conformes à la justice.

Ces lois ne sauraient avoir pour objet, comme dans la cité parfaite, la coriimunaûté de biens, d'enfants et de femmes. Ce serait trop demander à des hommes nés, nourris et élevés comme ils le sont. — Les nouveaux colons, au nombre de 5,040, se partageront entre eux les terres et les habitations; et ils ne laboureront point en commun. Ils auront chacun la responsabilité de leur vie et administreront

comme ils l'entendront le lot qui leur sera échu. Mais aussitôt commencent les réserves et apparaît la véritable idée platonicienne, a Dans ce partage, chacun doit se persuader que la portion qui lui est réclamée n'est pas moins à TÉtat qu'à lui et qu'il n'en est que simple usufruitier. C'est moins pour lui que pour la cité, pour le bien de l'État qu'il possédera sa part, et l'étendue de ses droits se réglera par l'intérêt de la cité. Le nombre des foyers sera fixé une fois pour toutes au commencement de la colonisation; et on ne souffrira pas qu'il soit augmenté ou diminué. Ce règlement sera exactement observé dans toute la cité si chaque père de famille n'institue son héritier qu'un seul de ses enfants, celui ^u'il jugera à propos, lui laissant la portion de terre et l'habitation qui lui est échue à lui-même, et se le substituant pour s'acquitter après lui des mêmes devoirs envers les Dieux, sa famille, sa patrie, les vivants et les morts. D'autre part, quiconque vend sa terre et sa maison, tout comme celui qui l'achète, mérite d'être puni. Ce qu'il faut, c'est le maintien de l'ordre une fois établi, et aucune mesure ne doit être omise propre à frapper d'immobilisation le corps social. Il ne vient pas à l'esprit de Platon que la conduite de l'individu ne puisse dépendre que de lui-même, et que le caprice ou ses intérêts décident seuls de ses droits et de sa légitime sphère d'activité. En réalité, les droits de l'individu sont, à un degré au moins égal, un devoir social. C'est pour le bien de l'ensemble que l'individu possède, qu*il appartient à telle ou telle classe de la société, et il n'est pas admissible qu'il puisse, à tout moment, remettre en question le résultat prévu et voulu par la sagesse du législateur. Voilà les limites dans lesquelles, quant au droit de propriété foncière, le législateur enferme le droit de l'individu.

Il faut naturellement s'attendre à voir partout ailleurs le droit de l'individu subordonné au bien de la collectivité. La propriété individuelle mobilière sera permise avec plus de facilité que la propriété individuelle immobilière, seulement jusqu'à une certaine limite. La valeur de là propriété mobilière, que peut légitimement détenir le citoyen outre son lot de terre, peut aller jusqu'à quatre fois la valeur de ce lot. Tout ce qu'il acquiert en plus doit faire retour à l'État. Un magistrat spécial est chargé de surveiller le mouvement de la richesse dans le pays ; et on comprend que ce n'est pas là l'office le moins important.

Sans être aussi rigoureusement vrai qu'en ce qui concerne la propriété immobilière, le principe que les biens n'appartiennent pas moins à la famille qu'à l'individu et pas moins à l'État qu'à la

famille, ne laisse pas de s'appliquer à la valeur mobilière. c< Je vous le déclare, fait dire Platon par le législateur à ses gouvernés, c'est un principe parfaitement sûr que vous ne vous appartenez pas à vousmêmes, et encore moins votre avoir. Votre avoir appartient à votre famille, aussi bien à ceux d'entre ses membres qui vous ont précédé -dans la vie que ceux qui viendront après vous; et cette famille, avec tout son bien, appartient à TÉtat ».

L'industrie et le commerce, toujours en vue de la prospérité plus grande de l'État, seront de môme soumis à un rigoureux contrôle et réduits à leur plus simple expression.

La société restera, le plus possible, attachée à l'agriculture; les besoins mêmes des classes supérieures devront rester les plus simples possible et confinés aux objets les plus indispensables à la vie. Toute industrie qui ne tiendrait qu'à susciter des besoins artificiels, qu'à développer une vie de raffinement et de luxe, doit être sévèrement proscrite, et le commerce lui-môme n'est légitime qu'autant qu'il a pour objet l'importation des objets manufacturés ou des matières brutes, indispensables à la vie de cette société essentiellement agricole.

