‹ Le socialisme et l'évolution de l'Angleterre contemporaine, 1880-1911Chapitre 20 sur 43 · QUATRIEME PARTIE E ACTION DES IDÉES · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE E ACTION DES IDÉES

LE SOCIALISME DE WILLIAiM MORRIS

La période qui s'étend de 1860 à 1880 semble avoir marqué pour l'Angleterre un temps d'apaisement ; la réaction idéaliste qui avait caractérisé les premières années du règne de Victoria s'était en quelque sorte perdue dans une vague de bien-être ; les maux qu'avait engendrés l'industrialisme à ses débuts s'étaient atténués ; un interventionnisme empirique avait, en limitant le travail des femmes et des enfants, donné un gage suffisant à la sensibilité britannique ; l'abolition des '' corn-laws " faisait reculer le spectre de la famine ; l'économie politique elle-même s'était départie de sa rigueur d'autrefois, la seconde édition du traité de John S. Mill témoignant du progrès accompli. Partout prévalent alors les solutions moyennes,, les demi-mesures qui calment les inquiétudes lancinantes de la conscience. C'est l'époque où les jeunes couches, dont la place au soleil n'est plus contestée, créent à leur bénéfice un nouvel équilibre, où l'enrichissement matériel indéfini de toutes les classes productrices permet de rejeter à l'arrière-plan le problème de la répartition. Les imprécations de Carlyle perdent déjà une partie de leur sens ; l'activité économique coïncide avec la stagnation sociale. Seule la voix de Ruskin continue à se faire entendre en faveur de la beauté et de l'âme que cet afïîux de bien-être risque d'étouffer. Pourtant son ambition est moins de détruire que de réformer, que de développer les facultés de désintéressement et d'admiration qui dorment au fond de chacun, que de donner au maître comme au serviteur la notion de leurs devoirs réciproques. Pour cela il n'est besoin d'aucun bouleversement, d'aucune modification des grandes données spnituelles sur lesquelles l'Angleterre avait vécu avant que l'industrie moderne, en retirant à l'ouvrier toute liberté dans le travail, n'eût tari chez lui la source du plaisir.

Le lien qui unissait les créatures entre elles a été rompu et chacune, désorientée, n'aj-ant plus d'emploi pour les impulsions généreuses jaillies du plus profond de l'être : respect, foi, obéissance, n'a comme seul s^uide dans ses rapports avec autrui, que ce mobile desséchant : l'intérêt personnel. L'homme a été séparé, non seulement de l'homme, mais des choses dans lesquelles s'exprime sa propre activité, puisque 4a valeur de ces dernières ne résulte plus de leur capacité à rendre la vie plus saine et plus heureuse, mais d'une opération abstraite et mécanique : l'offre et la demande. Le remède apparaît donc, non dans une révolution, mais dans un retour de la société sur elle-même, impliquant, avec l'abandon de ces sortes de travaux qui dégradent ceux qu'ils occupent, l'interdiction de consommer les produits qui corrompent l'esprit et le corps, impliquant surtout la restauration d'une véritable hiérarchie fondée, mi-partie sur la naissance, mi-partie sur les vertus et les capacités.

C'est, par conséquent, d'un meilleur usage et non d'une répartition nouvelle de la richesse que dépend pour Ruskin le salut de l'Angleterre ; pour lui, la question sociale se ramène plutôt à un problème moral qu'à un problème économique. Il ne s agit pas pour la classe ouvrière d'arracher aux détenteurs actuels du capital une portion de plus-value ; il faut seulement qu'elle reprenne le rang auquel elle a droit, dans lequel la dignité de chacun de ses membres sera sauvegardée, pourvu qu'elle conserve pour les classes qui lui resteront supérieures estime et respect.

Le principe d'autorité est immuable chez Ruskin ; l'émancipation des travailleurs est une formule vide de sens à ses yeux ; la liberté lui fait horreur ; une démocratie dans laquelle chaque citoyen n'a pas primitivement trouvé au fond de lui-même une solution équitable pour tous les problèmes douloureux que sont le chômage, l'émigration, la répartition des salaires et des tâches selon les lois de Dieu et de la nature, est inapte à se gouverner. " Vous voulez avoir des voix au Parlement", déclarait-il au London Working Men's Collège, "vos voix n'auront, au dedans ou au dehors du Parlement, pas plus de valeur que le cri d'un rat, tant qu'elles ne vous serviront pas à exprimer des idées. " ' Jamais Ruskin n'est effleuré par la pensée que tout rêve de confraternité restera vain tant que les salariés n'auront pas secoué le joug des nécessités économiques,

' Time aiid Tidi\ p. 17. Voir Bardoux : John R:iskiii. Ch. VII, §§ II et III.

tant qu'un idéal égalitaire n'aura pas prévalu. C'est l'esprit matérialiste, le manque de foi, l'assoupissement de la conscience qui sont cause de la torpeur où vit l'Angleterre ; que les vieilles énergies nationales se réveillent, et la crise sera surmontée. Aussi la philosophie ruskinienne éveille-t-elle un écho dans cette partie de l'âme anglaise qu'effraye tout changement brusque, toute tentative de reconstruction altérant profondément l'équilibre des intérêts acquis.

Dans la cité idéale où se complaît Ruskin, la puissance collective soutiendra et contiendra toutes les catégories de citoyens, veillera à ce qu'ils s'acquittent de leurs fonctions, pénétrera dans leur vie privée de façon qu'il soit impossible pour quiconque, si humble soit-il, de souffrir d'un besoin inconnu ou de vivre dans un crime ignoré. ' Les agents chargés d'une telle mission devront posséder la dignité sacerdotale. Chaque centaine de familles sera surveillée, inspectée par son évêque, qui rendra compte auprès du pouvoir central des mérites et des démérites, obtiendra des récompenses, requerra des châtiments. ' Au-dessus existeront des grands officiers ayant mission de corriger les lois et d'en tempérer l'application sur la demande des évêques ; mais aucune miséricorde ne sera permise lorsque le travailleur ou le marchand aura voulu tromper la Collectivité sur la valeur du produit. Il n'est pas de punition assez dure pour une telle scélératesse. Aussi toute falsification, toute erreur volontaire dans le poids ou la mesure entraîneront-elles la confiscation immédiate de l'objet et l'exil du coupable. '' Pour parer aux abus, les gildes et les corporations seront rétablies, et devront se porter garantes de la fabrication. En outre — sauf exception pour les articles qui exigent de l'artisan des dons qu'il est seul à posséder — l'Etat iixera chaque année les prix et les salaires.

Les détenteurs actuels de la propriété foncière resteront en possession de leurs biens et ce sont eux qui constitueront pour l'Angleterre une pépinière de généraux, de juges et d'hommes d'Etat. Pour qu'ils puissent préparer leurs fils à ce rôle futur et en même temps remplir le leur, qui est de gérer une richesse limitée et essentielle au bonheur commun, ils recevront de l'Etat un salaire annuel, car tirer profit de la terre n'est pas besogne de gentil-

' Time and Tide, p. 90. Cf. Scsaiiic and Lilics. § 22. ^ Cf. Mariera Pulveris. (Essay IV).

■" Tiiiic and Tide, p. 97.

homme. ' Les loyers et fermages reviendront à l'Etat : ainsi sera réalisée la nationalisation du sol.

Dans cette ébauche qui est l'aboutissement et la contre-partie de la critique, dans ce tableau où reparaissent étrangement coordonnés l'esprit médiéval, l'inquisition calviniste, le Saint-Simonisme et une forme hypertrophique, monstrueusement exagérée du Socialisme d'État, nous retrouvons la 'pensée conservatrice qui inspire John Ruskin d'un bout à l'autre de son œuvre. Ce que l'écrivain poursuit, c'est la continuité et, quand il y a eu cessation, le rétablissement de la fonction sociale ; cette mesure lui semble urgente dans un milieu inorganique, constitué d'individus mus par l'intérêt personnel, rendus essentiellement instables par la poursuite de la richesse, et portés à briser toutes les barrières qu'un long usage interdisait jusqu'à présent de franchir et grâce auxquelles l'homme, ne pouvant faire plus, faisait mieux. Comment donc l'Angleterre du temps, malgré sa prospérité apparente, pourrait-elle connaître la vie véritable quand chacun passe sans scrupules d'une profession à l'autre, de marchand se fait landlord ; quand seuls les bénéfices que l'on peut tirer d'une charge la rendent attrayante, quand la notion des droits a oblitéré celle des devoirs, quand nulle part dans l'édifice social ne se fait sentir cette mystérieuse ambiance, qui donnait à l'occupant l'impression que sa tâche était quelque chose d'absolu, d'extérieur à lui-même, qu'il continuait en elle le labeur du passé, et que nul accord des volontés présentes, nul contrat, ne pouvait le soustraire aux obligations d'honneur, de loyauté, de justice qu'une longue tradition y avait attachées ? Il faut donc que le métier, quand il ne serait qu'un gagne-pain, s'efface devant la fonction, et cela quelles que soient les circonstances, si grande que soit la certitude de vaincre. L'ouvrier rentrera en possession de sa fonction qui est de faire œuvre utile et belle, l'industrie reprendra la sienne, qui est de diriger ; le prêtre ne sera pas satisfait par un vain formalisme ; il sera le véritable pasteur qui prend soin des âmes et des corps ; la noblesse rurale comprendra que la société lui a confié son bien le plus précieux, et qu'elle se rendrait coupable de félonie en dépouillant, par des redevances excessives, ceux qui ont mis en elle leur foi ; l'Etat enfin multipliera les cas d'intervention.

' Tinic ami 'fitic, p. 179.

Ce que William Morris nous offre au contraire, vingt ans plus tard, c'est une vision d'absolu, c'est la peinture de ce que l'homme idéalement développé pourrait fournir en beauté et en vitalité; tout lien artificiel économique ou moral, qui rattache les individus les uns aux autres, doit être rompu ; un sentiment inné, la sympathie, qui a lui-même sa source dans l'amour du plaisir, et qui surgit spontanément dès que toute contrainte est effacée, suftit à assurer la continuité des rapports sociaux, et à inciter chacun à produire. Toute idée de fonction, de devoir transcendental disparaît, la hiérarchie cède devant la fraternité ; les institutions qui, pour Burke comme pour Ruskin, avaient été sanctihées par le temps s'évanouissent, non parce qu'irrationnelles, mais parce que tendant à canaliser ou à dessécher les sources pures de l'émotion. Les croyances métaphysiques elles-mêmes sont oubliées ; elles appartiennent au temps où l'homme cherchait dans l'abstraction et dans l'au-delà un refuge contre la dégradation des formes isolées parmi lesquelles il se mouvait. Dans le rêve de Morris, chacune de ces formes lui apporte une joie sensuelle, et la communion parfaite des créatures entre elles, complétée par celle des créatures avec les choses, tient lieu de foi religieuse.

Par sa critique de la société présente, Morris continue pourtant la réflction idéaliste; et quelque éloigné qu'il nous semble de Ruskin dès qu'il donne libre cours à son imagination, il n'est pas surprenant qu'il ait repris et rajeuni dans son œuvre la critique ruskinienne ; toute critique présuppose, en effet, l'adoption d'un certain nombre de concepts : ceux-ci sont mi-moraux, mi-esthétiques chez Ruskin, plus purement esthétiques chez Morris ; partis, donc, de données que leur tempérament différencie, ces deux auteurs peuvent se rencontrer dans une même condamnation de la laideur, de la vulgarité matérielle de l'époque, du sort qu'elle fait à l'âme et au corps de l'ouvrier ; le conflit brutal des intérêts, l'écrasement du faible par le fort qui sont à la base de l'industrialisme sont aussi incompatibles avec la société patriarcale et grave du premier qu'avec la terre heureuse et souriante du second. Le labeur prolongé, le morcellement de l'être humain qu'entraîne l'excessive division du travail ont également pour résultat de détruire chez le salarié cette unité morale qui est nécessaire pour l'accomplissement des grands

devoirs, et cette joie païenne qui résulte du jeu libre et.harmonieux des muscles et de l'exercice d'une intelligence ne percevant dans tout ce qui l'entoure qu'une cause d'enchantement.

Ruskin et Morris se rencontrent donc dans une commune révolte' ; ils se rencontrent aussi du fait que Morris, en n'écoutant qu'une impulsion naturelle, en traduisant les deux tendances, l'une idéale, l'autre concrète qui allient cbez lui la largeur de la conception et la minutie du détail, a mis en pratique, sa vie durant, les théories ruskiniennes, principalement celle qui refuse de séparer la tâche de l'ouvrier de celle de l'artiste. Toujours, il s'efforça d'exécuter lui-même, autant que les circonstances le lui permettaient, ce que lui suggérait son cerveau. Il ne lui suffisait pas d'inventer le dessin qui devait être imprimé sur l'étoffe, il procédait souvent au tissage de cette dernière, et ne dédaignait pas de tremper ses bras dans la cuve à teinture jusqu'à ce qu'il eût obtenu la nuance désirée. Les exigences de sa clientèle et les demandes croissantes l'obligèrent par la suite à s'adjoindre un certain nombre d'ouvriers, mais il garda toujours le souci de développer chez eux le sens artistique, et il était ravi quand l'un d'eux était capable de créer un dessin.

Jamais, d'ailleurs, les similitudes ne sauraient être prises pour des identités. Alors même qu'il ne s'agit ni de reconstruire sur des principes nouveaux le monde d'aujourd'hui, ni même de parvenir à la cause première de la tristesse et de la médiocrité de l'existence anglaise, quand il n'est question que d'évaluer la réaction que l'art peut avoir sur la vie humaine, les divergences transparaissent. ,

Pour Ruskin l'art ne doit être ni ascétique ni sensuel : ce genre de peinture est condamnable qui emprunte ses éléments, non à la Nature, mais à l'imagination de l'artiste; pourtant, celui-là l'est encore plus qui. pour noter une attitude pittoresque, n'hésite pas à glori-

' Morris étudiant à Oxford parle de Ruskin comme d'un " héros et d'un prophète " (Mackail, The lifc of William Morris, I , p. 38) et quarante ans plus tard, éditant à la Kelmscott Press le chapitre sur la X a turc dit Gothique, il écrit : " To my mind, and I believe to some others, it is one of the most important things written by the author, and in future days will be considered as one of the very few necessary and inévitable utterances of the century. To some of us when we just read it, now many years ago, it seemed to point out a new road on which the world should travel. And in spite of ail the disappointments of forty years, and although some of us, John Ruskin amongst others, hâve since learned what the equipment for that journey must be and how many things must be changed before we are cquipped, yet we can still see no other way out of the folly and dégradation of civilisation. "

fier le vice ou la dépravation. Ruskin n'a que de dures paroles pour le petit vagabond de Murillo dont la gloutonnerie éveille pourtant chez nous un sourire ; ' et cela parce que l'auteur met en relief le geste passager, le retiexe animal, derrière lequel on ne perçoit aucune de ces émotions permanentes, aucun de ces grands mouvements d'âme, aucune de ces lignes essentielles que le réalisme doit chercher à démêler parmi l'instable et l'accidentel. L'art réagit sur la matière pour l'épurer, pour la ramener à l'unité, à l'ordre universel dans lequel se refiète la volonté divine. Il ne faut donc ni créer, ni copier servilement, mais interpréter. Aussi l'art lui-même, source de toutes les jouissances intérieures, critérium qui nous permet de juger quelle action est bonne et quelle autre mauvaise, quelle forme de production est légitime et quelle autre coupable, moralise la vie en même temps qu'il la colore. Parmi les impulsions des sens l'homme doit savoir choisir : la volupté qui a sa tin en elle-même, qui ne dépasse pas l'individu, se trouve condamnée.

Chez Morris, au contraire, l'art — et la vie n'est que la première et l'ultime œuvre d'art — n'a pas pour but de faire communier l'être humain avec un ordre qui le dépasse, avec une volonté supérieure, que son rôle serait de découvrir à travers toutes ses manifestations. Si l'auteur exige plus de joie et de beauté, c'est uniquement pour apaiser un besoin qui part de lui-même, une sorte d'instinct parfaitement amoral. " En considérant les fins de l'art, écrit-il, c'està-dire la raison pour laquelle les hommes chérissent l'art et le pratiquent avec tant d'efforts, je me trouve obligé de généraliser ce que me fournit le seul spécimen d'humanité dont je connaisse quelque chose : à savoir moi-même. Dès lors, quand je songe à ce que je désire, je découvre que je ne peux donner à cette chose un autre nom que : bonheur. Je désire être heureux tandis que je vis. Car, pour la mort, ne l'ayant jamais expérimentée, je ne puis concevoir ce qu'elle signifie, et ainsi je ne puis me résoudre même à y songer. Je sais ce que c'est que de vivre : je ne puis même deviner ce que c'est qu'être mort. " - L'art perd donc toute signification transcendantale ; il est à la fois le stimulant et le fruit de l'énergie corpo-

' Stoiu's ofVi-riicc. Vol. II, Ch. VI, p. lyo. Sur les idées artistiques de Ruskin voir la riche étude de M. Robert de la Sizeranne : Ruskin et la Religion de la Beauté, Chap. II. Pour comprendre comment ces idées découlent du tempérament de l'auteur, nous renvoyons le lecteur au livre magnifiquement synthétique de M. Chevrillon : La Pensée de Ruskin.

- Signs of Change (The aims of Art), p. 1 17.

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relie ; la vie se partage, en effet, entre des périodes d'activité et des périodes de nonchalance. Pendant les secondes, l'esprit ne peut véritablement se reposer s'il n'a le droit d'errer parmi ces images diverses, plaisantes ou terribles, que le passé ou son expérience propre ont façonnées pour lui. Ainsi, ces temps de dépression, où le labeur comme l'inaction absolue causent une égale souffrance, se trouvent harmonieusement remplis par la jouissance artistique. L'une des fonctions de l'art est donc d'identiiîer le plaisir et le repos. L'autre est d'assurer à l'homme pendant ses périodes d'activité ce que Morris appelle " l'espoir dans le travail", la satisfaction immédiate de ce qui est fait et l'anticipation joyeuse de ce qui reste à faire. Le but de l'art est d'accroître le bonheur commun.

La sensibilité plus aiguë de William Morris, le rêve d'un état social qui, en supprimant toute contrainte, permettrait aux émotions et aux passions de s'exprimer intégralement, la dignité suprême dont était revêtu pour lui le travail manuel, lé dédain où il tenait toute hiérarchie fondée sur la naissance ou la science livresque, devaient naturellement l'inciter à faire appuyer sa critique sur des points qu'avait respectés Ruskin. Les maux présents ne proviennent pas pour lui d'une perversion momentanée des individus qui devraient prendre soin du peuple. C'est dans l'organisation même de la production, dans ces rouages qui, mécaniquement, pressurent l'ouvrier au profit des classes privilégiées, que gît la cause du mal. Devant une telle organisation, les bonnes volontés apparaissent dérisoires. Les événements viennent, d'ailleurs, fortifier les tendances que, vers 1880, nous voyons poindre chez William Morris. Vingt ans de prédication ruskinienne n'ont rien modifié, rien corrigé. Les crises que sévissent de 1879 à 1887 rouvrent l'ère du pessimisme. Les résultats stupéfiants des enquêtes de Charles Booth, la misère qui monte, qui submerge les couches des travailleurs non spécialisés et vient atteindre des Unions jadis prospères, font renaître le remords social.' Les meilleurs se demandent si l'empirisme réformateur des derniers temps n'a pas fait fausse route, si l'édifice lui-même ne doit pas être abattu. L'heure est au découragement. Mill déclare que le communisme, avec tous ses hasards, vaut mieux que l'organisation présente. Matthew

' V. Cazamiiin. Anglelerre Moderne, p. 216.

Arnold désespère d'intellectualiser les classes moyennes et se tourne vers le peuple. ' L'apathie des travailleurs manuels, le jeu de bascule des partis politiques, que seule une étiquette dilïérencie, qui vivent au jour le jour sans programme et sans idéal, font perdre toute confiance dans un progrès graduel, venant d'en haut ou d'en bas. Le Trade-Unionisme subordonne ses méthodes à celle de l'Assurance Mutuelle. Le Socialisme d'Etat, auquel Ruskin aboutissait en dernier lieu, prend une valeur ironique en face du nihilisme administratif des Libéraux d'alors. " L'idée d'une révolution se fait jour ; les plus hardis voudraient qu'elle coïncidât avec le centenaire de la Révolution Française. ^ En attendant, les places de Londres voient se dérouler des émeutes incessantes ; les scènes du '' Dimanche sanglant " nous ramènent aux plus mauvais jours du Chartisme. Ainsi l'abîme qui sépare les riches des non-possédants apparaît plus que jamais insondable, la régénérescence par l'art semble une impossibilité et un sacrilège, tant que l'on n'a pas procédé à une tentative de nivellement. I^a définition des droits et des obligations offerte par Ruskin doit demeurer dans l'ombre jusqu'à ce que le problème fondamental d'une plus juste répartition ait été résolu, jusqu'à ce que l'effervescence qui se manifeste dans les masses ait amené un reclassement général des valeurs sociales.

Le prosélytisme esthétique de Morris lui-même se trouve entravé ; l'auteur déclare' renoncer à inculquer aux individus la religion du beau. '' La répulsion pour le pessimisme qui est, je le crois, naturelle", écrit-il plus tard, '' chez un homme activement adonné aux arts, m'avait autrefois obligé à espérer que la laideur et les souillures de la civilisation pourraient être effacées par la volonté consciente de personnes intelligentes ; cependant, tandis que je luttais pour pousser les gens à cette réforme, j'ai découvert que les causes de la vulgarité de la civilisation étaient plus profondes que je ne l'avais cru, et peu à peu j'ai été amené à la conclusion que toutes ces laideurs ne sont que l'expression extérieure de la bassesse morale innée que nous impose notre forme présente de société, et qu'il est futile d'essayer de les traiter du dehors ". *

' Voir la conférence faite à l'Ipsvvich Working Men's Collège et intitulée: Eccc coiii'ertiiiiur ad gciitcs.

