CHAPITRE IV
La prévision scientifique des faits sociaux a été jusqu'ici tentée dans quatre voies. On peut rattacher ces quatre tentatives aux noms de Vico, Comte, Spencer et Quételet.
Si Ton assimile une société à une individualité vivante, on comparera les phases de son développement à la succession des âges d'un homme.
Après l'enfance, la maturité, la vieillesse, on prévoira donc le retour à l'enfance. Cette conception est la plus naïve qu'on puisse se faire de la prévision sociologique ; c'est celle des ricorsi. Dès le XVII® siècle, Vico l'a rendue célèbre. Elle a été exposée de nouveau en termes sibyllins par Hegel.
Si l'on conçoit la vie sociale comme la succession de générations différentes dont chacune est capable d'acquérir une expérience propre et de la transmettre à la suivante, en sorte que, modifiée par les précédentes, elle modifie à son tour celles qui viennent après elle, on sera conduit à la notion d'un progrès continu. Cette conception est celle de Condorcet (i), et surtout d'Auguste Comte. On sait qu'elle repose sur la loi des trois états, sur
(i) Tableau historique des progrès de l'esprit humain. Dixième époque.
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l'idée (l'un passage naturel et nécessaire qu'effectuerait l'intelligence humaine des conceptions théologiques aux conceptions métaphysiques et de celles-ci aux conceptions positives. Cette loi se refléterait dans toute la civilisation ; elle déterminerait le mode d'action de Thomme sur le monde extérieur, par suite, l'organisation sociale proprement dite, l'autorité domestique, l'autorité politique, temporelle et spirituelle et la propriété.
La loi des trois états explique avant tout la formation de la connaissance. Certains critiques contemporains, M. de RobertyetM. Durkheim en ont conclu que cette loi de développement social ne repose pas sur une étude des faits sociaux et est incapable d'en rendre compte. Ce jugement nous paraît empreint d'une sévérité excessive.
Aux yeux de Comte com me aux yeux de Littré ( i ) , le fait social par excellence est l'action qu'une génération exerce sur la suivante. L'acquisition de la connaissance détermine donc le milieu mental dans lequel se développe chaque génération ; or c'est là un fait social au premier chef. De plus, de l'état des connaissances dépend la nature des travaux exécutés sur le monde physique, partant, la coopération tout entière.
Toutefois, on n'apprécierait pas suffisamment la sociologie de Comte si on s'en tenait à ces vues. Selon Comte, l'équilibre de la société ou Vordre est assuré par la prédominance de la socialité sur la personnalité, La socialité est l'ensemble des dispositions qui nous portent à vivre pour autrui. Elle ne progresse pas par ses propres forces;
(i) De la condition essentielle qui sépare la sociologie de la biologie(iSc/e/ice aupoint de vuephilo8ophique,pp. 348 et sq.)
mais plus rintelligence est développée, mieux elle comprend l'utilité sociale de la moralité, en d'autres termes de la victoire des penchants altruistes sur l'égoïsme. L'homme travaille donc à en assurer le règne par une culture systématique, ébauchée à l'heure actuelle par le catholicisme et que la religion de Thumanité constituera. Le progrès est le développement de l'ordre; l'ordre est inséparable de la répression des prétentions individuelles.
Au premier abord, la méthode appliquée par Spencer à la prévision sociologique paraît, comme celle-ci, consister à prolonger dans l'avenir la série des transformations observées dans le passé ; en réalité, elle est notablement différente. Chez lui ridée du progrès social se transforme ; il le conçoit comme une adaptation graduelle de la nature humaine à la coopération volontaire (i).
