VIII
L'œuvre de Henry George est riche de gemmes précieuses encastrées dans la gangue de son système. Souvent incohérente et contradictoire, s'appuyant sur une série de mouvements sociaux entre lesquels elle n'a pu établir que les plus artificiels des rapports, elle illumine néanmoins par certaines de ses suggestions toute la. législation fiscale de l'Angleterre contemporaine. Rien n'est plus troublant que la lecture consécutive des derniers chapitres de Progrès cl Pauvreic, et des arguments exposés, à la veille du vote du Budget Lloyd George, par les chefs du parti Libéral. On pourrait retrouver dans certaines pages du livre le programme intégral de réforme foncière du cabinet Asquith. Malheureusement, pour nous qui considérons l'œuvre de Henry George dans son ensemble, et qui l'opposons aux faits dans leur complexité, certaines réserves s'imposent à présent, plus rigoureuses encore que celles qui ont été déjà formulées incidemment. Le Georgisme est aussi intelligible et acceptable sous son aspect qualitatif qu'il est indéfendable sous son aspect quantitatif. Jamais, certes, le phénomène de la rente du sol n'avait été aussi subtilement analysé qu'il l'est par Henry George. C'est à ce dernier aussi que, pour une bonne part, nous devons d'avoir pu détourner notre attention de la discussion célèbre sur l'antériorité de la mise en culture des terrains les plus féconds par rapport aux
' '' Land is not subject to a labour cost vvhich fixes its piice. Not being made by labour, its supply cannot be limited by curtailment of production, and tlie artificial limitation of supply which it is now possible for owners to eflect by holdinfî land out of use, or out of full use, will beconie impossible when they are taxed sui^iciently to make full use of ail land imperative in order to meet the requirements of the tax. The price of land is what men will consent to pay. When the supply is artificially limited, their compétition with one another for land will induce them to pay more than when the supply is enlarjjed and compétition thereby rendered less keen. Owinj» to thèse facts the owner of land values must meet the tax upon them out of his own pocket, being unable to recoup himself from land-users by charginjf higher rents or priées." Chomley et Outhwaite, Land Values Taxation, p. 30.
moins productifs — discussion dans laquelle certains espéraient voir sombrer la théorie de Ricardo — pour la reporter sur ce fait essentiel que la Rente, dans une société moderne dont les terres sont presque toutes appropriées, montera bien moins en raison de l'utilisation de terres neuves qu'en raison du surcroît d'utilité que chaque progrès de la vie sociale donnera aux terres sur lesquelles s'exerce depuis longtemps un droit de propriété individuelle. La rente du sol cesse ainsi d'être un phénomène mécanique, fatal, inconscient ; elle est humanisée ; elle dépend de l'intelligence, de l'activité de chacune des fractions de la Collectivité. Le facteur culture devient secondaire. On comi^irend dès lors fort bien que les terres purement agraires voient leur prix monter si lentement que c'est à peine si cette plus-value pourra être mesurée au cours d'une génération. C'est qu'en effet la population, et par là même les besoins physiologiques de cette dernière, restent maintenant presque stationnaires. Au contraire, sur un même point, les forces d'organisation se multiplient, des désirs inconnus prennent corps, des horizons s'ouvrent, illimités. La terre n'est plus la pourvoyeuse de froment, elle est le miroir où se réfléchissent les activités de tout un peuple, et sa valeur s'accroît d'une partie des espérances qu'elles font naître. Mais, tandis que les activités se renouvellent sans cesse, qu'elles se dissolvent pour renaître plus efficaces et plus complexes, le miroir a le don de garder, atténués, les nuages qu'il a un instant réfléchis. Or. partageant l'erreur de George, sans recours, certes, à la théorie, mais à la suite d'ime observation familière, les mieux intentionnés pensent que le miroir est doué d'un charme magique, charme qu'il est seul à posséder. La Rente ou la plus-value leur semble une manifestation spéciale à la terre. Comment, d'ailleurs, les apparences ne suggéreraient-elles pas une telle opinion? Le capital se déplace, la terre demeure. Le capital se multiplie, s'étend ou se morcelle ; la terre concentre en elle-même, conserve jalousement toutes les richesses acquises. Le capital se dissimule sous l'anonymat, garde ses secrets ; la terre affirme orgueilleusement, à intervalles réguliers, ses triomphes passés, ses prétentions d'avenir. Elle est la chose visible, qui en certains lieux s'humilie jusqu'à nous, que partout on convoite. Elle est la proche parente, jadis notre égale, à laquelle a échu un magnifique héritage. Qu'une valeur industrielle voie en quelques années ses cours décuplés, que le déplacement d'une artère, le tracé d'une nouvelle voie de communication ruine telle entreprise privée, fasse au contraire la fortune de telle autre, c'est
là aux veux de la plupart d'entre nous une affaire de chance. Cela n'éveille pas notre sens de l'injustice. Cela fait partie de cet ordre aveugle et tyrannique auquel la vie est encore docile et que nous confondons avec la vie elle-même. Il faut s'élever bien au-dessus des observations superficielles pour comprendre que, là aussi, des forces opèrent dont la Société pourrait exiger le redressement. Mais pour la terre, la Rente est visible à sa source. On peut retracer sa généalogie. On assiste à des prouesses qui frappent l'imagination. Feuilletons plutôt les brochures agressives et convaincantes mises en circulation par le Comité pour la Taxation des \'aleurs Foncières, ' parcourons, parmi les discours du Chancelier de l'Echiquier, ceux qui précédèrent ou qui accompagnèrent aux Communes et dans le pays le dépôt du Budget.'' Nous y apprenons que, par exemple, à Woolwich, la terre était louée, alors qu'elle servait à la culture, £3 par acre. En 1845 on louait 250 acres, dont la valeur en capital était estimée ;^1 1.500, pour .^750 par an. L'arsenal fut construit, et le même lot donne aujourd'hui un revenu annuel de X14250. Dans vingt ans, le propriétaire ou sa famille reprendra terrain et constructions sans indemnité, et tirera de cette opération un bénéfice de plus de ;^1 000000. ■' A Golder's Green, un terrain valait, il y a quelques années, ;ël60. Un chemin de fer souterrain a été ouvert, et le même terrain a depuis été vendu ;^2.100. Il est certain que de tels exemples, qui pourraient être multipliés à l'infini, nous incitent à conclure que rarement l'injustice de l'enrichissement sans cause est plus aisément perceptible que dans le cas de la terre. Mais ne nous abusons pas. Ne relevons pas comme un fait unique celui qui n'a que le mérite de dépasser les autres en évidence. C'est l'erreur d'Henry George d'avoir cru que l'enrichissement sans cause des propriétaires fonciers était le seul de son espèce, et qu'en admettant même qu'il s'en rencontrât un, cet autre ne pouvait être que passager. C'est la faiblesse des conceptions économiques du Gouvernement Libéral qui a amené celui-ci à attaquer pratiquement une certaine forme de rente, sans se demander si la Rente était im phénomène de nature générale et sociale.
