DEUXIEME PARTIE L'ACTION DES CONSOMMATEURS
Nous avons étudié jusqu'ici l'action des producteurs et cette étude nous a conduit entre autres conclusions à celle-ci, que, sous l'action du Trade Unionisme, l'industrie anglaise tend vers une répartition plus large du proiit. Nous avons vu que le Trade Unionisme cherche à assurer à ses membres la pleine valeur sociale de leur travail et à faire profiter la classe ouvrière de toutes les améliorations apportées à la production ; nous avons enfin remarqué que cette action n'a comme limite que la force de résistance volontaire de l'employeur ou le point au-delà duquel ce dernier n'aurait plus intérêt à produire.
Mais nous avons également constaté que l'unique ambition des Trade Unions n'est pas de généraliser l'institution des échelles mobiles de salaires et de faire participer l'ouvrier aux fluctuations du profit dans le métier qui l'occupe ; chaque jour marque un progrès de la théorie du "living-wage", cette loi d'airain renversée, qui décide que les conditions de vie normale de l'ouvrier constituent dans l'estimation du salaire un élément fixe, dont l'entrepreneur devra tenir compte au même titre que de l'intérêt du capital, lorsqu'il supputera ses chances de profit. Or dès l'instant où la puissance des Unions se manifestera si clairement que les employeurs
• Nous n'avons nullement songé à refaire dans ce chapitre une étude historique sur les Sociétés Coopératives anglaises : ce que nous nous efforçons de dégager, ce sont leurs tendances, leur portée sociale, les espérances et les craintes qu'elles peuvent faire naître. Il s'agit donc d'un problème tout à fait interne qui, bien entendu, présuppose chez le lecteur une connaissance suffisante des données historiques. Pour ce qui concerne les faits, nous renvoyons à l'ouvrage fort bien documenté de Mr. J. Cernesson : Les Sociélcs Coopératives Anglaises, Rousseau, édit., 1905. Sur le mouvement coopératif en général, on pourra consulter : Ch. Gide : Les' Sociétés Coopératives de Consommation. A Colin, édit., 1905 et La Coopération, Larose, édit. (y édition, iQio).
préféreront se soumettre à la doctrine du " liviug-wage " plutôt que de s'épuiser dans une lutte stérile, le problème économique se présentera sous une tout autre forme, et les conflits passés et actuels du capital et du salariat feront place à un conflit d'un ordre nouveau : celui des producteurs, sans distinction de classe, contre les consommateurs ; alors ces derniers, dont l'unique mobile semble avoir été jusqu'ici la recherche du anoindre prix, devront résoudre un certain nombre de questions devenues inquiétantes. Devant un Syndicalisme puissant et parfois agressif, dont ils ne veulent comprendre et, par là même, ne peuvent maîtriser l'action, certains réformateurs cherchent en vain à rétablir l'équilibre entre ceux qu'ils croient être les seuls combattants : entrejireneurs et salariés ; mais, derrière ce conflit des deux classes de producteurs, commence à se dessiner une bataille plus large, où les spectateurs impartiaux d'aujourd'hui devront jouer le premier rôle.
Cette éducation économique que l'on réclame en vain pour le consommateur isolé, irresponsable, imposant sa volonté tyrannique au producteur, à moins que ce dernier ne lui impose la sienne, devient possible lorsque le même individu, associé à d'autres " pour apprendre à consommer ", remonte un à un tous les degrés de l'échelle économique, s'aperçoit que la consommation n'est pas un acte mais une fonction, avec des droits et des devoirs, prend contact avec des forces économiques qu'il ignorait et qui l'ignoraient,
ébauche des solutions A ce point de vue, nulle école ne l'a
encore emporté sur les Coopératives anglaises de Consommation ; leur principe fondamental, l'élimination ou la répartition sociale du profit, nous oblige, certes, à les faire figurer dans cette étude du socialisme anglais, mais c'est aussi parce qu'elles initient le consommateur H une fonction nouvelle, celle-là même qui lui serait dévolue dans l'Etat Socialiste, qu'elles méritent de retenir assez longuement notre attention.
