AVANT-PROPOS XV
insoutenable ; car la nature de l'entreprise considérée conditionne la forme de l'action collective. Dès que la concentration n'opère plus, dès qu'à la place du monopole franc et avéré on trouve une foule de petits monopoles dissimulés, bien qu'incapables de résister complètement à la concurrence, l'action uniforme des grands organes sociaux se trouve arrêtée, et c'est alors à des associations libres, telles que les Sociétés Coopératives de Consommation, de s'organiser défensivement. Et lorsque enfin la Collectivité a acquis la conviction que l'activité individuelle est la plus féconde, elle pourra en déterminer à l'avance les conditions d'exercice, adoptant ainsi, en vue de faire respecter tous les intérêts engagés, une modalité du Socialisme à laquelle nous donnerons le nom de "Concessionnisme".
Si donc l'on veut ouvrir au Socialisme un vaste champ d'activité, si l'on veut, surtout, examiner son empreinte sur certains problèmes moraux ou esthétiques, tels que l'éducation, l'avenir de l'art ou les rapports des sexes, la notion d'appropriation devient inefficace et c'est celle d'organisation collective qui s'impose.
Les individualistes semblent, du reste, s'être rendu compte, même dans le domaine économique, de la nécessité qu'il y a pour le Socialisme à se réaliser parfois tout autrement que par la reprise des moyens de production ; et leurs cris d'alarme en présence de mesures telles que l'arbitrage obligatoire ou le contrat collectif, l'impôt sur les revenus non gagnés, mesures qui pour certains socialistes ne sont que les correctifs des maux engendrés par la société capitaliste, montrent bien que là est la véritable voie.
Le second terme sur lequel nous voulons insister est celui de " collective ", car ici une fausse interprétation peut ruiner jusqu'à la notion même du Socialisme. Certes, nous nous opposons à la conception atomique selon laquelle le maximum d'efficacité sociale peut résulter du libre jeu des activités individuelles, offrant à l'ensemble de la Société la plus grande somme possible d'efforts et d'utilité afin d'en tirer, en échange, un avantage équivalent. Il faudrait, pour que cette doctrine fût justifiée, que la position économique des parties fût égale, que la concurrence, en un mot, fût autre chose qu'un état idéal. Or, nous savons que partout l'existence de monopoles, visibles ou cachés, vient fausser le mécanisme de la répartition, monopoles dérivés d'une situation matérielle privilégiée, monopoles ayant leur source dans le libre jeu de la concurrence elle-même, monopoles provenant de l'accord tacite des compétiteurs ou de l'ignorance des consommateurs.