‹ Le socialisme et l'évolution de l'Angleterre contemporaine, 1880-1911Chapitre 17 sur 43 · C. Wholesale Ecossaise (Bilan au 25 Juin · texte numérisé non relu

C. Wholesale Ecossaise (Bilan au 25 Juin

Vente Profit

Répartition Fonds de réserve

Vente

Production

Profit

Somme répartie

Fonds de réserve

Fonds spécial

4d. par £

£7.821. is. 3d.

Versé aux employés £7.040 I2s. 4d.

2l6 CHAPITRE IV

atiii d'éliininer le piolit des intermédiaires et, s'il se peut, celui des producteurs, et d'en faire bénéficier les adhérents ou telles œuvres sociales qu'ils auront jugé utile de fonder. "

Cette définition peut s'appliquer à la totalité des Sociétés distributives anglaises, car celles qui, comme la " Civil Service Coopérative Society, " n'en acceptent pas tous les termes, ne font pas, nous le verrons plus tard, réellement partie de la Coopération.

La Société est d'abord ouverte, c'est-à-dire que n'importe qui peut en faire partie s'il est disposé à souscrire cinq actions d'une livre, dont, en général, le dixième seulement est exigible immédiatement ; à la société de Rochdale, l'actionnaire verse 3 shellings 3 pence par semaine jusqu'à concurrence de cinq livres. Mais si les Coopératives s'étaient contentées de cette souscription obligatoire, il est probable qu'elles n'auraient guère pris d'extension : aussi décident-elles que tout membre peut prendre jusqu'à deux cents actions, soit cinq mille francs (ce statut avait été dressé par les Pionniers de 1843 qui témoignaient ainsi d'une magnifique contiance) ; en outre, chaque Société peut émettre des obligations et recevoir des dépôts de fonds. Pour les actions, les obligations et les dépôts, l'intérêt est fixe et dépasse rarement 4 "/o- Mais le capital n'a aucune part dans la direction, ni dans l'attribution des bonis : chaque Coopérateur, quel que soit le nombre de ses actions, n'a qu'une voix aux assemblées, et c'est le montant de ses achats qui détermine sa part dans la sonnne annuelle à répartir.

Il y a là un premier caractère d'un intérêt très grand pour notre étude : chose toute nouvelle, le capital est le serviteur et non le maître d'une entreprise ; les Coopérateurs savent, et en cela ils se séparent des socialistes intransigeants qui confondent trop volontiers les notions d'intérêt et de proiit, que, sauf clans un état hypothétique où la Collectivité aurait effectué la reprise totale des moyens de production, on ne peut attirer à soi une force productive quelconque que par l'appât d'une juste rétribution, et ils consentent à payer au capital emprunté son salaire, c'est-à-dire l'intérêt courant ; mais, et en cela ils se séparent encore plus nettement des partisans de l'ordre économique actuel, ils refusent de faire participer le même capital aux chances bonnes ou mauvaises de l'entreprise, encore moins à sa direction ; ils lui rendent sa place d'auxiliaire, et ne songent nullement à lui attribuer une parcelle, si minime soit-elle, du profit ou de la Rente Economique, produits des circonstances ou de la volonté organisatrice de la Collectivité.

Une question se pose immédiatement : comment les Coopératives bénéficient-elles de leur action ? Est-ce par la suppression ou par une répartition plus équitable du profit ? Nous savons que les consommateurs sont associés pour absorber un à un les différents intermédiaires qui les séparent des sources de la production. Or, chacun de ces derniers réalisait précédemment des bénéfices, c'est-à-dire encaissait chaque année une somme d'argent qui ne représentait ni le prix de la matière première, ni celui du salaire de ses employés, ni l'intérêt et l'amortissement du capital engagé, ni la juste rémunération d'un travail de direction, mais bien le fruit d'un monopole, infiniment plus avantageux que le monopole industriel, parce que plus secret et fondé, comme nous l'avons vu, sur l'ignorance même du public. Chaque fois donc que les consommateurs suppriment un intermédiaire et le remplacent par un ou plusieurs agents à rétribution fixe, l'ancien profit devrait disparaître et le prix du produit diminuer d'autant ; et si un jour la Coopération embrassait le domaine entier de la production et de l'échange, la notion de profit elle-même disparaîtrait. Nous aurions de véritables groupements socialistes payant leurs produits au prix de revient, et, comme ces groupements seraient par définition ouverts à tous, nous arriverions lentement mais infailliblement à la constitution d'une sorte d'Etat Collectiviste, où le gouvernement économique n'appartiendrait pas à un organe central, mais à des associations libres de consommateurs, fédérées pour l'achat en gros et la production. C'est là une éventualité qui ne semble pas avoir effrayé les chefs de la Coopération. ' Dans un Etat pourvoyant aux besoins de l'individu par l'entremise des Coopératives, le rôle de ces dernières serait surtout un rôle d'information ; les Wholesales centraliseraient, comme elles le font à présent, les commandes des Sociétés et organiseraient en conséquence la production. La demande, au lieu

1 M. Th. Tweddell, vice-président delà Coopérative Wholesale Society, parlant en Août 1007 à Leicester devant la British Association, s'e.vprimait en ces termes : " La grande manufacture ou le grand magasin appartiendront-ils à un certain nombre d'hommes appelés capitalistes, qui les exploiteront exclusivement en vue du profit individuel, ou au nombre relativement faible d'hommes qui y sont employés, ou enfin à la grande masse des consommateurs aux besoins desquels ils pourvoient : c'est là une question que nous pouvons résoudre ; et, si les faits ont ciuelque valeur et quelque signification, le mouvement Coopératif l'a résolue en faveur du groupe le plus large — nos industries appartiendront au grand corps des consommateurs dont les besoins constituent les fondations sur lesquelles elles reposent. "

d'agir comme elle le fait à l'heure actuelle sur cette même production en pesant sur les prix, ferait sentir directement son influence ; seule l'attribution des fonctions et des salaires présenterait quelque difficulté, mais les Coopératives posséderaient de vieille date une expérience particulière, que leurs rapports chaque jour plus cordiaux

avec les Trade Unions ne feraient que développer

Nous verrons pourtant biefitôt qu'il y a loin de ce rêve à la réalité. Tout d'abord, les Coopératives de Consommation et les Wholesales ne cherchent pas à éliminer directement le profit. Elles supposent que les intermédiaires n'ont été supprimés que fictivement, et font payer à leurs membres le prix que le boutiquier, ou aux Sociétés celui que le marchand en gros, aurait exigé. Mais comment déterminer ce prix, à présent que ni l'un ni l'autre ne subsistent ? Simplement en jetant un coup d'œil dans le monde non-coopératif et en adoptant les prix qui y ont cours. Ainsi l'action des Coopérateurs semble se régler sur celle de leurs propres adversaires et les prix de détail, incontrôlables et arbitraires, contre lesquels ils se sont élevés vont avoir droit de cité dans la nouvelle organisation. N'y a-t-il pas là une flagrante contradiction ? Nous répondrons avec les Coopérateurs et leurs historiens que le bon-sens ne se confond pas toujours avec la logique et que c'est l'honneur des Pionniers de Rochdale de s'être aperçu — profitant en cela de l'échec des petites colonies autonomes fondées par Ovven et ses disciples — que toute entreprise de rénovation sociale qui ne tient pas compte des conditions économiques du milieu dans lequel elle cherche à se développer est appelée à disparaître rapidement. Or, nous ne possédons dans le libre domaine industriel ou commercial aucun organe qui cherche à répartir les produits au prix de revient ; sur quelle base les Coopératives auraient-elles établi leurs prix, alors surtout qu'elles débutaient par la vente au détail où toute aj")préciation préalable des frais est presque impossible ' ? En outre, c'est seulement par la vente au prix