' V. principalement les Tracts N" 13, 21, 17, 39, 41, 40, 32. ^ Lloyd George, Better Times (Recueil de discours) The People's Budget, p. 129.
* Op. cit. The Land aiid the l'eoplc, p. 14N.
Rappelons brièvement quelles étaient les dispositions du Budget. Trois sortes de droits sont établis sur la terre : le premier sur la plus-value (Incrément Value Duty), le second sur les Réversions, le troisième sur les terrains demeurés sans usage. Examinons-les par ordre.
A. Une évaluation de tout le sol du Royaume-Uni doit être faite par les Commissaires du Revenu Intérieur. Ceux-ci ont à déterminer la valeur globale de chaque pièce de terre (c'est-à-dire celle du sol, des constructions et des améliorations de toute nature) et aussi la valeur de site, c'est-à-dire la valeur qui reste pour le sol, après que l'on a déduit celle des bâtiments et des travaux effectués par le propriétaire ou l'occupant. La valeur de site sert de base pour la iixation de l'impôt. Celui-ci n'est pas perçu de façon régulière, mais seulement dans les cas de décès, de mutation et de renouvellement de bail pour une durée de plus de 14 ans. Si l'un de ces événements survient, le Budget dit que l'on doit procéder à une nouvelle évaluation de la terre, et si la plus-value par rapport au dernier cadastre n'est pas inférieure à 10 "/„, l'Etat en perçoit le cinquième (après déduction des premiers 10 "/J. Par ^exemple, plaçons-nous dans la situation du propriétaire d'un terrain à . bâtir de 50 acres sur lequel aucune construction ne s'élève encore, mais pour lequel il a dépensé ;65000 en faisant tracer des routes, creuser des égouts, etc. Supposons que, l'année de l'évaluation, la terre se trouve valoir globalement £400 l'acre, soit en tout ;^20,000. La valeur originale du sol sera donc de ;620,000 — £5000= ij 15.000. Admettons que, dans les trois ans c|ui suivent, le propriétaire vende ses 50 acres à £700 l'une, mais que, en raison de travaux nouveaux, il ait encore augmenté de £5000 la valeur du terrain. Du prix total de la vente on déduira £5000 (premières améliorations) -f £5000 (secondes améliorations). Il restera pour la valeur de site £25,000. La plus-value (unearned incrément) sera donc de £10,000. On déduira encore 10 "/ir I' restera linalement £9000 de plus-value imposable, et la taxe du cinc]uième sera de £1800. On peut imaginer le cas où la terre baisse de valeur pour remonter ensuite. La loi veut qu'alors on ne tienne pas compte du double mouvement. Si en outre il peut être prouvé que, dans les vingt ans qui ont précédé le vote du
Budget, la terre a été évaluée, au cours d'un acte de transfert ou de constitution d'hypothèque, à un prix plus haut que celui qu'elle atteint à présent, le propriétaire pourra se prévaloir du prix ancien et la plus-value ne sera comptée qu'au delà de celui-ci. Toutes les variétés de terre ne sont, d'ailleurs, pas soumises à cette taxe. Les terres agricoles en sont exemptes. Au sujet de ces dernières, le cabinet Libéral a compris ■ — Henry George le pressentait déjà — que la Rente avait fini de jouer, ou ne le faisait qu'avec une lenteur infinie. Les frapper d'un impôt serait d'ailleurs aller à l'encontre de tout plan tendant à régénérer la vie agraire. L'exemption porte sur les prairies et pâtures, vergers, oseraies, jardins maraîchers, pépinières, et aussi sur les terrains de jeu qui sont assimilés aux terrains agricoles. Mais elle est soumise à une condition formelle : // faut que la valeur nue de la terre ne soit pas supérieure à la valeur que celle-ci tire de son usage pour la culture. De plus, les occupants d'une habitation dont la valeur annuelle est de moins de ;Ê40 à Londres, de moins de ;Ê26 dans les centres de 50,000 habitants et au-dessus, et de moins de £16 partout ailleurs, ainsi que les possesseurs de petites tenures, ne sont pas atteints par l'impôt. B. Puis vient le, Droit de Réversion. Il s'agit cette fois d'atténuer les effets des enrichissements scandaleux qui résultent du droit pour le propriétaire de reprendre sans indemnité à la fin d'un bail toutes les constructions érigées par le locataire pour le besoin de soncommerce, ou de profiter des efforts personnels de celui-ci, du développement de ses affaires, de l'accroissement de sa clientèle, pour élever démesurément le taux des loyers lors du renouvellement du bail. Il suffira de citer un exemple typique d'un tel procédé : celui de la Compagnie Gorringe, auquel le Chancelier de l'Echiquier fait allusion dans son discours de Lime House. Jusqu'en 1903 le Duc de Westminster avait reçu de Gorringe, pour le simple usage du sol, un loyer annuel de ;É350. En 1903 les clauses du nouveau bail portèrent que Gorringe devrait verser : 1" un loyer foncier annuel de ;^4000 pour l'usage des anciens établissements ; 2" un loyer annuel de ;^1200 pour l'usage de quatre bâtiments additionnels; 3° une somme de :^50,000, pour compenser le " sacrifice " que le propriétaire prétendait consentir ; 4" une autre indemnité de ;^50,000 pour pouvoir retoucher certaines parties des constructions. " Le locataire avait construit sur ces lieux une vaste et coîiteuse entreprise ; il ne pouvait la déplacer ; il ne pouvait non plus se déplacer lui-même, car c'était là que se trouvaient son commerce
LE FROHLÈME AGRAIRE ET LE BUDGET LLOYI) (lEORGE 363
et sa clientèle. Il n'avait d'autre alternative que d'accepter ces conditions léonines. " ' Mais, grâce aux dispositions du Budget Lloyd George, l'Etat peut maintenant pénaliser le propriétaire du sol, en attendant que la loi soit changée. Il prélève une taxe de 10 "/„ sur le bénétice que ce dernier réalise à la tîn de chaque bail (on ne tient pas compte des baux dont la durée est de moins de 21 ans et, bien entendu, on défalque la valeur de tous les travaux effectués par le propriétaire au cours du bail). Comme pour l'Incrément Duty, les terres agricoles ne sont pas soumises à la taxe. De plus, tout bail conclu avant 1909 et expirant clans les 40 ans qui suivent sa conclusion s'en trouve exempté. Enfin, pour tous les terrains qui se trouveraient soumis à la fois à l'Incrément Duty et au Reversion Duty, les deux impôts se confondent.