- V. Hoiv I became a Socialist, p. 19.

^ V. Mackail, op. cit., I, p. 81.

■• Sigiis of Change, pref. p. vu. Pour de plus amples détails sur la conversion de Morris au Socialisme, voir Mackail, op. cit., II, pp. 2, 10, 20, 21, 26, iio, 128, et notre, étude : L'Idée Socialiste chez Wm Morris, pp. 20 à 54.

Son rêve recule devant lui ; il lui faut s'attaquer à une besogne plus matérielle.

Ainsi les années comprises entre 1880 et 1884, et durant lesquelles William Morris est entraîné vers le Socialisme, présentent un caractère presque unique. Le problème social reparaît plus menaçant que jamais, mais les solutions qu'il comporte restent encore lointaines. Comme au temps du Chartisme, c'est la question politique qui retient, non sans quelque raison, l'attention des masses. L'évolution que nous avons voulu retracer, est encore imprécise, rudimentaire, non coordonnée ; rien n'indique qu'un mouvement d'ensemble, qui altérera la physionomie de l'Angleterre, soit à la veille de se produire. Le remède véritable, le travail lent d'adaptation et de réorganisation auquel nous allons assister, ne se présente qu'à quelques esprits ; mais ceux-ci hésitent pour la plupart devant rénormité de l'eftort à fournir, et demandent à l'imagination le secours que les faits ne peuvent leur apporter. Tel paraît être William Morris, et cette époque d'effervescence qui laisse entre le présent et le passé une solution de continuité est aussi celle qui favorise le mieux son beau génie. Sa sensibilité, la répulsion physique qu'il éprouve pour toute laideur et pour toute injustice, se trouvent surexcitées. Sa protestation se fait d'autant plus passionnée qu'elle se sent plus vaine ; son rêve est d'autant plus magnifique qu'il reste rêve. Au temps où les peuples se refusent à rien entreprendre, l'esprit de l'artiste garde sa liberté ; il façonne l'avenir selon ses goûts. L'asservissement de l'homme à la machine et de l'homme à l'homme, la monotonie et la vulgarité de l'existence moderne, devaient avoir leur contre-partie dans les paysages lumineux, dans l'harmonie des gestes, dans le gai coloris des costumes, dans l'atmosphère d'insouciance et de jeunesse des Nouvelles de Nulle Pari. Si Morris avait écrit ses meilleures œuvres alors que partout les activités commençaient à rayonner, que le Socialisme s'exprimait dans les faits, peut-être des sources généreuses d'inspiration se seraient-elles chez lui desséchées, peutêtre, balancé, comme il le fut à la lin de sa vie, entre la notion de ce qui pourrait être et le soin d'une tâche concrète, immédiate et possible, aurait-il délaissé sa vision d'absolu pour une propagande à laquelle son tempérament combatif l'aurait naturellement porté.

Les tendances personnelles de William Morris se composent à la même époque avec l'intluence très réelle exercée sm- lui par Karl Marx. ' Il ne se rend pas maître, certes, de la partie économique du Capital. Il transporte simplement dans ses Sigiis of Change.^ pâlies, atténuées, au point de n'être plus que de simples affirmations, les grandes théories de l'évolution nécessaire des sociétés vers le collectivisme, et de la plus-value capitaliste.- Mais l'esprit, plus que la lettre du Marxisme l'inspire. Ce dernier, sous son apparence de rigueur scientifique, fait appel aux facultés émotives et Imaginatives; la conception matérialiste de l'histoire, le secours constant que les mœurs et les institutions prêtent aux hypothèses, l'appauvrissement progressif et la rédemption tinale du prolétariat, le fatalisme qui prévaut d'un bout à l'autre de l'ouvrage, la colère sourde contre l'injustice commise, la joie d'avoir pu mettre à jour les forces aveugles qui concourent à dépouiller le salarié, et d'avoir montré en même temps que ces forces sont destructives d'elles-mêmes, la magnificence d'une révolution totale qui a quelque chose d'un jugement dernier, l'ère de félicité qui succède, que l'on perçoit sans pouvoir la définir, qui garde le charme et la fraîcheur de l'inconnu, tout cela ne pouvait que toucher chez Morris le poète et l'artiste. Le Marxisme lui fournit une arme d'attaque contre la civilisation présente, il vient fortifier sa générosité instinctive, il lui permet de donner une forme plus systématique à ses impressions fuyantes et douloureuses ; il est le coup de marteau de Donner qui dégage l'atmosphère et laisse apercevoir le nouveau palais de l'humanité; il met enfin au premier plan le salarié, en fait une sorte de héros dépouillé par les mauvais esprits. Comment Morris serait-il d'ailleurs choqué par la prépondérance que la philosophie marxiste donne à l'élément ouvrier dans le changement qui s'accomplit, alors qu'il proclame lui-même l'égalité des professions, et va jusqu'à donner la prééminence au travailleur manuel ?

' V. Mackail, II, pp. 80 à 97. Comme la plupart des réformateurs de 1880-18S4, alors qu'aucune doctrine socialiste ne s'est développée en Angleterre et que le Socialisme ne s'est pas encore exprimé dans les faits, Morris trouve dans le Marxisme un système complet, se suffisant à lui-même, et il en subit l'invincible attraction.

- Elles sont exposées dans S/.tjHS of Change, pp. 108, 109, iio, 113, 157.

Si donc une révolution apparaît nécessaire, c'est à la classe ouvrière qu'il appartient de l'eftectuer. Non seulement elle entraînera une répartition plus équitable des richesses, mais elle rendra à la vie l'éclat dont celle-ci est privée. Le Marxisme s'allie, d'ailleurs, chez Morris à une sorte d'intuition personnelle ; cette marche grondante du prolétariat, il tremblait jadis d'en être effrayé, mais maintenant qu'il la sent, en inème temps qu'il la sait nécessaire, il la salue joyeusement. Dans le misérable naufrage de l'art, le peuple seul a conservé l'étincelle sacrée ; au milieu du mercantilisme et du dilettantisme il est, dans sa foi toujours robuste et neuve, demeuré en contact avec tout ce qui nous reste de beauté. Laissons-nous donc submerger par lui : "Là est notre seul espoir ; la cause de l'Art est la cause du peuple. Il fut un temps où la loi de Rome tenait tout l'univers civilisé dans son étreinte empoisonnée. Pour tous les hommes, même pour les meilleurs, ainsi que vous pouvez le voir dans les Evangiles, cette loi semblait destinée à durer éternellement, et tous ceux qui y étaient soumis ne pouvaient concevoir qu'il fiât un monde au-delà. Mais les jours passèrent, et bien que personne n'eiât vu l'ombre du changement imminent, celui-ci n'en vint pas moins, tel un voleur da'ns la nuit, et les Barbares — c'est-à-dire le monde qui s'étendait hors de la loi de Rome — fondirent sur elle ; et des hommes, que la terreur aveuglait, se lamentèrent de ce changement: ils crurent que l'univers était bouleversé par la Furie du Nord. Mais cette Furie apportait justement avec elle des choses devenues depuis longtemps étrangères à Rome, mais dont autrefois sa gloire s'était nourrie : la haine du mensonge, le mépris des richesses, le dédain de la mort, la foi dans la bonne renommée acquise avec une patience inébranlable, l'amour honorable des femmes ; toutes ces choses, la Furie du Nord les portait avec elle, comme le torrent de la montagne porte l'or ; et ainsi Rome tomba, et l'Europe se constitua, et l'espoir du monde reprit une nouvelle vie. Pour ceux qui ont des cœurs pour comprendre, ce récit du passé est une parabole des jours à venir, et du changement tout proche que recèle le sein de ces Barbares de la Civilisation : les Prolétaires ; et nous, hommes de la classe moyenne, force de ce puissant mais monstrueux système de concurrence commerciale, il convient que nous libérions nos âmes de toute avidité et de toute lâcheté, que nous fassions face au changement qui de nouveau est en marche, que nous voyions le bien et l'espoir qu'il apporte, au milieu de ses menaces de violence, au milieu de toutes ses laideurs, qui

ne sont pas nées de lui, mais qu'il est au contraire clans son destin de détruire. " '

Spiritualisée, perdue dans la splendeur de l'action et du détail, l'idée, si chère à Marx, que l'aspect de chaque époque est déterminé par la victoire d'une classe et l'oppression d'une autre, trouve un écho dans le Rêve de John Bail; mais la sensibilité de Morris réagit contre elle ; il refuse de voir dans cette dualité le lien unique qui relie le présent au passé ; l'esprit de confraternité soutient déjà les gens d'Essex contre les baillis qui les rançonnent et qui voudraient les remettre en servage : la Sainte Eglise, protectrice des faibles, fait un seul corps de tous ces opprimés, fait descendre pour eux sur la terre l'amour et l'abnégation. Ainsi le rêve de félicité future tempère la misère présente. " Le ciel et la terre ", s'écrie John Bail devant la foule des pa^'sans révoltés qui se pressent autour du calvaire érigé sur le grand chemin, "ne sont pas deux choses mais une seule, et cette chose c'est celle que vous connaissez, dont chacun de vous est une partie, à savoir la Sainte Eglise, et en chacun de vous habite la vie de l'Eglise, à moins que vous ne la fassiez périr. En vérité, mes frères, quelqu'un d'entre vous veut-il assassiner l'Eglise et poursuivre son chemin, errant et solitaire, tout comme Caïn lorsqu'il eut tué son frère? Ah ! mes frères, quelle triste destinée que d'être rejeté de l'Eglise, de n'avoir personne pour vous aimer et pour converser avec vous, de ne plus connaître la confraternité ! En vérité, mes frères, la confraternité, c'est le ciel, le manque de confraternité, l'enfer ; la confraternité, c'est la vie, le manque de confraternité, la mort ; et les bonnes actions que vous faites sur cette terre, c'est pour l'amour de la confraternité que vous les faites, et pour la vie qui est en elle, qui vivra éternellement, à laquelle chacun de vous participera, tandis que la vie de maint homme demeurant sur la terre, de la terre s'évanouira." ■ De même, au temps où l'Eghse se sera faite le soutien des riches et des puissants, le Socialisme créera entre les hommes une solidarité nouvelle.

Ainsi le matérialisme historique de Marx se trouve soumis à une perpétuelle réaction ; le conflit social n'apparaît plus uniquement comme le choc des forces économiques : il se double d'un conflit humain, celui qui met aux prises les puissances de domination, favorisées par l'appropriation individuelle des instruments de production, et les puissances de sympathie et d'association. C'est en ces dernières

' Architecture, Industry and Wealth, p. 121. - A Dreain of Jùhn Bail, p. 33.

que jMorris met son espoir. Jalousement, parmi les siècles que la civilisation rend différents, il en cherche la trace. Comme ces cours d'eau qui s'enfoncent sous terre et reparaissent un peu plus loin, elles cèdent par moments devant les instincts guerriers, les haines et les rivalités, par moments elles jaillissent larges et spontanées. Et c'est leur victoire déhnitive qui coïncidera avec l'avènement du " Socialisme triomphant ", carie " Socialisme Militant ", celui qui est le plus près de nous, celui qui a déjà moditié les institutions en cherchant à rétablir l'équilibre des classes, doit connaître encore la violence et la contrainte. La révolution sociale qui, aux yeux de Marx, devait résulter uniquement de la contradiction existant dans notre société moderne entre la production devenue collective et la propriété demeurée personnelle, hypothèse à laquelle Morris se rallie d'ailleurs plus d'une fois, se présente aussi chez lui comme une révolte des instincts primitifs, parfois refoulés, jamais étouffés, contre le lourd mécanisme qui nous broie et qui a donné naissance à ces passions mauvaises : l'envie, l'égoïsme, la cruauté. Dans notre aveuglement, nous considérons ces passions comme faisant partie de notre nature, mais elles s'évanouiront comme un mauvais songe dès que la concurrente aura disparu de la face du monde et fait place à ce seul mobile d'action : l'amour du plaisir, l'amour sensuel pour les choses belles et harmonieuses, parmi lesquelles l'homme, même dans sa dégradation présente, et combien davantage lorsqu'il sera une créature libérée de tout souci, doit occuper le premier rang.

C'est dans cette double tendance que nous trouvons la clé de l'attitude de Morris toutes les fois qu'il renonce à présenter au lecteur un exposé abrégé du Marxisme, et que, d'autre part, sa critique n'est pas purement esthétique. La conception matérialiste, la thèse catastrophique, reparaissent, il est vrai, dans son œuvre, mais il n'assiste pas au drame en spectateur impartial et muet ; il en accepte les phases et le dénouement, mais il prétend traduire les résistances inexprimées des personnages ; derrière la succession des faits et la variété des civilisations, il perçoit le lien spirituel qui fait que le passé se retrouve dans le présent et se répercute dans l'avenir. Chaque état de civilisation ne développe pas seulement la négation qui engendre l'état suivant ; il est aussi marqué par une révolte, plus ou moins ouverte, du sentiment égalitaire contre la hiérarchie artiticielîe créée par la répartition des richesses. La classe possédante périt de ses propres excès, de la disproportion qui existe entre ses appétits et ses capacités, mais elle périt aussi

de hi lente désintégration de l'organisme social, causée par la méconnaissance des instincts de solidarité, qui sont l'apanage des êtres dépourvus de tout bien, et qui, de siècle en siècle, se perpétuent, apportant, dans un ordre qui varie sans cesse, les mêmes espérances. Ces instincts, d'ailleurs, deviennent plus impérieux et plus combatifs à mesure que le nombre des opprimés augmente, à mesure que leurs rapports avec les oppresseurs deviennent plus abstraits, plus rigoureux, et que la rupture de tout contact personnel entre celui qui commande et celui qui obéit interdit au dernier l'espoir d'une atténuation passagère de ses misères. C'est dans la survivance de cette réaction instinctive et idéaliste que Morris voit le gage d'une société future; étendue, généralisée, dépouillée de tout attribut violent ou douloureux, perdant, en. un mot, son caractère de réaction, elle sera le grand ressort grâce auquel se mouvra l'Angleterre des Nouvelles de Nulle Part. Mais, telle que le Moyen-Age et les temps modernes nous la font connaître, elle se présente déjà comme la seule force permanente au milieu de l'évolution économique dont le capitalisme est le point d'aboutissement provisoire. Tandis donc qu'un déterminisme fatal voudra que l'appauvrissement du plus grand nombre ait sa cause dans l'accroissement global des richesses, et que chaque état social porte en soi les germes de sa propre destruction, l'esprit de confraternité, la joie que l'homme ressent en présence de l'homme, corrigera les injustices présentes et jettera les bases d'un édifice impérissable. Ainsi la conception marxiste se combine chez Morris avec des tendances constructives.

C'est dans les derniers chapitres du Rêve de John Bail que cette synthèse est le mieux perceptible. L'auteur et le prêtre se reposent après la bataille dans une chapelle consacrée à S'' Christophe. Sur les marches de l'autel, le visage recouvert de linges blancs, sont étendus les corps de quelques jeunes hommes tués au cours de la journée. La lune perce les vitraux et, dans le silence, le compagnon de John Bail évoque aux yeux de celui-ci l'image d'un avenir qu'il est seul à connaître. Les paysans d'Angleterre, ceux qui luttent maintenant contre les baillis et les lords, vaincront, et les hommes libres ne retomberont pas en servage ; les corporations croîtront en nombre et en puissance, le commerce avec l'étranger s'étendra, les salaires s'élèveront et les vilains loueront de leur plein gré leurs services aux seigneurs ; mais ils sauront bien vite ce que signifie cette liberté dont le nom fait tressaillir John Bail, car si

jadis les barons possédaient la terre et avec elle tous ceux qui y séjournaient, et si ces derniers " travaillaient pour eux comme leurs chevaux" et, après cju'ils avaient été logis et nourris, leur abandonnaient tout le reste, " au temps à venir, les seigneurs verront que leurs hommes prospèrent sur la terre et diront de nouveau : ' Ces hommes ont plus qu'ils n'ont besoin, pourquoi n'aurions-nous pas le surplus, puisque nous sommes leurs seigneurs ? ' De plus, il arrivera qu'en ces jours-là un grand trahc de marchandises se fera d'homme à homme et de pays à pays ; et les lords remarqueront que, s'il y avait moins de blé et moins d'hommes sur leurs terres, il y aurait plus de moutons, c'est-à-dire plus de laine pour le négoce... et ils reprendront la terre pour eux-mêmes et pour leurs moutons ; et, sauf ces seigneurs de la terre, peu d'hommes libres pourront occuper un quart d'arpent sans risquer d'être, sur un mot de leur seigneur, évincés incontinent." '

Ainsi cette première étape de l'affranchissement politique, qui aux yeux de John Bail et de ses compagnons devrait coïncider avec une ère de félicité parfaite, verra l'homme plus dépouillé, plus, nu qu'il ne le fut jamais. Mais le mystère grandit à mesure que le temps s'écoule. Le prêtre demande : " Comment donc l'homme libre pourra-t-il être son maître, s'il n'a rien pour assurer sa subsistance? Sera-t-il un voleur et s'emparera-t-il du bien d'autrui ? Alors, il sera hors la loi. C'est chose merveilleuse, ce que tu me dis là d'un homme libre qui ne possède rien pour vivre ! — Cependant il en sei^a ainsi, toutes marchandises seront produites par de tels hommes libres. — Non, cela ne peut être, tu parles sous forme d'énigme, dit-il, car comment un menuisier fera-t-il un coffre s'il n'a le bois, et les outils ? — Il lui faudra, répondis-je, acheter le droit de travailler à ceux qui possèdent toutes choses excepté lui-même. — Oui, mais avec quoi l'achètera-t-il ? dit John Bail. Qu'a-t-il à part lui-même ? — Alors il l'achètera avec lui-même, dis-je, avec son corps et la puissance de travail qui réside en lui ; avec le prix de son travail il achètera le droit de travailler. — Enigme encore L dit-il. Comment peut-il vendre son travail pour autre chose que son pain quotidien ? Il doit gagner par son travail sa nourriture, sa boisson, son vêtement et son logement. Peut-il vendre deux fois son travail ? — Non pas, dis-je, mais voici sans doute ce qu'il fera ;. il se vendra lui-même, c'est-à-dire le travail qui est en lui, au

' A Dream of John Bail, p. ii8.

maître qui lui permettra de travailler, et le maître lui donnera, parmi les marchandises qu'il fera, ce qu'il lui faudra pour subsister, pour engendrer des enfants et pour les nourrir jusqu'à ce qu'ils soient assez âgés pour être vendus comme lui-même ; le reste, l'homme riche le gardera pour lui. " John Bail éclata d'un gros rire et dit : '' Eh bien ! je m'aperçois que nous ne sommes pas encore sortis de la terre des énigmes. Cet homme pourra peut-être faire ce que tu dis et vivre, mais il ne pourra le faire et vivre en homme libre. — Tu dis la vérité. " '

Ainsi — n'est-ce pas là l'évangile marxiste ? — le monde moderne semble à l'ancien inexplicable, contradictoire, car, bien que celui-ci voie ses espérances réalisées, l'état dont il rêvait engendre de luimême des maux encore plus amers que ceux contre lesquels il s'était insurgé. Mais voici que l'église s'éclaire ; la lueur étrange de la lune s'atténue, l'aube blanchit déjà et, avec sa venue, l'espoir des vaillants se ranime. Le présent rejoint le passé dans un magnifique effort de libération. Et John Bail ressent un grand soulagement ; les larmes de sang que lui et les siens ont versées trouvent leur récompense. " Non, mon labeur ne sera pas perdu, s'écrie-t-il, si dans les temps à venir (et ils seront pires que les nôtres) les hommes cherchent toujours un remède ! " - Mais la voix de Morris se fait douloureuse. Il dit combien la révolte de l'ouvrier moderne sera plus périlleuse que celle des paysans d'Essex, combien minuscules sembleront les barons bardés de fer à côté de ces maîtres de l'industrie qui, d'un geste, pourront priver du pain quotidien un peuple de travailleurs. En outre, les premiers demeuraient isolés, alors que les seconds seront unis par un lien plus fort que leur volonté. '' Ces seigneurs vous semblent individuellement très puissants, et ils le sont, mais ils ne sont que quelques-uns ; et les maîtres des jours à venir ne sembleront pas isolément très puissants aux hommes de leur temps, mais ils seront très nombreux et ils n'auront qu'un même but en toutes ces choses, sans le savoir, de même que l'on voit les avirons d'une galère, quand les rameurs sont cachés, se lever et s'abaisser, comme si c'était d'un commun vouloir ! " Aussi les serfs modernes hésiteront-ils avant de se redresser, d'autant plus que des esprits éclairés chercheront à leur persuader que c'est librement et de bon gré qu'ils achètent le droit de travailler. Mais pourtant, de même que l'astre gagne sur la nuit dans la chapelle

• A Dream of John Bail, p. 120.