' '' Certains lecteurs remarqueront peut-être que si les Pionniers de Rochdale avaient été les disciples sincères d'Owen, ils auraient vendu leurs marchandises au prix de revient, plus les frais de direction, réalisant ainsi l'idéal d'Owen : l'élimination du profit dans les rapports économiques. Cette méthode de fixation des prix est toutefois impossible dans le commerce de détail. La vente au détail exige que des marchandises achetées en grandes quantités, au prix du gros, soient divisées en petites parties. La vente de ces petites quantités au prix de revient nécessiterait l'emploi de fractions qui ne sont pas représentées en monnaie courante. Considérons ce problème sous sa forme la plus simple. Sup-

courant que les Coopératives pouvaient réaliser leur idéal d'extension indéfinie ; elles avaient compris, témoignant ainsi d'une réelle pénétration psychologique, que l'ouvrier habitué depuis longtemps à dépenser annuellement une certaine somme ne considérerait pas, dans les premiers temps du moins, son boni comme un dû, et le laisserait volontiers à la disposition de la Société, surtout si un intérêt un peu élevé lui était versé ' ; en outre, avec ce procédé, l'industriel ne peut se prévaloir d'une baisse générale des moyens de subsitance pour diminuer les salaires : il y a donc un gain net pour l'ouvrier, qui parfois, d'ailleurs, consacre ses bonis à l'achat d'un meuble de prix, voire à la construction d'une maison. Enfin, et de cette considération dépendait la vie même des Coopératives, l'ouvrier n'est pas tenté d'acheter uniquement au "store" les produits qu'il y pourrait trouver à de meilleures conditions que chez les commerçants, lui laissant pour compte tous ceux qui, par imprévoyance ou erreur d'évaluation, auront été payés au-dessus du prix normal. *

posons que le directeur d'un " store " achète ;iune maison de gros du thé à raison de is. 10 i/4d. la livre, à quel prix devra-t-il revendre trois onces ? Un demipenny ou même un farthingen plus ou en moins du prix de quelques onces de thé représente un profit considérable ou une forte perte sur les ventes de thé d'un " store " de quelque importance. Et si nous ajoutons aux prix de gros les dépenses d'administration, faisant entrer en ligne de compte tous les calculs si délicats du fonds de réserve (que nécessite l'extension future de l'entreprise), de la dépréciation des bâtiments et du matériel, du coulage et de l'assurance, toute tentative de fixer les prix de telle sorte que l'inventaire trimestriel n'accuse ni profit ni perte est absolument impraticable. " Béatrice Potter, Coopérative Moveineiit in Eiiglaiid, p. 64.

^ C'est l'honneur de l'ouvrier anglais comme de l'ouvrier belge — on sait pourtant que le Vooruit de Gand vend son pain plus cher qu'aucune des boulangeries de la ville — de savoir renoncer à une satisfaction présente en vue de contribuer à l'extension de la Coopérative à laquelle il appartient ; l'ouvrier français, au contraire, perçoit toujours ses bonis et les dépense souvent en une soirée.

■^ Remarquons que s'il est presque impossible de vendre au prix de revient, il est assez facile de vendre meilleur marché que les commerçants locaux et de réaliser encore de beaux bénéfices. Par exemple la Civil Service Supply Association, avec ses frais généraux considérables, se contente d'un bénéfice de 2,5"/i, sur le chiffre des ventes, c'est-à-dire que les fonctionnaires qui s'y fournissent payent moins cher que partout ailleurs. Mais on sait que chez elle le capital, qui est des plus limités, participe seul aux bénéfices et reçoit de ce fait 13 "/o- Inutile d'ajouter que ces sociétés ont dû affronter au début la colère des commerçants, mais ces derniers se sont apaisés sachant qu'ils n'ont pas affaire à une véritable Coopérative, mais à un concurrent qui cherche plutôt à faire valoir son capital qu'à transformer l'ordre économique du présent.

Devons-nous conclure de tout ceci que les Coopératives réalisent un protit qu'elles répartissent entre leurs membres selon une conception nouvelle ? Une discussion très intéressante est ouverte sur ce point entre Coopérateurs. Si l'on consulte les bilans des Sociétés, on voit que la somme à distribuer selon le procédé que nous indiquons plus loin, reçoit le nom de profit. Or, les historiens les plus qualifiés du Coopératisme n'acceptent pas cette appellation : s'il y a profit ce ne peut être que sur les achats du public, qui ne participe pas à l'attribution des bonis ; en ce qui concerne les iiie)iibn's, il n'y a qu'une restitution. '

Il ne faut pas s'imaginer que cette discussion n'ait qu'un intérêt purement théorique : de la solution proposée dépend, en effet, celle de deux problèmes importants, l'un de caractère financier, l'autre de caractère social.

On sait que la Cédule D de l'Income Tax soumet à l'impôt les bénéfices commerciaux, mais les actionnaires dont le revenu annuel est inférieur à 160 livres sont remboursés par le Trésor des sommes versées par eux. Il est clair que la plupart des membres des Coopératives (environ 95 7n) rentrent dans cette catégorie ; aussi a-t-on décidé, pour atteindre les quelques privilégiés qui font exception, de les taxer individuellement et non par l'intermédiaire des Sociétés ; mais, ce qui est infiniment plus

' Pour Mr. Ch. Gide "l'excédent du prix de vente sur le prix de revient, au lieu d'être prélevé par le marchand, est prélevé par la société et restitué par elle, sous le nom de boni, à ses membres. Ainsi le profit est restitué à l'acheteur sur qui il avait clé pris." (L'Abolition du Profit, p. 317). Miss Potter ne résout pas très nettement le problème, mais son argumentation est des plus intéressantes : pour elle, le profit ne peut résulter que de deux opérations consécutives : la vente et l'achat, mais il ne saurait y avoir de profit dans un acte de consouimation : " Si j'engage un artiste pour faire mon portrait, un architecte pour construire ma maison, un fermier pour faire pousser mon blé, un meunier pour le moudre, un cuisinier pour le cuire, tandis que ma maisonnée et moi jouissons du produit ou le consommons, je ne réalise pas de " Profits". Donc, l'action d'un corps de consommateurs associés, agissant par ses représentants, se substituant au chef de famille qui pourvoit à ses besoins et à ceux de ses enfants, laisse intacte cette vérité fondamentale qu'il y a production en vue de la consommation et non en vue de la vente. Car le membre qui achète un article au comptoir du " store ", ou le directeur qui commande et paye à la Wholesale Society une " ligne " de chaussures de Leicester, dépose simplement entre les mains de l'agent de l'Association une somme suffisante pour couvrir le coût des opérations industrielles ou commerciales qu'a rendues ou que rendra nécessaires la fabrication de ces marchandises. Les prix du marché sont généralement considérés comme l'évaluation approximative des frais de production. " [Coop. Movem. p. 96).