C. L'impôt sur les terrains demeurés sans usage est peut-être des trois, sinon le plus intéressant théoriquement, du moins le plus efficace. On sait que l'Income Tax ne frappe que les revenus dérivés du sol.' On arrivait ainsi à ce résultat souverainement injuste et anti-social qu'un propriétaire était pénalisé pour avoir fait ériger un bâtiment sur son terrain, alors qu'un autre qui, dans un but spéculatif, ■' entourait pendant plusieurs années le sien de palissades n'était frappé d'aucun impôt. L'individu qui avait pris une responsabilité était plus durement traité que celui qui restait prudemment dans l'expectative. Celui qui avait fait quelque chose pour sa cité, qui avait eu à supporter des frais, était le seul à contribuer aux taxes des pauvres et aux taxes d'Empire. Celui qui — alors que le besoin de logements salubres se faisait de plus en plus sentir dans les grandes villes — refusait de construire autre chose que des sliinis^ dans l'espoir que la Municipalité offrirait un jour un plus haut prix ou que le sol dont il était possesseur acquerrait, du fait de l'accroissement de la population, une plus-value encore insoupçonnée, celui-là demeurait indemne, invulnérable. Mais, même parmi les propriétaires qui se décidaient à construire, c'était celui qui était parcimonieux, qui reculait devant l'édification de logis spacieux et bien aérés, qui était le moins atteint par l'Income Tax. Il v avait donc une sorte
' Voir d'autres exemples pour Kensin.i^lon, Piccaclilly (où les loyers cFune entreprise sont portés de ^"800 à ;^i<Soo),et P'inshury Circus dans : Tlie Btidi^ct, tlic Laiid\niid ilic Pcoplc, p. 31.
^ Cédulc A.
^ Voir quelques exemples de ces spéculations dans: The Budilct, the Laiid ami the Peuple, pp. 45-4^^).
de prime " à la négligence, à la stnpidité, et au manque d'esprit d'entreprise. " ' Grâce au Budget, cette prime se trouve renversée. Dorénavant tout possesseur de terre demeurée sans emploi ' devra {■)ayer chaque année 1/2 d. par livre sur la valeur nue du sol. Tous les cinq ans on procédera à une nouvelle estimation. Quand l'Incrément Dut}' aura déjà été perçu sur la même terre, une réduction égale à cinq fois le montant de ce dernier sera opérée sur la troisième taxe, qui d'ailleurs ne s'applique pas aux terrains dont la valeur de site est inférieure à ^50 par acre.'' Une fois encore la terre agricole est exemptée, mais ici une faveur spéciale est accordée à ceux qui cultivent personnellement la terre qu'ils détiennent. Alors qu'au cas où la valeur de site est supérieure à ^50, le propriétaire doit, lorsqu'il s'agit de l'Incrément Duty, faire la preuve que celle-ci ne dépasse pas la valeur dérivée d'un usage agricole, le petit fermier ou le petit propriétaire est, en ce qui concerne le troisième impôt, déchargé de cette preuve, pourvu que la valeur totale de ses biens fonciers ne soit pas supérieure à ;^500. Le même privilège s'applique aux maisons d'habitation qu'entoure un jardin ou un terrain de jeu d'une contenance d'une acre ^ ; y participent aussi les parcs et jardins publics, et en général toutes les terres sur lesquelles un bail était en cours lors du vote du Budget. '
Une telle série de mesures était, à la fois, commode, d'une sûre popularité, conforme à la justice la plus élémentaire. Mais ses auteurs ne sentaient pas — absorbés qu'ils étaient par l'examen de ses causes et de ses effets, de sa répercussion sur la vie agraire aussi bien que sur la vie urbaine — qu'elle sous-entendait l'adoption d'un principe nouveau, qui, à leur insu, s'était introduit dans la politique Libérale. Seuls les Socialistes, et avec eux les hommes du parti Conservateur dont les intérêts s'effrayaient, avaient compris que la division toute claire, toute simpliste que faisaient les Libéraux entre
' Discours de Mr Watson Rutherfoid aux Conimunes, le 11 mars 1^04.
" The Budt^ct, tlie Laiid aud tlic Peoplc, p. 37 (explication des termes " owner " et " undeveloped land ").
^ IbiiL, pp. 37-3S.
