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CHAPITRE III

l'histoire des classes et l'avenir de la division

du travail

Si la loi d'accumulation était vraie, on serait au premier abord plutôt tenté d'en induire le progrès normal de la ploutocratie que l'avènement du collectivisme. Aussi, le socialisme scientifique fait-il intervenir à l'appui de sa prévision l'histoire du passé politique de l'humanité. L'état social que nous avons sous les yeux résulte d'une scission de la société en classes hostiles. L'histoire n'est que le récit des luttes déclasses (i), donc l'organisation du prolétariat international en parti de classe créera la force qui sur les ruines de l'Etat et du régime capitaliste restaurera l'ancienne société collectiviste dont la confédération iroquoise offrait le modèle.

« A un certain degré du développement économique qui était nécessairement lié à la scission de la société en classes, cette scission fit de l'Etat une nécessité. Nous nous rapprochons maintenant à grands pas d'un degré de développement de la production où non seulement l'existence de ces

(i) Manifeste du parti communiste : I. Bourgeois et prolétaires.

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classes a cessé d'être une nécessité, mais où elle devient un obstacle positif à la production. Les classes disparaîtront aussi fatalement qu'elles ont surgi^ et avec elles s'écroulera inévitablement VÉtat. La société qui organisera de nouveau la production sur les bases d'une association libre et égalitaire de producteurs transportera toute la machine de l'État là où sera dès lors sa place : dans le musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze (i). »

Engels s'est attaché à montrer que les classes se sont développées avec la division du travail dont les trois moments sont, comme nous le savons, la domestication du bétail, la préparation des métaux suivie de l'agriculture et l'invention de la monnaie. Il en résulte que, si le collectivisme est une théorie conséquente, il ne se réalisera que le jour où la division du travail social aura pris fin . L'avenir de la société ne serait ainsi que le retour au passé le plus lointain. Les grandes sociétés composées, les nations civilisées, ou même des agrégations plus grandes encore rentreraient dans le moule des petites sociétés simples, des hordes sauvages, en admettant que celles-ci aient possédé en commun des moyens de production, point très discutable (2).

C'est ici surtout que le collectivisme est en

(1) Engels, Origine delà famille^ de la propriété privée et de l'Etat, p. 281.

(2) Les moyens de production sont alors les armes de chasse et de guerre. Or ce sont des propriétés individuelles. La terre est commune, mais précisément elle n'est pas encore un moyen de production. Blanqui avait fort bien aperçu ceci (Critique sociale. Le Communisme primitif.)

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désaccord avec la sociologie positive la plus élémentaire. Ou la prévision sociologique ne ressemble en rien à la prévision scientifique, ou cette disparition de la division du travail est un nonsens.

Que si le socialisme prévoit l'accord de la division du travail avec l'égalité des classes, il abandonne précisément sa thèse fondamentale : c'est que la production marchande détermine fatalement une lutte de classes qui la détruira.

Nous avons vu plus haut que la division du travail répond à deux grands faits, le premier est Taccroissement du pouvoir de l'humanité sur le monde extérieur, le second est la formation de sociétés composées toujours plus étendues. Notre histoire nationale depuis la période des cités gauloises, à laquelle mit fin la conquête romaine jusqu'à la France du xix^ siècle témoigne à elle seule en ce sens. Or, pour prévoir la disparition de la division du travail social, il faut admettre à la fois que Faction de Tindustrie humaine sur la nature diminuera et que les nations se décomposeront pour faire place à des sociétés locales toujours plus petites. Or on peut sans doute rêver un tel avenir lorsque Ton croit naïvemont à la toute-puissance de la volonté humaine, mais l'on ne peut présenter ce rêve comme une induction scientifique.

Le collectivisme se dit international : il croit possible la formation de sociétés qui seraient aux nations actuelles ce que les nations sont ellesmêmes aux cités de la Gaule, de l'Italie et de la Grèce antiques. Mais à tout progrès de la composition sociale a répondu dans le passé un progrès

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de la division du travail. Imaginer un collectivisme internationaliste, c'est donc repousser la constance des lois sociologiques (i). Mais alors que devient la prévision ?