intéressant pour notre étude, seuls sont soumis à l'impôt les revenus des capilaiix engagés clans les Coopératives ; les soiiniies distribttces annuelleineut sous forme de bonis ne sont pas atteintes. C'est en vain que les commerçants se sont élevés contre cette disposition : le " Board of Inland Revenue " persiste à déclarer que les Coopératives de Consommation, sauf bien entendu en ce qui concerne les articles vendus au public, ne réalisent pas de profits. '

La seconde question est celle de la participation des employés et ouvriers aux bénétices : il est clair que s'il n'y pas de profits, il ne peut v avoir de répartition de ce genre ; il ne s'agit plus, cette fois, de discuter sur les avantages et les dangers, mais sur la possibilité de la participation. Or, il faut l'avouer, rien n'est plus indécis et plus fuvant que la réponse des Coopérateurs. Il semble pourtant que les théoriciens soient nettement hostiles -. Quant aux Sociétés, après avoir acclamé au Congrès de Dewsbury le principe de la participation, elles se sont bien gardées de l'appliquer, et c'est à peine si, sur 1503 Coopératives représentées, cinq cherchèrent à résoudre sérieusement la question. Seuls les employés et ouvriers de la Wholesale Ecossaise touchent, par rapport à leur salaire, le même dividende que les Sociétés par rapport à leurs achats.

Que déduire de ces faits ? Nous croyons que pour aboutir il est nécessaire de faire une distinction nouvelle entre les deux notions de Profit et de Rente Economique. Dans toutes les opérations de production ou de distribution considérées jusqu'ici, l'agent, détenteur provisoire du produit, cherchait à transformer sa Rente Économique — c'est-à-dire l'avantage que sa science des affaires, les circonstances, ou la crédulité de l'acheteur lui donnaient sur ses concurrents moins privilégiés — en une quantité de numéraire que nous appelions " profit " ; il est certain que ce but n'est pas celui que poursuit le Coopérateur ; son action a sa fin en elle-même, et en cela nous sommes pleinement d'accord avec Miss Potter ; mais cette action consiste, au fond, à augmenter la Rente Economique de son ancienne situation de consommateur. En éliminant

^ Décision de Juin 1901. Consulter la brochure publiée par l'Union Coopérative : Coopérative Societies and fJie Iiicoine Ta.v (1909), p. 9.

=* L'attitude de Miss Potter nous semble être plutôt dictée par son antipathie contre la participation en général que par des considérations particulières aux Coopératives. Mr. Gide, au contraire, aborde la question de front et la résout par la négative. {Les Coopératives de Corisommatioiu P- 142). Seul, Mr. Cernesson soutient la thèse opposée [op. cit. pp. 467-68).

tous les intermédiaires, en envahissant même le domaine de la production, il élargit le fossé qui le sépare du consommateur le moins favorisé, c'est-à-dire du non-Coopérateur : en un mot, sa rente s'est accrue, et l'on peut dire que jusqu'au jour où la Coopération aura fait rentrer dans le champ de son activité le monde économique tout entier (ce qui d'ailleurs est assez peu vraisemblable), ses progrès seront

MARQUÉS PAR l'eXTEXSION DE, LA RENTE DES CONSOMMATEURS.

On ne peut donc alarmer que le boni soit une restitution, car qui dit restitution dit avance, et le fruit que récolte le Coopérateur n'est nullement l'équivalent d'une richesse prêtée par lui avant que se manifeste l'activité de l'association dont il fait partie (ce qui est le cas pour l'intérêt fixe des actions), mais bien la récompense de cette activité elle-même, proportionnelle à son intensité. Lorsqu'il paye trois francs (prix du commerce local) la marchandise qu'il sait ne coûter que 2 fr. 50 à sa Société, le Coopérateur ne verse pas une somme qui n'est pas due ; il renonce seulement à percevoir tout de suite la plus-value que lui assurent son action et celle de ses associés : mais qui dit délai ne dit pas restitution, et l'industriel qui attend l'inventaire de tîn d'année pour toucher son prolît sent bien qu'il ne rentre pas dans une avance, mais qu'il se trouve mis en possession d'une richesse nouvelle.

La meilleure preuve que le boni constitue une acquisition et non le remboursement d'un trop perçu, c'est, à notre avis, la façon dont il est réparti. Tout d'abord une portion assez large est attribuée aux fonds d'éducation et de propagande. Qui donc soutiendrait qu'en agissant de la sorte les Coopérateurs sacritient un dû ? Non, ce faisant, ils renoncent à s'approprier individuellement — et ce geste est d'autant plus admirable qu'il vient d'hommes chez qui le superflu est ignoré — la récompense d'un lent travail d'organisation. ^ Enfin, et ce dernier argument nous semble décisif, les bonis sont répartis non pas, comme on pourrait le croire, au prorata du trop perçu sur

' Notons qu'il existe entre certaines Sociétés une véritable concurrence, caractérisée par des tentatives d'empiétement sur leurs clientèles réciproques (d'où le nom d' '" Overlapping"). Les Coopératives qui cherchent à s'étendre de la sorte agissent absolument comme l'industriel ou le commerçant qui, en augmentant ses affaires, diminue ses frais de production et accroît son profit. Si les Coopérateurs poursuivaient une simple restitution, l'existence de 1' '' overlapping " ne s'expliquerait pas. Il y a simplement erreur de la part des Sociétés coupables, nous répond-on. [Overlnppiiig par D. M. Innés, p. 13 et Coinpeliiig Cooperators pnr]. C. Gray, p. 2. Publications de l'Union Coopérative). Nous constatons simplement que celte pratique, si elle ne se justifie pas, n'en existe pas moins.

chacun des articles consommés, mais proportionnellement à la somme totale des achats de chaque Coopérateur. Qu'en résulte-t-il ? C'est que parmi les membres de la Société, les uns réalisent un bénéfice, les autres, au contraire, éprouvent une perte. vSupposons que Primus achète au " store " un objet de luxe, un piano par exemple : l'instrument sera facturé au prix du commerce : 1000 francs ; mais le piano ne coûte que 600 francs à la Coopérative. Secundus achète, au contraire, pendant l'année 1000 francs d'épicerie, revenant au " store " à 900 francs. A la fin de l'exercice, après inventaire, on décide que le dividende à répartir sera de 16 "/„ sur le montant total des achats. Primus et Secundus recevront, de ce fait, chacun 160 francs, c'est-à-dire que le premier abandonnera aux autres Coopérateurs 240 francs, alors que le second aura payé ses marchandises 60 francs au-dessous du prix de revient : qui donc, dans ces conditions, pourrait appeler le boni une restitution ?