•'■ Ihid., p. 38. " But the tenaiicy is not to hc deemed to continue after the earliest date at whicli tlie landiord bas power to détermine the tenancy ".
les richesses qui sont dérivées d'un travail personnel et les richesses qui sont le fruit d'un travail social, pourrait être un jour le levier dont userait un parti progressiste, agissant cette fois en pleine conscience, pour soulever l'édilice des intérêts acquis. Toutes bénignes qu'elles voulussent être, les taxes foncières du Budget provenaient d'une observation des choses sous une lumière que le passé n'avait pas connue. Elles coïncidaient avec une première inliltration d'idées que le Libéralisme n'avait point osé adopter franchement, mais qu'il n'avait point non plus osé rejeter, car elles dominaient l'évolution contemporaine, avec laquelle il voulait — dans sa foi démocratique — rester en contact. Et pour les plus avertis parmi leurs adversaires, l'attitude des Libéraux semblait d'autant plus dangereuse qu'elle ne faisait pas porter l'attaque d'un seul côté. S'il n'y avait eu dans le Budget qu'un procédé pour dégrever les autres formes de revenu, peut-être le mal aurait-il été limité aux yeux de l'ensemble des Conservateurs. Après tout, une minorité — capable certes d'élever la voix — mais une minorité seulement parmi les possédants aurait eu à pâtir de cette conversion implicite du gouvernement de l'Angleterre aux théories que Henry George avait soutenues trente ans auparavant. Mais le Budget, en même temps qu'il suivait les voies indiquées par George, rétablissait, d'un rude coup de balancier, l'équilibre entre l'impôt sur la plus-value et les autres impôts fonciers. En outre, les " land clauses ", si passionnément discutées, étaient soumises au vote du Parlement en même temps que différents autres projets budgétaires, portant, l'un sur l'augmentation progressive du taux de l'Income Tax, le second sur les taxes de succession, le troisième sur les licences des débits de boissons. Considéré dans son ensemble, le Budget était donc une œuvre habile et composite, touchant à toutes les catégories de propriété, n'impliquant nullement l'acceptation sans conditions des postulats du Georgisme. Le Libéralisme se vantait d'avoir mis le doigt sur l'une des sources de la plus-value, et de pouvoir la capter aisément pour le bénéfice de la Collectivité. Mais il n'agissait pas comme si cette source eût été la seule, bien que ses prospections sur les autres domaines fussent des plus timides. Il reconnaissait en fait par ailleurs des enrichissements sans cause, et îl les traitait comme tels, bien qu'il ne fût pas encore prêt à les frapper au nom du principe qui lui servait à atteindre la propriété foncière. La Société continuait à prélever une part de certains bénéhces et de certaines mutations, mais le Libéralisme ne voulait pas encore
admettre qu'il y eût là chez elle, comme dans le cas de la terre, reprise de ce qu'elle avait créé. La vieille conception fiscale du sacrilice consenti par chacun, selon ses capacités, en raison de la protection offerte par l'Etat, était encore vivace.
Mais, nous l'avons dit, si le Socialisme a donné à cette ébauche de législation plus de prix qu'elle n'en comporte sans doute objectivement, c'est en raison des promesses qu'elle contient, c'est parce qu'elle est la première victoire d'une théorie générale de la Rente à laquelle il s'est rallié. Sans doute, il se réjouit des résultats sociaux immédiats qui découleront du Budget, sans doute il applaudit à cette solution large du problème agraire qui a le mérite de ne point seulement viser à ranimer des activités éteintes, mais de donner en d'autres lieux une place équitable, une liberté d'allure légitime, et une récompense adéquate, à des classes dont les activités sont trépidantes et ne demandent qu'une occasion pour se manifester. Il n'a pas l'étroitesse de vues du Georgisme. Il a confiance dans la fécondité des énergies ; il sait que contre elles aucun parasitisme ne peut prévaloir, et que si nous le voulons, si nos muscles sont forts, nos intelligences lucides, nous pourrons posséder la terre autynt qu'elle nous possédera et même davantage. La jouissance de cette dernière constitue un monopole, mais, nous l'avons montré à diverses reprises, il n'est point de monopole qui prévale contre les volontés liguées de ceux qu'il voudrait rançonner. Si donc le Socialisme voit dans le Budget Lloyd George un fait historique, c'est parce qu'il inaugure selon lui une période nouvelle dans l'action étatiste, c'est parce qu'il trace la ligne de démarcation entre l'individuel et le collectif, c'est parce qu'il est l'affirmation de cette personnalité économique de la communauté, qui s'incarne dans l'Etat, et qui s'est si lentement, si péniblement constituée. Il existe un interventionnisme qui vise à faire consacrer les droits de l'individu à plus de liberté et à plus de bien-être. Nous avons fait voir dans un chapitre précédent comment cet interventionnisme s'est développé, s'est dégagé des entraves et des subtilités premières, et comment, refusant aujourd'hui de tenir compte des distinctions classiques entre adultes et incapables, il légifère souverainement en matière de travail, d'assurances, et de salaire. Le législateur timoré de 1830 désavouerait certes, s'il vivait encore, l'impérieuse intrusion dans la vie privée des travailleurs qu'est l'Insurance Bill de 191 1, et pourtant c'est le même courant, pour lui mince filet d'eau, pour les hommes d'aujourd'hui nappe puissante, qui poursuit sa route. Dans le Budget