Un corps de règles très strictes prévoit toutes les complications de ce commerce. 11 ne laisse pas oublier un seul instant à l'industriel et au commerçant qu'il n'est, en réalité, qu'un fonctionnaire, investi d'une fonction qui a en vue le bien du pays et non exclusivement le sien propre. Quant aux autres règles de la vie économique, ce sont celles que nous avons dites, lorsque nous avons tenté le tableau de l'économie que la réaction idéaliste oppose à l'économie libérale. Le crédit dont vivent les sociétés à économie spéculatrice est absolument proscrit. Par la substitution d'une sorte de bon de travail sans valeur propre à la monnaie d'or et d'argent, Platon croit empêcher l'accumulation de la richesse. Enfin, toutes les transactions s'opèrent sur la base d'une tarification officielle des choses. Les intermédiaires et les commerçants sont réduits au nombre strictement nécessaire; la grande industrie est bannie comme violant à la fois la loi de la division du travail et facilitant les accumulations illicites de capitaux. Au reste, le commerce et l'industrie semblent exclusivement réservés aux étrangers qu'admettra la cité. Le citoyen, l'homme vraiment libre, ne saurait descendre sans déchoir aux soins humiliants et aux tentatives constantes de fraude du petit commerce. II a bien assez à faire de s'occuper des afi'aires publiques, de vivre sa vie d'homme libre, de travailler à perfectionner, le plus possible, en lui la

nature humaine. Former l'homme libre, — Thonnéte homme, dira-ton au XVII® siècle dans un milieu tout différent, la philosophie sociale de Platon subordonne tout à ce but. L'homme libre des « Lois» tient évidemment la place des guerriers et des magistrats dans la < République ». Quant aux ytuçtyoi de cette dernière, les amis et les nourriciers de ia classe dirigeante, ils sont remplacés dans les (c Lois » par la population esclave. La cité déchue de sa perfection idéale tombe à la grande injustice de l'esclavage. C'est qu'il faut, à tout prix, assurer aux citoyens le loisir nécessaire. Au reste, la notion de l'esclavage ne se présente pas, sauf exception, dans l'antiquité sous les mômes repoussantes et cruelles couleurs que de nos jours. L'esclavage agricole est une sorte de servage ; c'est l'impossibilité légale de se soustraire à la tâche imposée; on ne trouve pas, tout au moins au début, parmi les populations cette distance énorme que le raffinement des mœurs et les progrès de la civilisation mettent de nos jours entre les diverses classes. Maîtres et serviteurs vivent tout près les uns des autres, d'un même genre de vie, unis par une mutuelle sympathie.

Comme dans les autres parties de sa philosophie, dans sa philosophie sociale Aristote, tout en affectant de se séparer de Platon, s'écarte des grandes doctrines du maître beaucoup plus dans la forme que dans le fond. Le langage change, et aussi la méthode. Fils de médecin, médecin lui-même, porté par ses études premières vers l'observation extérieure et concrète qui facilement en fera un sensualiste, Aristote éprouvera constamment le besoin de traduire en sa langue et d'accomïnoder à sa psychologie la pensée du maître. Mais cette pensée e.î^ercera sur lui comme une fascination. Tous les efforts de l'écolier pour s'arracher à cette servitude seront vains; et, bon gré mal gré, il lui faudra rentrer dans le cercle magique où l'aura enfermé l'intelligence magnanime dont il aura subi le prestige une première fois. ,, Platon est réaliste et autoritaire. L'État, qui est Tldée, seul existe, ou tout au moins existe plus que l'individu. C'est l'individu qu'il faut reléguer au second plan, qu'il faut en quelque sorte, et pour employer .yn langage assez impropre, sacrifier à l'État. Chez Aristote, les rôles lieront naturellement renversés. L'individu aura le plus de réalité. L'État, comme terme général, semblera n'avoir que la force et la yaleur d'un nom. Le principe positif de toute morale sociale et politique sera le bonheur de l'individu. Ce n'est pas l'individu qu'il faut sacrifier à l'ensemble; c'est l'État qu'il faut envisager comme le