Peut-être pouvait-il porter ce nom dans les toutes premières années de la Coopération, alors que les Sociétés se contentaient de vendre à leurs membres la farine, le sel et quelques épices. IMais à présent que les Wholesales envahissent de nombreuses branches de la consommation, les bénéfices réalisés sur les différents articles varient de plus en plus, et les dividendes ne représentent presque jamais pour chaque Coopérateur la différence entre le prix de revient et le prix de vente des objets qu'il a achetés pendant l'année. Il faut donc reconnaître que la Coopération tend à attribuer la Rente Economique, non pas au consommateur isolé, mais à une unité nouvelle qui est le groupement de consommateurs : et c'est dans l'intérêt de cette unité que la répartition interne de la Rente a lieu. Il est, en effet, certain que cette distribution, théoriquement inégale, des bonis crée entre tous les membres une véritable solidarité ; ce que chaque consommateur désirera, c'est voir augmenter le chiffre total des affaires de sa propre Société ; son intérêt sera donc de s^y pourvoir de tout ce qu'il consomme. Supposons, au contraire, que les dividendes soient répartis au prorata des bénéfices réalisés sur chaque achat : il est certain que le '' store " ne fournirait bientôt plus que des objets de luxe, sur lesquels le profit commercial est considérable ; mais l'ouvrier s'approvisionnerait des articles de première nécessité chez les commerçants ; il est vrai qu'il renoncerait à la garantie de qualité que fournit la Coopération, mais, en échange, il retrouverait une vieille connaissance qu'il avait laissée à la porte : le Crédit.

Nous voici donc arrivés au point où les consommateurs associés se trouvent être mis en possession de l'ensemble des Rentes Economiques des intermédiaires ou des producteurs éliminés. Auront-ils rempli toutes leurs fonctions sociales lorsqu'ils les auront absorbées selon le mode décrit plus haut ? Si notre réponse était affirmative, il nous faudrait conclure que l'avenir des Coopératives réside dans la subordination de tous les intérêts économiques à ceux du consommateur, que ce dernier est en droit de peser de toute la puissance que lui donne la vertu merveilleuse de l'association pour pressurer les agents de production qu'il emploie, afin d'augmenter indéfiniment ses bonis, c]ue toutes les forces de résistance organisées doivent se dissoudre pour lui plaire ; bref, nous renierions dans ce chapitre tout ce que nous avons avancé dans les précédents, et notre point d'aboutissement serait une sorte de " sweating System " généralisé, dont la circonférence serait partout et le centre nulle part.

L'un des résultats les plus remarquables de la Coopération est d'avoir fait tomber peu à peu toutes les cloisons étanches qui séparaient les différentes phases de la production et de la consommation, d'avoir mis l'ordre et la clarté là où il n'y avait que ruse et méfiance, d'avoir étalé au grand jour, dans leur misère et leur laideur, les profits secrets des intermédiaires, d'avoir emboîté les uns dans les autres des rouages qui tournaient dans le vide, d'avoir transformé le- chemin sinueux, où, à chaque détour, l'escopette au poing, se tenait le monopole, en une route large, sûre, ouverte à tous.

Mais l'action organisatrice des consommateurs a laissé intacte celle des travailleurs que nous avons peut-être un peu trop oubliée. Nous avons vu, au début de ce chapitre, que le progrès était clans le sens d'une collaboration plus intime des uns et des autres, non pas clans celui d'une subordination plus complète des derniers aux premiers. Le temps est loin où les pionniers de Rochdale servaient eux-mêmes, le soir venu, les quelques acheteurs de la boutique de Toad Lane et confiaient la gestion des fonds à un Coopérateur dévoué, moyermant une rétribution de quelques shellings par mois. L'extension des Sociétés et surtout la création des Wholesales ont rendu nécessaire l'enrôlement d'un grand nombre d'employés et

d'ouvriers (ils étaient 18.620 en octobre 1909 à la Wholesale de Manchester et 5.792 à la Wholesale Ecossaise) qui ne vivent que des salaires reçus de ces patrons d'un nouveau genre. Il ne faut donc pas croire que c'est parce que les Coopératives ont remplacé un grand nombre d'intermédiaires qu'elles ont, par cela même, résolu tous les conHits qui divisaient ces derniers et leurs salariés. Que les Coopérateurs bénéficient de l'économie réalisée par leur action rationnelle et organisatrice, rien de plus juste ; mais n'oublions pas que les profits des employeurs n'étaient pas seulement constitués par la Rente Economique, fruit des circonstances ou de leur adresse ;: ils comprenaient aussi cette différence indéfinissable entre ce qui reviendrait aux salariés s'ils étaient suffisamment organisés et ce qui leur revient réellement. Toutes ces positions économiques sont transmises aux Coopérateurs en même temps que les entreprises qu'ils absorbent et ne peuvent être modifiées que par un effort de réflexion et de volonté. Pour la première fois, ils vont jouer le rôle d'arbitres dans la répartition des salaires, mais, pour la première fois aussi, ils possèdent toutes les données du problème. Alors que jadis ils ignoraient le montant de ce qui était dévolu aux salariés sur le prix du produit, à présent, frais de fabrication, d'administration, d'amortissement et d'assurance, tout leur est connu. Ils pourront donc rendre meilleure ou pire la situation des employés anciens ou nouveaux. Ils se décideront pour la première solution s'ils sont assez éduqués économiquement pour comprendre que les hauts salaires contribuent le plus souvent à la bonne qualité du travail ; ils se détermineront, au contraire, pour la seconde s'ils recherchent avant tout dans la Coopération un surcroît de revenu. Déjà, dans toutes les réunions, les deux tendances se font jour : " D'une part, déclarent les Webb, les consommateurs désireux de voir réduire les dépenses d'exploitation et augmenter les dividendes, de l'autre, les directeurs anxieux de pouvoir augmenter les salaires et fermer de meilleure heure." Et les mêmes auteurs ajoutent : " Au fur et à mesure que l'industrie manufacturière passe de la direction de l'individu sous celle de la Collectivité — qu'il s'agisse de l'Etat, de la Municipalité ou du " Store " — ne devient-il pas évident que ce transfert, tout bon et désirable qu'il est, laisse intacte la divergence fondamentale des intérêts pécuniaires entre celui qui fabrique et celui qui consomme. Cette divergence d'intérêts n'a pas besoin, dans une industrie complètement démocratisée, de prendre la forme d'un conflit. Ce qui est et sera toujours nécessaire, c'est une représenta-

tion équitable des intérêts particuliers de chaque classe de travailleurs. " '

Or, cette représentation n'existe pas dans la Coopérative de Consommation. Alors que l'on pourrait, à la rigueur, soutenir que dans l'Etat ou la Municipalité industriels les intérêts en présence ont une influence égale, puisque chacun possède la même arme : le bulletin de vote, et qu'il est possible, après une série d'oscillations, d'atteindre chez eux à un état d'équilibre relatif entre producteurs et consommateurs, dans la Coopération les individus sont groupés uniquement en vue cVun acte déterminé : la consommation ; leur but est de consommer mieux et à meilleur compte, et non d'accroître leur salaire. Certains, il est vrai, prétendent que la meilleure garantie des employés des Coopératives réside dans la qualité de ceux qui les emploient. Les Coopérateurs ne sont-ils pas des travailleurs eux-mêmes et pourraient-ils, lorsque pour la première fois ils sont détenteurs du pouvoir, ne pas mettre en pratique leurs propres conceptions sur le salaire et la durée du travail ? C'est là une hypothèse qui est peut-être choquante, mais non invraisemblable. Ne savons-nous pas que les Coopératives de Production, lorsqu'elles cherchent à s'étendre et qu'elles deviennent de véritables petites Sociétés par Actions, se montrent particulièrement dures envers les nouveaux ouvriers qu'elles sont obligées d'embaucher ? Il est certain qu'un souftle plus large, plus généreux passe sans cesse sur les Sociétés de Consommation, ouvertes à toutes les classes et à toutes les idées, et qu'en fait elles cherchent à se montrer bienveillantes envers leurs salariés ". Mais nous n'avons aucune espèce de garantie permanente ; les chasseurs de dividendes (divi hunters), battus' aujourd'hui, peuvent l'emporter demain.