Toutefois, l'avenir de la division du travail social n'est pas lié au maintien de l'inégalité des classes. Ici encore le socialisme interprète arbitrairement les faits sociaux les mieux établis.

Le socialisme parle beaucoup des classes, mais il s'abstient de les définir, ou plutôt il semble croire qu'un seul caractère suffît à les distinguer, la richesse plus ou moins grande. Rien de plus superficiel. C'est transporter dans le passé les préoccupations du présent. C'est méconnaître des faits très généraux, capables par leur évidence de s'imposer au parti pris même le plus aveugle.

Consultons ceux qui ont étudié soit l'Asie moderne (2), soit les sociétés anciennes, et nous voyons que deux causes constituent la classe définie — l'hérédité de la condition et de la profession — l'interdiction légale ou morale de se marier en dehors du cercle de la profession.

Que nous observions l'Inde moderne, l'Egypte ancienne, la Cité antique, le Bas-Empire romain, l'Europe au moyen âge, le même fait nous frappe: la condition sociale se transmet héréditairement. On appartient par la naissance à la caste pure ou impure, à la classe des prêtres, des guerriers, des artisans ; on est par la naissance es-

(i) Voir Emile Durkheim, De la division du travail social. Conclusion.

(2) Notamment: Sir Alfred Lyall, Asialic Studies, traduit en français sous ce titre : Mœurs religieuses et sociales de l'Extrême Orient, Paris, Thorin et fils.

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clave ou homme libre, client ou patron, serf ou seigneur, patricien ou plébéien, chevalier ou sénateur.

A l'hérédité de la condition répond le plus souvent celle de la profession, là où les professions sont constituées. Sur ce point, nonobstant quelques différences, l'Inde moderne et le Bas-Empire romain se ressemblent d'une façon surprenante. Ici le boulanger, le foulon, l'armurier, etc., doit transmettre sa profession soit à son fils soit à son gendre ; là chaque profession ou subdivision de profession constitue une caste dont les membres ne peuvent sans impiété exercer même temporairement un autre métier.

Les règles du mariage sont le second caractère de la classe. Les vestiges de la classe nobiliaire en Europe nous familiarisent assez avec ce fait. On sait par les poètes grecs et les historiens romains de quelle prévention était l'objet le mariage entre patriciens et plébéiens. De telles unions étaient des crimes contre nature ! Ce point de vue est exactement celui de la société indoue, où il est prescrit aussi impérieusement de se marier dans sa caste que hors de son clan (i). Ces règles sur le mariage donnent à la classe son assiette héréditaire.

D'un autre côté, la différence des classes est attestée extérieurement par un cérémonial compliqué et multiple qui embrasse toute la vie. Les formes du discours, le vêtement, la salutation, les présents, tout consacre aux yeux la prééminence d'une classe sur une autre (2). A l'ouverture des

(1) Lyall, Asiatic Studies. Trad. fr. passim.

(2) Spencer, Principes de sociologie^ 4" partie. Institutions cérémonielles, Paris, F. Alcan.

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États généraux en 1789, la noblesse et la cour blessaient encore le Tiers État par leur obstination à maintenir les signes de son infériorité. En i6i4, la noblesse s'irritait officiellement de ce que l'orateur du Tiers eût comparé cet ordre au cadet d'une famille : c'était une insulte au sang aristocratique. Dans l'armée anglo-indienne, avant 1867, on voyait souvent l'officier s'incliner respectueusement devant le simple soldat de caste supérieure (1).

Or à ces distinctions de classe correspond dans l'ordre économique l'atelier domestique ou la corporation.

Selon les écoles socialistes, l'entreprise privée amènerait la distinction des bourgeois et des prolétaires, c'est-à-dire l'équivalent des classifications anciennes, reproduites et aggravées. Mais de quelque prévention que la bourgeoisie soit devenue l'objet, il est impossible de juger sérieuse une telle opinion.