Comment définir à l'heure actuelle la position du consommateur dans le monde économique ? En un chapitre de leur Dciiiocratie Industrielle: intitulé " Le Barguignage du Marché," les Webb cherchent, avec cette pénétration psychologique qui semblait avoir été jusqu'alors le privilège de l'école autrichienne, à montrer quelle est à la fois sa toute-puissance et sa faiblesse. " La part du produit total de la production nationale qui échoit aux salariés, en tant que classe, ou à tel salarié isolé — c'est-à-dire la répartition de cette portion que l'on peut considérer comme "terre contestée" — ne dépend pas
seulement de l:i force ou de la f;iiblesse de la position de Touvrier vis-à-vis de l'employeur capitaliste, mais aussi de la position stratégique de l'employeur vis-à-vis du marchand en gros, de celle du marchand en gros vis-à-vis du boutiquier, et de celle du boutiquier vis-à-vis de l'acheteur. " '
Il semble donc, au premier abord, que c'est de la volonté de l'acheteur que dépendra l'importance de la masse du profit partageable : ouvriers, entrepreneurs, marchands en gros, boutiquiers pourront chacun chercher à s'approprier la part la plus importante, mais l'ensemble de ces parts ne pourra monter au delà de ce que le consommateur voudra bien accorder ; il ne descendra pas non plus au-dessous de la somme des frais de production.
Dans cette pièce en quatre actes, le premier place face à face l'employeur et le salarié ; nous avons déjà vu que si ce dernier se jn-ésente isolé, la situation des contractants n'est pas égale; l'ouvrier ignore en général l'art du marchandage et, en outre, l'accord des volontés se fait uniquement sur le montant du salaire ; la durée et les conditions du travail, l'heure des repas, l'observation des règles les plus élémentaires de l'hygiène ne peuvent être matières à discussion ; l'ouvrier trouve en arrivant un règlement d'atelier qu'il ne peut qu'observer. De plus, la concurrence que les salariés non groupés se font entre eux tend à faire tomber les salaires jusqu'à un minimum de subsistance. Enfin, ce qui est plus grave encore, le travailleur isolé est incapable de suivre, en vue de la détermination du prix auquel il se loue, les fluctuations du marché ; ou, plutôt, celles-ci s'exerceront toujours dans le sens de la baisse, car, en cas d'accroissement de la plus-value, l'entrepreneur se gardera bien d'en faire part à ceux qu'il emploie. C'est seulement lorsque l'industrie florissante cherchera à s'étendre (et encore ne pourra-t-elle le plus souvent le faire que très lentement) que la demande plus intense de main-d'œuvre mettra sur leurs gardes les anciens ouvriers ; mais, bien souvent, les conditions matérielles, la disposition des locaux ne permettront pas cette extension, et l'entrepreneur ou ceux qui le commanditent pourront, s'ils le veulent, absorber en silence la plus-value.
Donc, à moins que le Trade Unionisme, à l'aide du Contrat Collectif ou de ses autres armes, ne vienne rétablir l'équilibre, l'employeur sera certainement avantagé clans cette première opération.
' ///(/. Dciuoc, p. 654.
Tirera-t-il toujours parti de son avantage ? Considéré en tant qu'individu, peut-être non. " Le capitaliste manufacturier de la génération actuelle, de plus en plus rai'finé et éduqué, aura un réel plaisir, tant que son revenu habituel ne sera pas touché, à augmenter les gages et à améliorer la condition de ses ouvriers ' " Mais l'entrepreneur isolé est aussi impuissant que le salarié. Il est infiniment moins libre que le marchand en gros. Alors que ce dernier peut, aux époques de dépression, conserver en magasin les marchandises manufacturées dont il dispose, en vue de temps meilleurs, quitte à placer ses fonds en dépôt dans quelque banque, l'industriel ne peut sans péricliter interrompre sa production ; son capital, il l'a transformé en machines, en outillage de toute sorte ; chaque jour d'arrêt représente pour lui la perte brute de l'intérêt de ce capital. Le marchand en gros possède, en outre, une connaissance beaucoup plus étendue du marché ; c'est lui seul qui est au courant, d'une part, des besoins des boutiquiers, et, d'autre part, de l'offre des manufacturiers rivaux. Sa position stratégique sera donc la meilleure et il pourra, en opposant adroitement ses vendeurs les uns aux autres, en jouant de chacun d'eux afin d'impressionner ses concurrents, obtenir des conditions infiniment avantageuses, car même les plus droits et les plus généreux envers leurs salariés craignent de se voir distancer par des rivaux moins scrupuleux ; or, cette baisse des prix de vente du manufacturier a forcément sa répercussion sur les salaires.