Lloyd George, par contre, le Socialisme découvre les rudiments d'un ordre collectif encore insoupçonné, d'un reclassement des valeurs économiques sans lequel le progrès ne pourra plus procéder que par tâtonnements. Ce partage des activités, cette épuration finale des comptes, cette délicate évaluation de ce qui revient aux forces isolées et aux forces associées, tant dans la fixation des tâches que dans l'attribution des bénéfices, n'est-ce pas là pour lui le problème de l'avenir ? Mais quelle illusion serait la nôtre, si nous nous imaginions que la taxation de la plus-value foncière peut en épuiser l'intérêt ! Elle n'en est qu'un aspect, et la découverte de cette première solution n'est qu'un apprentissage. Elle a la simplicité qu'il faut pour une démonstration. Nous sommes en présence du monopole type, dont le détenteur est parfaitement passif '; en outre, les lois et les coutumes de l'Angleterre ont voulu que ce détenteur restât longtemps le même. Il n'y a ici ni de ces morcellements, ni de ces transmissions multiples qui obscurcissent les phénomènes et qui brouillent les cartes de l'économiste. On fait avec une facilité sans pareille la part du Capital, celle du Travail, celle de la Collectivité. Mais ne voit-on pas comment, en dehors de ces cas extrêmes, le monopole, avec la Rente son accessoire, se gradue, se nuance, s'étale parfois sans crainte, parfois demeure insaisissable, s'allie dans des proportions variables au mérite personnel ? Il naît aussi bien de la concentration industrielle que de la possession du sol. Il naît de toutes les modes et de tous les hasards. Parfois il est détruit, sitôt paru, par les rivalités qu'il suscite. Parfois, au contraire, les conditions que lui offre la structure économique des temps où il a surgi lui permettent de prospérer. La Rente est donc le fait universel, et la terre n'est, après tout, que le piédestal qui la supporte, si bien que le tribut que cette dernière exige est infime à côté de ceux qui sont perçus à sa surface par les monopoles de toute nature sur les individus groupés en société. ' Le rôle de l'Etat en face de la Rente est donc infiniment complexe. Il est d'observation et d'expectative dans certaines circonstances, d'action radicale dans d'autres. Il nécessite dans la période d'évaluation
1 Voir les deux premiers chapitres de Laiid Values and Taxiifio)!, par C. H. Chomley et L. R. Outliwaite, aiilsi que le discours de Mr Winston Churchill à Edimbourg*le 17 juillet 1909.
- Mr Pease, Secrétaire de la Fabian Society, a cherché à montrer dans le Tract N° 147 (Capital and Compensation) combien étaient superficielles la plupart des distinctions courantes sur la nature du Capital.
des appareils d'une sensibilité parfaite, ' dans la période d'activité des instruments dociles et pénétrants, dont la taxation et le rachat semblent être jusqu'ici — en dehors des libres initiatives telles que la Coopération — les plus maniables. Mais, malgré ces réserves, le Budget reste une belle œuvre d'audace et d'efficacité politique, une réponse souveraine du Libéralisme au retour offensif des idées protectionnistes, une solution du problème agraire qui, complétée par celle de la Nationalisation, pourrait bien être définitive. Jamais parti ne s'était plus fièrement dégagé des difficultés qui l'enserraient; jamais texte législatif n'avait eu sur des intérêts plus variés une répercussion plus profonde. Du seul point de vue de la question qui nous occupe ici, il est hors de doute que, grâce à lui, la terre sera maintenant, chaque jour, abondamment offerte. Les classes rurales auront-elles la volonté de saisir cette chance, y a-t-il en elles assez de sève pour en tirer profit ? L'avenir seul nous dira si leur torpeur était passagère, si elle était causée par les dures conditions qui leur étaient faites, ou si, au contraire, le silence des campagnes anglaises ne doit pas connaître de réveil.
' Mais en raison même des diflicultés de l'évaluation, la reprise collective ne pourra le plus souvent être que partielle. Ce n'est pas l'une des moindres illusions de Henry George que d'avoir cru que les propriétaires fonciers pouvaient déterminer scrupuleusement le montant de toutes les rentes industrielles ou sociales qui se créaient sur leurs terrains. Il faudrait pourtant bien qu'ils soient capables de procéder à une telle opération s'ils voulaient absorber la totalité de ces rentes au moyen de l'élévation du prix des loyers. Il y a en fait entte propriétaires et industriels, bien qu'il s'agisse d'une richesse limitée, un véritable marchandage, chaque partie étant préalablement ignorante de ce que l'autre pourra exactement concéder. L'industriel n'a, en outre, le plus souvent, que l'espérance d'un bénéfice.
Nous avons voulu montrer à quelles tendances obéissait la vie économique et politique de l'Angleterre contemporaine ; mais nous n'avons pu échapper à la confusion des apparences qu'en isolant ses énergies, en notant les réactions que chacune suscite et les déviations qu'elle subit dès eju'elle vient à se rencontrer avec d'autres. Il nous semble que, faute de recourir à un tel procédé, l'observateur n'a comme ressource que d'opposer, dramatiquement et dans une lumière crue, l'inquiétude du présent, l'âpreté des conflits du travail, la nouveauté et la hardiesse de certaines initiatives gouvernementales, à la prudence traditionnelle, au goût des solutions moyennes et empiriques, au respect des intérêts acquis, à tout ce qui, pour certains critiques, constituait jusqu'à une heure très voisine de nous, la vie anglaise, distincte de la vie tout court. Pareille opposition est et sera toujours d'un effet sûr. Elle laisse croire qu'un pays est capable de transformations complètes et décevantes. Pour la joie de notre imagination, elle fait chatoyer les foules et les idées. Elle fait du mystérieux, qui devrait être notre dernier refuge^ le grand agent de transformation ; elle sépare les effets passagers, tragiques ou simplement troublants, des causes profondes et silencieuses, qu'elle laisse dans l'ombre, ayant peur des demi-teintes.
Certes, nous sommes en présence d'une Angleterre nouvelle, mais la baguette d'un enchanteur n'a pas frappé l'ancienne. Nous sommes simplement entrés dans une période de floraison. Il est bon de marquer son parfum et sa couleur ; mais il est peut-être meilleur encore de suivre le travail de la sève, depuis l'instant où elle a quitté la terre fécondante pour s'engager dans l'organisme de la plante. Or, négligeant l'accidentel, considérant le présent, non pas tant comme un point d'aboutissement que comme le point où l'analyse peut tenir compte à la fois des observations et des hypothèses, nous sommes, nous l'espérons, parvenu à montrer que ce travail a
été ininteiioiiipu durant les trente dernières années, ses ralentissements et ses régressions mêmes devant entrer dans le calcul de son intensité.