La formation et le progrès de la bourgeoisie est de tous les phénomènes sociaux celui dont la description et l'interprétation sont les plus faciles à la sociologie comparative. La bourgeoisie n'existait pas dans les cités classiques non plus que dans la première période du moyen âge ; elle n'a pas apparu en Orient ; elle est encore à peine ébauchée dans l'Europe slave. Elle caractérise la société occidentale depuis le xi° siècle au plus tôt. Il est donc aisé de découvrir expérimentalement les conditions de son apparition.

La bourgeoisie ne s'est pas formée dans les so-

(1) Sumner Maine, Etudes sur V histoire de droit, p. 5^1 . Thorin et fils.

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ciétés purement agricoles, telles qu'étaient celles de l'antiquité, telles que sont celles de rAsie,.et à bien des égards celles de l'Europe slave. Elle répond donc au développement de la coopération industrielle et commerciale. C'est là d'ailleurs une vérité banale pleinement reconnue par Marx et Engels (i).

Sans doute, en Orient il existe des centres commerciaux importants, et l'industrie n'y a pas atteint un niveau méprisable. Pourquoi donc la bourgeoisie ne s'y est-elle pas formée? Deux grandes raisons l'expliquent. De la Pologne à rindo-i'hine, le commerce et le change sont pour ainsi dire monopolisés par des nationalités dispersées et persécutées ; nous les voyons dans l'Europe slave entre les mains des Juifs, entre celles des Arméniens et des Sartes dans l'Asie occidentale, la Perse et le Turkestan, entre celles des Parsis dans l'Inde. De même le commerce du Sahara est exercé en grande partie par les M'zabites, secte hétérodoxe et vue d'un mauvais œil par les autres musulmans.

Une seconde raison est que l'industrie orientale est surtout une industrie domestique exercée par des familles d'artisans qui se transmettent leur art et leurs secrets.

La bourgeoisie s'est développée dans l'Europe occidentale du même pas que la science positive appliquée. De même qu'elle sort de la coopération, elle répond à l'action croissante de l'homme sur les choses. Considérez les temps et les pays où la bourgeoisie n'apparaît pas, vous trouverez que ce

(i) Manifeste du parti communiste, tr. fr., pp. 2 et 69.

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sont ceux où les sciences positives et leurs méthodes sont inconnues ou repoussées, ceux où renseignement est entre les mains de corporations sacerdotales soucieuses seulement de recruter leurs membres et de perpétuer leur influence, à moins que, comme dans Tantiquité, il soit purement et simplement entre les mains des militaires. A cet égard, il est fort instructif de comparer l'Europe slave à l'Europe occidentale. Il n'y a, à proprement parler, ni bourgeoisie russe, ni bourgeoisie bulgare ou serbe. Or ces pays sont ceux où l'esprit scientifique s'est formé le plus tardivement et a le moins agi sur la culture nationale.

La bourgeoisie s'est formée dans les villes ; elle correspond à la réaction des populations urbaines contre la prépondérance des grands propriétaires fonciers. En France, l'histoire distingue les communes et les villes de bourgeoisie, en d'autres termes la bourgeoisie municipale, investie d'attributions politiques mais n'ayant de garanties que dans les limites d'une localité et la bourgeoisie royale, n'ayant que des droits civils, mais pouvant les faire protéger dans toute l'étendue du royaume. Aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse, en Italie, bref dans la majeure partie de l'Europe, on n'observe guère que la bourgeoisie municipale. Or, l'existence des villes et surtout leur prépondérance sociale et politique mesurent le degré et la qualité de la civilisation.

Ceux qui expliquent l'apparition de la bourgeoisie par le développement du capital prennent l'effet pour la cause. Il n'a pu se former une épargne puissante que là où il y a eu une classe de travailleurs libres préservés contre l'arbitraire

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et Texploitation féodale ou fiscale par de sérieuses garanties civiles et politiques.