Comment, en effet, se manifesterait à l'intérieur de la Coopérative la volonté de l'ouvrier ou de l'employé ? Sans doute, s'il est luimême Coopérateur, il pourra, par son bulletin de vote, exprimer son opinion dans les réunions ou les Congrès : mais nous devons aussitôt ajouter qu'il sera noyé dans le flot des simples consomma-

' Coopération and Trade Unionisni. Pioblciiis of Modem Iiidiistiy, p. 200.

^ La journée de travail est en moyenne de neuf heures. Les employés ont une semaine de congé par an. Dans beaucoup de grandes Coopératives ils font, chaque été, une excursion champêtre et un dîner aux frais de la Société. Mais il est impossible de savoir quels sont, parmi ces avantages, ceux qui ont été concédés bénévolement et ceux qui ont. au contraue, leur source dans l'intervention des Trade Unions auprès des Comités Directeurs.

leurs. Pour qu'il y eût équilibre, pour que les intérêts des salariés ne fussent jamais lésés, il faudrait que les Coopératives employassent tous leurs membres dans leurs "stores " ou leurs ateliers; alors chacun sentirait naître en soi-même la dualité d'intérêts dont nous parlions plus haut : comme consommateur, il serait favorable aux économies, comme producteur, aux salaires élevés.' Mais pour que cette condition fût réalisée, il faudrait que le mouvement coopératif s'étendît dans une proportion que rien ne fait encore prévoir.

Il ne faut, du reste, pas croire que les employés et ouvriers se trouvent sur un pied d'égalité parfaite avec les autres Coopérateurs. Dans presque aucune Société ils ne jouissent de ce que nous pourrions appeler " la plénitude de leurs droits civiques. " Une des règles de Rochdale pose, en effet, ce principe " qu'aucun agent ne pourra remplir de fonction dans le Comité de Direction, ni n'aura le droit de voter pour aucun candidat à ce Comité ou au poste de Contrôleur ". Il est certain qu'en agissant amsi les Coopératives veulent rendre impossibles la complaisance des chefs et la rancune des subordonnés ■. Mais le résultat de cette mesure est de priver les salariés du seul moyen qu'ils avaient, étant plus rapprochés des organes de direction et mieux au courant des conditions générales du travail que les Coopérateurs ordinaires, de contrebalancer leur infériorité numérique par rapport aux consommateurs.

Seule la force associée des producteurs peut leur assurer les conditions équitables qui résultent, dans le contiat de travail, de la situation égale des parties Cette force, nous la connaissons déjà : c'est le Trade Unionisme. Son action complétera celle de la Coopération, dont l'œuvre la plus durable sera ainsi d'avoir placé face à face les prodiiclcurs et les cotisonnnatcurs oi\ilaiiiscs.

Nous avons vu dans un des chapitres précédents que l'action des Trade Unions était limitée non seulement par la force de résistance de remplo3'eur, mais aussi par les conditions dans lesquelles ce dernier n'aurait plus intérêt à produire. Or, quelle expérience ne

' On doit toutefois observer qii'îi moins que les Coopcrdtives ne pourvussent <) tous les besoins de leurs membres, l'élément producteur tendrait ;i l'emporter.

- Miss Potter compare avec beaucoup d'à-propos la situation de ces employés et celle des employée) de l'Etat, qui n'ont pas le droit de siéger au Parlement. " La loi et la coutume anglaises veulent que le fonctionnaire soit le serviteur de la communauté et non le soutien reconnaissant de la personne ou du parti auquel il doit sa position. "

faut-il pas aux agents des Unions pour déterminer ces conditions ! Comment évaluer toutes les résistances, sincères ou simulées, du monde économique qui les enveloppe? D'autre part, au début de cette rapide étude, nous avons montré dans quelle ignorance le consommateur isolé se trouvait de la répercussion de chacun de ses actes sur la situation des ouvriers. A présent toutes les barrières sont tombées ; chacun sait qu'en -accordant ou en réclamant tel salaire il devra porter toute la responsabilité de sa décision ; il n'y aura plus de tiers sur lesquels, de part et d'autre, on puisse se décharger du poids de la faute commise ; si le consommateur a trop donné, son boni sera diminué d'autant, si l'employé a trop demandé, le nombre des postes sera réduit et l'année qui suivra amènera avec elle une vague de réaction.

Le Trade Unionisme et la Coopération s'équilibrent et se complètent, et ce serait par une illusion profonde que la classe ouvrière négligerait l'un pour favoriser l'autre. " On nous parle toujours de ce que nous pourrions appeler la valeur monétaire de la consommation coopérative, des centaines de millions de livres distribuées chaque année sous forme de dividendes, des millions économisés par l'accumulation de ces derniers ; quelles que soient la grandeur et l'excellence de cette face de la Coopération, je crois que l'on en fait beaucoup troj") de cas. Ce serait une erreur fatale de la part des millions de membres des Sociétés Coopératives que de souffrir que leur intérêt relativement minime " de receveurs de dividendes " détournât leur attention de leurs intérêts bien plus vastes de salariés et de citoyens. ' " Le dividende maximum que peut toucher un bon Coopérateur est de 6 livres, c'est à dire d'environ un demi-penny par heure de travail, ce qui est bien peu de chose à côté de la réduction de salaire dont peut avoir à souffrir l'ouvrier qui n'est pas soutenu par une Union. Par exemple, les briquetiers gagnent en moyenne 9 ^ d. par heure à Londres, 9 à Xewcastle, 8 ^ à Sunderland et 7 ^ à York. Pourquoi ? Parce que les Trade Unions sont beaucoup moins puissantes dans ces deux dernières villes que dans les premières. Les mécaniciens de Keighley, Coopérateurs fervents, gagnent dix shellings par semaine de moins que ceux de Manchester ; Londres, enfin, le " Désert du Coopératisme ", est la ville de toute l'Angleterre où les salaires sont le plus élevés.