^ Ibid.. p. 129.

de Saint Christophe, de même leur bon sens, leurs instincts généreux perceront les ténèbres, et le salut se montrera pour eux, et ils reconnaîtront leur dette envers John Bail, connue envers tous ceux qui auront découvert à l'avance le remède. '

Ce n'est d'ailleurs pas sans résistance que l'esprit d'autorité cédera devant l'esprit de confraternité. Tout comme Satan tenta le Christ au Mont des Oliviers, il' cherchera à tenter le monde par des prodiges sans cesse renouvelés. '' Ecoute ! s'écrie l'auteur devant John Bail émerveillé. Alors que tu as dit par deux fois que l'on ne peut tirer d'un homme que le travail d'un homme, dans les jours à venir un homme fera le travail de cent hommes, que dis-je ! de mille ou même davantage. " ' Et c'en sera fait de l'œuvre minutieuse du tisserand et du potier. Le premier suivra de l'œil une douzaine de métiers en sifHant : "The Hunt's up ", et le second sera dans la position du cocher assis dans la charrette tanchs que le cheval tire : il n'aura qu'à surveiller l'engin qui lui sera confié. " II en sera de même du simple laboureur ; le moissonneur ne se rendra plus le matin aux champs la faucille sur l'épaule, et il ne battra et ne liera plus, pour battre de nouveau, jusqu'à ce que le soleil soit couché et la lune levée; mais il traînera à travers les champs, à l'aide d'un ou de deux chevaux, une chose faite par les hommes, et il dira le mot qu'il faut, et les chevaux iront et reviendront et la chose fauchera, récoltera, liera et fera le travail de plusieurs hommes. " Mais ce ne sera là qu'une des faces du miracle, car toute la terre ne formera plus qu'une vaste paroisse ; les paysans du Pays de Galles mangeront le blé d'Essex et ceux d'Essex porteront la laine du Pays de Galles ; les Indes seront à la porte de l'Angleterre et les marchandises naguère les plus précieuses pourront être achetées pour quelque menue monnaie à l'étalage des revendeurs. Mais qu'importera cette abondance de biens ! Celui qui doit donner son travail en gage pour avoir le droit de travailler peut-il jamais être riche ? Peut-il être jamais libre quand tout le pouvoir réside entre les mains des gens qui possèdent, quand ces derniers font les lois, qu'ils sont

' '"And yet indeed tliou saycst it : thev also sliall hâve one will if they but knew it ; but for a long while they shall hâve but a glimmer of kwowledge of it: yet doubt it not Ihat in the end they shall come to know it clearly, and then shall they bring about the remedy ; and in thosc days shall it be seen that thou hast not wrought for nothing, because thou hast seen beforehand what the remedy should bc, even as those of later days hâve seen il. " A Drcani of John Bail. p. 130.

'' louanges et presque invoqués comme des saints, et que l'homme le plus vénéré du pays est celui qui, par l'accaparement ou l'usure, a acquis le plus d'argent." '

Mais l'aurore est devenue plus vive ; les vitraux et les images sacrées suspendues aux murs de la chapelle se colorent. La bataille va recommencer, et la parole du compagnon du prêtre se fait grave et sereine : " John Bail, reprends courage, car une fois de plus tu sais, comme je le sais, que la Confraternité des Hommes subsistera quel que soit le nombre des tribulations qu'elle ait à traverser. Regarde : il n'y a qu'un instant il y avait de la lumière tout autour de nous ; mais c'était à cause de la lune, et la nuit était malgré tout profonde ; et quand le clair de lune a pâli et s'est effacé et qu'il n'est plus resté qu'une petite lueur à la place de la lumière éclatante, le monde s'est pourtant réjoui, parce que toutes les choses savaient que cette lueur était celle du jour, et non plus celle de la nuit. C'est là l'image des temps où se réalisera l'espoir de la Confraternité des Hommes. Et pourtant, en vérité, il se peut très bien c]ue ce jour d'été radieux qui se lève à présent sur nous ne soit pas l'image de l'aube du jour qui doit être ; non, l'aurore en sera plutôt froide, grise et morose, et à sa clarté les hommes verront les choses telles qu'elles sont dans leur réalité, et non plus enchantées par les rayons de la lune et le charme magique des rêves. C'est à cette lumière grise que les sages et les âmes vaillantes verront le remède et qu'ils y auront recours, comme à une chose réelle que l'on peut toucher et manier, et non comme à une gloire des cieux que l'on doit adorer de loin. Et que pourra être ce remède, ainsi que je te l'ai dit précédemment, sinon que les hommes seront résolus à être libres ? Oui, libres comme tu voudrais les voir quand tes espoirs s'élèvent le plus haut, et que tu penses non aux oncles du roi, non aux baillis qui perçoivent la capitation, non au servage qui pèse sur le pays d'Essex, mais à la fin de tout, quand les hommes posséderont les- fruits du sol et le fruit de leur labeur sur cette terre qu'ils habitent, sans argent et sans prix. Le temps viendra, fohn Bail, où ton rêve que tout cela pourrait bien être un jour, sera une chose dont les hommes parleront avec calme, comme d'un fait prochain, tout comme ils causent maintenant avec toi de la possibilité pour les vilains de devenir des occupants payant une redevance à leur seigneur ; tu as donc bien fait d'espérer ; et si cela t'intéresse

' A Drcain ofjoliu Bail, p. 142.

égale-ment — je suppose que cela t'intéresse un peu — apprends que ton nom demeurera, à cause de ton espoir dans ces jours à venir — et que tu ne seras pas oublié. " '

Le développement du capitalisme n'a pas seulement creusé entre l'homme et l'homme un fossé que seul un renouveau de l'esprit de confraternité pourra combler, il a aussi séparé l'homme des objets dans lesquels devraient s'exprimer sa force et sa pensée ; il a mis un terme à la jouissance créatrice de l'ouvrier et aussi à celle que procurait la possession d'une œuvre d'art. Tous les objets actuellement produits se répartissent en deux classes : Tune, à l'usage des pauvres, laide et vulgaire, bien que souvent assez prétentieuse, dérisoirement ornée, mais conservant pourtant quelques vestiges du passé ; l'autre, à l'usage des riches et des désœuvrés, ne comprenant que des objets minutieusement façonnés, mais sans tradition, sans caractère social.* Parfois pourtant des individus isolés peuvent refuser de regarder autour d'eux et créer des chefs-d'œuvre. Mais de quel secoUrs sont-ils alors à la Collectivité qui les ignore comme ils l'ont ignorée ? Comment toucheraient-ils le cœur de la foule, lorsqu'ils se réfugient dans l'histoii'e ou dans la contemplation du passé, se font gloire d'ignorer la vie quotidienne, et s'enveloppent dans leurs rêves de Grèce et d'Italie ? " Les jours de Periclès et de Dante sont ceux au milieu desquels ils se meuvent, et l'Angleterre présente, avec ses millions d'êtres engagés dans une lutte ardente, ne leur donne pas plus d'aide qu'elle n'en reçoit d'eux. " ^

Ainsi, sauf en des cas exceptionnels, toutes les classes se trouvent dépossédées de la consolation, du réconfort que donne la vision du beau. Ce que les unes ont perdu, les autres ne l'ont pas gagné ; les travailleurs manuels, dont la tâche n'a jamais été aussi rude, sont privés par la disparition de l'art de toute occasion d'alléger leurs souffrances et de communier entre eux ; mais les heureux du monde ne sont pas mieux partagés ; ils vivent comme des étrangers dans leurs propres demeures. Jadis celles-ci étaient construites de telle sorte qu'ils se sentaient rattachés à leur temps et à leurs concitoyens ; le style, qui laissait subsister toutes les inégalités,

' A Dream of John Rail, p. 146.

' Arcliitecturc, Iiidustry nnd Wciltli, p. 84.

3 Ihid., p. 85.

marquait pourtant la communauté des aspirations et des instincts. *' La chaumière et la cathédrale étaient bâties dans le même style et possédaient les mêmes variétés d'ornements ; la taille et parfois la nature des matériaux étaient la seule différence entre l'humble demeure et le majestueux édifice. ' " A présent quand on quitte l'Angleterre pour quelques années, on constate à son retour que la capitale s'est accrue " d'un demi-comté de briques et de mortier. " Et cette vulgarité, ce style nouveau, qui n'est d'aucun temps ni d'aucun lieu, étend ses ravages, de la ville gagne les rives de la mer. Voici Bournemouth, avec ses collines de sable et ses grandes allées de pins. Morris s'y est un jour arrêté, séduit par le charme du site. Mais nos architectes modernes n'ont eu pitié ni des pins ni des dunes croulantes, et les villas s'alignent dans leur uniformité grisée De tous les arts, en effet, l'architecture apparaît comme le plus social, et c'est dans sa décadence que devait surtout se refléter la rupture de tout lien humain. Elle fait appel beaucoup moins aux " eft'orts spasmodiques du plus grand génie individuel... qu'au génie collectif d'un peuple travaillant dans une coopération libre mais harmonieuse * ". Occupant un nombre inlini d'ouvriers, elle exige que chacun, tout en prenant plaisir, ainsi que le voulait Ruskin, à la tâche qui lui est assignée, s'efface volontairement pour ne songer qu'à l'ensemble de l'œuvre. Le même esprit doit unir l'architecte qui trace les plans et le plus humble tailleur de pierres. Mais cela ne saurait suivre ; il importe, certes, que tous les travailleurs se sentent solidaires, mais il importe encore davantage qu'il y ait entre ceux qui construisent et celui pour qui l'on construit des aspirations communes. Il faut que les uns et les autres soient, dans le sens le plus large, de bons ouvriers, et ne se sentent point séparés par le fossé des classes. " Chacun doit être conscient, pendant son travail, qu'il fait une chose devant servir à un homme dont les besoins sont identiques aux siens. " * Mentalement, le producteur et le consommateur doivent pouvoir intervertir leur rôle ; chaque opération perd ainsi son caractère isolé ; elle est le premier acte d'un échange, dont le second est seulement différé. Par exemple, clans un état de civilisation primitif., "le charpentier fait un jour un coffre pour son ami l'orfèvre, et l'orfèvre fait un autre jour une coupe pour le

' Aichitectitre, Industry aud Wcaltli, p. 86.

- Ibid., p. 87.

' Art (Did ifs Prodiiccis, p. 7.

* Ibid.. pp. 4-5.

charpentier : ils s^^mpatliisent au cours de leur travail, c'est-à-dire que le charpentier fait exactement pour son ami le coffre qu'il ferait pour lui-même s'il en avait besoin d'un, et l'orfèvre exactement la coupe qu'il ferait pour lui-même s'il en avait besoin d'une. " ' Les sources de l'art se trouvent humanisées. Par une sorte de fiction, la joie qui résulte de la création et celle qui résulte de l'usage sont confondues. Le travailleur manuel se retrouve dans les objets qu'ont engendrés son adresse et son imagination, et il anticipe en même temps sur le plaisir qu'éprouveront leurs détenteurs futurs ; il sait que ceux-ci vibreront d'une émotion pareille à celle qu'il a connue, puisque leur nature, est identique à la sienne. Il sait aussi que, quand l'heure viendra pour eux de produire, ils donneront autant qu'ils auront reçu. Pour Morris, l'art ainsi compris nç dépend plus de la somme ou de la richesse de l'ornementation ; il ne se superpose pas aux vertus utilitaires. Il est l'esprit même de la création, il est " un échange d'intérêt dans les occupations de la vie " ; il présuppose " la connaissance des nécessités humaines ", et la bonne volonté générale. Par lui le monde retrouve son unité, les hommes leur essence première.

Et si notre société capitaliste est irrévocablement condamnée pour William Morris, c'est bien moins parce qu'elle a introduit des formes nouvelles de production, parce qu'elle a fait de l'homme un auxiliaire de la machine, parce qu'elle a mis la tristesse et la monotonie là où régnaient autrefois le plaisir et la variété, que parce qu'elle a rompu l'unité d'intérêt de l'ouvrier et du consommateur. A peine l'objet manufacturé est -il sorti des mains du premier, qu'il lui devient étranger ; il ne répond plus à ses yeux à aucun besoin urgent, concret ; ses qualités, il les ignore ; elles sont déterminées par d'autres que par lui ; en fait, il n'y a plus de marchandises, mais des pions uniformes, numérotés, lancés sur l'échiquier de la spéculation ^ Le sort du produit et celui de son auteur ne sont plus associés ou, s'ils le sont, c'est en vertu de lois qui opèrent au-dessus du second, qu'il comprend à peine, et sur lesquelles il ne peut avoir prise ; incité à produire beaucoup, il ne possède plus aucune indication pour produire bien ; les manufac.turiers eux-mêmes ne sourient-ils pas à l'idée qu'ils pourraient faire usage des articles qui sortent de chez eux ? '

' Art aiicl /'/.s Proiiiiccrs, pp. 4-5. ^ Jhid., p. 10.

3 Ibid.

La production devient donc quelque chose d'abstrait ; tout est subordonné à cette vague notion : le marché. C'est celui-ci qui possède l'homme. '' Le marché est le maître, l'homme l'esclave, ce qui est le renversement de tout ordre raisonnable. " ' Jamais plus l'ouvrier et l'acheteur ne se retrouvent face à face pour discuter des qualités de l'objet, c'est-à-dire pour déterminer en commun ce qui le rattache à la vie et ce qui l'en éloigne. Entre eux existe maintenant une cloison étanche. Plus de réciprocité de services, mais dépendance complète envers le capital.

Ainsi, à quelque point de vue qu'on le considère, se trouve instauré un état social qui est la négation du travail en même temps que la négation de la vie, et contre cet état le socialisme de William Morris se dresse éloquemment : " J'apporte les revendications du travail que le commerce tient en esclavage, et ces revendications, je les ai examinées à la lumière de l'histoire et de ma propre conscience ; vues de la sorte, elles me semblent justes au plus haut point, et y résister ne signilie rien de moins que mettre entrave à l'espoir de la civilisation.'' - Cet espoir tient dans une phrase: "Il est équitable et nécessaire que tout homme ait à faire un travail qui soit digne d'être fait et qui ne dégrade pas celui qui le fait."

Tout d'abord, le travail doit être digne d'être fait ; et c'est à chacun de nous de rentrer en lui-même, et de se demander quels sont, parmi les objets consommés chaque jour, ceux qui répondent à un désir spontané de l'âme ou du corps ; ou peut-être suffira-t-il de parcourir deux ou trois des principales artères de Londres, et de prendre note, parmi les marchandises qui s'entassent aux devantures des boutiques, de celles qui ne sont ni snperfiues ni embarrassantes pour la vie quotidienne. Oui donc, s'il a effectué cet examen avec quelque sincérité, pourra douter qu'un nombre immense de créatures semblables à lui-même soient occupées à fabriquer et à échanger " des denrées falsifiées qui nuisent à la santé du peuple, ou des bibelots futiles et vides, véritables parodies de l'Art ", qui énervent les classes dirigeantes, et creusent pour la société " un terrible abîme de perdition, dont elle pourra sortir rajeunie, mais au milieu de la terreur, de la violence et de la misère? '' ■' Le pire, d'ailleurs, est qu'il n'y a aucune demande spontanée de ces articles; ce sont les capitalistes qui cherchent à halluciner le public, à faire

' Art aiul lis Prodiicers, p. 12.

^ Architecture, Iiuiiistry nini Wcallh, p. 108.

naître chez lui cette excitation malsaine dont la Mode n'est qu'un des aspects. Sans doute, il est bon de s'insurger contre le philistinisnie contemporain ; mais il serait dangereux d'oublier que les coupables sont en même temps des victimes, et de toujours s'adresser à la bourgeoisie, comme si elle pouvait par un simple soubresaut moral se libérer de l'obsession qui la hante, et reprendre sa mission civilisatrice ; reconnaissons que nombreux sont, dans ses rangs, les hommes qui, de toutes leurs forces, aspirent vers l'art et voudraient environner de beauté l'existence de leurs semblables ; à leur appel répondent des milliers de voix enthousiastes; mais chefs et disciples dépendent du commerce inexorable. " En dépit de leur culture et de leur génie, ils soht aussi impuissants qu'autant de cordonniers." Nous sommes moins heureux que le Roi Midas, " car nos champs verts et nos eaux claires, bien plus, l'air que nous respirons, sont transformés non en or (ce qui pourrait séduire quelques-uns d'entre nous pour une heure peut-être), mais en boue ; et, pour parler franc, nous savons pertinemment que, sous le présent Evangile du Capital, non seulement il n'y a aucun espoir d'amélioration, mais que les choses empireront d'année en année, de jour en jour. Mangeons et buvons donc, car demain nous mourrons étouffés par la fange. " '

Le travail doit ensuite ne pas être dégradant ; mais comment des hommes nés sous notre système commercial pourraient-ils concevoir le travail comme une bénédiction ? Abusés par ceux qui, en leur disant la sainteté de l'effort, versent sur eux " un opiat qui assoupit leur sens du juste et de l'injuste, et les fait tenir en paix sous leur fardeau jusqu'à la consommation des temps " ■', comment pourraient-ils admettre que le labeur quotidien devienne un jour une volupté semblable à ce qu'est, par exemple, à présent le sommeil ? Et pourtant, à leur insu peut-être, la flamme de l'art luit au fond de leurs âmes, et trois siècles — une seconde dans l'éternité — n'ont pas changé leur nature. Ils n'attendent qu'un signal pour se réveiller, et les débuts de la Révolution Sociale marqueront sans doute la renaissance de l'Art du Peuple, c'est-à-dire du Plaisir dans la Vie. De cette renaissance notre commercialisme n'a cure ; il repose sur la guerre; son premier postulat est qu'on ne peut s'enrichir qu'aux dépens d'autrui, et que, dans la poursuite exclusive du profit, on ne saurait prêter d'attention à la valeur réelle du produit ni à la condition

' A }'clii lecture, liniiisliv niid IVcnllIi, jx i 13. ^ Ihid., p. 1 17.

de ceux qui contribuent à sa confection. De la machine — qui aurait pu libérer l'humanité à jamais en se chargeant à sa place de toutes les tâches monotones ou périlleuses, et en lui permettant de se consacrer aux œuvres nobles ou exquises qu'engendre la main quand elle est guidée par l'âme — il a fait un instrument d'asservissement. Grâce à elle, il peut maintenant se procurer une.main-d'œuvre brutale, uniforme et sans aucun prix ; grâce à elle, il peut poursuivre son jeu mortel ; grâce aux communications plus rapides — qui auraient dû faciliter la diffusion de la beauté et de la science — il peut réunir des bataillons nouveaux, et rendre plus misérable encore le sort des premiers travailleurs. Contre une organisation aussi monstiueuse, les palliatifs sont vains ; le remords social et toutes les institutions concrètes qui l'accompagnent : lois des pauvres, hôpitaux, charités, ne sont qu'une des formes de la lâcheté, le refus de considérer de sang-froid les effets les plus choquants de maux dont on est bien décidé à perpétuer les causes. " C'est une vieille histoire que des hommes devenus riches par des moyens tyranniques et déshonnêtes, dépensent libéralement et en prétendues charités, dans la terreur de l'au-delà, leurs biens mal acquis ; mais de telles gens reçoivent peu de louanges, et on voit dans les vieux contes que, malgré tout, ils tombent entre les mains du diable " \

Rien ne sert donc de vouloir rendre à l'art la splendeur qu'il a jadis connue, si l'on n'est pas également disposé à en clarifier les sources. L'erreur fondamentale de certains vient de ce qu'ils ont cru que l'art était supérieur à la vie, qu'il pouvait en être retranché sans jiérir, qu'il avait dans la fantaisie et l'imagination un domaine propre, séparé de l'Utile par une barrière inviolable. Pour Morris, au contraire, art et vie ne font qu'un. Toute œuvre est belle, toute action esthétique, pourvu qu'en elle son auteur exprime librement la double tendance qui l'incite à se reconnaître dans autrui, et qui le pousse à apposer sur là matière l'empreinte de sa personnalité. Si donc nous ne pouvons aisément concevoir ce que sera l'art de demain, du moins pouvons-nous être assurés que cet art sera^ si nous voulons nous donner la peine de reconstruire la vie. Et Morris qui a pourtant, dans ses vei-s, fait sourire l'Amour et Psyché, qui a rajeuni les Sagas, reconnaît que les évocations du passé ne pourront longtemps nous satisfaire. Un souffle nouveau a fait

' Architecture, Iiidustry and Wealth, p. 129.

frémir le peuple, et jamais plus celui-ci n'écartera le suaire des formes oubliées. De même que Morris condamne ceux qui, d'une main sacrilège, ont défiguré les Collèges d'Oxford, de même il stigmatise ceux qui voudraient " restaurer " l'art et faire croire qu'un Nouvel Hellénisme peut vraiment pousser dans l'âme des foules des racines profondes. A l'époque présente, le style ne peut plus être qu'une ombre; la substance, c'est la vie; et c'est parce que la vie palpite toujours au cœur de l'ouvrier, le dresse contre le régime oppresseur, le jette dans les bras de ceux que l'industrialisme a meurtris comme lui, que nous pouvons conserver l'espoir, la certitude d'une aube inconnue, loin des " rêves menteurs de l'histoire et du misérable naufrage des musées et des galeries de peinture " '. Libérons donc la vie des liens qui l'enserrent, détruisons la malédiction qui pèse sur le travail, et attendons en toute sérénité. '' Pour ma part, je crois que si nous essayons de réaliser les tins de l'art sans nous soucier de ce que sera son aspect, nous nous trouverons posséder enfin ce que nous désirons ; que cela doive ou non être appelé art, ce sera du moins de la vie, et, après tout, c'est là ce dont nous avons besoin. Nous serons ainsi conduits vers des splendeurs et des beautés nouvelles d'art visible, vers une architecture aux magnificences multiples, dégagée des curieuses imperfections et des défaillances de celle qu'ont produite des temps plus reculés, vers une peinture qui alliera la beauté à laquelle atteignait l'art médiéval avec le réalisme auquel vise l'art moderne ; vers une sculpture qui aura la beauté de la Grèce, l'expression de la Renaissance et une troisième qualité dont nous n'avons encore aucune connaissance, de façon à nous donner des images d'hommes et de femmes splendidement vivants... ■ ". Déjà la conception d'un art civique, créé par le peuple pour le peuple, se fait jour chez Morris.

Donc, que l'auteur subisse l'influence de Ruskin, celle de Marx, ou qu'il demeure lui-même, le problème social, le problème économique, le problème esthétique se trouvent être pour lui les trois aspects d'un problème unique : celui de la vie. Refaites de l'homme un être impulsif, manifestant librement ses émotions et ses instincts, et la concurrence cédera devant la confraternité, la production s'organisera d'elle-même, l'art refleurira. Le progrès est donc, non dans le sens d'une meilleure adaptation de l'individu au milieu, non dans une intervention collective de plus en plus large en vue de

' Sii^iis of Clnnicc (The aims of Art), p. 132. - Ibid., p. 133.

déterminer les obligations de chacun, mais dans la suppression de tous les obstacles, de toutes les institutions artiHcielles, dans l'élargissement progressif du cadre où l'homme peut physiquement et mentalement se mouvoir. Ce que Morris réclame, c'est en conséquence le droit à la santé, le droit pour chaque être de goûter une volupté profonde dans le mouvement même de ses membres, " de jouer pour ainsi dire avec le soleil, le vent et la pluie ; de se délecter dans la satisfaction des ses appétits corporels d'animal humain " ', sans se sentir pour cela dégradé ; c'est le droit à l'éducation, en n'entendant pas par ce mot, comme le fait l'Anglais d'aujourd'hui, quelque chose dévide et de formel, mais la faculté de puiser parmi les vérités que la science a dévoilées, d'exercer la main en même temps que l'esprit ; c'est le droit de se déplacer rapidement et sans risque, quel que soit le métier pratiqué ; le droit de travailler agréablement, pendant un laps de temps raisonnable, dans des locaux environnés de champs et de jardins qui bourdonnent.