Sans doute nous n'avons pu apporter que quelques coupes et quelques diagrammes. Les grandes activités et les grands intérêts économiques que nous avons soumis à l'épreuve du Socialisme, même groupés, même juxtaposés, ne reconstituent pas la physionomie concrète du peuple anglais à l'heure où nous vivons. L'action mixte et rivale des producteurs, c'est-à-dire la concentration industrielle et le Trade Unionisme, l'action unique des consommateurs, c'est-à-dire la Coopération, l'action multiple et diversifiée de la Collectivité, c'est-à-dire l'Étatisme, la Taxation, la Municipalisation des Services Publics n'épuisent ni les ressources, ni les résistances de l'organisme anglais. Celui-ci reste, en dehors de ces manifestations, sujet à de purs réflexes, aux frissons du préjugé. Il y a au fond de lui des régions où tout est inévaluable, incommensurable ; sans quoi la vie cesserait d'être en lui. Mais si de telles régions peuvent tenter, à juste titre, le, psychologue ou le romancier, nous croyons qu'au point de vue de l'économie sociale on n'a que bien peu à gagner à les explorer. Si, d'ailleurs, nous avons mis en relief des intérêts directeurs, si nous avons voulu canaliser des activités essentielles, si nous avons tracé une sorte de carte économique et sociale de l'Angleterre à la hn de la première décade du XX"^ siècle, en la dégageant des courbures accidentelles, des plis secondaires de terrain, c'est qu'une raison très forte nous inspirait. On s'apercevra bientôt qu'il n'y a plus, qu'il ne peut y avoir dorénavant une psychologie politique ou économique autonome du peuple anglais. Il n'y a plus que des intérêts qui, chez des groupes ou chez le même individu, luttent pour la prédominance. L'histoire de l'Angleterre en ces derniers temps est faite de l'émergence de tel ou tel de ces intérêts au-dessus du flot de la vie quotidienne : c'est parfois l'intérêt conservateur des classes possédantes, parfois l'intérêt novateur des classes dépossédées, parfois l'intérêt stabilisateur des classes qui, tout en ayant à gagner à un changement, sont encore insuftisamment renseignées sur ses suites possibles, et désirent tout au moins être laissées libres dans le choix du moment et des circonstances où il pourrait être effectué. Mais jamais plus, comme au XVIIP siècle ou au début du XIX*^, Véquilihre social ne s'établira autour des intérêts d'une seule classe. Si cet équilibre doit se créer, ce sera
désormais lorsque des forces hostiles se sentiront égales. Jusqu'alors nous ne connaîtrons que des oscillations. Mais ce sont ces dernières qui donneront à chaque époque son caractère, et non leurs réactions sur les individus qui sont demeurés neutres, ou qui sont trop isolés et trop ignorants, trop à l'écart de l'évolution pour prendre parti.
Or, la première conclusion qui puisse être tirée de notre étude, c'est qu'à l'appel du Socialisme, tel que nous l'avons détini — un essai d'organisation de la production et de la vie en général en vue d'en accroître l'efïicacité et d'éliminer ou de répartir le plus largement possible le profit — intérêts et activités ont répondu par un écho sympathique, parfois d'une sonorité riche et pleine, parfois lointain et étouffé, jamais parfaitement identique. Le facteur efficacité, nous l'avons retrouvé dans la concentration industrielle, représenté ici par l'économie dans les frais de production et par la coordination des services ; dans le Trade Unionisme, par suite du classement automatique des capacités qu'il opère ; dans la taxation de la plus-value foncière, par suite du nombre de terres aujourd'hui sans emploi dont cette forme d'impôt entraînera la mise en valeur ; dans la Coopération, qui écarte les intermédiaires dont l'existence injustifiée miplique une majoration des prix ; dans le Socialisme d'Etat et dans le Socialisme Municipal, qui permettent à la Collectivité d'agir comme arbitre dans l'exploitation d'industries qui, ne trouvant lorsqu'elles sont libres aucun frein dans une concurrence extérieure, ne peuvent être gérées que par la société ou contre elle. L'élimination du profit ou sa répartition plus large, dans tous les cas où il n'est pas la récompense d'une habileté particulière, mais simplement l'expression momentanée d'une situation de fait privilégiée, nous la voyons réalisée dans le Trade Unionisme, qui, sans toucher à la Rente, tend à rendre le partage moins léonin entre l'employeur et le salarié, et permet à ce dernier de fonder ses exigences sur ses besoins psychologiques et physiologiques ; dans la Coopération, qui, sans anéantir la Rente, la retient en captivité ; dans la Taxation, qui procède par une reprise directe et constante de cette dernière, tout en laissant intact le mécanisme cjui lui donne naissance ; clans la Municipalisation, qui, selon les circonstances, la tarit à sa source ou la capte pour son usage propre. Ainsi, si nous embrassons d'un coup d'oeil le champ des activités économiques du peuple anglais, nous voyons que partout le Socialisme est en voie de