moyen et Tinstrument nécessaire du bonheur pour l'individu. Mais déjà l'effet des principes généraux du philosophe qui ne sont qu'un idéalisme réaliste déguisé, inspiré par le voisinage du réalisme platonicien, et adapté à sa théorie des causes, commence à se faire sentir; et les vérités affirmées, entre ses mains tournent en quelque sorte en leur contraire. Aristote prend pour point de départ de sa philosophie sociale le bonheur de l'individu. L'amour de soi, qui est proprement la racine morale de l'homme, est légitime; et l'instinct de la propriété, qui en découle directement, est une des grandes forces du monde moral, que l'on ne saurait songer à supprimer comme le voulait Platon. Au reste, en vain le tenterait-on.

En dépit de ces principes et de ces affirmations très sensiblement le Stagyriste aboutit au môme résultat pratique que son maître. C'est qu'en dernière analyse, du point de vue de sa philosophie générale, l'État, condition nécessaire du développement de l'individu, acte auquel s'achève ce môme développement, n'a pas, entant que cause finale et raison nécessaire de l'individualité, moins de réalité que rÉtat — Idée de Platon. La coïncidence admise par Platon du bonheur de l'individu et du bonheur de la collectivité ne jouera pas un rôle moins considérable dans la philosophie sociale d'Aristote. Finalement, l'économie de l'un se confondra avec l'économie de l'autre. Les restrictions au droit de propriété foncière édictées par l'un en vue de l'intérôt de l'État, seront justifiées pour l'autre par des considérations tirées du bonheur individuel. Le résultat sera le même. Pas plus chez Aristote que chez Platon, l'individu ne pourra accumuler en toute liberté. La circulation des biens et le partage des successions sont dans l'État d'Aristote, tout ainsi que dans celui du maître, soumis à un ensemble de prescriptions minutieuses. Le but poursuivi par l'État est également l'immobilisation et le perpétuel maintien des arrangements établis. Il s'agit par tous les moyens d'assurer la perpétuité des familles et la conservation des héritages; et, moins encore que son maître, Aristote recule, pour atteindre ce but, devant le moyen aussi monstrueux qu'inefficace d'une réglementation minutieuse de la procréation des enfants. Ce problème du maintien d'un môme et exact rapport des héritages et de la population lui paraît capital. Quand le nombre des citoyens dépasse celui des héritages, indivisibles par une loi fondamentale de la constitution, toute une partie de la population se trouve sans ressource, et forme un prolétariat misérable dont il n'y a à attendre que trouble et révolte. Or, dans l'État, comme le veut Aristote, il ne doit pas exister de groupe de population

dans un tel état de détresse; chaque citoyen doit posséder le nécessaire pour vivre honorablement.

Quant à la propriété mobilière, qui consiste en esclaves, en bétail, en argent, Aristote démontre, avec succès contre Phaléas de Chalcédoine, qu'il faut ou bien ne pas se mêler de régenter l'économie ou réglementer cette propriété comme l'autre. Pour celle-là aussi, il faut prescrire Tégalité absolue ou fixer un maximum de biens qu'il ne sera pas permis Se dépasser. D'autre part, ce sont les mêmes précautions pour empêcher de naître et de se développer les tendances purement spéculatrices du commerce, pour ramener aux proportions les plus modestes le commerce international. On multiplie les mesureis de défiance contre les étrangers ; et, sans doute, bien que nous n*ayons sur ce point aucune indication positive, on prend également des mesures destinées à prévenir le développement excessif de Tinduslrie.