" Dans toutes les Utopies, sauf peut-être dans les Nouvelles de Nulle Part de William Morris, on voit des édifices qui sont beaux, mais sans caractère, des cultures symétriques et parfaites, et une multitude de gens sains, heureux, superbement vêtus, mais sans aucune marque qui les distingue individuellement." - C'est ainsi que Mr Wells perçoit le sens intime de l'œuvre dans laquelle l'auteur du Rêve de John Bail nous offre la contre-partie de sa critique. La plupart des auteurs dont l'imagination s'est lancée à la poursuite d'un monde où seraient ignorés les maux actuels n'ont pu trouver refuge que dans un état où nos institutions seraient bouleversées, où les hommes seraient eux-mêmes débarrassés de leurs penchants multiples, où toutes les affections et tous les mobiles d'action graviteraient autour d'une vertu unique et négative, où, en somme, le monde serait ramené à un système de forces identiques, pures abstractions, contribuant par des moyens égaux à un résultat également abstrait : le bien général. Mais William IVIorris, quoiqu'il nous laisse à peine entrevoir les rouages économiques et politiques d'une Angleterre qui a rompu tous ses liens traditionnels, quoiqu'il fasse d'un seul sentiment, source profonde et naturelle, il est vrai,

' Signs pfCliattgc, p. 22.

' Wells, A Modem Utopia, p. 20.

d'émotion et d'activité, le grand mobile de la vie, a su créer magiquement une société qui ne tient pas compte de l'évolution à laquelle nous assistons présentement, et qui pourtant, sans arrangements artiiiciels, sans que se manifeste à aucun moment l'intervention de l'auteur, se meut, riche d'énergies spontanées. Ainsi la plus déraisonnable des Utopies apparaît comme la plus facilement acceptable, et elle satisfait pleinement, dès que la raison cesse d'inspirer notre examen, nos exigences phychologiques. En un mot, s'il est difficile de concevoir comment une société a pu parvenir à l'état qui nous est décrit dans les Nouvelles de Nulle Pari^ et peut dans son ensemble s'y maintenir, du moins reconnaît-on sans répugnance que — un tel état étant admis — chacun puisse y jouer son rôle sans cesser d'être lui-même, sans renoncer à sa condition de créature humaine et impulsive, trouvant en soi des raisons d'agir.

" Je doute, ajoute Mr Wells, que quelqu'un ait jamais été enflammé par la République de Platon au point de désirer devenir l'un de ses citoyens; je doute que quelqu'un puisse supporter pendant un mois l'implacable étalage de vertus imaginé par More. Personne ne souhaiterait réellement vivre dans un Etat dans lequel régnerait la vie en commun', si ce n'était à cause des individualités qu'on y rencontrerait. Le conflit fécond des individualités constitue l'ultime signification de la vie personnelle, et toutes nos Utopies ne sont que des projets d'amélioration et de multiplication des relations sociales. Du moins, c'est ainsi que la vie se dessine de plus en plus à notre perception moderne. Tant que vous ne créez pas des individualités, vous ne créez rien, et un Univers cesse d'exister quand vous brisez le miroir du moindre des esprits individuels. " C'est à cette survivance de l'individu dans le milieu que l'œuvre de Morris doit d'être demeurée vivante. C'est le triomphe de l'individu — dont, nous l'avons vu, notre organisation commerciale et notre régime de propriété entravent les besoins d'expansion, et auquel ils interdisent ce contact voluptueux, d'où jaillit l'Art, avec les objets dans lesquels il s'exprime — que le Socialisme est chargé d'assurer.

Loin donc de vouloir modeler ses personnages sur un type unique et de tracer pour eux une ligne de conduite dont ils ne pourront s'écarter, Morris gardera toujours le souci du particulier. Il le fera parce que, artiste méticuleux et probe, il juge que les détails concrets, même dans un paysage de rêve, gardent leur prix, et que les défaillances partielles, les gaucheries de la Nature, con-

tiibuent, aussi bien que ses aspects impeccables, à la beauté de l'ensemble ; il le fera parce qu'il tient à conserver clans ses peintures le pittoresque, dont l'un des éléments, sinon le principal, est l'accidentel, parce que mille objets, que le présent méprise, retrouveront leur emploi quand l'humanité sera rajeunie, objets familiers, chéris du poète, dont il a caressé les contours, auxquels il rend la vie, auxquels il restitue leur couleur, leur grâce souvent fruste, leurs qualités prosaïques ; mais il le fera surtout parce que l'attraction que les êtres vont dorénavant exercer les uns sur les autres et qui sera le ressort unique des manifestations les plus graves, comme des plus futiles, de l'existence, ne pourrait se manifester si, face à face, se trouvaient des créatures conventionnelles et rigides. Ce sentiment inné, cjui n'a rien d'un devoir, que la volonté ne cherche jamais à provoquer, ne peut porter ses fruits que si les traits qui s'offrent à la contemplation de chacun émeuvent ses sens et échauffent son enthousiasme, et, par leur harmonie en même temps C]ue par leur variété, satisfont à la fois ses aspirations permanentes et son désir de changement. Comment le même type, quelles que soient ses perfections, pourrait-il, s'il était reproduit à l'intini, conserver à nos jours leur caractère de perpétuelle découverte, comment cette réponse éternelle de la vie à l'appel de la vie qui est au fond des Nouvelles de Nulle Part se ferait-elle jamais entendre, si celle-ci était desséchée près de ses sources, dépouillée de toutes ses particularités ? L'exagération d'une tendance naturelle ne nuit donc pas aux caractères multiples et complexes par lesquels l'individu constitue son unité et se distingue d'autrui.

Une étude complète des Nouvelles de Nulle Pari mettrait en valeur l'individualité des lieux et des personnages. Les paysages donnent toujours la sensation de quelque chose de vu. Peut-être la raison principale en est-elle dans la substitution presque intégrale de la vie rurale à la vie urbaine. La cité de l'avenir peut difficilement surgir devant notre imagination avec une parfaite vigueur concrète. Mais, grâce à un très faible effort d'abstraction, Morris parvient à effacer toutes les souillures que l'industrie moderne a inHigées à la campagne anglaise, si bien que nous retrouvons, simplement rajeunis, ces bords de la Tamise que, pendant toute sa vie, il avait passionnément chéris. ' Sauf les rares chapitres

' Le rapprochement est, d'ailleurs, marqué dans les Nouvelles de Nulle Part: " As \ve slipped between the lovely summer greenery, I almost felt my youth corne back to me, and as if I were on one of those water excursions which I used

que l'auteur consacre à la capitale (et encore Trafalgar Square est , transformé en un champ d'abricotiers), le livre tout entier n'est qu'un long poème en l'honneur du fleuve et de ses rives. C'est après un dernier coup d'œil donné aux eaux qu'éclaire une lune de janvier, se profilant avec netteté sur un ciel glacé, que Morris s'endort. ' C'est sur la vision des mêmes eaux qu'échauffe un radieux soleil de juin qu'il s'éveille", passant ainsi de l'ancien monde dans le nouveau p.ir la plus douce des transitions. C'est en ramant que les jeunes corps témoignent de leur force et de leur souplesse, et ce sont les flots du fleuve qui réfléchissent encore les frais visages d'Annie et de Clara. Ainsi le cadre de l'œuvre perpétue celui dans lequel s'écoula l'existence du poète, et le même charme intime imprègne l'un et l'autre. Souvent aussi surgissent, solitaires, les monuments légués par les siècles qui précédèrent la Révolution, et à qui la beauté ou l'originalité de leur forme ont fait trouver grâce, bien que leur signiflcation historique ne soit plus perçue que par quelques rares initiés. Voici, dans Londres même, le Musée Britannique,'' que l'on a conservé moins pour lui-même que pour ce qu'il renferme, la grande tour du Parlement, * les jardins de Kensington \ et l'Abbaye de Westminster, dont l'intérieur a retrouvé sa magnificence première après avoir été purgé " des aftreux monuments, élevés à des sots et à des coquins " qui l'obstruaient. " Mais voici surtout,

to enjoy so much in days when I was too happy to think that there ct)uld be much amiss anywhere. " p. i6i.

' " It was a beautiful night of early winter, the air just sharp enough to be refreshing after the hot room and the stinking railvvay carriage. The wind, which had lately turned a point or two north of west, had blown the sky clear of al! cloud save a light fleck or two whitii went swiltly down the heavens. There was a young inoon halfway up the sky, and as the homefarer caught sight of it, tangied in the branches of a tall old ehn, he coiild scarce bring to his niind the shabby London suburb where he was... " Neias from Nowliere, p. 2.

2 " VVhen I was dressed, I felt the place so hot that I made haste to get ont of the room and out of the house ; and my first feeHng was a dehcious relief caused by the fresh air and pleasant breeze ; my second, as I began to gather my wits together, mère measureless wonder ; for it was winter when I went to bed the last night, and now, by witness of the river-side trees, it was siimmer, a beautiful bright morning seemingly of early June. However, there was still the Thames sparkling under the sun, and near high water, as last night I had seen it gleaming under the moon. " Ibid., p. 4.

■' Ibid., p. 54.

* Ihid., p. 45.

■^ Ihid., p. 2S.

« Ihid., p. 34.

perdus dans la campagne environnante, Windsor, Eton '' où, au lieu d'enseigner aux tils des pauvres gens à savoir quelque chose, on enseignait aux tils des riches à ne rien savoir ", ' et voici Hampton Court. Cette fois le passage entier est à citer ; rarement la mémoire de tous les sens qui est propre à Morris a produit pareille évocation: " Enfin nous atteignîmes une partie du fleuve où celui-ci cessait de serpenter ; sur la gauche, un très joli petit village, renfermant quelques vieilles maisons, s'étendait en pente jusqu'au bord de l'eau que traversait un bac ; et, au-delà de ces maisons, les prairies semées d'ormes se terminaient par une bordure de grands saules, tandis que sur la droite on voyait le chemin de halage, ainsi qu'un espace libre, par-devant une rangée d'arbres qui se dressaient, vastes et antiques ornements d'un grand parc ; mais ces arbres s'écartaient encore davantage de la rivière, à l'endroit où le cours de celle-ci reprenait ses méandres, pour faire place à une petite ville aux maisons gracieuses et étranges, les unes récemment construites, les autres anciennes, commandée par les longs murs et les pignons effilés d'un grand corps de bâtiment rouge brique, édifié en partie dans le style de la dernière période gothique, en partie dans le Style de Cour de Guillaume le Hollandais, mais auquel le soleil radieux et la beauté environnante, y compris le bleu éclatant de la rivière qu'il dominait, donnaient tant d'unité, que, même parmi les belles constructions de cette nouvelle et heureuse époque, il gardait un charme étrange. Une grande vague de parfums, parmi lesquels on pouvait nettement distinguer celui de la Heur de tilleul, venait vers nous des jardins que nous ne pouvions voir. '' -

Et lorsque la réalité vivante du présent et celle d'un passé qui, par ses attributs permanents, s'adresse encore à nous comme il s'adressait à ceux qui nous ont précédés, ne peuvent suffire, lorsque Morris est obligé de créer, de remplacer certains produits d'une civilisation qu'il condamne, ce n'est pas dans l'abstraction, ni dans la généralisation d'un modèle jugé esthétiquement satisfaisant qu'il se réfugie. Il amalgame ses réminiscences d'artiste ; il unit les caractères essentiels du Moyen-Age et ceux de la Renaissance : la spontanéité et la fantaisie de l'un s'allient, à des degrés différents, à la splendeur de l'autre. Il y joint cette troisième qualité qu'il entrevoyait dans sa critique, et qui devait naître de la vie en commun d'un peuple ne connaissant plus de rapports de subor-

' News front Nowlierc, p. 180.

^ Ibid., p. 162.

4lO CHAPITRE VIII

dinalion, mais une coopération fraternelle. Il cherche enfin à assurer, qu'il s'agisse d'un monument ou du jilus humble outil, la parfaite adaptation des objets aux fins. Utilité et beauté se confondent, ou plutôt ne sont que les deux faces d'une même pensée. Contemplons, par exemple, le pont cjui a remplacé, au-dessus d'Hammersmith, la disgracieuse charpente à laquelle le XIX'' siècle était accoutumé : " J'avais peut-être rêvé d'un tel pont, mais jamais manuscrit enluminé ne m'en avait fait voir de pareil ; car pas même le Ponte Vecchio de Florence n'en approchait. Les arches étaient de pierre, d'une solidité splendide et aussi gracieuses qu'elles étaient robustes, assez hautes aussi pour permettre au trafic coutumier du ileuve de trouver un passage. Par-dessus, le parapet laissait apercevoir de petites constructions élégantes et pleines de fantaisie que je supposai être des baraques ou des boutiques, ceintes de girouettes et de clochetons peints et dorés. La pierre était quelque peu marquée par les intempéries, mais ne décelait aucune trace de cette noirceur de suie que j'avais l'habitude de voir sur tout monument londonien vieux de plus d'une année. Bref, c'était une merveille de pont. " '

C'est, plus loin, la Maison des Hôtes où, légères, passent des ombres de jeunes femmes, voilées de draperies qui font oublier le temps où la mode était d'être " tapissée comme un fauteuil ". Leurs attitudes sont simples, sans hardiesse excessive et sans fausse pudeur ; le repas qu'elles servent n'est ni d'une rusticité affectée, ni d'une somptuosité de mauvais ton ; les mets qu'elles placent devant les voyageurs, les fleurs mêmes dont elles ornent la table ont leurs imperfections charmantes. Voici les bottées de roses, " produit de quelque vieux jardin rustique ". Voici les fraises qui reposent dans une vaste feuille de chou et dont quelques-unes " sont à peine mûres ", à quoi la jeune servante trouve cette naïve et délicieuse excuse : "Je ne suis pas arrivée avant tous les merles ". ■ Plus loin encore, nous découvrons les champs ensoleillés où la fenaison bat son plein et où, vigoureux et appliqués, mais bruyants comme " un bosquet de sansonnets à l'automne, travaillent, en une bande joyeuse, hommes et femmes, les premiers vêtus de flanelle, les secondes d'étoffes de soie aux couleurs éclatantes, ce qui faisait ressembler la prairie à un gigantesque parterre de tulipes ". '

Ainsi, des créatures, des demeures et des paysages rayonne une

' Ncicsfivni Xiru'licrc, p. 7.

'^ Ibid., p. 15.

' Ibid., p. 173.

vie intérieure ; et si les rapports sociaux sont fondes dans l'Utopie de Morris sur des principes que notre époque ne pouvait connaître, du moins leur premier effet est-il de rendre la liberté aux impulsions multiples, aux courants, profonds ou superficiels, par lesquels chaque individu se différencie plus nettement de ses semblables, courants qu'avaient glacés les nécessités économiques, d'une part, notre code moral, de l'autre. Rien ne frappe plus, dans les Nouvelles de Nulle Pari, que l'aisance avec laquelle se meuvent les personnages, et la mobilité d'expression que leur pensée, exprimée librement, donne à leur physionomie. On trouve autour de chacun d'eux une sorte d'atmosphère diaphane qu'imprègne leur personnalité et qui reste réfractaire aux volontés et aux forces extérieures. L'homme est entouré, non, comme dans nos démocraties modernes, d'une ceinture de droits que cherche à faire respecter la puissance publique, mais d'une zone magnétique dans laquelle il se continue, qui lui appartient sans qu'elle ait besoin de lui être concédée. Une société qui a supprimé toute hiérarchie, qui repose sur un égalitarisme méticuleux et unanimement consenti, doit, d'ailleurs, voir disparaître la notion même du droit, laquelle sous-entend la possibilité d'empiétements réciproques, l'exagération éventuelle d'inégalités. ]\Iais on sent que tel n'est pas le cas des héros de Morris. N'ayant rien à craindre du dehors, sûrs de la sympathie d'autrui, ils n'ont qu'à songer à être plus pleinement eux-mêmes, à développer toutes leurs possibilités, à cristalliser en quelque sorte autour d'eux ime existence qui n'a plus besoin d'être interne pour être entièrement sincère. Aussi ne connaissent-ils pas de réticences ; leurs pudeurs ne sont jamais des hontes ; ils nous livrent avec conhance leurs émotions et jusqu'à leurs moindres réflexes. Voici le jeu charmant des amours de Dick et de Clara, cjui se reprennent après s'être quittés, le regard beau de franchise, la face tremblante du premier, et les rougeurs de la seconde, rougeurs qui viennent de son bonheur et non de sa colère, car " en vérité l'amour a, bien plus que la colère, conscience de soi-même " '. Voici le vieil Hammon, " à la face ridée comme une pomme '', et qui " glousse ", avant d'éclater de rire, quand il parle du temps où lui aussi savait conter fleurette'. Et voici la beauté étrange d'EUen, où se reflète son âme sereine et grave, beauté qui tranche un peu sur l'insouciance légère

' Neii's froin Nowlicrc, p. 59.

■' Ibid.. p. 66.

de ses compagnons, qui synthétise toute la poésie du monde et où réside une parcelle d'éternité. '

L'auteur habite, en même temps qu'il l'explore, ce pays de " Nulle Part ". Différent en cela de l'Hythloday de More, que les hasards ont fait aborder dans une île gouvernée selon les règles de la plus rigoureuse vertu, mais où il est bien entendu que nous ne saurions trouver place, Morris rencontre dans sa terre de rêve des aspects familiers et de chaudes sympathies. Sans doute les modes de pensée anciens l'empêchent-ils parfois de jouir pleinement d'un état social dont le plus grand charme est peut-être qu'il s'ignore lui-même. Cette vie nouvelle, il a peine à en dégager l'esprit, enveloppé qu'il est encore '' des préjugés, des angoisses, du manque de foi de nos temps de doute et de lutte ". ' Néanmoins, dès que ses premières curiosités se trouvent satisfaites, et tant que d'autres ne se sont pas éveillées, il participe sans effort à une existence qui ne peut lui être étrangère, puisqu'elle ne fait que développer, que magnifier, au détriment de tout sentiment factice, ce qu'il y a en lui de plus purement humain.

Ces personnages, que caractérise leur splendide individualité, doivent pourtant, s'ils veulent vivre, réagir les uns sur les autres, réagir aussi sur le monde qui les entoure. L'œuvre de William Morris nous oft're le spectacle d'êtres se libérant de la plupart des nécessités qui, de tout temps, les avaient opprimés. Certaines demeurent pourtant, inéluctables. En supposant même que tout rapport de dépendance entre les hommes ait disparu et que les institutions aient dépouillé leur caractère artificiel, il n'en reste pas moins vrai, qu'à moins de revenir à cet état hypothétique de nature où chacun pouvait suffire lui-même à ses premiers besoins et où les rapports des sexes n'étaient que promiscuité, certains principes d'action doivent prévaloir si la vie ne se borne pas à être contemplative. Remarquons, d'ailleurs, que jamais Morris n'a l'idée de préconiser un retour en arrière. La civilisation de " Nulle Part " doit

' " She led me up close to the house, and laid her shapely sun-browiied hand and arni on the lichened wall as if to embrace it, and cried eut : " O me ! O me ! How I love the earth, and the seasons, and weather, and ail things that dcal with it, and ail that grows eut of it, — as this has donc ! " News front Noivhcic, p. 227.

- Ibid.. p. 237.

être plus parfaite que la nôtre, ses habitants plus raflînés. Si l'on peut sacrifier certains côtés pratiques, mais moralement condamnables de l'existence actuelle, il faut pourtant que la vie future témoigne d'une avance générale. L'auteur pose comme postulat qu'une Révolution, causée par les méfaits et les contradictions de l'ordre capitaliste, a fait à jamais disparaître la division de la société en classes. Mais son roman n'est pas la description d'un temps d'arrêt dans l'histoire de l'humanité, ni de l'étape qui précède une reconstruction générale, et pendant laquelle la joie qui résulte de la liberté recouvrée fait que Ton oublie de songer à l'usage que l'on en fera. La faiblesse et la force du livre de Morris viennent de ce qu'il nous représente un état déhnitif. Le monde s'est ressaisi. Un esprit nouveau l'anime. C'est cette transposition, et non pas un progrès matériel et organique, qui apporte la solution de la question sociale. Sans elle tout n'est qu'expédient. Réalisée, elle sous-entend au contraire tout le reste. Et si Morris s'est attardé dans la peinture des couples harmonieux qui frappent en cadence de leurs rames les eaux de la Tamise et se laissent ravir par les sites verdoyants qui se déroulent à leurs yeux, c'est qu'ils symbolisent l'esprit nouveau, que leur activité s[")ontanée, leur émerveillement nous donnent la clé de l'énigme, nous apprennent comment l'homme est incité à produire, qu'il s'agisse des opérations les plus hautes ou des plus humbles.

" L'esprit des jours nouveaux, écrit Morris, c'est le plaisir que l'on prend à la vie du monde, c'est un amour intense et presque présomptueux de l'écorce et de la surface de cette terre sur laquelle l'homme habite, tel que celui de l'amant pour la chair exquise de la femme qu'il aime. " ' Et ailleurs : '' Le bonheur a été obtenu par l'absence de toute coercition artihcielle, par la liberté pour chacun de faire ce qu'il peut faire le mieux, et par la connaissance des produits du travail dont nous avions réellement besoin. " - Le Socialisme est à la fois, pour Morris, le régime qui découle d'un tel état et celui qui l'assure.