En outre, tout industriel, qui normalement travaille en vue du profit, a tendance dans les années défavorables à accepter des commandes à un prix qui couvre ce que le professeur Marshall appelle " les frais élémentaires ", c'est-à-dire le coût des salaires et de la matière première, par opposition avec les " frais supplémentaires ", c'est-à-dire les dépenses permanentes de l'usine ; tout, nous l'avons vu, est préférable à l'arrêt complet des machines. Mais un jour vient où l'entrepreneur ne peut se résigner à travailler à perte et, tôt ou tard, les salaires doivent baisser. Cette situation ne peut toucher les marchands en gros, qui sont, d'ailleurs, en droit de se considérer " comme les représentants du monde des consommateurs, dont l'avantage évident est une baisse des prix ^ ". Donc, à moins que les producteurs ne s'unissent sous forme de '' rings ", cette première phase de la distribution a pour résultat certain
' l)id. Deiiioc, p. 662.
- Ibici., p. 666.
LES COOPERATIVES ET LA NOTION DE PROFIT lO"]
d'inciter le manufacturier à tirer tout l'avantage possible de sa supériorité économique sur l'ouvrier isolé.
Descendons encore d'un degré et considérons, à présent, les rapports du marchand en gros et du détaillant. Cette fois, la position des parties en ce qui concerne la nécessité de contracter est à peu près égale, mais le boutiquier a une connaissance, sinon plus étendue, du moins plus intime du marché. " // peut niêtne, Jusqu'à lin certain poiut^ diri^^er la demande en plaçant deïuiiil le i^rand corps ignorant des consoniinatenrs tel article plutôt que tel autre. Le marchand en gros a donc à le courtiser et même à ' pousser ' telle ou telle catégorie qui l'intéresse en particuher ". Il y a cependant une autre cause encore plus active de la faiblesse stratégique du marchand en gros. Sa principale fonction économique est à présent " d'alimenter " le petit boutiquier. Le détaillant, avec sa clientèle peu étendue, ne peut acheter suffisamment d'un article }iour traiter directement avec le fabricant ; il ne peut communiquer avec le grand nombre de manufacturiers isolés dont il vend les produits ; il ne peut, en outre, disposer d'assez de capitaux pour payer comptant ses approvisionnements ; le marchand en gros lui sert donc d'intermédiaire: dans l'entrepôt des grandes villes, le boutiquier trouve réunis les produits de tous les industriels qui manufacturent les différents articles de son commerce ; il peut s'approvisionner d'une quantité aussi petite qu'il lui plaît et on lui accorde autant de crédit que l'exige son fonds de roulement '. Or, ce rôle du marchand en gros tend présentement à perdre beaucoup de son importance, car le petit détaillant cède la place devant le grand magasin, lequel est capable de se fournir directement chez les différents producteurs. Si donc le marchand en gros veut subsister dans l'avenir, il lui faudra obtenir des producteurs des conditions encore plus avaidageuses que celles qu'ils consentiraient aux grands coinmerçaîiis^ afin de pouvoir accorder à ces derniers l'escompte qui lui assurera leur clientèle. En conséquence, nouvelle tendance à la baisse des prix de fabrication, faisant sentir son influence sur les salaires.