La Coopération, par contre, permet à l'ouvrier de récolter

1 Webb. Cooty. and Trade Un., p. 197.

d'autres fruits que ceux que le Trade Unionisme met à sa portée. Ce dernier, nous l'avons vu, tend à assurer à ses membres tm salaire identique dans toutes les entreprises sur lesquelles il étend son action ; il contribue ainsi à faire bénéticier les salariés d'une part de plus en plus large du profit normal^ c'est-à-dire de la marge de bénéfices causée par l'amélioration progressive des conditions de la production. Mais la " Règle Commune " est sa loi. Il ne connaît que deux catégories d'employeurs : ceux qui appliquent les tarifs syndicaux et ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas s'y soumettre. Or, parmi les premiers, il ne fait aucune distinction. Que leurs profits soient bas ou élevés, peu lui importe. En un mot, " le principe essentiel sur lequel est fondé le taux normal des salaires l'empêche de participer aux profits comme aux pertes. Contre le rocher de là Rente Economique, soit du capital, soit du sol, tous les orages du Trade Unionisme se brisent en vain. " '

Nous avons déjà vu que dans toutes les questions intéressant les progrès techniques d'une industrie, c'est la Collectivité, et non l'Union, qui doit avoir le dernier mot. De même, le rêve que caressent certains de confier aux Associations ouvrières la direction de leurs industries respectives semble d'une réalisation peu désirable. Ainsi que le déclarent excellemment les Webb, '* en tant qu'ouvrier, le citoyen est le serviteur de la Communauté, non son maître. Il est possesseur légitime des moyens de production et co-directeur du Domaine Industriel de la nation, mais c'est en qualité de citoyen et non en qualité d'ouvrier d'usine. Nous pouvons nous révolter contre la propriété privée de la terre ou du capital, mais personne ne se soucierait d'évincer Lord Londonderry pour mettre à sa place plusieurs milliers de Lords Londonderry. " ■

La Rente Economique ne peut donc être absorbée que par la Collectivité ou une fraction étendue de celle-ci ; or, n'est-ce pas là le cas de la Coopération, qui, en supprimant les intermédiaires et en les remplaçant par des agents payés d'après un même tarif, quelque soit le rendement de l'entreprise dans laquelle on les occupe, fait sienne la somme de tous les privilèges économiques dont jouissaient ou jouiront les différents magasins ou usines rachetés ou créés par elle ? En un mot, l'ouvrier qui doit renoncer, en tant que travailleur, à s'approprier une part de la rente si->écialement attachée à chaque entreprise, atteindra le même but en tant que Coopéra-

' Webb. Coop. aiid Trade Un., p. 202.

teur, en attendant qu'il puisse le taire comme membre de ces collectivités }~»his étendues que sont la Municipalité et l'Etat.

Dans chaque cité, l'Union et la Coopérative sont donc liées par des obligations réciproques. La première devra donner le bon exemple à tous les employeurs ; elle devra faire travailler ses commis et ouvriers au tarif et dans les conditions adoptés par les Syndicats ; elle devra surtout- ne jamais passer de commandes à des maisons qui pratiquent le " sweating. " En échange, l'Union devra pousser tous ses membres à s'approvisionner au "store" et ne devra pas oublier, quand elle traitera avec la Coopérative, que cet,te dernière, quelle que soit sa bonne volonté, ne peut accorder beaucoup plus que l'entrepreneur capitaliste avec qui elle est en concurrence. L'Union devra exiger le respect de la " Règle Commune ", mais rien de plus. En un mot, les relations des deux Associations doivent être celles " d'un ménage idéal dans lequel chaque conjoint respecte la personnalité de l'autre et l'aide dans sa tâche, tandis que tous deux unissent cordialement leurs forces pour atteindre leur but commun : l'Etat Coopératif. " '

Nous avons envisagé quelques-uns des problèmes que soulève le mouvement coopératif ; il nous reste maintenant à accomplir un travail de mise au point. Placé, au cours de cette étude, au sein même du monde des consommateurs associés, il nous faut à présent changer notre centre d'observation, rentrer dans la réalité, et rendre aux hommes et aux choses leurs justes proportions.

Sans doute, lorsqu'on feuillette le bel Annuaire des deux Wholesales et que l'on voit détiler tout ce qui fait leur orgueil — les magasins somptueux et les usines qui rendraient jaloux l'industriel le plus exigeant, les pittoresques plantations de Nugav^-ala avec lem- armée de coolies liindous, les grands navires sur lesquels elles vont chercher aux quatre coins du monde les marchandises qu'elles revendront aux Sociétés — il est assez difficile de blâmer les apôtres de la Coopération cjui voient dans ces richesses acquises le gage d'une extension indélinie. Rarement la force associée des classes ouvrières avait récolté de plus magnilique moisson, et c'est

• Wi. hb. Coop. (uui Inuie Un., p. 258.

bien à regret que l'économiste impartial est obligé de démontrer que le champ d'action des Coopératives, même dans le pays où elles se sont le mieux développées, est et sera toujours borné.

La Coopération, semble-t-il, est limitée dans son extension horizontale — c'est-à-dire qu'elle ne peut couvrir qu'une assez faible étendue du sol anglais — et dans son extension verticale, c'est-à-dire que le nombre d'objets de consommation qu'elle peut fournir à ses adeptes est essentiellement restreint.

Le nombre des Coopérateurs était au 1«'' janvier 1908 de 2.615.32 1 . En supposant que chacun d'eux fût marié et père de deux enfants, le chiffre total des habitants du Royaume-Uni aux besoins desquels subviennent les Sociétés de consommation serait de 10.500.000, c'est-à-dire que les quatre-cinquièmes de la population totale resteraient en dehors du mouvement. Peut-être pourrait-on répondre que de 1887 à 1907 le nombre des chefs de famille coopérateurs s'est accru de 1.500.000, et que si la même progression était suivie dans les années à venir, la Grande Bretagne entière serait convertie au Coopératisme vers 1920. Mais pareille affirmation serait au moins hasardeuse. Tout d'abord, une immense portion du territoire britannique ignore la Coopération. L'Irlande, en effet, n'avait en 1907 que 76.950 Coopérateurs ; Londres et le Sud de l'Angleterre ne possèdent pas d'Associations de Consommateurs ; toute la population coopérative semble concentrée dans les régions manufacturières ou minières du Nord et du Nord-Ouest, et c'est là que s'est fait sentir la progression des dernières années.

La Coopération exige en effet certaines conditions et certaines qualités que ne remplissent et que ne possèdent pas toutes les classes. Elle fait appel, avant tout, aux vertus sociales et organisatrices : tous les progrès réalisés l'ont été dans le sens d'une collaboration plus intime des Sociétés entre elles, collaboration qui a abouti à la création de ces deux puissants rouages : les Wholesales et l'Union Coopérative ; mais chaque conquête nouvelle demandera plus de discipline et de cohésion. C'est à dire que les populations qui vivent dans un état d'isolement ou d'instabilité ne seront jamais converties au Coopératisme ; ainsi que le fait observer Miss Potter, " l'existence au jour le jour des travailleurs accidentels, l'inertie physique de la victime du " sweater ", les habitudes vagabondes et les besoins irréguliers du camelot ou de l'habitant abâtardi du logement en commun, rendent impossible chez l'individu ou la classe entière le développement des cjualités requises pour l'association et

le ' self government ' démocratique. " ' La situation de cette catégorie d'individus peut et doit être améliorée, mais c'est par d'autres organes que l'association volontaire.