Et pourtant, qu'a-t-il de commun avec celui que, politiquement et économiquement, par une action permanente et graduée du milieu sur la créature, l'évolution à laquelle nous assistons tend à instaurer? Morris ne rejoint-il pas, dès que de la critique il passe à la construction, ceux-là mêmes contre lesquels il s'était dressé ? Son

' News front Nowherc, p. 147.

^ Ibid., p. 102.

socialisme n'est-il pas le revers, plutôt que la négation, de l'individualisme contemporain ? Mais ce dernier terme est lui-même fertile en confusions. L'individualisme a été jusqu'ici considéré comme un moyen, alors qu'il devrait être une fin. Loin de synthétiser les procédés multiples et complexes par lesquels on peut assurer le perfectionnement de l'individu, il a dissocié les mobiles qui animent celui-ci, et sur un élément unique il a construit un système auquel il donne une application universelle, et auquel il soumet l'être même qu'il a précédemment mutilé. On peut aller, il est vrai, jusqu'à soutenir que Morris n'a point procédé différemment. De même que les économistes de l'école libérale font reposer le monde sur l'intérêt, il lui donne comme ressort la sympathie ou l'amour du plaisir. Dans un ordre matériel différent du nôtre, avec une éducation autre, avec un bouleversement ou même simplement une altération sensible de notre conception de l'utilité, rien ne permet d'affirmer que le second sentiment ne l'emporterait pas sur le premier. Morris est donc individualiste, dans le sens présent et étroit du mot, en tant qu'il spécule, non sur une multitude de tendances, incommensurables, contradictoires, mais sur celle d'entre elles qu'il juge prépondérante dans la nature humaine. A ce point de vue, si son œuvre peut être à bon droit critiquée par un écrivain tel que Mr Wells, qui ne procède jamais par des simplifications de même genre, en revanche elle ne saurait être logiquement attaquée par les libéraux. '

' Voir dans le Journal des Economistes (numéro du 15 mai 1909) la critique par 'SI. Yves Guyotde notre travail sur L'Idée Socialiste chez William Morris. M. Yves Guyot oublie que les conceptions économiques de William Morris sont subordonnées à sa conception intuitive et imaginative de la vie. En les considérant isolément et en les soumettant à l'épreuve d'un examen inspiré par un robuste bon sens, M. Yves Guyot remporte vraiment une victoire trop facile. Peut-être aussi procède-t-il avec quelque hâte quand il étend sa condamnation un peu dédaigneuse du poète des Nouvelles de Nulle Part au Socialisme tout entier. Il sait fort bien que l'on ne retrouve guère, dans le socialisme anglais contemporain, cette insouciance des nécessités immédiates, et qu'une adaptation prudente des doctrines aux faits est de règle pour tous ceux qui n'ont pas de l'avenir une vision aussi directe et aussi absolue que celle de Morris. M.Yves Guj-ot a, d'ailleurs, certainement conscience qu'il y aurait quelque danger pour une cause à ce que tous ses partisans maintinsent dans un état de pureté parfaite la théorie qui les inspire. Il y a longtemps que " l'individualisme " serait mort en PYance si des économistes et des hommes politiques libéraux, que M. Yves Guyot n'ose pourtant renier, ne s'étaient, lorsque les intérêts qu'ils servaient se trouvaient menacés, laissé faire une douce violence (notamment lorsqu'il s'est agi de questions douanières et syndicales). C'est, il est vrai, l'honneur de M. Yves Guyot lui-même d'être resté sur ses premières positions. Malheureusement ses théories, en contradiction évidente

Mais la conception de Morris a justement sur l'individualisme, tel qu'il s'est présenté à nous jusqu'ici, l'avantage d'être une iin en même temps qu'un moven. L'individualisme n'est sous sa forme abstraite qu'un essai de mécanique sociale, qu'un système purement quantitatif qui fait mouvoir, se heurter, se repousser des forces-intérêts d'inégale importance. L'individu contribue, certes, au mouvement de l'ensemble, il y concourt même spontanément, mais cette spontanéité n'existe que dans sa réponse à une demande extérieure^ elle ne provient jamais d'une impulsion ayant sa source première dans des désirs nombreux. Il ne fait pas ce que ses penchants naturels l'entraîneraient à faire, mais ce que le besoin social exige le plus impérieusement ; et, sans doute, en obéissant à ce dernier, obtient-il la récompense la plus élevée ; mais, néanmoins, une dualité subsiste en lui. Il y a, si son développement moral et son éducation ont été poussés assez loin pour éveiller chez lui une certaine conscience, lutte entre ce que l'école libérale appelle l'intérêt personnel, c'est-à-dire la volonté d'obtenir la rémunération la plus haute de son effort, laquelle est déterminée par l'utilité sociale du produit, et le désir de se consacrer à la tâche qui, pour lui, pourrait constituer une jouissance véritable. Dès que la première triomphe, la continuité et la progression même de la production se trouvent assurées, mais l'activité humaine n'est plus l'émanation d'une force de rayonnement interne ; elle n'est que le résultat d'un calcul dont tous les éléments lui sont fournis par autrui. Sans même tenir compte de la sujétion des plus faibles aux plus forts qu'un régime de concurrence absolue peut entraîner, l'effet de l'individualisme est de détruire Vunité parfaite de l'être humain. Contre ce résultat l'on peut réagir en développant parallèlement la notion abstraite de l'intérêt personnel et les penchants altruistes, en rendant consciente, voulue, la contribution au bonheur collectif. Mais cette position n'est point celle qu'adopte William Morris. Il a prétendu réaliser un état d'où non seulement toute contrainte a disparu, mais où chacun ne trouve qu'en soi-même des raisons d'agir et où, en même temps, les besoins généraux reçoivent satisfaction. Pour parvenir à ce but, aucun sacrifice ne lui coûte: les institutions, œuvre patiente de vingt siècles de civilisation, ne pèsent que bien peu dans l'autre plateau de la balance.

avec révolution présente, ne sont pas assez imaj^inatives pour paraître tout à fait déraisonnables. Il garde cet avantage, si c'en est un, sur Morris. N'en eût-il pas été ainsi, qu'il nous eût certainement offert un Roman de riiidividiuilisiiic, aussi attachant et aussi impraticable que les Nouvelles de XiiHe Paii.

41 6 CHAPITRK VIII

Comment Tesprit nouveau a-t-Jl germé et a-t-il linalement triomphé? Une Révolution, que Moins nous décrit avec une puissante vision dramatique, a fait table rase de ce que l'on est convenu d'appeler " l'ordre capitaliste ". Dans le désarroi général qui succède, on perçoit, d'abord difiicilement, puis de plus en plus nettement, que la disparition de la tvrannie d'une classe envers l'autre va laisser percer une Heur qui, depuis longtemps, gisait desséchée au cœur des hommes. Quoique les circonstances soient devenues favorables, ce n'est pourtant que timidement qu'elle se fait jour. " Ceux qui avaient été pauvres autrefois ne se faisaient qu'une idée très vague du vrai plaisir de la vie. Ils ne demandaient pas assez et ne savaient comment demander assez au nouvel état de choses. " ' Heureusement la Révolution a détruit presque toutes les richesses ' matérielles et, tout d'abord, les nécessités de l'existence servent de stimulant. Mais bientôt l'espoir renaît, l'humanité se sent caressée par un souffle printanier ; une jeunesse adorable baigne les corps et les âmes. Pour la première fois, chacun éprouve à la vue de ce qui l'entoure une surprise et un émerveillement. Et comment alors les modes anciens de pensée ne s'évanouiraient-ils pas aussi ? Tous, sauf celui qui maintenant va prévaloir, ont été épuisés. " Une critique incessante, une curiosité sans bornes dans la recherche des coutumes et des pensées des hommes, tel était le tour d'esprit des anciens Grecs, pour lesquels il y avait là non pas tant un moyen qu'une fin ; tout cela avait à tout jamais disparu ; il n'en restait en particulier aucune trace dans la soi-disant science du dix- neuvième siècle, qui était, en somme, un simple accessoire du système commercial. " " De même perdent leur sens ces principes abstraits qui eurent si longtemps cours: "l'Amour du Prochain", "la Religion de l'Humanité "> principes qui permettaient aux gens de bien concilier les leçons d'une morale élevée et la répulsion que leur inspiraient individuellement les êtres que leur devoir était d'aimer. Mais nous plaire au contact de nos semblables dans le monde que nous décrit Morris, c'est simplement satisfaire notre aspiration vers la beauté; travailler pour eux serait peu de chose, mais même ce peu n'est pas exigé des habitants de "Nulle Part". C'est soi-même bien plus qu'autrui qu'on vise à satisfaire dans le travail. Parmi les objets jadis manufacturés, un grand nombre n'ont plus cours, entre autres les marchandises d'esclaves, dont se servaient les pauvres et celles, chères

' Ncivs from Nowherc, p. 145.

- Ihid., p. 147.

aux riches, qui impliquaieut un gaspillage inouï de richesse. Toutes celles qui ont été conservées participent de ce que le dix-neuvième siècle intitulait l'art et qui maintenant n'est plus qu'un élément constitutif du travail. ' " L'art, ou le plaisir dans le travail, comme on devrait l'appeler, déclare le vieil Hammond, a surgi presque spontanément d'une sorte d'instinct vivace dans le peuple, et qui le portait à tirer tout ce qu'il pouvait de l'ouvrage qu'il avait en main, à le faire le meilleur possible de son espèce ; et quand ceci eut duré pendant quelque temps, un désir de beauté sembla s'éveiller dans l'esprit des hommes et ils commencèrent à orner, grossièrement et maladroitement, les objets qu'ils faisaient ; et dès qu'ils se furent mis à ce travail, leur désir commença à gagner en intensité. Ce résultat fut facilité par la cessation du l'état de malpropreté auquel nos ancêtres immédiats s'étaient si froidement résignés et par la naissance d'une vie champêtre, remplie de loisirs, mais exempte de stupidité, qui (comme je vous l'ai dit auparavant) se généralisa parmi nous. Ainsi, à la fin, lentement et par degrés, nous prîmes jilaisir à notre travail ; puis nous devîmes conscients de ce plaisir, nous le cultivâmes et nous veillâmes à ce que nous en eussions notre content. '' "

La conséquence d'une telle conception, c'est que tous les travaux dans l'accomplissement desquels l'homme n'éprouve pas une sorte de volupté se trouvent en fait délaissés. Il est vrai que, par endroits, Morris déclare que dans le pays de " Nulle Part ", aucune tâche ne présente un caractère pénible. Toutes sont plaisantes, '' soit parce qu'elles éveillent l'espoir d'un gain en honneur et en richesse, fournissant ainsi un stimulant agréable, même quand le travail lui-même ne l'est pas; ou bien parce qu'elles sont devenues une habitude agréable, comme c'est le cas pour ce qu'on peut appeler le travail mécanique ; et enfin (la plupait de nos travaux sont de cette espèce) parce qu'il y a dans le travail lui-même un plaisir sensuel et conscient, ce qui veut dire qu'il est fait par des artistes. " ^ Les besognes de force sont recherchées parce qu'elles fortifient les muscles, et pour preuve Morris nous présente une équipe de cantonniers, robustes disciples de Ruskin, qui, vêtus d'or et d'argent, mettent autant de passion à réparer la route qu'une équipe de canotiers d'Oxford en aurait mis autrefois à s'assurer la victoire dans la course tradition-

' Cf. Morris et Bax : Socialism, ils Gioivth ami Outcoinc. p. 301. '' Ncic's froin Nowhere., p. 150.

■" Ibid., p. 102.

4l8 CHAPITRE VIII

nelle. Mais le renoncement à la plupart des résultats matériels de l'époque industrielle n'en est pas moins logique et évident. L'envahissement des villes par les champs et les bois en témoigne. A travers tout le livre, aucune usine ne fîamboie dans la campagne, aucun moteur ne fait entendre sa trépidation. A peine signale-t-on sur la rivière quelque bateau qui se meut de lui-même, véritable jouet mécanique. Il semble que cette période d'arrêt matériel dans le progrès de l'humanité que John S. Mill avait prévue sans en être effrayé se soit ouverte, et que la Collectivité soit maintenant résolue à poursuivre des fins plus hautes. La disparition du machinisme est la conséquence de la condamnation de la division du travail. Mais il semble aussi qu'elle ait des raisons plus profondes. Si l'homme était jadis l'esclave de la machine, celle-ci devait à son tour subjuguer la nature. Et là était l'erreur fondamentale. Dans la poursuite de la fortune qui dominait la vie d'autrefois, dans l'absence de contact entre le produit et son auteur, chacun avait une tendance invincible à séparer la nature — c'est-à-dire le monde extérieur, animé et inanimé — de l'humanité. Mais dès l'instant où le travail apparaît, non plus comme une nécessité, mais comme la satisfaction d'un instinct, qu'il consiste pour chacun à imprimer sur la matière le sceau de sa fantaisie ou de son imagination, la collaboration intime de l'homme et de la nature devient nécessaire, et l'usage d'une force intermé-" diaire — en l'espèce la machine — ne peut que détruire notre jouissance.

Cette organisation de la production implique, en outre, un communisme complet d'une part, un quasi-anéantissement de la puissance publique de l'autre. Morris a d'autant moins reculé devant cette conséquence qu'elle est en même temps l'expression directe de son idéal. Pour lui la libération de l'homme n'est complète que quand il s'est définitivement affranchi du jeu de l'offre et de la demande, et que la valeur cesse de s'exprimer dans l'échange, pour incarner en quelque sorte le goût et les sympathies de l'auteur du produit. " La récompense du travail, c'est la récompense de la création. Ce sont les gages qu'obtient Dieu lui-même, comme on aurait pu dire autrefois ". En faut-il d'autres ? Demander à être rémunéré pour un tel labeur serait aussi étrange que d'exiger un salaire pour la procréation d'un enfant.

Cette volupté s'évanouirait si l'on était obligé d'exécuter un ouvrage commandé par un pouvoir supérieur — ce qui exclut la possibilité du Socialisme d'Etat — ou de se plier aux caprices de

cette force impalpable et lointaine : le marché. La vente et l'achat, réchange lui-même, sont ignorés. Ils présupposent, en effet, l'existence d'une commune mesure ; celle-ci ne peut être l'utilité sociale, car une pareille abstraction n'inHue pas sur le processus d'une production qui ne tient compte que des besoins, des désirs multiples et diversement combinés des individus qui en ont volontairement assumé la charge ; elle ne peut être non plus l'unité de travail, dont la fixation et la mise en pratique sous-entendent une décision souveraine ; d'ailleurs, même si cette commune mesure était spontanément découverte, son application ruinerait l'esprit qui prévaut dans " Nulle Part "; elle détournerait, en effet, l'attention des producteurs libres des objets dans lesquels s'e.xprime leur activité, pour la reporter sur leur équivalent monétaire ou matériel. Le problème redeviendrait quantitatif, et, imperceptiblement, l'influence de l'offre et de la demande se ferait de nouveau sentir. Par éliminations successives, on en est donc réduit à décider que chaque homme fera ce qu'il pourra faire le mieux et que lui-même sera juge de sa capacité. Et ne pouvant consommer tout ce qu'il produira, il mettra le surplus à la disposition de ses concitoyens, qui puiseront avec discrétion à cette masse commune; avec discrétion, car, déclare Morris, lorsque nous serons débarrassés de cette '' peur de la faim qui hante le sauvage ", nous percevrons que le meilleur moyen d'éviter le gaspillage du travail serait de permettre à chacun de prendre à la réserve collective ce qu'il lui faut, nul n'ayant la tentation ni l'occasion de prendre plus qu'il n'aura besoin.

Mais, malgré tout, le défaut de coordination économique devient de plus en plus obsédant à mesure que l'on avance dans la lecture des Nouvelles de Nulle Part. Cette rançon, à laquelle Morris souscrit joyeusement en échange d'une transformation radicale de V esprit du monde, nous sentons que, le voudrions-nous, elle ne peut être payée. A moins de ne voir dans la vie qu'un mirage flottant, il nous faut renoncer à supprimer les rapports qui surgissent pour les hommes dès qu'ils cherchent à sortir d'un état théoriquement autonome. Pourtant, il y aurait quelque injustice à faire porter sur cette partie de l'œuvre une critique rationnelle, à laquelle elle ne résisterait pas, et à différer jusque là notre jugement sur l'ensemble. Le communisme de Morris n'est pas un état lentement et patiemment élaboré, mais le corollaire d'un postulat antérieur qu'il a voulu maintenir dans ses conséquences extrêmes. Sur un principe unique, sans aucune autre ressource, il a voulu construire un monde qui éliminât l'égoïsme,

l'intérêt et la dépendance d'nne classe envers l'autre. Son inspiration riche et généreuse se heurte, à mesure qu'il descend dans l'échelle des détails de la vie concrète, à des obstacles irritants d'abord, puis infranchissables. Mais c'est à sa source, et non dans ses ramifications, qu'il faut saisir cette œuvre d'imagination et de sensibilité.

Et pourtant Morris a voulu compléter ce qui aurait pu et aurait dû n'être qu'une ébauche ne faisant appel qu'aux seuls instincts, sans jamais éveiller la raison, que tant d'aspects magiques avaient plongée dans une douce torpeur. Son communisme, qui pourrait vivre comme tendance, est soumis par lui-même, comme s'il était une réalité, à l'épreuve d'une froide discussion. Morris admet bien qu'une prodigalité réelle clans l'usage des énergies pourra résulter de ce régime nouveau. Certains consacreront leurs forces et leurs talents à la réalisation d'une fantaisie d'une heure. Tel, alors que l'ouvrage sera rare et que les plus habiles se chargeront de la décoration des monuments publics, se consacrera à la sculpture des pipes. ' Pourtant, une certaine harmonie existera entre la production et la consommation ; la cause en sera clans la volonté commune de ne créer aucun article inférieur, " si bien que les hommes produiront pour l'usage de leurs voisins comme s'ils produisaient pour eux-mêmes " ', ou plutôt ils produiront pour eux-mêmes et abandonneront leurs produits à la Collectivité. Mais pour que cette concordance des goûts et des besoins puisse se produire, ou plutôt pour que leur écart puisse être aussi réduit que possible, pour qu'il n'y ait aucune difficulté à trouver un travail qui convienne au tour d'esprit de chacun, et pour que jamais, lorsque les travaux ne sont plus individuels, ceux qui y }iarticipent ne cessent d'y être directement intéressés, le cadre social, ou plutôt le groupement qui remplace ce cadre, cloit se trouver infiniment restreint. Le gouvernement central, dont l'existence ne se justifierait d'ailleurs plus, à présent que la propriété privée — qu'il avait jadis pour mission de protéger ou de limiter dans ses excès — a cessé d'être, est donc annihilé. L'unité est la commune, ou paroisse (l'ancienne appellation ayant été conservée) ; l'Angleterre est une vaste fédération, et les seules questions sur lesquelles le '' Mote " ou " Assemblée des Voisins " ait à se piononcer sont des questions de fait': construction d'un pont, fixation de la date de la moisson, questions qui ne peuvent diviser lee habitants d'une façon perma-

' News from Xowlicir, p. 49.

- Ibid., p. 107.

•' Ibid., p. 96.

nente, mais qui, néanmoins, en raison de leur caractère, exigent un accord des volontés. La majorité décide, si, dans les trois réunions qui précèdent, une discussion amicale et ne portant jamais sur des principes n'a pas mis tout le monde d'accord. La minorité n'est d'ailleurs nullement obligée de prendre part au travail commandé... Telle est la seule atteinte à l'absolue liberté de l'individu. '

Cette rupture du lien économique dans l'Utopie de Morris a sa répercussion sur toutes celles de nos institutions qui reposent sur la reconnaissance du droit de propriété privée, ou qui sont en grande partie conditionnées par elle. Par suite disparaissent tous les contrats que connaît notre droit et que sanctionnent nos lois, et avec eux les juges chargés d'en éclaircir le sens, les agents chargés d'en assurer l'exécution. Quant aux tribunaux criminels, eux aussi sont ignorés, car, d'une part, le vol et la fraude n'ont plus de raison d'être sous un régime communiste ; ' et. de l'autre, les mobiles passionnels qui expliquaient tant de crimes, s'ils n'ont pas été complètement annihilés ^ ont perdu du moins beaucoup de leur force, à présent qu'une sympathie mutuelle domine les rapports des sexes, et a fait reculer l'ancienne idée que la femme était la propriété de l'homme.

Le mariage, union permanente, ne peut résulter que d'un accord de volontés; il ne saurait plus être une association d'intérêts et, par là même, toute intervention de l'autorité, soit pour le nouer, soit pour en interrompre les effets, ne se comprendrait plus ; il est difficile de concevoir une cour de justice " faisant exécuter un contrat de passion ou de sentiment. " * Mais toute la gamme des émotions amoureuses, qui va de l'amour brûlant de la jeunesse à " l'aspiration raisonnable de l'homme fort et réfléchi à devenir l'ami le plus intime de quelque femme belle et sage, type de la beauté et de la splendeur du monde que nous aimons tant ", ' permet à deux êtres également sincères de prolonger la joie qu'ils ont éprouvée à s'unir, et, si leur sympathie a cessé d'être réciproque ou de même nature, de tenter un autre essai...

' Cf. Sociiilisiii, its Growlli ami Oiilcomc, pp. 281-283, 290-291. ^ News f 10 m Nowlicre, p. 89.

* Ibi(L, p. 92.

* Ihid., p. 62.

■■> Ibid., p. 63.