Enfin le consommateur se trouve en présence du détaillant, et l'inégalité des rapports, en apparence tout au moins, est flagrante: le consommateur, libre comme l'air, peut acheter ce qui lui plaît, peut même ne pas acheter du tout, alors que le marchand est obligé,
' Iiid. Dcmoc, p. 668.
pour éviter la ruine, d'écouler chaque année une certaine quantité de produits.
Mais ce consommateur, dont l'esquisse qui précède semble avoir mis en lumière la volonté souveraine, à quelles raisons obéit-il lorsqu'il choisit parmi la masse des produits qui lui sont offerts ? Il faut bien avouer que dans l'état présent de nos mœurs, "tout ce qu'il est capable de faire — , et cela est suffisant pour mettre la machine entière en mouvement — c'est d'hésiter à payer une demi-couronne un article qui lui est ofïert ailleurs pour deux shellings ' ". C'est donc presque toujours dans le sens du bon marché que son action- se fait sentir dans le monde économique, et c'est, du reste, à peu près la seule fonction que lui reconnaisse l'économie orthodoxe ; il est vrai qu'à ses yeux cette fonction revêt un caractère sacré.
Remarquons, d'ailleurs, que pour les économistes libéraux comme pour les socialistes, le but poursuivi est la suppression de la Rente Économique des producteurs; mais, alors que les premiers prétendent que ce résultat tend à être atteint par le libre jeu de la volonté des acheteurs, les seconds soutiennent que, presque toujours, le consommateur isolé est parfaitement incapable, même quand il est poussé par son désir du moindre prix, de contribuer à la suppression du profit ou de la rente économique. Comment, en effet, se réglerait la consommation dans une société d'où le profit serait théoriquement éliminé ? Il n'y a qu'une réponse possible : les marchandises seraient vendues au prix de revient, c'est-à-dire à un prix qui serait l'équivalent des frais moyens de fabrication, auxquels s'ajouterait une rémunération équitable pour les agents de toute nature qui auraient contribué à la production et aux opérations d'échange indispensables. En un mot, chaque article serait vendu ce qu^il vaut. Or, actuellement, le consommateur n'est pas à même de savoir ce que vaut réellement le produit qu'il achète. Il pourra se réjouir de l'avoir payé moins cher que chez le boutiquier voisin, mais quant à connaître la valeur exacte de son acquisition, il n'y doit pas songer. Entre la production et lui, il y a un rideau de tiré. Guidé par le dieu " Bon Marché, '' il ne possède aucune des connaissances techniques qui lui permettraient de faire porter son attention sur la qualité ; et s'il cherche à y parvenir, il n'aura qu'une ressource, ce sera d'adopter la ''grande marque, " c'est-à-dire d'entrer en communication directe avec le
' I iuL Dciiwc, p. 671.
producteur. Cependant, là encore, il ne sera pas dirigé par son expérience personnelle, mais par la tradition ou par une réclame souvent hallucinante et mensongère. En outre, son désir du moindre prix l'abandonnant pour un instant, le producteur, devenu, par le fait, détenteur d'un véritable monopole, pourra tirer de lui le profit qu'il voudra.
Si, cependant, pris de scrupules, l'acheteur refusait dans tous les cas de se laisser conduire par son désir du bon marché, il pourrait se tromper tout aussi lourdement sur la qualité et, surtout, sur la valeur morale de son achat (nous voulons parler de la répercussion du prix sur le salaire de l'ouvrier). Il ne peut savoir si le supplément demandé par tel détaillant remontera jusqu'au salarié ou si, au contraire, il ne sera pas absorbé, durant le long processus économique que nous avons décrit, par un des intermédiaires ou par le capitaliste producteur. Par exemple, les beaux draps si coûteux fabriqués dans l'ouest de l'Angleterre sont le produit d'un travail beaucoup moins bien payé que les draps grossiers de Dewsbury ou de Batley. Les dentelles les plus riches sont faites par des ouvrières qui ne reçoivent qu'un salaire de famine pour des journées démesurément longues, alors que celles de Nottingham sont produites par des ouvrières bien payées, bien logées, travaillant peu.