La vie sociale n'est que la forme supérieure de l'adaptation de l'être vivant à ses conditions d'existence. C'est une adaptation directe ; elle est précédée, chez les espèces inférieures, par une adaptation indirecte qui consiste dans l'élimination des incapables, dans la sélection naturelle, effet de la concurrence vitale. L'adaptation à la vie sociale répond à l'atténuation graduelle de la concurrence vitale ; elle implique le respect de deux grandes conditions d'existence, la loi de famille et la loi d'égale liberté. La loi de famille exige que les enfants reçoivent des secours proportionnels à leur incapacité, sinon l'espèce s'éteindrait en une génération. La loi d'égale liberté exige que nul
(1) Spencci% Principes de sociologie [Irad. fr.) Paris, Félix Alcan ; Justice (trad. fr.), Paris, Guiliaumin ; le Rôle moral de la bienfaisance^ Paris, Guiliaumin.
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n'empêche son semblable de percevoir les conséquences heureuses de sa nature et de sa conduite, ou ne l'oblige à supporter les conséquences malheureuses de la conduite d'autrui ; elle appelle donc le châtiment des agressions, la réparation des torts, la sanction publique des contrats.
L'homme est la postérité de bêtes de proie obligées de lutter avec férocité pour la conservation de leur existence ; de là ses penchants belliqueux. La guerre a accompagné le développement de la vie sociale. C'est par la conquête que de petites sociétés simples ont pu être agrégées en sociétés plus étendues. Plus on remonte dans le passé plus on trouve l'homme impropre à la coopération volontaire et même disposé à laisser à la femme la charge de l'entretien des enfants.
L'aptitude à s'adapter à une vie sociale plus élevée dépend moins de l'intelligence que du caractère. Elle est lente, mais réelle. La preuve est que la loi d'égale liberté, aujourd'hui sanctionnée par une justice pénale régulière, n'a eu longtemps d'autre sanction que la vendetta.
Cette adaptation des caractères s'explique par les sanctions naturelles qui frappent les individus et les groupes mal adaptés. Les tribus sauvages où la femme était maltraitée à l'excès, où par suite de ces sévices les enfants ne pouvaient recevoir les secours nécessaires, ont été évincées par des tribus moins farouches (i). Il nous suffit de comparer les sociétés de l'Europe à celles de l'Asie, les sociétés anglaise et américaine à celle de l'Europe continentale pour voir quelle supériorité est
(i) Le Rôle moral de la bienfaisance ^ § 4^8.
assurée aux groupes humains qui savent observer, môme imparfaitement, les règles de la coopération volontaire. On commet facilement deux erreurs, Tune quand on nie l'aptitude de l'humanité à s'adapter à des formes sociales supérieures aux nôtres, l'autre quand on veut réaliser une société supérieure avec une humanité encore inférieure.
« Quand, mécontent du progrès à petite dose qui seul est définitif, on espère atteindre un état social élevé par une réorganisation immédiate, on sous-entend en fait que les qualités bonnes ou mauvaises de l'esprit humain peuvent subir une modification telle que leurs effets mauvais seront soudain remplacés par des effets heureux. Il n'était pas plus chimérique de croire, au temps jadis, aux merveilles des fées que de croire, comme de nos jours, aux merveilles qu'accomplirait un système social sorti d'un bouleversement (i). »
« La majorité se figure volontiers que la nature humaine est immuable; d'autres, moins nombreux, s'imaginent qu'elle peut évoluer rapidement. Ils se trompent les uns et les autres. De profondes modifications s'opèrent seulement au cours d'une longue série de générations ; les modifications légères, telles que celles qui distinguent chaque nation, prennent des siècles ; les modifications considérables qui transforment une nature égoïste en nature altruiste exigent des périodes entières dans la vie de l'humanité. Une discipline prolongée de la vie sociale résultant de la jouissance des effets heureux de la soumission aux nécessités sociales et de la souffrance engendrée par la
(1) Le Rôle moral de la bienfaisance, % 473.
négligence dont on a fait preuve à l'égard de celles-ci est seule capable de mener ces modifications considérables à bon terme (i). »
La statistique morale, dont Quételet est le fondateur, avait conduit à une conception de la prévision sociologique plus rigoureuse à certains égards. Le point de départ du statisticien est la constance des moyennes. Le rapport du nombre des accusés à la population, la distribution régulière des faits criminels entre les sexes, les âges, les saisons ; la proportion des acquittés au nombre total des poursuites ; TefTet contraire que le renchérissement des subsistances exerce sur le nombre des mariages et celui des attentats à la propriété, voilà autant de relations constantes qui autorisent la prévision.