D'ailleurs les désillusions que l'amour peut entraîner sont plus facilement supportées au pays de " Nulle Part " qu'elles ne le sont aujourd'hui. La vie, nous l'avons vu, est un contact permanent, une collaboration de tous les instants avec les forces de la nature, collaboration dans laquelle l'homme exerce toutes ses facultés, multiplie les causes d'intérêt et de plaisir ; l'individu cesse ainsi de se considérer comme le centre de tout, et en vient à trouver qu'il y aurait quelque folie à vouloir exagérer la portée d'une mortification sentimentale ou à prendre le monde entier à témoin de sa déconvenue. En outre, toute douleur conventionnelle, semblable à celles qui étaient jadis dictées par une sorte de code de l'honneur, se trouve bannie. La société a renoncé à juger la conduite de ses membres selon des règles invariables ; " plus de lit de Procuste pour étirer ou comprimer leur esprit et leur vie ; plus de ces excommunications hypocrites, que les gens étaient forcés de prononcer. " ' Ainsi — étant admis que la Communauté décharge la femme de tous les fardeaux artificiels de la maternité — le problème sexuel perd de sa complexité, et ce n'est qu'exceptionnellement qu'il entraîne des résultats irréparables. "

Telles sont, dans leur essence, l'œuvre et la pensée socialistes de Morris. Mais notre étude, ainsi que toute autre plus large consacrée à l'action économique du même auteur, n'aurait qu'une médiocre portée si, faute d'un examen ]'>réalable, le lecteur traçait des limites absolues entre l'activité de l'homme public, l'imagination du poète, le tempérament de l'artiste.

Le Socialisme de Morris, qu'il soit critique ou constructif, n'est, nous l'avons vu, qu'une réaction vigoureuse des instincts sur les nécessités, des forces de sympathie sur l'égoïsme desséchant. Il naît de lui-même, conditionné seulement par la violence de sa révolte et la puissance de sa vision. Assez intuitif pour percevoir les tendances que les froides analvses des individualistes avaient laissées dans l'ombre, il manque néanmoins du pouvoir d'adaptation qu'il faudrait poiu- que leur juste valeur leur fût restituée. On ne peut donc dire qu'il ait prise sur les faits; il les dépasse magnifiquement ou plutôt il se plaît à les façonner de telle sorte qu'ils ne démentent

' News from Nowlwrc, p. 64.

^ Cf. Socialism, tts Gioicth and Outcotuf, p. 299.

plus ce qu'il croit être la seule expression }Mofoncle de la vie : la joie en autrui et en l'œuvre accomplie. Seul le triomphe absolu de cet instinct, par lequel l'individu recouvre son unité, et qui met d'accord son intérêt particulier et l'intérêt général, peut assurer la venue d'un état au-delà duquel l'esprit se repose. Et, d'un bond, sans souci des railleries de ceux qui veulent juger avec l'âme du présent un avenir qu'ils sont trop faibles pour concevoir et dans lequel, quand d'autres l'ont conçu pour eux, ils né veulent pas pénétrer, il a franchi tous les degrés qui séparent son rêve de notre condition actuelle. Son défaut est sans doute de croire que l'humanité peut ne pas tenir compte du 4^assé, de lotit le passé, et qu'elle peut reconstruire la vie sur des données nouvelles. Mais qui pourrait affirmer qu'il y ait là faiblesse de sa part? Lui que le souci de l'œuvre immédiate, le besoin d'activité, tourmentaient au point que, dans les dernières années de sa vie, il fallait qu'il modelât ou pétrît sans cesse quelque chose entre ses doigts puissants, pourquoi aurait-il reculé devant cette besogne de patience, de correction continuelle, n'excluant pas la largeur des vues, qui est celle du Socialisme contemporain, s'il n'avait eu sans cesse devant les yeux le but qui si souvent échappe aux mieux intentionnés, à ceux dont l'attention laborieuse tend à se concentrer sur tel ou tel détail d'administration ? Personne ne méprisait moins que lui ce qu'il appelait le '' mécanisme du sociaHsme ", et, s'il ne pouvait se plier à la discipline d'aucun corps, même quand elle était aussi bénigne que celle de la Société Fabienne, du moins, jusqu'au jour de sa mort, se dépensa-t-il sans compter pour tous les groupements qui faisaient appel à sa parole. Mais, malgré tout, il ne voulait voir dans les mesures qui commençaient à faire de la démocratie anglaise un ensemble plus organique, que de simples adoucissements, que des expédients nécessités par l'oppression présente, ou tout au plus que des moyens imaginés pour nous faire aborder à la terre nouvelle de l'égalité. " Mais le danger serait qu'on les considérât comme des fins en elles-mêmes. " ' C'est pourquoi il fait flotter devant nous l'image de ces êtres jeunes et beaux, aux gestes souples, dans leur charmant dédain de ce que nous considérons comme d'inéluctables nécessités. La libération de plus en plus complète de l'individu, tel est le but du Socialisme. C'est peut-être à Morris que nous devons de ne pas oublier cette vérité, et, puisqu'il nous a laissé le choix des moyens, pourquoi son œuvre ne garderait-elle pas, en ce temps de

' Coinmiinism, p. 11.

labeur obstiné, tout son prix et toute sa fraîcheur première ? Il me souvient qu'un jour, dans son "study", qui, de toute la largeur de ses baies, regarde la Tamise, Mr Bernard Shaw me livrait quelquesuns de ses souvenirs sur celui qu'il avait si bien connu et qu'il avait compris mieux que quiconque, sans doute parce qu'il lui ressemblait si peu ; nos regards, pendant un silence, se portèrent spontanément sur le célèbre portrait de HoUyer 011, dans le désordre superbe de la barbe et de la chevelure, l'œil impérieux mais voilé de bonté, rêveur bien qu'affirmatif, l'auteur des Nouvelles de Nulle Part semble vouloir faire partager de vive force à chacun les j^ensées qui se déroulent en lui. Et la voix de Mr Shaw se fit soudain profonde : "C'est l'un des plus grands hommes de ce temps", laissa-t-il tomber.

LE SOCIALISME DE Mr G. BERNARD SHAW

Politique, économique ou littéraire, le Socialisme n'a pu vivre en Angleterre qu'en s'adaptant à l'âme anglaise. Générateur d'action, accaparant à son profit les cadres précédennnent tracés, il stimule par ailleurs l'imagination. Il progresse aussi bien en vertu du rêve auquel il incite qu'en raison de l'effort quotidien qu'il préconise, de son habileté à tirer parti des chances de perméabilité que, dans leur croissance spontanée, lui offrent les groupements humains et les institutions. Il est à la fois esprit subtil, volonté grave d'organisation, force d'enthousiasme. Il naît des faits, pénètre les idées pour les diriger sans violence, se répand par mille canaux. Mais, de peur d'assigner à l'avance une limite à ses propres activités, il évite de trop bien se définir lui-même ; il a pour possibilités toutes celles de la vie contemporaine. Toujours en mouvement, grossi sans cesse de courants imprévus, il semble éviter la formule qui fige, et d'un système de pensée il ne garde que ce qu'il faut pour se reconnaître à ses propres yeux. 11 part ainsi de l'âme anglaise pour réagir sur elle. Qu'il soit question de Trade Unionisme, de partis parlementaires, de politique fiscale, de services municipaux, il est, nous l'avons vu, coloré, déterminé, et par l'héritage du passé, et par les circonstances spéciales — alternatives de lutte et de développement harmonieux — qu'ont eu à traverser les classes dont l'ensemble constitue la société anglaise. Il n'a jamais été une victoire de l'a priori^ mais un agencement — auquel certaines impulsions volontaires n'ont du reste pas peu contribué — des énergies nationales dans un certain ordre et dans une certaine direction.

Ceci compris, on s'explique facilement le succès de telles ou telles idées ou de telles ou telles institutions. On conçoit l'accep-

tation simultanée par l'opinion d'un Labour Party, couronnement politique de l'édifice séculaire du Trade-Unionisme, et des visions d'un William Morris, continuateur du mouvement de réaction idéaliste du milieu du XIX" siècle. Dans les deux cas, il s'agit de notions, de sentiments, d'instincts anglais. Le caractère britannique sympathise avec tout ce qui est création de l'imagination, mais il a aussi le goût des choses par où se manifeste la volonté tenace et patiente des individus ou des groupes d'affirmer et de maintenir leur personnalité. Jusqu'à un certain point aussi la mentalité anglaise se résigne aujourd'hui, bien plus, se décide, à recourir à la coordination réfléchie, elle qui jadis aimait à se fier, optimiste sans être fataliste, à la libre expansion de la vie. Mais ne faut-il pas toujours que, dans cette œuvre de réadaptation, tous les éléments soient fournis par la réalité, et, qui plus est, par une réalité en mouvement? Bien que devenue plus consciente, l'âme anglaise ne garde-t-elle pas encore une répugnance invincible pour la critique qui se suffit à elle-même, qui arrête, ne fût-ce qu'un instant, la vie dans sa course? Ne se refuse-t-elle pas à la dissection de l'organisme social, à l'examen, sur la table de marbre, sous un jour cru, des institutions, des rapports sociaux qu'elle avait jusqu'à présent considérés comme essentiels, mais qu'elle s'était refusée à percevoir dans leur essence, à séparer du tout, à juger en soi, indépendamment de leurs effets et de leurs causes, en dehors des sentiments et des respects traditionnels?... S'il faut que le Socialisme, essai général de reconstruction, refonde sur un plan et d'après des données nouvelles les rapports économiques et moraux, qu'il se livre, dans sa période préliminaire, à cette calme et cruelle analyse, l'âme anglaise pourra-t-elle sans faiblir, sans se reprendre, supporter l'épreuve? En un mot, l'Angleterre d'aujourd'hui devra-t-elle, avant de passer au Socialisme, se résigner à se remettre elle-même en question ? Mais tout porte à croire que ce temps de pause restera ignoré d'elle. La vie refusera, souple et fuyante, de suspendre son cours au profit de l'analyse et nulle critique ne pourra profondément émouvoir nos voisins si elle n'apporte pas en même temps une solution.

C'est pourquoi l'œuvre de Mr Bernard Shaw, bien qu'elle ait éclairé plus d'un replis du tempérament anglais, ne peut être

LE SOCIALISME DE Mr G. BERNARD SHAW 427

considérée comme une émanation directe cl spontance du sol britannique. Elle ne provient pas, comme l'œuvre de Carlyle ou de Knskin, d'un sursaut de conscience, d'une protestation véhémente de certaines idées irmées, constitutives de l'esprit national, froissées par la marche des faits. D'autre part, elle n'est pas, comme celle d'un Morris, une revanche du rêve. Par contre, elle n'est pas non plus une étude amusée et désintéressée de l'Angleterre moderne, effectuée du dehors. Elle n'est pas un reflet de la vie anglaise dans un cerveau que ses habitudes et ses tendances auraient fait étranger.

Mais, pour la première fois, elle est de la vie anglaise qui se voit vivre, qui veut chercher une explication d'elle-même, qui cesse de se tîer au traditionnel : " It works well ". De là sa nouveauté, de là le malaise qu'elle peut engendrer dans le milieu ambiant, et aussi l'intérêt social qu'elle prend pour nous. Pour la tâche de reconstruction socialiste, elle est le minutieux inventaire de tous les éléments sur lesquels nous pouvons compter, de ceux aussi qui nous échappent. Sans doute, parmi la diversité des procédés auxquels recourt Mr Shaw dans sa production dramatique et économique, en est-il de psychologiquement sujets à caution. Il y a chez lui des hardiesses qui sont moins légitimées par une vision profonde et neuve, que par un désir de brusquer le spectateur ou le lecteur. Dans le défi qu'il lance à la routine et à l'inconscient, l'auteur — là surtout où l'opinion moyenne est demeurée unanime et inébranlable — n'a souvent comme ressource que d'exagérer volontairement les contrastes et les contradictions. Mais, dans l'ensemble, c'est en l'art de faire jouer à nu le mécanisme social anglais, de montrer combien est absurde la confiance qu'un grand peuple met encore en lui. qu'excelle Mr Bernard Shaw. Il y a chez cet auteur un demi-rationalisme qui, par instants, dépasse la phase de la pure critique, mais qui souvent aussi faiblit et se mue en fantaisie lorsque approche l'heure de la solution.

Rendre la vie consciente d'elle-même, la faire se dominer, tel est le fond de la philosophie de Mr Shaw. Ce désir inspire tous ses écrits. Il est clairement exprimé dans l'un d'entre eux. Le Don Juan de Homme et Surhomme est le porte-parole de la doctrine shawienne. Le contraste entre la vie, perpétuelle recherche, perpétuel besoin de connaissance, et la simple poursuite du bonheur, composé d'illusions et de sentimentalité, c'est pour Don Juan le contraste entre le ciel et l'enfer. Aussi n'est-il point surprenant que la plupart des âmes que

notre éthique terrestre a classées comme vertueuses se rencontrent dans le second. C'est la demeure qui sied au Commandeur et à Dona Anna, mais non au héros. C'est la maison de l'Irréel, différente du ciel, qui est la maison des maîtres de la réalité, et de la terre qui est celle de ses esclaves. Sur la terre, les hommes et les femmes jouent aux saints et aux pécheurs, aux vaillants et aux forts, mais, du moins, ils dépendent de leur corps, de la faim, de la soif, de l'âge et de la maladie. Ils doivent s'alimenter, mourir et engendrer. La science, la religion n'ont qu'un but : faire de l'homme un animal sain. Mais en enfer ces nécessités disparaissent; on y est incorporel, sans âge, esprit, convention ; on peut v appeler '' Beauté les apparences. Amour les émotions, Héroïsme ses sentiments. Vertus ses aspirations ", sans risquer de se voir infliger par les faits un ironique démenti.' Certes, ces mêmes joies sont absentes du ciel. Mais là, du moins, on cherche à " aider la vie dans sa lutte pour s'élever. Songez à quel point elle se gâche et s'éparpille, songez au nombre d'obstacles qu'elle dresse devant elle-même, songez à quel point elle se détruit dans son ignorance et son aveuglement. Elle a besoin d'un cerveau, cette force irrésistible, de peur que, dans son ignorance, elle ne se résiste à elle-même. " " Par exemple, notre imagination n'est-elle pas résolue à mourir d'inanition plutôt que de contempler en face les réalités qui s'offrent à chacun clans la misère et dans le travail? Ne la voit-on pas appeler génie l'individu qui fait profession de les ignorer ? Qui donc pourrait douter que c'est seulement dans une compréhension plus large et plus vigoureuse que l'homme trouve sa raison d'être, de continuer à être ? Des choses, des créatures incommensurablement plus puissantes que lui, fossiles, grands animaux antédiluviens, ont péri parce qu'elles étaient " des magnificences sans cerveau ", parce qu'elles étaient incapables de se fixer et de poursuivre un but. ^ Mais ce ne sont là que des échecs

' Mijn and Siipcnumi, pp. 103-104.

- Ibid., p. 105.

3 THE DEVUv : .Vnd a preUy kettle of fish they make of it betwecn them. Did I net say, when I was arranging that affair of Faust's, that ail Man's reason has donc for him is to make him beastlier than any beast. One splendid body is worth the brains of a hundred dyspeptic, flatulent philosophers.

DOX Jl'AN : You forget the brainless magnificence of body has been tried. Things immeasurably greater than man in every respect but brain hâve existed and perished. The megatherium, the icthyosaurus hâve paced the earth vvith seven-league steps and hidden the day with cloiid-vast wings. Where are they now ? Fossils in muséums, and so few and imperfect at that, that a knuckle bone

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partiels, momentanés de la vie, qni, ponr s'organiser elle-même, est en mesnre d'effectuer des expériences multiples. En outre, nous devons convenir que la vie " n'a pas mesuré le succès de ses tentatives pour atteindre à la divinité, à l'omnipotence, à l'omniscience et à l'infaillibilité d'après la beauté ou la perfection corporelle des résultats, puisque, sous ces deux rapports, les oiseaux, ainsi que notre ami Aristophane nous l'a depuis longtemps indiqué, sont si extraordinairement supérieurs par leur pouvoir de voler, par leur charmant plumage et, , peut-on ajouter, par la poésie touchante de leurs amours et de leurs nids, qu'il est inconcevable que la vie, si elle a vraiment l'amour et la beauté pour but, se soit lancée dans une autre voie après les avoir créés, et ait travaillé à l'éléphant grossier et au singe hideux dont nous sommes les petits-enfants." ' Non, sa lin suprême, son objet chéri, c'est la création d'un cerveau, d'un organe par lequel elle atteindra non seulement à la conscience, mais à la compréhension d'elle-même. ' La vie, sous ses formes les plus hautes, et en dehors de toute morale factice, cherche donc à être, non jouissance, mais compréhension. Or, de cela la masse n'a cure; comme la Statue du Conmiandeur, elle a découvert par expérience que '' les plaisirs ne souft'rent pas qu'on y pense " ', qu'il suffît de les goûter pour savoir pourquoi on les goûte. Et cependant pour la vie " la force qui est derrière l'homme, l'intellect, est une nécessité, parce que sans cette force elle meurt de ses bévues. Tout comme, après des siècles de lutte, elle a développé ce merveilleux organe corporel qu'est l'œil, aiîn que l'organisme vivant pût voir où il allait et quelles choses se présentaient à lui comme un secours ou comme une menace, et qu'il pût ainsi éviter les mille dangers qui autrefois le faisaient périr, de même aujourd'hui elle développe un œil de l'esprit qui verra, non pas le monde ph\^sique, mais le dessein même de la vie, et qui, par là, rendra l'individu

or a tootli of ont- of them is prized bcyond the lives of a tliousand soldiers. Thèse things lived and wanted to live ; but for lack of brains they did not know how to carry ont their purpose, and so destroyed themselves. " Mail and Siipcrmaii, Act. III, p. 106.

- THE DEVIL : You conclude theii, that life was driving at dumsiness and ugliness ^

DON JUAN : No, perverse devil that you are, a thousand tiines no. Life was driving at brains — as its darling object : an organ by which it can attain not only self-consciousness but self-understanding. " Ibid.

' Ibid., p. 115.

capable de travailler à ce dessein, au lien de le contrarier et de le déjouer en s'assignant, comme il le fait à présent, des fins étroites et personnelles. " ' Ainsi, dans l'évolutionnisme qui est à la base des théories sociales de Mr Bernard Shaw, la sélection naturelle n'opère pas dans le sens d'une adaptation plus parfaite de l'organe aux conditions imposées par le milieu, mais par un éveil progressif de cet organe à une conscience intérieure. Le Surhomme, à la production duquel concourent toutes les forces d'amour, toutes les duperies de l'attraction sexuelle, n'est ni le plus beau, ni le plus fort de son espèce, mais l'incarnation de cette aspiration incessante et douloureuse de la vie "vers une organisation plus élevée, vers une conscience plus vaste, plus profonde, plus intense, vers une compréhension plus claire de soi-même ". Et c'est parce que Satan a presque toujours réussi à détourner les humains de ce devoir suprême, parce qu'il a reporté leur attention sur leurs besoins passagers, parce qu'il leur a fait chérir les guérisseurs des âmes et des corps, qu'ils fussent femmes ou médecins, parce qu'il leur a fait accepter des religions qui proclament un Dieu et un Monde parfaits, alors que l'un et l'autre sont simplement en voie de perfectionnement, parce qu'il les a fait croire en la valeur absolue de l'Art et de la Beauté, c'est pour toutes ces raisons que le surnom de " Tentateur " - lui a été à juste titre octroyé. Mais Mr Shav^', socialiste et auteur dramatique, a fait vœu d'arracher l'Angleterre contemporaine aux griffes du Malin, en la forçant à reporter sur elle-même sa vision trop sûie du monde extérieur, en l'obligeant à être pensée après avoir été action.

Ce désir de perfectionnement intellectuel n'exclut pas, d'ailleurs, une sympathie réelle pour les instincts. Leur donner une satisfaction convenable, c'est permettre à la première phase de l'expansion légitime de l'être humain de s'accomplir. Il faudra donc, lorsque nous nous trouverons en présence d'une institution, et quel que soit le respect qui l'entoure, discerner jusqu'à quel point elle répond à une demande instinctive, jusqu'à quel point aussi elle peut être une perversion artiiîcielle, tyrannique ou sentimentale de l'instinct. Cet effort d'analyse ou plutôt d'évaluation marquera le départ du

' Mtin and Supcnnaii.

■ Ibid., p. 130.

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progrès vers la connaissance finale. Une société n'est moralement et économiquement susceptible de guérison qu'autant qu'elle sait considérer les maux dont souffrent ses membres, non pas sous une forme abstraite, non pas comme ayant leur origine dans une constitution défectueuse des mentalités ou des caractères, mais, au contraire, comme découlant d'une adaptation erronée, fortuite ou voulue, de ces derniers à des circonstances qui exigent d'eux trop ou trop peu.' Le pathétique en même temps que l'humour du drame shavvien semblent justement provenir de la méprise constante où tombe la civilisation dans son essai de répartition des forces sociales, de la disproportion qui existe, non pas tant entre ses exigences et les capacités de l'ensemble, qu'entre les exigences et les capacités intimes et particulières qu'elle met face à face. C'est l'erreur dont se rend coupable le Pasteur Morell qui, au besoin de réalité de Candida, besoin muet mais passionné, ne donne comme aliment que des images ou des paroles qui sont, dans son existence conjugale, un reflet et une transposition de celles dont se sert en public son zèle de Socialiste Chrétien. C'est aussi, dans Vautre Ile de John Biill^ l'erreur de Broadbent qui, au lieu de se consacrer à l'étude minutieuse, réaliste et patiente du malaise dont souffre l'Irlande, apporte avec lui la panacée de son Libéralisme gladstonien.

L'œuvre la plus urgente pour le réformateur est donc d'estimer ce que chaque homme peut socialement donner, et ce qu'il est aussi disposé à prendre. Or, se réclamant de Samuel Butler et prêchant à son tour l'évangile de Laodicée, Mr Bernard Shavv demande à ses contemporains d'être modérés dans la vertu comme dans le reste. Toute morale, toute économie qui, dans ses plans d'avenir, ne table pas sur une vertu moyenne, peut constituer le pire des périls. Ce n'est pas impunément que l'on tenterait de vivre au sommet de certaines montagnes. '' Une vie passée en prières et en aumônes est aussi insensée qu'une vie passée à jurer et à détrousser autrui... Nous n'avons pas besoin d'hommes bons et d'hommes mauvais, pas plus que nous n'avons besoin de géants et de nains. Ce dont nous avons besoin, c'est d'une haute qualité pour notre moyenne. " ^

' " Every ptacticable man (and woman) is a potential scoundrel and a potential gond citizen. What a man is dépends on his character ; but what he does, and what \ve think of what he dofes, dépends on his circumstances. The characteristics that ruin a man in one class make him emineiit in another. " Major Barbara, Pref., p. 174.