Le consommateur, incapable de juger de la qualité et de la valeur matérielle et morale des objets qui sont offerts en réponse à ses désirs, n'est souvent pas maître de ces désirs eux-mêmes. Le producteur ne fait-il pas naître le besoin plus souvent qu'il ne le satisfait ? " Chaque fois qu'une entreprise se fonde dans le monde, déclare avec un bon sens plein d'humour Mr. Charles Gide, celui qui la fonde ne se préoccupe jamais de savoir si cette entreprise répond à un besoin social (quoiqu'il ne manque pas de le dire sur ses prospectus), mais seulement si elle lui fait gagner de l'argent. Ne dites pas : " Cela revient au même, car si l'entreprise ne répondait pas à un besoin quelconque, elle ne donnerait pas de profit. "... Allons donc ! tout l'art de l'industrie c'est au contraire de faire naître le besoin. Croyez- vous donc que ce soit parce que les consommateurs ont besoin d'absinthe et d'apéritifs qu'on les ait inventés et prodigieusement multipliés ? Non ! c'est parce cjue fabricants et marchands ont couvert les murs d'affiches juxtaposées répétant mille fois : ByrrJi ! Byi rh ! Bxrrh ! ou A77;<z .' Kina ! Kitia ! jusqu'à ce que le consommateur soit hvp-
notisé Le fait est que le consommateur est d'une risible ignorance. Et le plus drôle c'est que lorsque par hasard il se méfie c'est alors qu'il se trompe ! C'est un fait bien connu que la population ouvrière de Paris, habituée au vin de Bercy, fait la grimace quand on lui présente du vin naturel et le déclare hardiment falsifié. Et les sociétés de consommation qui veulent entrer dans cette voie rencontrent les plus vives rés^istances. Dans l'ouest de la France les populations avaient l'habitude de consommer un sel qui, en raison de l'humidité du climat, restait toujours gris. Quand la Compagnie des Salins du Midi qui, grâce au soleil, peut produire du sel d'une blancheur aveuglante, a voulu en vendre dans l'Ouest, les consommateurs ont dit que puisqu'il était blanc il était sûrement falsifié. Sur quoi la Compagnie a dit : Qu'à cela ne tienne ! et l'ayant fait arroser d'un peu d'eau salée et de boue, tout le monde l'a trouvé excellent ! " '
Nous avons supposé jusqu'ici que l'action du consommateur se faisait sentir dans un milieu de libre concurrence, et notre première conclusion a été que, guidé par son seul désir du bon marché, l'acheteur ne peut juger de l'équivalence du prix et de la valeur du produit, car il est séparé du manufacturier par une succession d'intermédiaires qui, nous l'avons vu, cherchent à réduire leurs profits réciproques mais n'en subsistent pas moins ; leur vie est souvent misérable, mais ils s'obstinent à vivre ; ignorés pour la plupart du consommateur qui ne connaît le plus souvent que celui qui le sert directement, ils tirent de cette ignorance une quasi immunité ; ils ne savent, d'ailleurs, que fort peu de chose sur la condition de l'agent qui les précède et sur celle de l'agent qui les suit dans la chaîne de la distribution. On pourrait dire d'eux comme du consommateur : qu'ils ignorent la valeur des produits qu'ils détiennent; ce qui leur importe uniquement, c'est de vendre plus cher qu'ils n'achètent. Ils ne font donc que transmettre la pression qui s'exerce du consommateur au producteur, en y ajoutant la leur, sous forme de profit. Mais c'est dans la détermination de cette pression supplémentaire que se manifeste le talent de l'intermédiaire ; il est certain que si le consommateur paye extrêmement bon marché un produit dont la qualité peut être vérifiée par le premier venu (sauf, bien entendu, si ce produit est fabriqué en quantités si considérables que la diminution des frais de production compense largement la
' Ch. Gide : '' Le Refîne du Coiisoiuiiiatciir," leçon donnée à l'Université de Lausanne en janvier 1898 et pul:)liéc dans '' La Coopcration. "
faiblesse du prix de vente), et si le nombre des intermédiaires reste étendu, le profit de ces derniers sera réduit à son minimum ; nous aurons alors une série d'agents qui ne subsisteront que parce que tout organisme a horreur de la mort, et nous aboutirons nécessairement au " sweating-system ". Mais, par son art de " présenter " les marchandises, par son ascendant personnel, par ses réclames, voire même par son adresse à falsifier ce qu'il vend, l'intermédiaire peut accroître son profit, je ne dis pas indéfiniment, mais dans une proportion qne nulle loi croiioiniqne ne peut dclcnnincr. Il 3' a là une capacité individuelle qui, quoi qu'en disent les économistes libéraux, peut agir en secret, et sur laquelle une concurrence lovale ne peut avoir de prise.