Mais cette première constatation conduit à des vues plus générales. Chaque nation a une distribution propre de la criminalité, du suicide, du mariage, de la natalité. On se tromperait grandement si on induisait de FAngleterre à TEspagne, de la France à la Hongrie. Donc les moyennes qu'étudie le statisticien expriment des phénomènes sociaux et non pas des conséquences immédiates de la nature humaine. Quételet fut ainsi conduit à la notion d'un homme moyen qui exprimerait la civilisation. « Un des principaux résultats de la civilisation, écrit-il, est de resserrer de plus en plus les limites dans lesquelles oscillent les différents éléments relatifs à Thomme... La perfectibilité de l'espèce humaine ressort comme une conséquence nécessaire de toutes nos recherches. Les défectuo^
(i) Le Rôle moral de la bienfaisance^ § ■474'
sites, les monstruosités disparaissent de plus en plus au physique ; la fréquence et la gravité des maladies se trouvent combattues avec plus d'avantages par les progrès des sciences médicales ; les qualités morales de Thomme n'éprouvent pas des perfectionnements moins sensibles, et plus nous avancerons, moins les grands bouleversements politiques et les guerres seront à craindre dans leurs effets et dans leurs conséquences (i). »
Cette notion de l'homme moyen a trouvé d'ardents censeurs. On a blâmé notamment Quételet d'avoir conclu de l'effacement des originalités au perfectionnement de l'espèce humaine. Le sens de sa théorie est cependant bien clair : la vie en société suppose une conduite collective à laquelle, bon gré, mal gré, les unités se conforment. Or la civilisation répond au perfectionnement de la conduite humaine, non pas sans doute dans le sens de l'absolu, mais dans le sens d'une adaptation à la vie sociale. La raison, c'est que chaque société élimine, inconsciemment ou volontairement, les anomalies et que les groupes sociaux en relation tendent à s'assimiler les uns aux autres.
Donc, de même que d'une année à l'autre, les conditions d'existence restantles mêmes, nouspouvons prévoir le retour des mêmes nombres moyens, de même, si nous embrassons un horizon un peu étendu, nous pouvons prévoir une assimilation des sociétés encore différentes et une adaptation croissante des hommes aux nouvelles conditions d'existence qui en résulteront.
(1) Quételet, Physique sociale, Paris, 1867. J.-B. Baillière, t. II, liv. V.
Telles sont les grandes formes de la prévision sociologique. Laquelle choisir? En d'autres termes, lesquelles éliminer ?
La théorie du retour de la société à son point de départ, la théorie des ricorsi appartient à Tenfance de la science sociale. L'attachement des Italiens au souvenir de leur illustre compatriote Vico qui, le premier, dès le xvii® siècle, pressentit la sociologie positive et y rattacha la philosophie du droit, leur a fait illusion sur la faiblesse de cette conception. Il existe deux grandes raisons de la repousser.
Comme Ta écrit le plus original et peut-être le plus profond et le mieux informé des sociologues français, M. Gabriel Tarde, l'histoire n!est pas réversible en totalité. L'auteur entend ce mot dans l'acception qui lui est prêtée par les physiciens ; ceux-ci « appellent réversible une machine dont le jeu peut s'opérer indifféremment en deux sens inverses ».