- Gftfnig Marricci, Pref., p. 127.

Il f;iut d'abord admettre la légitimité pour l'être humain du " vouloir-vivre " ; celui-ci est le fondement d'une saine conception économique ; il exprime non seulement la volonté qu'a l'individu de se maintenir, mais le dessein que chacun nourrit d'accroître sa puissance, en un mot de s'enrichir. S'enrichir! Telle est l'aspiration générale qui alimente toutes les doctrines. Elle est à la base du vigoureux individualisme de 1830 ; elle contient le secret de la force de rayonnement du socialisme contemporain. Et c'est pourquoi des hommes fortunés ou des aristocrates — comme Ruskin, Morris ou Kropotkine — qui n'ont pas su découvrir cette vérité simple et robuste, n'ont pas eu une influence proportionnelle à leur talent. Leurs appétits sociaux étaient énormes, et leurs appétits personnels particulièrement délicats. " De belles maisons ne les satisfont pas, il leur faut de belles cités. Il ne leur suffit point d'avoir des femmes couvertes de diamants et des iilles pleines de santé ; ils se plaignent de ce que la femme de ménage est mal habillée, de ce que la blanchisseuse sent le gin, de ce que la couturière est anémique, de ce que tout homme qu'ils rencontrent n'est pas un ami, toute femme une créature de roman. " Les modèles commerciaux dont se contente le vulgaire, l'architecture, l'ameublement dont il fait cas. les rebutent. Ils demandent aux pauvres de se révolter et, devant leur apathie en face des aspects qu'eux-mêmes condamnent, ils n'ont pour la condition actuelle du prolétariat que des paroles d'amertume et de dérision. ' Mais ils devraient s'apercevoir que leurs attaques contre la Société manquent de simplicité. " Les pauvres ne partagent pas leurs goûts, ni ne comprennent leurs critiques d'art. Ils ne désirent ni une vie simple, ni une vie esthétique ; bien au contraire, ils désirent très vivement se rouler parmi toutes les vulgarités coiâteuses, dont les âmes d'élite, parmi les riches, se détournent avec dégoût. C'est par la satiété et non par l'abstinence qu'ils seront guéris de leur appétit pour toutes ces douceurs malsaines. Ce qu'ils détestent, ce qu'ils méprisent, ce dont ils ont honte, c'est la pauvreté. Il est sot de leur demander de prendre parti pour le Chaucer de la Kelmscott Press contre le Numéro de Noël des Nouvelles de Londres Illustrées ; des deux, ils préfèrent les Nouvelles. Le contraste entre la chemise et le col empesés, sales et bon marché d'un courtier de Bourse, et la chemise bleue, relativement coûteuse et soigneusement teinte, que portait William Morris, est un contraste si déshonorant à

' Major Baibai'd, Pief., p. 159.

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leurs yeux pour Morris que, s'ils avaient à combattre pour l'une ou l'autre cause, ils prendraient la défense de l'empois. " ' Le peuple n'a nulle envie de mener l'existence des hommes de génie. Mais il a besoin d'argent. En art, en politique, ses opinions peuvent être flottantes, mais il est sûr " de préférer toujours cinq cents livres à cinq cents shellings. " ^ Et cet instinct profond est aussi pour Mr Shavv un instinct juste, que dis-je ! il est le seul juste. La considération imiverselle que les hommes ont pour l'argent est l'unique fait de notre civilisation qui puisse nous donner quelque espoir, l'unique partie saine de la conscience sociale. C'est que l'argent représente l'honneur, la générosité et la beauté, aussi visiblement que l'absence de tout bien représente la maladie, la faiblesse, la honte, la bassesse et la laideur. La moindre de ses vertus n'est-elle pas d'ailleurs qu'il détruit les individus qui le possèdent quand ils sont méprisables, et qu'il fait ressortir au contraire les caractères vraiment nobles ? " Le premier devoir d'un citoyen est donc d'insister pour obtenir de l'argent dans des conditions raisonnables ; et cette demande n'est pas exaucée lorsqu'on donne à quatre hommes trois shellings par homme pour une corvée de dix ou douze heures, et à un autre mille livres pour ne rien faire. Ce dont une nation a besoin avant tout, ce n'est pas d'une morale meilleure, de pain moins cher, de tempérance; de liberté, de culture, de rédemption pour nos soeurs tombées et pour nos frères égarés... mais simplement de plus d'argent. Et le mal qu'il faut attaquer, ce n'est ni le péché, ni l'avidité, ni la prêtrise, ni la royauté, ni la démagogie, ni le monopole, ni l'ignorance, ni la boisson, ni la peste, ni aucun de ces boucs émissaires que les réformateurs sacrifient, mais simplement la pauvreté. " ''

La pauvreté, telle est donc la racine du mal social. Elle est nuisible en elle-même, parce qu'elle implique la suppression violente, implacable, de l'instinct primordial qui pousse la vie à s'épanouir, à étendre ses prises sur l'univers extérieur, nuisible aussi dans ses fruits, dans les organismes débiles qu'elle engendre en même temps que les vices sociaux : la lâcheté, la cruauté, l'hypocrisie, l'imbécillité politique, la dégradation du travail national et l'abaissement de ses prix.''

' Major Barbara, Pref., p. 159.

* Ibid., p. 160.

' Ibid., p. 161.

*• Ibid., p. 156. Cf. la scène entre Barbara, Undershaft, le constructeur millionnaire d'engins de guerre et Shiiley, l'ouvrier sans travail. BARBARA : Sony,

C'est elle que les Pouvoirs Publics doivent traquer avec une énergie plus grande que le crime, car ne saisit-on pas qu'il y a intîniment plus de danger à laisser survivre le pauvre, avec son droit de se multiplier, qu'à laisser échapper le bandit et l'incendiaire qui, de toute façon, qu'ils restent ou non en liberté, seront placés après leur crime dans un état d'isolement complet? Ne croit-on pas, ajoute Mr Shaw, que notre civilisation gagnerait à ce que toutes les prisons s'ouvrissent et à ce que simultanément on mît à mort, sans souffrances mais inexorablement, tout adulte ne jouissant pas d'un revenu suffisant, tandis que tout enfant négligé par ceux qui en ont la charge serait nourri et habillé de vive force par la Collectivité? Déjà la législation semble s'être, d'une part en instituant un Salaire Minimum pour certaines industries, de l'autre eu créant des retraites pour la vieillesse, ralliée à une telle conception. Mais Mr Shaw proclame l'insuftîsance de ces mesures et, avec une pointe d'humour, déclare que l'idée suggérée par Mr Cobden Sanderson d'instituer des " Pensions Universelles pour la Vie ", avec obligation pour l'individu de faire rentrer l'Etat dans ses débours, n'est point complètement dépourvue de bon sens.

Ainsi la théorie du droit au travail — - dans laquelle revit un peu, quoiqu'elle n'ait pas influencé Mr Shaw, celle de Victor Considérant sur le garantisme social — ou plutôt la théorie du droit à la richesse, est la base solide sur laquelle l'écrivain anglais fait reposer sa doctrine socialiste. Le Socialisme n'est pas pour lui la correction d'une injustice, l'établissement d'un régime qui permettrait au travailleur de récupérer la plus-value dont le capital l'a dépouillé. Il n'est ni un concept ni un système. 11 est simplement le milieu favorable aux légitimes expansions de la vitalité humaine ; il reconnaît et laisse s'affirmer des tendances à la fois psvchologiques et physiologiques ; mais, à l'opposé de celui qu'avait imaginé Morris, c'est un milieu actif et à la rigueur tyrannique, où l'on ne s'illusionne pas sur la valeur des instincts altruistes et esthétiques, où l'on tient

I am sure. By the way, papa, what is your religion — in case I hâve to introduce you again?— UNDERSHAF'T : My religion .- Well ; my dear ; I am a Millionaire. That is my religion. — BARBARA : Then l'm atraid you and Mr Shirley wont be able to comfort one another after ail. You are not a Millionaire, are you, Peter.' —SHIRLEY: No and proud of it.— UNDERSHAFT: (gravely) Poverty, my friend. is not a thing to be proud of. — ^^SHIRLEY (Aiigrily) : Who made your millions for you ? Me and my like. Whats kep us poor .' Keepin you rich. I wouidnt hâve your conscience, not for ail your income. — UNDERSHAFT ; I wouidnt hâve your income, not for ail your conscience. Mr Sliirley. " p. 227.

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compte au contraire des instincts d'accroissement et, après que ceux-ci ont été partiellement satisfaits, de la volonté de perfectionnement corporel et mental latente en chaque individu ; mais où l'on est peu disposé à croire, ainsi que le Libéralisme y était porté, que du libre jeu des intérêts et des volontés puisse naître une harmonie parfaite.

Notre Société, toute chaotique qu'elle apparaisse à qui l'envisage avec une calme ironie, est d'ailleurs ung,nime à reconnaître le bienfondé du désir général d'enrichissement ; elle accueille le succès et elle lui rend hommage ; la vertu à laquelle elle a cru pouvoir atteindre, les systèmes de morale qu'elle a péniblement engendrés, s'humilient devant lui. Elle lui demande seulement d'être déhnitif et indéniable. Elle sourit, et elle a raison, aux millionnaires qui, sans scrupules et sans pitié, " dispensent la mort et l'esclavage à leurs concurrents et à leurs employés " ' et ont certainement surpassé, dans leurs débuts, en crimes et en forfaits, les pirates de haute mer d'autrefois. Il y a, de sa part, non seulement pardon, mais idolâtrie. Et, résultat merveilleux, le coupable de jadis " commence à s'idolâtrer lui-même, à se respecter, à mener une vie digne du traitement qu'il reçoit. Il prêche des sermons, il écrit des livres pleins des conseils les plus édiiiants à l'usage des jeunes gens, et il se persuade réellement qu'il a réussi en suivant ses propres conseils ; il dote des œuvres d'éducation ; il vient en.aideau.x fondations charitables; il meurt tinalement en odeur de sainteté,- laissant un testament qui est un monument d'esprit civique et de générosité. Et tout ceci sans aucun changement dans son caractère. " ' D'ailleurs ne nous offusquons pas ; c'est lorsqu'elle loue le succès que la Société est sincère ; c'est lorsqu'elle le blâme ou qu'elle se méhe de lui qu'elle est hypocrite. De même ses religions sont sages lorsqu'elles s'alimentent d'offrandes sur l'origine desquelles un doute pourrait pourtant peser. Un prêtre ne peut se résigner à refuser l'argent de tout le monde, sauf celui de vieilles dames aux douces manières, vivant de leur revenu ; encore faudrait-il suivre ledit revenu jusqu'à ses sources, et ces dernières seraient souvent rien moins que limpides. L'homme d'Eglise a beau faire, il faut " qu'il prenne sa part des péchés du monde, ou qu'il s'en aille dans une autre planète, ou qu'il sauve l'honneur du monde

' Major Barbara. Pref., p. 173.

-' Ihtd. Pref., p. 173.

s'il veut sauver son propre honneur. " ' L'hypocrisie de l'Angleterre moderne vient donc, non de ce que, à tous les degrés, elle accepte de faire participer ses œuvres de réforme à l'attribution de tant de richesses illicites, mais de ce qu'elle ferme les yeux à l'infamie des conditions sociales qui permettent que de telles richesses soient créées. Dans l'état présent, on peut dire qu'il n'y a pas un penny dans la masse de rentes, d''intérêts et de profits composant la fortune nationale '' qui ne soit aussi inexorablement lié au crime, à la boisson, à la prostitution et à la maladie, qu'à l'esprit d'entreprise et à la probité commerciale. L'idée que l'on peut marquer certaines pièces comme contaminées n'est qu'une superstition individualiste." ' Mr Shaw n'approuve donc pas Barbara, la jeune néophyte de l'armée du Salut, qui refuse l'obole de Bodger, le distillateur, et celle d'Undershaft, son propre père, le fabricant d'explosifs, mais bien Mrs Baines, lorsque celle-ci tend la main en louant la Sagesse Inhnie qui permet à des choses, en elles-mêmes condamnables, de connaître une destination bénie. ■' Coupable, le monde ne l'est pas non plus quand il donne son respect et son admiration aux Bodger et aux Undershaft ; il est normal qu'il aille aux vainqueurs, et notre organisation économique est telle que la victoire ne peut appartenir qu'à des hommes du calibre de ceux que nous venons de nommer. Ce n'est donc pas à ces derniers qu'il faut nous attaquer, mais à l'organisation qui prive le plus grand nombre d'une part légitime de la richesse publique, et qui décrète que la palme du succès ne peut être conquise que par l'exercice de capacités anti-sociales.

Le Socialisme de Mr Shaw n'a, par conséquent, aucune colère, aucune protestation généreuse et indignée contre les empiétements des individus. Il proclame que ces derniers n'ont fait que proiiter de ce que les circonstances leur ont offert. Ils ne sont ni des criminels, ni des spoliateurs, mais simplement des gens actifs qui, très honnêtement et de bonne foi, se sont laissé séduire par les seules chances de réussite que renferme la vie anglaise contemporaine. Et les personnages du drame shawien apparaissent presque toujours comme les victimes de notre civilisation, de son manque de franchise et de sang-froid, de sa sentimentalité creuse, de sa peur de lire dans l'avenir, de l'effroi qu'elle ressent devant tout projet de réforme radicale. Aussi Mr Shaw consent-il à ce que ses person-

' Major harlniia. Pref., p. 165.

2 Ibid., Pref., p. 164.

' Ibid., p. 247.

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nages soient brutaux, sournois ou lamentables, en tant qu'un reflet de cette civilisation les colore, mais il se refuse à leur prêter — pour que son public ait la consolation de les croire hors nature — un supplément de vices rares et monstrueux. Tel est le cas de Mrs Warren. Mr Shaw veut considérer celle-ci conune un produit social. Il ne lui donne pas les fascinations de la courtisane que l'amour du plaisir, le mépris d'une vie effacée ont fait dévier de la ligne droite. Il n'en veut pas davantage faire une créature perverse. Il croit que, dans les deux cas, la conscience publique ne sentirait ni trouble ni responsabilité. ' Or, il n'y a d'œuvre féconde que celle qui donne naissance au malaise social. Il est vrai qu'il n'est pas toujours aisé de faire admettre le bien-fondé d'une pareille entreprise. Le spectateur anglais, et l'autorité chargée de veiller à ce que l'on ne fasse pas violence à sa mentalité moyenne, en l'occnrence le " Lecteur du Roi ", sont infiniment moins inquiets des séductions qu'une pièce pourra offrir aux vertus les plus fermes, des visions trompeuses qu'elle suggérera à des âmes jusqu'alors candides, que du fait qu'un auteur pourra solidariser une certaine forme de vice avec la vie anglaise tout entière. Mais ce qui doit nous frapper, ce n'est pas tant la profession de Mrs Warren, propriétaire de maisons de prostitution et commanditée par un membre de la noblesse anglaise après avoir été la maîtresse d'un prêtre de l'Eglise Etablie, que la fatalité économique qui a fait opter Mrs Warren pour le déshonneur et la sécurité, plutôt que pour l'indépendance et la misère. C'est non sur l'immoralité d'un tel choix, mais sur celle de la civilisation qui le rend possible, que Mr Shaw veut ouvrir les yeux de son auditoire. Il faut donc que Mrs Warren ait obéi plus aux circonstances qu'à son impulsion, qu'elle soit dotée d'un esprit assez pratique pour peser et pour nous faire saisir les avantages et les inconvénients de son genre de vie. Elle doit avoir une mentalité de femme d'affaires. Elle ne doit pas plus nous illusionner que s'illusionner elle-même. C'est à cette condition seule que le même auditoire, lorsqu'il aura quitté le théâtre, veillera peut-être à ce que des mesures soient prises pour que, dans l'avenir, des femmes du peuple puissent, sans se sacrifier, sans renoncer à toutes les jouissances légitimes de la vie, être autre chose que des Mrs Warren. Mais si l'on fait de celle-ci une enchanteresse ou une criminelle, si son aventure sociale n'est plus qu'une aventure

' Mrx Warvcn s profession, Pref., p. 10.

romanesque, comment le public pourrait-il dégager une telle leçon? Supposons qu'uiî décret de la censure pose comme principe que " les femmes qui exerceront la profession de Mrs Warren ne seront tolérées sur la scène qu'à condition d'être belles, exquisement habillées et somptueusement logées et nourries ; et aussi qu'à la iîn de la pièce elles mourront de phtisje, parmi les larmes de sympathie de la salle tout entière, ou passeront dans la chambre voisine pour se suicider, ou seront évincées par leurs protecteurs, et seront " rachetées " par im vieil et iidèle amoureux qui les aura adorées en dépit de toute leur légèreté ; naturellement les pauvres iiUes des galeries supérieures croiront à la beauté, aux toilettes exquises, à la vie de luxe, et se persuaderont que la phtisie, le suicide et le congé n'ont aucun caractère de nécessité. " ' Prêter au contraire à Mrs Warren des instincts spécialement pervers, faire d'elle et de ses pareilles la cause initiale de la corruption des mœurs, isoler en quelque sorte la mère de Vivie dans la réprobation, nous détourner d'elle comme d'une anomalie, admettre à priori que, de même qu'il est " naturel " pour le prêtre d'être saint, pour le soldat d'être héroïque, pour l'homme de loi d'avoir le cœur dur, pour le docteur " d'accomplir des miracles avec des petites bouteilles ", il est naturel pour Mrs Warren d'être " une brute et un démon " -, n'estce pas nous bercer d'une illusion fatale ? Reconnaissons d'ailleurs que cette illusion est chère à l'Angleterre et qu'elle rend présentement impossible toute tentative de réforme radicale ; elle tend à cristalliser autour d'un tvpe ou d'une classe certains attributs qui pourraient seiflenient se trouver réunis chez ses spécimens les plus forts, mais qui n'existent le plus souvent que dans l'imagination nationale. L'Anglais moyen est enclin à croire que la vie n'engendre que des types, lesquels tirent par la suite leur substance de leurs habitudes, de leurs aspirations et de leurs préjugés ; à ces types il accorde une véritable autonomie psychologique et morale. Il satisfait ainsi, selon Mr Shaw, sa paresse intellectuelle, sa répulsion à démonter pièce à pièce le lourd mécanisme social dont il dépend, et à faire porter son effort là où les ressorts sont le plus fatigués. Il n'est pas anti-novateur par principe, mais vous le troublez dans ses essais de réforme morale dès que vous lui montrez, par exemple, l'ombre de Mrs W^arren se prolongeant jusque sur le terrain de celles de ses activités qu'en toute conscience il juge

' Mrs IViiricii's pio/fssioii, t'rcf., p. XI. ■' Ibid., p. XXXI,

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saines et légitimes ; vous le troublez dans ses essais de réforme politique quand vous lui laissez entendre que l'Irlande n'est qu'une autre Angleterre, k qui la sienne n'a pas donné la possibilité de réussir. Il est capable de solutions héroïques, mais pas de solutions intelligentes. Il se refuse à admettre que les dissemblances entre individus et entre nations proviennent d'un dosage différent de leurs composants, et non de la présence en chacun de qualités ou de défauts qui ne se rencontrent pas ailleurs. Avec les meilleures intentions du monde, il préconise une " Législation Irlandaise " ; il croit assurer le salut de l'Irlande en lui concédant le Home Rule, parce qu'il est convaincu que l'Irlande étant en dehors de la vie anglaise, ayant un tempérament distinct du " tempérament aiîglais " et mcompatible avec celui-ci, la politique la plus sage sera de la charger du soin de créer elle-même des institutions adaptées à ses tendances ; de même il peut préconiser une " Législation Sociale" à l'usage des Mrs Warren, parce qu'il reste admis que Mrs Warren n'a rien à voir avec la vie de tous les jours, et qu'entre l'une et l'autre les responsabilités ne sont pas réciproques. Il pardonne mal qu'on insiste sur cette réciprocité, ' et seules des

' V. la scène où Mi^s Warren essa>'e de se disculper aux yeux de sa fille Vivie. ■• VIVIE : Xo ; but why did you choose that business.'' Saving money and good management will succeed in any business. — Mrs WARREN: Yes, saving money. But where can a woman get the money to save in any other business ? Could you save oui of four shillings a week and keep yourself dressed as well ? Not you. Of course, if you're a plain woman and cant earn anything more, or if you hâve a turn for music, or the stage, or newspaper-writing, thats différent. But neither Liz or I had any turn for such things ; ail we had was our appearance and our turn for pleasing raen. Do you think we were such fools as to let other people trade in our good looks by employing us as shopgirls, or barmaids or waitresses, when we could trade in them ourselves and get ail the profits instead of starvation wages ? Not likely." Act. II, p. 195 ; et plus loin : " VIVIE: Mother ; suppose we were both as poor as you were in those wretched days, are you quite sure that you wouldnt advise me to try the Waterloo bar, or marry a labourer or even go into the factory ? — Mrs WARREN : Of course not. What sort of mother do you take me for 1 How could you keep your self-respect in such starvation and slavery ? And whats a Woman worth ? Whats life worth ? without self respect ! Why am I independent and able to give my daughter a first-rate éducation, when other women that had just as good opportunities are in the gutter ? Because I always knew how to respect myself and control myself. Why is Liz looked up to in a cathedral town ? The same reason. Where would we be now if we'd minded the clegyman's foolishness ? Scrubbing floors for one and sixpence a day and nothing to look forward to but the workhouse inhrmary. Dont you he led astray bv people who dont know the workl, mv

âmes qu'un combat incessant contre le mal a noblement trempées peuvent sans effroi se permettre de le braver. '

Mr Sliaw voit, d'une part, dans la possibilité d'accession de toutes les classes à la propriété, et, de l'autre, dans la détermination par une volonté sociale intelligente des conditions dans lesquelles cette accession sera autorisée, les deux caractères essentiels du Socialisme. Par le second, sa doctrine se sépare nettement de l'Anarchisme. Certes, Mr Shaw n'est qu'exceptionnellement constructif ; il suggère bien de-ci de-là une solution partielle, mais il n'est sérieux que quand il raille ; il n'a d'iniiuence sur nous que quand il nous montre les contradictions dont nous sommes environnés ; il nous tient en éveil, mais il n'est pas notre guide vers le mieux ; il nous abandonne au milieu du chemin. Prouvant l'absurdité de ce qui a été fait, ne nous donnant qu'une notion incertaine de ce qui est à faire, indiquant parfois les tins, mais témoignant de quelque impatience dans l'exposé des moyens, peut-être laisse-t-il le lecteur qui n'a eu avec lui qu'un commerce superficiel, qui n'est familiarisé qu'avec les plus saillantes de ses œuvres dramatiques, dans l'idée que tout effort d'organisation sociale est stéril. et que l'Anarchisme, c'est-à-dire le jeu sans restriction des activités individuelles, est le dernier refuge d'une société qui a pris conscience de sa propre indignité. Mais Mr Shau^ évite sans grand peine cet écueil. Il n'a pour cela qu'à conserver sa position première. D'abord, l'Anarchisme n'est que notre présent à peine

girl. The only vvay for a woman to provide for herself decently is for her to be good to some man that can afford to be good to her. If she is in his own station of life, let her inake him marry her; but if she is far beneath him, she cant e.v:pect it — why should she ? It woiildnt be for her own happiness. Ask any iady in London society that lias daughters ; and she'll tell you the same, e.xcept that I tell you straight and that she'll tell you crooked. Thats ail the différence. " p. 197.