Les riches et les oisifs sont également rebelles à toute propagande coopérative ; ce qu'ils attendent du vendeur, c'est une complaisance excessive pour leurs fantaisies ; bien plus, incapables de distinguer parmi leurs besoins ceux qui- ont un caractère permanent et ceux qui, au contraire, sont engendrés par la mode ou les caprices de leur imagination, ils éprouvent une sorte de volupté à se laisser faire violence par le producteur; le "store", avec ses produits purs, non apprêtés, n'aurait aucun attrait pour eux ; la rondeur toute commerciale des agents des vSociétés les révolterait ; l'effort de direction et d'organisation qu'entraîne la qualité de Coopérateur répugnerait à leur paresse invincible. Cette classe de consommateurs semble devoir rester la victime volontaire des intermédiaires sans scrupules.

Ajoutons, enfin, que tous ceux qui possèdent les qualités requises, mais que leur genre de vie condamne à un isolement relatif : voyageurs, marins, petits fermiers, ne pourraient s'approvisionner à une Société locale de Consommation, encore moins l'administrer.^

En outre, malgré leur audace, les Coopératives n'ont encore envahi qu'une iniime partie du domaine de la production. Les Wholesales ne fabriquent dans leurs magniiiques ateliers que

' Hist. of the Coop. Mov., p. 225.

- Une réforme très intéressante, qui supprimerait quelques-unes des limites présentes de l'action coopérative a été suggérée par Mr. J. Gray, Secrétaire Général de l'Union Coopérative, au Congrès de Birmingham (Juin jgoô). Toutes les Sociétés existant à l'heure actuelle s'amalgameraient et ne seraient plus que les branches d'une Société Coopérative Nationale. Chacun de leurs membres ferait de droit partie du nouveau groupement, dont les Wholesales poui raient naturellement devenir les organes administratifs. Le territoire britannique serait divisé en un certain nombre de circonscriptions qui enverraient des députés au Parlement Coopératif, lequel imposerait .ses décisions aux Branches. Chaque Coopérateur pourrait acheter dans tous les "' stores " du Royaume, et à la fin de chaque année, les Wholesales jouant le rôle de Clearing Houses, la Société locale dont il ferait partie inscrirait à son compte les bonis provenant de ses divers achats ; mais il n'en percevrait qu'une moitié en espèces, la seconde serait représentée par des actions transférables rapportant 5 "jg. Le capital de la N. C. S. s'accroîtrait ainsi rapidement. Mr. Kilner propose, de plus, que les Wholesales créent des Coopératives de Consommation dans les districts rebelles {Kilner : A National Coopérative Society ; is it possible ? p. 7). Nous savons pourtant qu'une tentative de ce genre faite à Londres a été tout à lait infructueuse.

des produits d'épicerie (biscuits, sucreries, conserves, chocolat, cigares, savon, bougies), des vêtements et des meubles ; leur capital n'est, d'ailleurs, que de cinq millions délivres, ce qui est bien peu de chose à côté des onze milliards auquel est évalué le capital national : de plus, chaque chef de famille coopérateur ne consomme en moyenne annuellement que 50 livres de produits fournis par le " store" : c'est dire qu'une moitié de son salaire va grossir la part du commerçant.

Quelques Sociétés, il est vrai, construisent des maisons pour leurs membres et se chargent de travaux d'nnpression, mais la vente des produits frais : viande, fruits, légumes, laiterie (sauf le beurre) leur échappe. Seule, la Société de Leeds, le colosse du monde coopératif, possède une ferme, des abattoirs et des boucheries ; toutes les autres ont dû renoncer à leurs entreprises agricoles. '

En admettant même que les Coopératives puissent un jour développer leur action verticale, il existe des limites que la Collectivité ne pourra leur permettre de franchir. Les grandes entreprises, celles de bateaux, de chemins de fer, ne sauraient, si on les retire aux concessionnaires capitalistes, être administrées que par la nation. On ne voit pas les voyageurs qui font habituellement la traversée de Douvres à Calais en possession de la ligne de steamers: trop de personnes, qu'elles voyagent ou non, sont intéressées au bon fonctionnement des services. Mais c'est surtout dans le cas où l'on se trouve en présence d'un véritable monopole, artificiel ou national, que le consommateur ne peut être considéré comme le représentant de la Communauté : ainsi la terre et les mines, richesses essentiellement limitées, ne sauraient être transférées à des Sociétés Coopératives. De plus, quand la consommation du produit du monopole est en quelque sorte obligatoire, la coopération libre ne saurait exister. On ne peut admettre que dans une Municipalité, un groupe de consommateurs se charge de la production du gaz et de l'électricité : nous aurions bientôt affaire à un

^ Les chefs de la Coopération semblent, dans ces toutes dernières années, avoir préconisé non pas tant un nouvel effort dans le domaine de la production agricole qu'une alliance étroite avec les petits cultivateurs pour permettre à ces derniers l'écoulement facile de leurs produits. Mr. J. Nugent Harris demande à la C.W. S. de mettre en communication sa clientèle urbaine et les agriculteurs groupés en syndicats de vente [V. Agrictilt. Coop. and its Rclat. to Coop. Distrib. Societ. par J. Nugent Harris. et, dans le même ordre d'idées, The Sniall Hold. and Allotm. Ad, igo/, and its Rclat. to Distrib. Coop. Soc. par W. Charleton.)

corps de petits capitalistes se partageant les dépouilles des non Coopérateurs.

En dernier lieu, remarquons que tout le commerce d'exportation échappe aux Coopératives, à moins qu'elles ne veuillent renier leurs principes. Si le mouvement coopératif s'est magnifiquement développé en Angleterre et semble vouloir s'étendre en Allemagne et en Belgique, par contre certains pays, tels que la France et les Etats-Unis, sont hostiles ou indifférents ; quant àl'Australasie, toute son attention semble retenue par le Socialisme d'Etat. Si donc les Coopérateurs anglais voulaient traiter avec ces derniers pays, ce ne pourrait être que dans les conditions ordinaires du commerce. Mais alors " les Coopératives goûteraient au fruit défendu, le profit sur les prix, et si ce profit de\enait une portion considérable de leur revenu total, les associations volontaires de consommation, toujours capables de limiter le nombre de leurs membres, seraient tentées de fermer leur porte aux nouveaux venus. '' '

Le sens de l'exiguité de son champ d'action ne diminuera en rien la confiance du Coopérateur : bien plus, ce dernier n'aura pris pleinement conscience de son rôle que lorsqu'il aura mesuré la relativité de son effort. Alors même que la Société dont il fait partie ne lui aurait fourni que le dixième de ce qu'il consomme, il aura résolu dans la petite sphère qui lui est assignée quelques-unes des e^uestions sociales qui agitent l'Angleterre contemporaine : il aura surtout fait une ample moisson d'expérience, se piéparant ainsi à un labeur plus vaste.