Le producteur est donc séparé du consommateur par toute cette gamnie de profits variables, s'ignorant les uns les autres, et, de plus, incontrôlables, car le manufacturier, esclave de l'intermédiaire, ne pourrait sans s'aliéner ce dernier dévoiler au public son prix de fabrication.
Il n'y a dans tout ceci qu'une première résistance à la pression du consommateur, résistance individuelle, cvnique ou honteuse, mais jamais déclarée. Celle du producteur ne pourrait avoir cette forme, car il serait vite dénoncé par ses concurrents et il ne pourrait induire en erreur le marchand en gros, qui est presque toujours un expert ; d'autre part, l'entrepreneur possède trop de moyens d'action et de contrôle sur ses ouvriers pour leur permettre de compenser par un travail défectueux la faiblesse de leurs gages. Dans un état de parfaite concurrence, il est donc probable que c'est aux producteurs de toute nature que seraient réservés les profits les plus bas.
Nous savons, d'ailleurs, qu'un pareil état est tout imaginaire, et que l'industrie contemporaine tend de plus en plus à s'en écarter. Il ne s'étendrait d'abord pas à ceux à c|ui la situation privilégiée des lieux occupés, une avance considérable ou un pouvoir d'organisation spécial, assurent une rente économique intangible ; mais, même si nous considérons les producteurs normaux, nous voyons qu'ils ont tendance à s'organiser, à se grouper pour détruire entre eux la concurrence et pour vendre leurs produits à un prix sufiisaniment rémunérateur, au-dessous duquel ils refusent de traiter. Ainsi tous les rapports économiques que nous avons étudiés précédemment se trouvent être renversés.
Dans un premier chapitre nous avons insisté sur la concentration
du capital et de l'industrie ; dans les suivants nous avons examiné les groupements ouvriers ; mais, dans les deux cas, le but poursuivi était identique : chercher à démontrer qu'à l'ordre naturel, si vanté par l'école orthodoxe, tend à se substituer un ordre économique où les volontés organisatrices joueront le premier rôle. Or, il faut bien l'avouer, jusqu'à présent les seules volontés des producteurs se sont manifestées, et peut-être de façon excessive ; les Trusts ont tendance à abuser de leur monopole ; les Trade Unions (et combien davantage les Syndicats en France) sont portés à considérer le '' living wage " comme indéfiniment extensible, au fur et à mesure que croît la force de l'Association ouvrière et que décroît celle de l'entrepreneur. Le consommateur, hypothétiquement souverain, sent avec une secrète uiquiétude qu'au-dessus de lui, dans le monde de la production, se joue une série de drames dont il ne possède aucune des données, mais dont les dénouements ont toujours une répercussion désastreuse sur ses propres intérêts ; les intermédiaires, en la circonstance, forment un prisme à travers lequel se réfractent toutes les phases de la lutte économique. Le producteur, d'autre part, rarement en contact avec le consommateur, ignore le point où commence la résistance de ce dernier, et, clans le doute, enfle démesurément sa demande, quitte, s'il y a eu erreur, à battre légèrement en retraite. Mais les intermédiaires qui, autrefois, faisaient remonter jusqu'aux sources la pression du bon marché en l'altérant quelque peu, transmettent maintenant en la décuplant celle qui leur vient des producteurs ; d'où, chaque jour plus menaçantes, des crises de consommation ou de '' la vie chère ", plus redoutables, parce que plus malignes et plus persistantes, que les crises de la production.