Les lois qui dirigent le développement social « peuvent cesser partiellement ou totalement d'agir, et dans ce cas une société meurt d'une mort partielle ou totale, mais elles ne peuvent pas se renverser... Est-il concevable qu'un grand empire, tel que l'Empire romain de Marc-Aurèle, retourne en arrière, redevienne une république italienne hellénisée par quelque Scipion, puis une république inculte et fanatique dirigée par un Caton l'ancien, puis une petite bourgade barbare organisée par un Numa ? Ou conçoit-on même qu'après avoir passé de la criminalité violente à la criminalité astucieuse et voluptueuse, comme il arrive toujours et échangé ses crimes contre des vices, une société
cesse d'être vicieuse pour redevenir austèrement sanguinaire ? On concevrait aussi bien un organisme adulte rétrogradant de la maturité à la jeunesse, de la jeunesse à l'enfance et finissant par rentrer dans l'ovule d'où il est sorti ; ou un astre calciné, tel que la lune, se mettant à parcourir au rebours la série épuisée de ses anciennes périodes géologiques, de ses faunes et de ses flores disparues (1). »
La seconde raison a été récemment donnée par M. GuillaumedeGreef: c'est que, si des régressions se manifestent dans la vie sociale, elles sont régies par une loi bien connue de la biologie et de la psychologie physiologique ; loi selon laquelle les acquisitions les plus récentes sont les plus exposées à disparaître (2).
Bien supérieure est la conception de la prévision adoptée par Auguste Comte. Toutefois, l'induction sur laquelle elle se fonde est viciée par une erreur capitale qui affecte à son tour toutes les conclusions pratiques.
Le progrès serait le développement de Tordre et l'ordre impliquerait la subordination de la personnalité à la « socialité ». Or les faits témoignent en sens inverse. Si l'on demande la notion du progrès à une méthode vraiment comparative, si l'on compare les sociétés de l'Occident à celles de l'Orient et l'Occident moderne à son passé, si, généralisant ces'données, on compare les sociétés humaines aux sociétés animales, on voit la personnalité affirmée
(1) Gabriel Tarde, les Lois de rimitation. Paris, Félix Alcan, pp. 4i3 et 4i4'
(2) Guillaume de Greef, le Transformisme social. Paris, 1895, Félix Alcan, p. 425-
louj ours plus complètement en regard delà socialité .
Dans le domaine du droit civil, Sumner Maine, en pratiquant la méthode que nous venons de définir, a montré les relations contractuelles remplaçant les rapports de subordinalion et d'autorité.
Bagehot, l'histoire et l'ethnographie à la main, montre qu'en politique le progrès consiste dans la substitution de la discussion à la coutume. Les premiers groupes sont agencés par les concours de deux causes, l'imitation et la persécution. Mais le progrès mental uni au perfectionnement de la sociabilité y introduit la discussion du commandement et de la loi. Réciproquement, le régime de la discussion est le grand agent du progrès sous toutes ses formes. Dans le passé, le gouvernement pacifique de grandes communautés telles que la France et l'Angleterre impliquait l'absolutisme et la liberté politique ne se rencontrait que dans de très petits États. Est-il besoin de dire en quel sens s'est faite la transformation ?
La démographie ou biologie collective en donne une explication lumineuse : il y a un rapport constant entre la longévité moyenne et la civilisation. Dans les sociétés barbares, vouées aux épidémies, aux disettes, à la guerre privée et à la guerre étrangère, la mortalité des enfants et des jeunes gens est considérable. Une vieille civilisation, celle de la France par exemple, est caractérisée au contraire par le nombre des vieillards. Une conséquence sociale en découle que Spencer a rigoureusement mise en lumière : l'individu s'habitue à ridée qu'il recueillera les conséquences de sa conduite personnelle. La responsabilité s'oppose à la solidarité aveugle.
CONDITIONS DE LA PRÉVISION SOCIOLOGIQUE IjS
Les prévisions de Spencer ont sur les précédentes une grande supériorité ; elles ne sont en contradiction avec aucune donnée sociologique ; en revanche, elles ne s'appuient que sur une théorie un peu vague des transformations passées de la nature humaine. C'est moins une prévision scientifique qu'une sorte de foi optimiste en l'aptitude de l'homme à s'adapter à la vie sociale.