Pour nous qui cherchons à rattacher les diftérentes manifestations de la vie économique de l'Angleterre aux grands courants par lesquels se traduit son évolution, nous voyons dans le mouvement coopératif, comme dans le mouvement Trade Unioniste, le triomphe des tendances instinctives de la race. Sans doute, l'édifice coopératif est couronné d'une guirlande d'idéalisme, mais les colonnes en sont rudes et solides, taillées avant tout pour résister à l'usage. Ce qu'ont voulu les Pionniers de Rochdale et leurs successeurs, c'est assurer à l'ouvrier l'équivalence du salaire et des produits qu'il reçoit en échange ; par un simple efïort d'économie, ils ont bouleversé toutes les notions économiques courantes. Et c'est

' Hist. oj Ihc Coop. Mov., p. 231.

peut-être parce que leur point de départ est individualiste, et leur point d'arrivée socialiste, que les Coopérateurs ont trouvé grâce devant les deux écoles ; l'une est en droit de dire : ''Leur triomphe est celui de la volonté libre, la démonstration que sans intervention des pouvoirs publics, la classe ouvrière peut améliorer indéfiniment son sort " ; l'autre répondra : " Que nous importe ! Le Capital est privé de toute participation aux bénéfices ; la Rente Économique est répartie sur une collectivité, moins large sans doute que celle dont nous rêvons, mais ouverte à tout venant ; à chacun des degrés de la production et de la distribution, des salaires fixes; n'estce pas là, à l'état embryonnaire, la Société idéale d'où le profit sera éliminé, et où chacun sera rétribué selon sa capacité ?"

Entre les deux théories, la masse des Coopérateurs ne prend guère parti. L'instinct explique la naissance du mouvement et dirige son évolution. Ce que la Coopération veut avant tout, c'est vivre et s'étendre. Dans la fixation des prix de vente, dans le mode de répartition des bonis, la logique, nous l'avons vu, tient assez peu de place. Tout est sacrifié au triomphe de l'organisme, et ce que la Coopération exige de ses membres, ce sont plutôt des vertus sociales que des vertus individuelles : le caractère, la vaillance, l'ordre, la cohésion, la résignation y sont plus estimés que la hardiesse et l'intelligence critique. C'est donc parmi les races anglosaxonnes, où l'énergie personnelle s'allie à la soumission à l'ensemble, que la Coopération devait nécessairement s'implanter. Les races latines, au contraire, indiciplinées et idéalistes, semblent avoir négligé cette forme d'action sociale, soit pour le Syndicalisme, qui permet à leur humeur batailleuse de se donner libre cours, soit pour le Socialisme d'Etat, qui s'adapte aux vastes expériences et répartit trop largement les responsabilités pour qu'elles soient nettement perçues par chacun. D'ailleurs, ces deux dernières manifestations de l'activité collective semblent prendre, même en Angleterre, une place de plus en plus marquée, et la Coopération ne saurait songer à les entraver à son profit. Son rôle vis-à-vis d'elles est un rôle de contrôle et de modération ; seule la force des consommateurs organisés pourrait parer à une hypertrophie du Trade Unionisme ; seule la Coopération, en éduquant économiquement l'élite des travailleurs, peut contribuer à limiter l'étendue de ces deux iléaux, qui sont, à des degrés différents, la rançon des bienfaits du Socialisme d'Etat et du Socialisme Municipal : la tyrannie et l'irresponsabilité administratives.

Nous irons plus loin, et nous déclarerons que la Coopération, en plus de ses vertus présentes, nous semble avoir une valeur permanente. L'action de l'Etat et des Municipalités que nous allons étudier à présent, ne saurait, à cause de l'importance et delà pesanteur des rouages qu'elle met en mouvement, s'exercer dans les mille replis de la vie économique que sont les actes individuels de consommation. Devant une , telle tâche, un pouvoir centralisé reculerait. Certains théoriciens socialistes n'ont pourtant pas hésité à préconiser la généralisation d'une bureaucratie distributive, qui aurait pour fonction d'enregistrer et de transmettre en haut lieu les variations de la demande. C'est, à notre avis, sacritier à nous ne savons quelle conception de logique abstraite le sens des réalités vivantes. Il est un point où la force du pouvoir central, représentant de la Collectivité, ne peut plus s'exercer, et où l'action individuelle reprend ses droits ; l'impulsion d'en haut se heurte à celle d'en bas. En admettant même que l'État Socialiste puisse se charger de la fabrication de tous les produits et de leur répartition en gros, il nous semble impossible que, pour la distribution de la plupart d'entre eux, il puisse se mettre en contact direct avec le consommateur ; c;est aux Coopératives que reviendrait ce dernier rôle : sans doute, elles ne font pas bénéficier leurs membres de la vente au prix de revient absolu, mais leur mode de répartition est suffisamment équitable pour satisfaire ceux qui comprennent qu'on ne peut demander à un organisme économique de fonctionner avec la précision d'un mouvement d'horlogerie.

Si le caractère instinctif du mouvement coopératif explique sa vitalité et sa rapide extension, il est aussi l'une des causes de son impuissance à résoudre à lui seul la question sociale. N'étant pas dirigé par une volonté d'adaptation consciente, il ne sait se limiter, et sa force même pourrait nous causer quelque crainte si elle ne venait se heurter à une poussée contraire : celle du Trade Unionisme. Un autre danger menace le développement futur de la Coopération : nous voulons parler du recrutement de ses administrateurs. Les Coopérateurs comprennent-ils qu'à côté des diverses rentes économiques absorbées, il en est une à laquelle ils doivent bien se garder de toucher : cette prime à la capacité personnelle que les Anglais appellent " Rent of Ability? " Sans doute, le succès commercial ou industriel n'est pas toujours la récompense des plus aptes, mais aussi celle des plus astucieux, des plus loquaces ou de ceux qui savent le mieux pressurer

leurs salariés. Pourtant, au milieu de cette gangue, on peut trouver le métal précieux : la volonté organisatrice. C'est cette dernière que toute entreprise, individuelle ou socialiste, doit chercher à attirer à soi par l'appât d'une juste rémunération. Malheureusement, il est à craindre que les Coopératives, composées en majeure partie d'ouvriers, pour qui tout travail intellectuel est suspect et qui subissent avec quelque impatience la tutelle des classes libérales, se refusent à consentir les sacrifices nécessités par l'adjonction d'administrateurs émérites. Les qualités exigées de ces derniers ne sont pas, nous l'avons vu, absolument celles que prise l'industrie privée ; elles doivent avoir avant tout un caractère social ; mais l'âge héroïque de la Coopération est clos, et les dévouements désintéressés se feront de plus en plus rares : c'est pourquoi nous sommes en droit d'éprouver quelque inquiétude.

Enfin, le défaut capital de la Coopération, c'est de n'occuper que bien imparfaitement l'activité de tous ceux que hante la question sociale et qui sont capables d'un effort systématique et réfléchi. Les Economistes et les hommes d'Etat de tous les partis ont, certes, prodigué aux jeunes Sociétés les encouragements et les témoignages d'admiration. Pourtant, aucun d'eux n'aurait pu se résigner à n'être que Coopérateur. 11 fallait à leur esprit un champ d'action plus large : c'est ce domaine, ouvert à toutes les classes et à toutes les bonnes volontés, que nous allons maintenant explorer.

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