Une fois encore, l'acheteur isolé semble n'avoir aucun remède à sa portée et s'épuise en plaintes vaines. Comment saurait- il ce qu'il est juste d'accorder aux producteurs, ouvriers ou industriels, alors qu'il ignore complètement ce qui revient à chacun de ces agents sur le prix du produit qu'il consomme? Tefle augmentation de salaire que, en tant que partie constituante de cette masse amorphe qu'est l'opinion publique, il verrait volontiers concédée, peut rendre impossible la fabrication d'un produit de première nécessité, alors qu'une hausse considérable, et qui lui paraît injustifiée, peut laisser sur un article une marge de proht plus que suffisante à l'entrepreneur, au capitaliste et même aux intermédiaires.
A l'anarchie qui semlile avoir régné jusqu'ici et dont nous
entrevoyons à peine le terme, il n'est qu'un remède : mettre le consommateur en contact avec le producteur ' : leurs intérêts, certes, ne peuvent coïncider et, même sous un régime de collectivisme intégral, on ne pourrait empêcher tout consommateur qui serait aussi producteur de vouloir recevoir plus qu'il ne donnerait ; la sauvegarde des intérêts de chacun serait dans cette dualité, qui souvent n'existe pas à l'heure actuelle : mais la difficulté existerait, et, même résolue par voie d'autorité, se représenterait sans cesse.
Or, à présent, sous un régime économique libre et contractuel, l'accord ne peut s'établir que si les parties, se connaissant réciproquement, posent les conditions extrêmes au-delà et en-deçà desquelles elles préféreront ne pas traiter ; il restera ainsi un assez large terrain d'entente sur lequel, après bien des hésitations, mais avec prudence et équité, on tracera la ligne de démarcation. En échange de l'équilibre ainsi obtenu, le consommateur renoncera à son désir du moindre prix, et le producteur à celui du plus grand profit ou du plus haut salaire ; à ces notions, devenues caduques, succéderont celles du juste prix, du profit et du salaire équitables. Dans certains cas, que nous envisagerons bientôt, le consommateur pourra trouver plus avantageux d'éliminer complètement le producteur capitaliste, faisant aussi disparaître la notion du profit individuel ; mais, même dans cette hypothèse, la question du salaire restera entière. Quant aux intermédiaires, on les évincera sans pitié s'ils sont inutiles ; si au contraire, on ne peut se passer de leurs offices, on les fera rentrer au service des consommateurs et ils reprendront le rôle qu'ils n'auraient jamais dû quitter : à leurs profits mal définis, rançon de l'ignorance ou de la crédulité de leurs anciens maîtres, succéderont les gages équitables et nets que l'on doit aux loyaux serviteurs.
Ce n'est pas tout : en se rapprochant du producteur, en acquérant de concert avec lui la science salutaire des compromis, en supprimant ou en contrôlant les intermédiaires, l'individu ne remplira pas
' Remarquons que depuis quelques années, tous deux semblent se chercher à tâtons : qu'il nous suffise de mentionner ces " Appels à l'Opinion " qui précèdent ou suivent chaque grève importante, ou encore les Ligues Sociales d'Acheteurs, assez florissantes en Amérique et même en France, dont les membres s'engagent à n'acquérir que des produits marqués du "label " syndical : il y a là, évidemment, une tentative louable, mais non un moyen réel d'information : ce n'est pas parce que le Syndicat se déclare satisfait que l'acheteur est renseigné sur la valeur de ses exigences ; celles-ci peuvent être ou trop modestes ou démesurées.
seulement mieux son devoir de consommateur : il saisira, pour la première fois, l'importance de la fonction économique que tend à devenir le devoir de citoyen. Pour avoir lui-même, dans un certain nombre d'affaires, traité, transigé, dirigé, appris à concilier des intérêts jusqu'alors irréductiblement hostiles, il deviendra l'arbitre idéal dans tous les conflits à venir du capital, du travail et de la consommation ; et, au fur et à mesure que la nation ou les Municipalités étendront leur domaine industriel, elles trouveront à leur disposition un corps d'administrateurs conscients de l'intérêt général, et, de ceux qu'elles n'emploieront pas, le bulletin de vote fera un corps de contrôle qui n'existe pas aujourd'hui.