réalisation. Et sa lente progression nous suffit, puisque nous ne le considérons pas comme un état iinal, mais comme l'avance même d'une civilisation qui découvre peu à peu son rythme et sa puissance, comme vme victoire sans cesse répétée des forces d'ordre, de justice et de prévision sur les forces de hasard et de désarroi qui, dans une société à l'état dynamique, surgissent chaque jour à nouveau. Mais cette vue doit être d'ensemble ; sinon le charme est détruit et nous n'avons plus que des pièces isolées, étranges, démesurées, inquiétantes. Cela est juste et inévitable. Le Socialisme n'est que mesure et équilibre, il ne vaut que par sa perpétuelle réadaptation des rapports sociaux, il est le lien puissant qui unit l'homme à l'homme, les groupements aux autres groupements. A chacun il demande des concessions, à chacun par contre il offre un appui ; selon les cas, il limite, seconde ou suggère les initiatives. Il est, en un mot, la force totale d'évolution. Les intérêts privés ou corporatifs, si impérieux qu'ils soient, si capables d'abuser, par la violence de leurs manifestations, le pays tout entier sur leur nature et sur leur portée, ne sont que des forces partielles. Ils peuvent être touchés par les rayons du Socialisme, ils ne seront jamais à eux seuls le Socialisme. Et s'ils revendiquent parfois comme un attribut propre ce vocable, c'est qu'ils confondent la source de la lumière avec la surface limitée qui la réHécliit. Les intérêts spéciaux ne peuvent être le Socialisme, parce qu'ils ne connaissent rien en dehors d'eux-mêmes, et qu'ils prennent de bonne foi pour un développement normal celui qui ne rencontre pas d'opposition. Ils cherchent et réussissent à accroître leur activité, mais leur coui'ant qui se gonfle et se précipite, non seulement est incapable de se modérer lui-même, mais il supporte chaque jour plus difficilement les digues que le Socialisme peut élever du dehors. Nous avons ainsi fait voir que chacune des formes qu'avait prises en ces dernières années l'activité économique de l'Angleterre était grosse d'une menace qui, si elle se réalisait, aurait des effets aussi nettement anti-sociaux, aussi destructifs de l'idéal socialiste, que le mouvement qui l'aurait engendrée serait lui-même, dans sa tendance essentielle, progressif et bienfaisant. La concentration peut avoir sa contre-partie dans la négation des droits des salariés et des consommateurs ; le Trade Unionisme peut, si aucune barrière ne lui est opposée, rançonner impitoyablement ces derniers, en même temps qu'il peut porter le coup de grâce à des catégories d'industries qui, nationalisées ou non, doivent pour le bien général, non seulement
subsister, mais jouir d'uue marche coutinue. La Coopération, l'Etat et les Municipalités enlîn, même lorsqu'ils ont résolu la question des prix et de la destination à donner au profit, conservent l'entière responsabilité de leur attitude vis-à-vis des agents qu'ils emploient, et peuvent, comme des particuliers, se montrer tyranniques.
Si donc ces intérêts, intérêt des producteurs, intérêt des consommateurs, intérêt de la Collectivité, ne reçoivent pas satisfaction en même temps et dans la même mesure, si la législation, si les circonstances sont favorables au développement des uns et entravent celui des autres, et si, isolément, les uns procèdent avec hardiesse, les autres avec timidité, l'œuvre d'organisation du Socialisme se trouvera compromise et, fait plus grave encore, une fâcheuse équivoque se créera. La masse des citoyens qui verra chaque catégorie d'agents se réclamer de l'idéal socialiste, simplement parce qu'il est telle de ses revendications, à son point de vue essentielle, qui rentre dans cet idéal, demandera compte au Socialisme, et non à la catégorie considérée, des excès qui pourront découler d'une croissance aveugle. C'est ainsi qu'on confondra, à de certains moments, le Syndicalisme ou l'Etatisme avec le Socialisme, uniquement parce qu'Etatisme ou Syndicalisme auront pu parler assez haut pour imposer silence aux intérêts contraires; si bien que ces derniers qui, quoique muets, demeurent souvent primordiaux, rendront le Socialisme responsable d'une politique qui est pourtant bien loin de la sienne, puisque celle-ci ne peut être qu'une politique d'ensemble. On voit, par exemple, le producteur et le consommateur imputer de bonne foi au Socialisme toutes les gênes résultant des grands conflits du travail qui ont agité l'Angleterre en ces derniers temps. Mais le Trade Unionisme, répétons-le, même si l'on estime que la juste rétribution du labeur humain soit l'un des principaux problèmes que le Socialisme ait à résoudre, n'est pas plus le Socialisme que l'oxygène ou l'hydrogène à eux seuls ne sont l'eau, quoiqu'ils entrent chacun dans la composition de ce corps. Et, bien plus, de même que l'oxygène et l'hydrogène doivent, lorsque l'étincelle les traverse, se trouver dans une proportion déterminée pour donner naissance à l'eau, de même le Trade Unionisme doit, pour continuer à être une des forces constitutives du Socialisme, être soumis à certaines limitations. Sinon il n'est plus qu'un triomphe du vieil individualisme anarchique, qui, maintenant, avec le groupement universel des énergies, sera lui-même, dans le domaine économique, non plus atomique mais corporatif.