Si nous considérons la bourgeoisie à sa naissance, nous la voyons sortir de l'association commerciale et du régime corporatif (i). Le bourgeois n'est pas alors un riche suspect de vivre oisivement de ses revenus, c'est un travailleur, un artisan, un homme de métier, qui, à la différence du serf, a conquis sur l'évêque, l'abbé, le seigneur, le droit d'élire ses magistrats, d'être jugé par ses pairs, de contrôler l'usage des taxes qu'il paie, de se protéger par les armes, ou tout au moins d'être jugé dans toutes les villes du royaume par les agents du roi, bourgeois comme lui, et d'échapper ainsi à la juridiction des seigneurs.

Il est donc aisé de voir à quoi répond dans l'évolution sociale le progrès de la bourgeoisie ; il répond précisément à l'effacement des distinctions de classes, à la disparition d'une classification des hommes fondée sur la transmission héréditaire de la profession et consacrée par le mariage.

La bourgeoisie s'est développée historiquement au milieu d'une société que l'hérédité marquait de son empreinte ; elle a donc transigé avec le milieu. De là chez elle deux tendances contradictoires la portant l'une à détruire la noblesse au nom des droits de la capacité individuelle, l'autre à régir le peuple comme classe supérieure. Les révolutions modernes, depuis les crises qui agitaient Florence au XIV® siècle jusqu'au grand ébranlement de i848, sont résultées de ces contradictions. Or l'institu-

(i) Luchaire, les Communes de France, à Vépoque des Capétiens directs, liv. î^^, les Associations urbaines, i vol. in-8°. Paris, Hachette.

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lion du suffrage universel et de renseignement populaire ainsi que la dépendance du crédit public à l'égard de la petite épargne ont mis fin décidément à la classe bourgeoise si l'on veut désigner par là un groupe d'hommes qui voulaient éterniser un compromis impossible entre les titres héréditaires et les titres de la capacité personnelle.

Si nous négligeons les accommodements qui s'établirent, de la fin du moyen âge à la période révolutionnaire, entre la bourgeoisie et la féodalité, si nous jugeons la société bourgeoise en la comparant aux sociétés anciennes et aux sociétés de l'Orient, nous voyons que son existence même répond à la prédominance de la capacité sur l'hérédité.

L'existence des classes n'est pas liée inséparablement à la division du travail ; elle correspond au type inférieur de celle-ci. La division du travail n'est favorable à la solidarité que si aucune aptitude n'est contrainte (i) à s'écarter de sa voie. Lors donc que la naissance détermine la profession de chacun et que par suite beaucoup d'aptitudes sont contraintes, la division du travail est imparfaite. Mais par là même que la spécification est une loi de la vie sociale, plus elle progresse, et plus diminue le rôle de l'hérédité et de la contrainte. La civilisation commence sans doute avec l'inégalité des classes, mais, à mesure qu'elle se développe, la capacité individuelle se substitue au titre héréditaire. Dès le moyen âge, le grand pouvoir, le sacerdoce chrétien, cesse d'être héréditaire ; la caste

(i) E. Durkheim, De la Division du travail social, liv. 111, ch. II, Paris, F. Alcan.

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militaire disparaît ensuite ; enfin l'hérédité du pouvoir politique est elle-même menacée.

Or cet affaiblissement des classes répondant au développement de l'entreprise capitaliste, il faut admettre quelque antagonisme caché entre la « production marchande » et la structure héréditaire de la société. Celle-ci est liée au régime de la propriété foncière esclavagiste, c'est-à-dire à l'atelier domestique, dont la corporation n'est qu'une modification. Toutes les causes qui nous ont éloignés de cette organisation économique nous ont éloignés de l'inégalité des classes.

Le trait dominant de l'évolution économique actuelle n'est pas, comme nous l'avons prouvé, la concentration des capitaux, mais l'abaissement des revenus. La sociologie peut donc prévoir l'inévitable disparition de la classe oisive, mais non pas celle de la division du travail social. Mais, si le jeu des causes économiques suffit à faire disparaître la classe oisive, que signifient une révolution sociale et un parti de classe ? Si la division du travail doit régir la civilisation future plus encore que la civilisation passée, comment prévoir un régime collectiviste?

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