A ce rôle nouveau, les Sociétés Coopératives anglaises semblent vouloir piéparer chaque jour davantage le consommateur. Ont-elles réussi, pourtant, comme certains le prétendent, à résoudre, en ce qui les concerne, le problème économique ? Existe-t-il au contraire à leur action certaines limites qu'elles ne pourront jamais franchir ? Et cette action n'a-t-elle pas donné naissance à des problèmes tout aussi inquiétants que ceux qu'elle avait résolus ?
On ne saurait songer, dans une étude de ce genre, à retracer les origines et la marche ascendante des Coopératives anglaises de Consommation. Ce travail historique appartient déjà au passé : qu'il nous suffise de rappeler le développement éphémère des " Union- Shops" de 1828-1832, dont les unes avaient un programme nettement communiste et visaient à former des milieux autonomes, alors que d'autres constituaient de véritables petites sociétés financières, dont les profits étaient répartis proportionnellement aux mises de capitaux, et cela alors même que les actionnaires n'avaient rien consommé ; donnons un souvenir à la mémorable soirée de 1843 où les vingt-huit tisserands de Rochdale, les uns socialistes, c'està-dire disciples d'Owen, les autres " teatotallers " ou Chartistes, dressèrent les statuts — vente au comptant et aux prix courants de la localité, répartition des bénéfices au prorata des achats, liberté pour tous de faire partie de la Société moyennant la souscription de cinq actions d'une livre, fonds spécial destiné à l'éducation, etc. — qui servent encore de modèle aux Coopératives qui n'ont pas dégénéré ; rappelons pour finir l'ouverture furtive de la petite
boutique de la Ruelle du Crapaud. ' Puis vieunent les premiers succès, la création de cent sociétés du type rochdalien de 1844 à 1852 et de trois cents autres de 1860 à 1862, la fondation de la Wholesale de Manchester en 1864, de la Wholesale Écossaise en 1868, et de l'Union Coopérative en 1873. ^
Si, délaissant toute considération historique, nous nous plaçons brusquement au sein du monde coopératif d'aujourd'hui, nous distinguons de suite trois organes principaux : les Coopératives de Consommation proprement dites, les Wholesales, chargées de pourvoir aux besoins des Sociétés isolées et même d'organiser la production quand cela est possible, enfin l'Union Coopérative, organe de liaison et de propagande.
Les Coopératives de Consommation peuvent être définies : " des associations ouvertes à tous, créées par la libre volonté des consommateurs en vue de remonter jusqu'aux sources de la production,
^ Ceux qu'intéresse l'histoire de ces premiers Coopérateurs pourront consulter : Holyoake : History of thc Rochdale Pioneers et le charmant petit livre d'Ida Nicholson : Our Stoiy, publié par l'Union Coopérative.
^ Je crois utile de donner quelques chiffres, tels qu'ils sont fournis par l'Annuaire des Wholesales pour 1910, sur l'état des Coopératives de Consommation en 1907 — le livre de Mr. Cernesson s'arrêtant en 1904.
A. Coopératives du Royaume-Uni en 1907.
Sociétés 2.065
Membres 1.627. 135
Capital £28.647.084
Vente £64.956.049
Profits £:6.535.86i
Profits consacrés à l'Education ;^5o.302
Nous ajoutons à ce tableau le bilan de la Wholesale de Manchester pour igo8 et celui de la Wholesale Écossaise, tel qu'il nous est adressé par le Secrétaire, pour le premier semestre de 1910.
B. Wholesale de Manchester