La question n'est donc pas de savoir s'il y aura survivance et épanouissement des principes socialistes que contient en germe chacun des aspects de l'évolution économique de l'Angleterre ; on peut affirmer que désormais aucun mouvement de régression ne sera constaté dans la marche du Trade Unionisme et de la Coopération ; l'Etat, d'autre part, multipliera les cas d'intervention à mesure qu'il percevra plus ixettement la limite qui sépare la zone du Collectif de celle de l'Individuel; l'avenir appartient enfin, en matière de taxation, au principe de la reprise et de l'appropriation sociale des valeurs socialement créées. Il pourra y avoir des moments de stagnation, de consolidation des positions précédemment occupées, durant lesquels les intérêts acquis particulièrement menacés chercheront à faire partager leurs craintes à la Communauté, à la persuader qu'une solidarité étroite unit tous les possesseurs de richesses, quels que soient l'origine et le mode d'acquisition de celles-ci. Mais bientôt la volonté d'obtenir la récompense la plus élevée possible en échange de l'effort le plus faible se manifestera de nouveau chez les producteurs, celle de consommer le mieux et au plus bas j->rix chez la catégorie adverse, celle de multiplier ses activités et de découvrir les ressources nécessaires pour cette multiplication chez l'Etat. Quel que soit alors le Gouvernement, que le Libéralisme parvienne à maintenir intacte sa synthèse présente, qu'il devienne entièrement conscient et constructif, ou que le parti Conservateur soit ramené au pouvoir, les organes isolés voudront accroître leur efficacité, et maintiendront toutes leurs prétentions sur cette masse partageable dont la provenance est incertaine, sur laquelle aucun droit particulier n'existe, qui ne récompense aucun labeur individuel et que nous devons nous contenter d'attribuer en bloc au corps social : le profit ou la Rente. Imparfaitement résolu, ou plutôt résolu par approximation, le problème de la répartition de la Rente, l'un de ceux qui intéressent le plus directement le Socialisme, continuera longtemps à se poser. Lorsque la classe des producteurs industriels ne connaissait aucun contre-poids, lorsque l'Economie Politique et la Législation se gardaient de mettre aucune entrave à son essor, elle avait su créer une confusion habile entre le profit, l'intérêt du capital, et la récompense du travail et de l'initiative. De cette confusion elle ne peut plus maintenant se prévaloir. Celle-ci s'est dissipée au jour de théories nouvelles, sur lesquelles il n'est point besoin de revenir ; elle s'est dissipée surtout parce que les groupements puissants du Trade Unionisme et de la Coopération, dont l'iniluence
est capable de contrebalancer de nos jours celle des entrepreneurs capitalistes, ont démontré, par l'efficacité même de leur action, que le partage du profit est un problème de fait et non de droit que les individus associés peuvent, en raison de la force supplémentaire qu'ils tirent de leur union, résoudre selon une formule entièrement différente de celle qu'avait connue le XIX'' siècle, et que la Collectivité, association suprême, pourra traiter selon sa convenance. L'Angleterre a renoncé à tout fatalisme économique ; l'ère des prétendues lois naturelles est close ; l'évolution est soumise aux volontés et aux appétits. C'est dans cette réaction de l'élément humain contre le laissez-faire que réside la première victoire du Socialisme, celle qui marque la possibilité de l'œuvre d'organisation. Nous avons montré que les preuves d'une telle victoire abondent. La concentration, si intelligente et si souple, l'action professionnelle ouvrière qui, depuis la création du Labour Party, tend à s'unifier, à couvrir le pays tout entier d'un réseau dont les mailles se resserrent sans cesse, l'action réaliste des Municipalités, les attaques encore timides mais déclarées du pouvoir contre les manifestations les plus choquantes du monopole et du privilège, le contrôle direct que le consommateur veut exercer sur la production, prouvent qu'aucun groupe, aucune puissance ne peut demeurer impassible devant la marche des faits. Mais nous ne sommes pourtant que dans la phase préparatoire du Socialisme. Nous avons à présent la certitude, dérivée d'expériences antérieures, spéciales et limitées, que la tâche totale de reconstruction est réalisable ; mais nous n'avons encore que des pressentiments, des indications vagues quant à la manière dont elle sera effectuée. Nulle part le Socialisme ne nous semble disposer de plus d'éléments qu'en Angleterre ; mais saura-t-il les coordonner, ne les laissera-t-il pas empiéter les uns sur les autres, ne se laissera-t-il pas déborder par eux ? Tout dépend de cet équilibre final.
La coordination dans l'œuvre socialiste est elle-même liée à la progression de certaines tendances spontanées qui, par leur rencontre, voire même par leur choc, réagissent les unes sur les autres, modèrent réciproquement leur impétuosité. Nous avons donc tout à espérer du fait que ces tendances sont multiples et robustes en Angleterre ; nous avons tout à espérer de l'avance simultanée que nous avons constatée dans l'activité des producteurs, des consommateurs et de l'Etat. On dirait qu'à l'insu de chacun de ces agents, un travail souterrain s'opère, qui rectifie, met au point, harmonise les résultats,
annule les conséquences des actes qu'a dictés le seul souci des intérêts égoïstes. Ces réactions immédiates sont pour le Socialisme d'un secours puissant. Elles limitent son intervention, lui permettent d'économiser ses efforts en vue d'un but plus élevé. Mais elles ne suffisent pas. Il faut qu'en dehors d'elles les idées opèrent. Ces dernières seules peuvent maintenir intact entre les volontés, qui deviennent alors des bonnes volontés, le lien que la divergence des intérêts romprait à chaque instant. Sans elles, le Socialisme demeure chaoticiue, s'étiole, perd sa puissance et sa noblesse. Avec elles, il se renouvelle sans hn, malgré l'épuisement passager de son programme. Par elles, il s'identihe avec toutes les possibilités morales et concrètes d'un peuple. Ces idées, c'est-à-dire la conception d'un ordre plus stable où s'affirment, forces souveraines, la justice et la beauté, puis la notion critique des rapports humains et des institutions qui les consolident et les sanctionnent, enhn l'idée constructive elle-même, laquelle insiste peut-être moins sur la vision de l'avenir que sur celle du chemin qui le rattache à notre état présent, flottent éparses dans l'air ambiant aux époques où le Socialisme se dégage, plante encore gracile, mais d'un jet hardi, des broussailles de l'Individualisme. Elles se prêtent à de multiples combinaisons ; les lois ne peuvent les ignorer ; les mouvements les plus inconsidérés du travail, la politique industrielle la plus rétrograde leur sont soumis en fin de compte. Mais, quelle que soit leur portée, elles échappent encore à notre examen et à notre analyse, sauf quand elles se présentent, concentrées, clarifiées, dans l'œuvre des hommes qui sont le plus représentatifs de l'esprit de l'époque. II nous a donc semblé que cette étude du mouvement socialiste en Angleterre ne pouvait être close sans que nous eussions fait porter notre enquête sur les trois principaux écrivains qu'ont tentés, tour à tour, l'aspect idéal, l'aspect critique et l'aspect constructif du Socialisme, et qui, en même temps, peuvent être considérés comme aj-ant, en ces vingt dernières années, tout à la fois reflété et dirigé l'évolution de l'âme et de l'intellectualité anglaises: William Morris, Bernard Shaw et George Herbert Wells.