' '■ t'iay Mrs Warren's Profession to an audience of clérical members of the Christian .Social Union and of women well experienced in Rescue, Tempérance, and Giil's CUib Work, and no moral panic willarise; every man and woman présent will know that as long as poverty makes virtue hideous and the spare pocket-money of rich bachelordom makes vice dazzling, theiidaily hand-to-hand lîght against prostitution with prayer and persuasion, shelters and scanty alnis, will be a losing une. " Ftef., p. VIII.

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modifié, et Mr Shavv déteste ce présent ; ' ensuite sous un réifime anarchique, sans lois et sans institutions, nolie auteur en serait réduit à s'attaquer uniquement aux individus, seuls dorénavant responsables de tous les maux ; or, cela est, nous venons de le voir, tout à fait contraire à son tempérament. Mais il y a à son hostilité des raisons plus profondes. Jamais Mr Shaw n'a préconisé dans son œuvre un accroissement de notre somme de libertés. S'il voit pour ses compatriotes des chances de progrès, ce n''est certainement pas dans le sens d'un affranchissement plus complet. La vie nous domine de toutes parts ; la sagesse suprême est de modeler sur elle, sans fausse honte et sans sentimentalité, nos institutions, de les harmoniser avec ses exigences. Quand on songe à cette tâche, le mot de liberté sonne creux. Dans VAulre Ile de' yohn Biill^ Mr Shaw n'a pas trop de sarcasmes pour Broadbent et pour la philosophie radicale; l'entant terrible cVHoiiiiiie et Siirliotiiiiic. Jack Tanner, le destructeur de préjugés, n'est révolutionnaire qu'autant qu'il veut faire reconnaître la toute-puissance de la Force Vitale, dont hnalement, malgré ses révoltes, il est lui-même la victime. Certes, la plupart des règles sociales sont inefficaces, cela par suite de la crainte qu'a l'Angleterre, malgré son réalisme politique et économique, de tout ce qui est fait et vérité ; mais croire que le remède est dans la suppression de toute règle, c'est céder définitivement devant l'incohérence, c'est demander à l'esprit responsable de capituler devant l'irresponsabilité de la matière. Si Mr Shav^' rejette l'Individualisme, ce ne peut être pour se rallier à l'Anarchisme, qui en est la forme exagérée. Il va donc au Socialisme, comme au régime de l'ordre, non parce qu'il promet un règne '' de Justice, de Vérité, de Vertu et de Confraternité", ce que promet Lent également les Tories, les Whigs, les Radicaux, et probablement aussi les Dvnamiteurs, mais parce qu'il est la seule conception acceptable jwur une Collectivité qui se comprend elle-même et qui sait ensuite imposer ses décisions. D'ailleurs, Mr Shaw ne s'attarde pas à discuter les avantages comparés du

' " The old Whigs aiid new Tories of the school of Cobden and Bright, tiie " Philosophie Radicals ", the economists of whom Bastiat is the type. Lord Wemyss and Lord Bramwell, Mr Herbert Spencer and Mr Auberton Herbert, Mr Gladstone, Mr Arthur Balfour, Mr John Morley, Mr Léonard Courtney, any of thèse is in Englanda more typical Anarchist than Bakounin. They distrust State action, and are jealous advocates of the prérogatives of the individual, proposing to restrict the one and to extend the other as far as is humanly possible ". Tlic Iinposslhllities of Aiiaychisiu, p. 4.

Socialisme et de l'Anaichisme ; une fois encore, il a recours à la. critique négative : ce sont les Iiiipossibilih's de V Anarchie qu'il veut mettre en lumière.

Economiquement, l'Anarchisme est hostile à tous les monopoles, à celui de l'argent comme à celui de la terre. Qu'on permette à chacun de ne posséder que la portion du sol ou que le capital qu'il peut exploiter personnellement, et, automatiquement selon lui, chacun se trouvera nanti du produit de son propre travail. Politiquement, l'Anarchisme s'oppose à la survivance de l'Etat, que ce dernier soit représenté par un homme au pouvoir souverain ou que, comme c'est le cas dans une démocratie, il soit l'agent de transmission des désirs de la majorité.

Or, nous avons vu dans un chapitre précédent, à propos de la valeur-travail, combien Mr Shaw raillait agréablement ceux qui sont persuadés que la possession intégrale des moyens de production par chaque catégorie de travailleurs, combinée avec l'abrogation des redevances, intérêts, loyers, fermages, versés de nos jours aux individus qui détiennent des biens dont ils n'usent pas, contribuerait à une amélioration générale des situations économiques, et qu'ainsi le principe qui présiderait à la répartition serait d'une justice rigoureuse. Les armes dont Mr Shaw se servait alors contre le Marxisme sont également efficaces contre l'Anarchisme. Sans doute, la première doctrine aboutit à une appropriation collective, la seconde à une appropriation individuelle des instruments de production, mais le point de départ est le même. Il est pour Mr Shaw d'une fausseté radicale. Supprimons toutes les taxes, tous les brevets, permettons à tout le monde de battre monnaie ; décidons que nous aurons la liberté de débuter dans la vie '' connue balaveur de carrefour, comme boutiquier, comme marchand de charbon, comme

fermier, comme meunier ou comme banquier cjuel que soit

notre choix, la première chose dont nous nous apercevrons sera que la récompense de notre travail dépend bien plus des conditions dans lesquelles nous l'exerçons cjue de nous-mêmes. " ' La pierre d'achoppement de l'Anarchisme, c'est qu'il n'y a pas deux fois {-jlacc pour le même homme au même endroit. Tel commerçant peut mourir de faim, dont le concurrent fait fortune un demi-mille plus loin, simplement parce que ce dernier a eu la chance de s'établir dans une artère passagère, alors que lui a dû se contenter d'une ruelle écartée;

' Op. Cit., p. 6.

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tel meunier que sa bonne fortune a placé au bord d'une rivière, à l'endroit où la force de l'eau serait sufiisante pour actionner six roues à la fois, regarde d'un œil narquois le voisin qui, à l'autre bout du pré, là où l'eau est étale, se sert de machines à vapeur et de rouleaux d'acier sans autre résultat que " de mettre son blé en poussière au lieu de le réduire en farine ". Dans telle mine on trouvera à Heur de terre les charbons les plus riches de Walhend et de Silkstone, alors que dans telle autre, après avoir foré des puits pendant vingt ans, on ne trouvera que de l'ardoise ou du combustible à machines. '' Est-ce que Mr Tucker, s'il avait à vendre, produit d'une mine riche, du Silkstone qui aurait coûté la moitié moins de travail que du charbon à machines, produit d'une mine relativement pauvre, annoncerait hardiment: — Cours du jour: Silkstone extra, la tonne 25 s.; charbon à machines, ditto 50 s. — Conditions : au comptant. Principes : ceux d'Adam Smith — \oyez Richesse des Nations, passim." De même pour les terres. Si l'occupant est en même temps le possesseur, la Rente, certes, n'ira pas grossir le revenu du landlord, mais elle continuera à être appropriée comme par le passé. Elle ne se présentera plus sous la forme d'une redevance, mais elle sera toujours l'excès du prix d'un article sur les dépenses de la production, et permettra aux possesseurs des terres supérieures d'obtenir plus pour leurs produits que le prix coûtant." ' La société, à mesure que la population et les facilités de transport s'accroîtront, ferait sous un régime anarchiste les affaires de ses petits cultivateurs, aussi sûrement qu'elle fait présentement celles des Astor et des Ducs de Bedford. L'Appropriationnisme auquel l'Anarchisme est obligé de se rallier, s'il ne veut sombrer dans l'Utopie du Communisme, non seulenient laisse intact, mais multiplie le monopole. Ce dernier est avec lui, non plus de droit, mais de fait; rien ne peut le déraciner, puisque notre planète est limitée et que la vie fait étrangement varier les chances de succès. Admettons des échanges fréquents de situation, admettons même que chacun ait la faculté de déposséder par la violence autrui de son privilège ; le monopole subsiste encore, ne fût-ce que pendant le temps d'un éclair. Economiquement, l'Anarchisme laisse donc exactement au même point la question sociale.

Il la laisse aussi telle politiquement. Car, non satisfait de combattre ce que Mr Shaw appelle le Despotisme Social, "c'est-à-dire

' Op. Cit., p. 9.

le Socialisme de Bismarck, celui du parti, maiutenaut éteint, de la jeune-Angleterre, celui des avocats du Féodalisme moralisateur et des contempteurs des foules en général," ' il proclame que la liberté et l'Etat Démocraticiue lui-même ne peuvent s'accorder, car ce dernier ne reconnaît qu'un droit : le droit de la majorité. Il n'y a donc qu'un moyen d'être libre, c'est d'abolir l'Etat; par conséquent, s'empresse d'ajouter ]\Ir Shaw, l'Anarchisme devra, soit supprimer les individus qui, dans leur ensemble, constituent une société — mais peut-être feront-ils quelque objection à un tel procédé — soit les disperser sur la surface du globe, '' en des ermitages indépendants, au taux de vingt-cinq par mille carré. " Pourtant, il faudra bien avouer '' qu'il y aura alors une inégalité considérable de conditions et d'occasions entre les ermites de la Terre de Feu et des régions arctiques et ceux de la Floride ou de la Riviera. " ^ De telle sorte que, mécontentes, les unités dispersées se réassocieraient sans doute bien vite, et alors, adieu la souveraineté de l'individu ! Une fois encore, la majorité imposerait à la minorité le culte de ses Dieux, ses idées sur l'éducation, l'hygiène et les rapports des sexes. Evidemment, Robinson Crusoe était théoriquement plus libre dans son île que nous autres, mais il aurait été prêt à troquer toute sa liberté contre une parcelle de notre esclavage. Et Robinson aurait eu pour lui le bon sens, car il est certain qu'aux gens qui se sont ralliés à une conception moyenne de ce qui est désirable, notre société d'esclaves offre à bon compte et à quelques pas de leurs demeures les habits, la nourriture, l'instruction et les soins médicaux.

Il est vrai qu'il reste 1' " Excentrique ", celui qui veut épouser la sœur de sa femme défunte, ' qui est persuadé que la médecine n'est qu'une survivance de la sorcellerie, qui ne peut se résigner à porter des chapeaux de soie ou du linge empesé, qui refuse de croire en Dieu, qui réclame comme nourriture du pain et des fruits et qui se plaint de n'obtenir c^ue des vaches et des porcs, qui refuse avec horreur de contribuer aux frais d'entretien d'une armée, et qui, pressé de toutes parts, doit faire le sacrihce de sa personnalité aux médiocres et aux serviles. ' El sans doute 1' " Excentrique '' (ne reconnaît-t-on pas d'ailleurs en lui Mr Shaw, quand

' Op. Cit., p. 17.

- Ibid., p. 18.

^ Ce qui est interdit par la loi anglaise.

■• Op. Cit., p. 19.

LE SOCIALISME DE Mr G. BERNARD SHAW 445

ce dernier cesse d'être critique de l'anarchie pour redevenir homme de théâtre ?) n'a pas tort à son point de vue. Mais le géant Winkelmeier, pas plus que les Anglais de Quatre Pieds, ne peuvent prétendre à ce qu'on règle à leur taille les portes des habitations ou l'inclinaison des salles de spectacle. S'il faut que, de la majorité ou de la minorité, l'une soit incommodée, il vaut mieu.x que ce soit la seconde. Il est même puéril de dire : il vaut mieux, car lamajorité ne peut renoncer à faire prévaloir sa volonté sans cesser d'être la majorité. ' Consolons-nous, du reste, en nous disant qu'elle ne sera pas nécessairement tyrannique. Il lui en coûtera parfois moins, au point de vue de l'effort à fournir, de consentir quelques concessions à la minorité que de l'annihiler socialement. Si bien que le parti le plus faible sera, non pas celui qui, numériquement, comptera le moins, mais celui qui ne possédera aucun moyen de se faire craindre. En outre, il arrive que des minorités, comme c'est le cas du parti Irlandais, peuvent tenir la balance entre deux majorités. Finalement, nous pouvons modérer l'impétuosité de la Démocratie, et en lui inculquant la notion de la tolérance, et en prenant certaines mesures pratiques, telles que la Décentralisation, pour limiter ses excès. Mais si ces palliatifs demeurent inefficaces, il faut nous résigner à subir la volonté de l'Etat Démocratique, et continuer à lui faire crédit. En dehors de lui, il n'y a ni mieux, ni pire, il n'y a rien. Et l'Anarchisme se trouve condamné, non parce qu'il est excès, violence, bouleversement, mais parce qu'il est le néant — la chose qu'on peut exprimer, mais qu'on ne peut concevoir.

Cependant si, politiquement, aucune solution raisonnable ne peut être envisagée que la solution démocratique, solution vers laquelle l'Angleterre s'achemine, économiquement le problème reste entier, ou, du moins, ce n'est que timidement, en ayant peur des mots,

' " Vov since either the inajority or tlie niiiiority must be incommoded, evidently the more powerful must hâve its way. There may be no indisputable reason why it oiight ; and any élever Tory can give excellent reasons why it ought not ; but the fact remains that it will, whether it ought or not. And this is what really settles the question as between démocratie majorities and minorities. Where their interests conflict, the weaker side must go to the wall, because, as the evil involved is no greater than that of the stronger going to the wall, the majority is not restrained by any scruple from compelling the weaker to give way. " Ibid., p. 20.

qu'il a été abordé au cours de ces dernières années. Et c'est parce que l'Anarchisme est encore moins disposé que l'Individualisme à s'y consacrer que, malgré toutes les faiblesses de ce dernier système, il lui reste pourtant inférieur. Le problème vital, c'est l'absorption de la Rente, de toutes les rentes sauf celle de capacité, et en particulier de celle qui est la plus facile à déterminer : la rente du sol. La Nature est capricieuse da-ns l'attribution de ses dons ; en permettant à un homme d'extraire sans peine du sol, à un endroit, des diamants, et en obligeant un autre homme à produire avec effort, en un endroit différent, des choux, elle a l'air de convier l'humanité à un vaste jeu, à une immense spéculation. Or, la réponse de l'humanité à l'invitation de la Nature est et sera longtemps encore double. Elle peut d'abord manifester " le désir que ces dons capricieux soient interceptés par quelque intermédiaire ayant le pouvoir et la volonté de les distribuer justement, d'après le travail accompli par chacun dans l'œuvre de recherche collective " ; ' cette réponse, c'est celle du Socialisme, non seulement de nos jours, mais même aux temps où son esprit faisait surgir " des communes, des royaumes, des principautés, des églises et des manoirs ". L'autre réponse possible, c'est celle qui considère comme la félicité suprême le droit pour chacun de s'approprier et d'enclore quelques acres de terrain, et de se her ensuite à sa chance pour y récolter des diamants plutôt que des choux : c'est celle de la Propriété Privée, de l'Individualisme, ou plus exactement du Non-Socialisme (unsocialism). Entre les deux, Mr Shavv a vite fait d'opter. Il exploite habilement le phénomène de la Rente. Il n'a pas besoin d'aborder de front — et par là même de réfuter — la théorie marxiste de la valeur-travail. Il n'a pas non plus besoin, pour expliquer l'existence et la situation présente du prolétariat, de se rallier à une conception historique de la lutte des classes. Grâce à quelques emprunts faits à la Théorie de l'Utilité Finale, et surtout grâce à la facilité qui lui est propre de présenter les faits avec une simplicité décevante — facilité qui est en elle-même une source d'humour, puisqne l'humour naît d'un contraste entre le ton et la matière, dont le second élément nous est ici fourni par des choses que nous savons et que nous sentons fuyantes et complexes — il a vite fait de nous convaincre {]ue l'inégalité des conditions, le prélèvement, par un petit nombre d'oisifs, de la plus grande partie du produit des travailleurs, que le mauvais usage de la richesse, proviennent de ce fait si simple, si

' Fabiau Essiiys, Economie, p. 4.

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évident qu'est la Rente : fait social, qui découle de la vie en Société, et contre lequel un remède social peut seul prévaloir.

Voici le vieil Adam qui s'établit sur le coin de terre le plus fertile, là, par exemple, où le produit annuel est de ;^1000. Tentés par son succès, par le charme de sa conversation, et aussi par les avantages dérivés de la vie en société, d'autres Adams viennent s'adjuger des terrains voisins du sien, mais, bien entendu, moins fertiles. Ils en tirent bon an mal an ;^500. La rente d'Adam est par conséquent de ;^'500. Mais un beau jour, ce dernier qui se sent fatigué et dont l'esprit est astucieux, se dit qu'il aurait avantage à faire cultiver, moyennant une redevance de ^500, sa propre terre par un des nouveaux venus, qui n'aura à fournir aucun etïort supplémentaire et qui aura l'avantage d'occuper un lieu d'élection. Et voilà comment naît le premier Landlord. Remarquons que celui-ci perçoit la même rente qu'autrefois, que sa situation ne change pas, si ce n'est en ce qu'il ne travaille pas...

Mais nous admettrons que la condition générale du pays s'améliore ; les communications deviennent plus aisées, les débouchés plus nombreux. Les colons fourmillent et les derniers d'entre eux sont obligés de se contenter de terrains dont le revenu annuel n'est plus que de ;^100. Il est clair que la rente de la terre d'Adam est maintenant de ;4900- Pa^"-' conséquent, le tenancier d'Adam trouvera naturel de sous-louer, moyennant .^900, la terre qu'il avait louée pour son propre compte, afin de jouir à son tour d'une complète indépendance. Si bien qu'en fait la propriété privée de la terre d'Adam est maintenant divisée entre trois hommes : le premier ne fciisant aucun travail et obtenant la moitié du produit, le second ne faisant aucun travail et obtenant les deux cinquièmes du produit, le troisième faisant tout le travail et n'obtenant que le dixième du produit. " Et, pendant ce temps, le moraliste disserte sur les avantages de la propriété privée, ce stimulant du travail, et sur la distribution de la richesse proportionnellement à l'effort. Mais nous ne sommes encore en présence que de la consécration de l'immoralité de la Nature. " L'individu le plus mal traité reçoit tout ce qui lui serait revenu si les premiers occupants n'avaient pas décidé de s'adonner à l'oisiveté. "Comparé au monde que nous connaissons, un tel état de choses, c'est la liberté et le bonheur. " '

Car voici que nous en sommes arrivés à un point où la dernière

' Op. Cit., p. 9.

parcelle de terre se trouve approjiriée, et pourtant clans la campagne apparaît, '' errant de la ligne des neiges aux rivages de la mer ", un iils déshérité d'Adam. Il a une cervelle et des muscles, il est capable de concevoir et d'exécuter, il est peut-être aussi vaillant que tous ceux qui l'ont précédé, mais il n'a point accès à la terre. Il sent l'impossibilité où il est'de taire dorénavant surgir des profondeurs de celle-ci un produit qui soit sien. Ou plutôt, il n'y aurait pour cela qu'un moyen : il faudrait que, par une faculté spéciale, il pût faire fructitier le sol de telle sorte que le champ qui rapporte aujourd'hui ;^^1000 en rapportât 1500. II paierait alors ;^'1000 de fermage, et le surplus — c'est-à-dire une rente d'une catégorie nouvelle, rente de " capacité " — lui reviendrait. Mais il faudrait c]ue l'homme fût exceptionnellement doué. Si'ipposons qu'il n'ait qu'une capacité moyeime. Admettons aussi cjue, depuis l'époque précédente, les besoins sociaux se soient encore accrus, si bien que le fermier qui payait ;^900 de redevance et qui gardait XI 00 pour lui-même obtiendra maintenant un produit de ;^2000 dont — les fermages restant égaux — il conservera ^'1100. Notre prolétaire pourra s'offrir à cultiver l'une des terres de cette catégorie, mais il devra, bien entendu, verser une redevance annuelle, ^'1600 par exemple, gardant seulement ;^400. Ainsi le dernier tenancier pourra se reposer et se trouvera posséder un revenu de ^^ 1 600- ^"900 soit ^'700. Mais ces 700 livres représentent quelque chose que nous n'avions pas rencontré jusqu'ici. Elles n'ont rien à faire avec la différence entre les meilleures et les plus mauvaises terres. Elles représentent la somme payée pour

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