On pourrait dire, et avec raison, que la doctrine d' Aristote est un communisme individualiste, tandis que celle de Platon est un communisme socialiste. L'une se réclame de Tindividu, fonde tout l'édiûce de ses déductions sur la notion du bonheur individuel ; l'autre part directement de l'idée réaliste de Tunité substantielle de l'État et atteint ainsi et sans détour le but. — Ce qu'il faut remarquer surtout, c'est le tour particulier que Platon et Aristote donnent chacun au problème de la constitution du pouvoir politique. Le maître d'Alexandre se fait l'interprète fidèle et, si j'osais dire, court de vue, de l'esprit grec et de la démocratie généralement triomphante de son temps. On dit que vers la fin de la vie d'Alexandre un certain froid régna entre le maître et le disciple. On peut le croire sans peine : Aristote fut sans doute de ceux qui se prêtèrent mal, ou ne se prêtèrent pas du tout, à la déification à la mode perse d'Alexandre. L'esprit grec, fait de mesure, de lumière, de libre allure et de bon sens ironique, ne pouvait guère prendre au sérieux une apothéose qui était une violence manifeste à sa dignité de peuple libre et à ses plus fermes instincts. La vie municipale avec ses rivalités, ses luttes, la séduction de ses multiples honneurs, laissait une empreinte ineffaçable dans l'âme du citoyen, même le plus heureusement doué pour le haut scepticisme. Et il arrivait que ce dernier ne concevait d'autre vie désirable ou possible que celle de libre citoyen de la petite cité.

Être membre de la cité, participer d'une manière active à sa vie, courir la carrière de ses honneurs, — on n'était un homme qu'à cette condition; en cela consistait le bonheur. Véritable interprète, — conscient ou non — de la vie antique, Aristote tire de cette conception

a^sez particulière du bonheur, assez courte, mais profondément grecque, le plus clair de sa construction sociale et politique. Ce que la vie sociale doit avant tout assurer à l'individu, c'est la possibilité de participer aux biens de la vie politique. Le bonheur étant le couronnement de la vertu c'est-à-dire de l'activité harmonieuse et Thomme, être social, n'arrivant à Tactivité parfaite qu'au sein de la société, il s'ensuit que, pour être heureux, l'homme doit pouvoir socialement agir, c'est-à-dire participer aux avantages et aux charges de la cité. De ce point de vue, le bonheur ne saurait se concevoir en dehors d'un régime d'égalité politique. La qualité de citoyen emporte la participation à tous les avantages de la cité. (III, 5, i*, i279«). iïyàp<îw

voUvtn ftnUv dtoi rds; /urixoyreic ^ ^ci x^cyuvdfy toS witfkpOTtzo^, Que dis-je?

La nature de l'État veut qu'il se compose le plus possible de citoyens égaux ou semblables. (1255^) ^^c itoActcxjï kpX^ ûaM^t»^ xm t«v r^ûv â^xn '

et 1328 jï^c irtAc$ xocyuvca t2; Iffrt taiv d/iocuy, i&excy ^t Ç6>4c t9c éy^cxe/Uvnç ff/><«ri]ç.

L'État a intérêt à exercer sa domination sur des libres et, autant que faire se peut, sur des égaux. Entre des égaux seuls peut exister une véritable amitié, une véritable communauté politique. Là où Tégalité n'existe pas, on n'a pas une véritable communauté de libres, mais une communauté de maîtres et d'esclaves, les uns ne sachant pas commander et bons seulement à obéir comme des esclaves; les autres ne sachant pas obéir, bons à commander seulement comme des tyrans. En réalité, la ville se compose de deux classes bien distinctes, la classe de ceux qui envient, et la classe de ceux qui méprisent et commandent orgueilleusement. Et dans ce cas, il n'y a ni amitié, ni communauté. La communauté comporte l'affection réciproque (1). La véritable notion de l'État veut que tous, tour à tour, commandent et obéissent (2). C'est l'égalité de traitement de tous les citoyens qui sauve les cités. Et l'égalité de traitement, sous tous les rapports, existe nécessairement entre les hommes libres et égaux. Il pourrait sembler préférable, comme le veut Platon et comme paraîtrait le comporter la loi de la division du travail, que les mêmes commandassent toujours^ mais ici la nature particulière des choses répugne à l'application de cette loi. Il faut que tous soient égaux.

Aristote n'admet d'autres privilèges que le privilège naturel de râge^ les égards et la déférence qu'une génération doit aux générations

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