Ces vues sont fécondes sans doute, mais à la condition d'être confirmées par les données de la statistique morale. L'œuvre de Quételet, d'OEttingen et de leurs émules ne fournit pas au sociologue un appui moindre que celle de Spencer.
L'étude du passé social, telle que l'a comprise Spencer, nous montre que les sociétés composées aujourd'hui vivantes sont des agrégats de sociétés simples jadis aussi différentes les unes des autres que le sont aujourd'hui les nations.
La statistique morale nous apprend que chaque nation a sa criminalité propre, comme elle a sa nuptialité et sa natalité. En Espagne, les homicides sont plus fréquents que les vols, et en revanche les assassinats sont relativement rares, comparés aux meurtres sans préméditation. En Allemagne, les crimes de sang comparés aux vols sont rares ; en revanche, les assassinats sont plus nombreux que les meurtres simples.
L'Espagne comme la France est une vieille nationalité ; aussi ses parties sont-elles très semblables, au moins pour le statisticien. Les diverses parties de l'Allemagne présentent au contraire des différences notables ; ce sont surtout ses provinces polonaises qui tranchent sur l'ensemble par le chiffre élevé des meurtres. Ces différences sont
encore plus accusées en Italie et en Autriche. Grand est l'écart entre la Lombardie et la Sicile : on dirait deux pays étrangers (1).
Le progrès social se fait par une assimilation croissante des sociétés simples indépendantes. Cette assimilation répond à une coopération des parties, mais non, comme on l'a prétendu, à une différenciation des classes et des personnes. On peut donc prévoir pour l'avenir des assimilations nouvelles et des formes plus élevées et plus compliquées de la coopération.
Quel jugement devons-nous donc porter sur la valeur des prévisions du socialisme? Nous pouvons le formuler d'un mot. La forme de prévision adoptée par le socialisme, c'est le « retour intelligent aux formes primitives ». C'est la doctrine des ricorsi, en d'autres termes l'enfance même de la science.
Le marxisme, la mieux définie des théories socialistes s'appuie sur une conception matérialiste de l'histoire. Il semblerait dès lors que le collectivisme dût identifier le progrès avec le développement de la civilisation matérielle. Loin de là, le progrès consiste à mettre en question les acquisitions de la civilisation et en premier lieu la division du travail social.
La civilisation est récente, donc temporaire et transitoire, et le retour au communisme sauvage possible. Voilà à quoi se ramène la prévision pour Engels, ici encore écho de Lewis-Morgan (2). Qui ne voit cependant par où pèche un tel raisonne-
(1) E. Ferri, Allante Antropologico-Slatistico . Turin, Bocca frères, 1895.
(2) Engels, Origines de la famille, etc, ch. ix.
ment ? La civilisation a commencé, de l'aveu des socialistes, dès qu'une tribu a dompté le buffle ou le chameau. Mais cette invention elle-même en supposait d'autres. En réalité, la civilisation fut ébauchée le jour où le premier silex fut taillé, converti en arme et en outil. L'archéologie préhistorique montre que la civilisation est la mise en œuvre des tendances esthétiques et créatrices de l'homme, de ses penchants constructeurs ; si on n'en trouve pas le germe chez les Iroquois, les Australiens et autres tribus sauvages, c'est qu'on se trompe en y cherchant l'image des ancêtres de l'humanité civilisée.
D'ailleurs, qu'importe l'âge de la civilisation si elle procède d'une cause nécessaire, fatale? Or cette cause, Engels l'indique involontairement : c'est l'accroissement de la population (i). Une population très clairsemée, telle que celle des Iroquois, peut vivre des fruits spontanés de la terre ; mais, plus une population devient dense, plus elle doit agir sur le monde extérieur, créer, produire» sortir de l'indivision, pratiquer la coopération et en accepter les conséquences sociales, sauf à les modifier peu à peu dans le sens des exigences de la raison.
Donc imaginer que l'humanité sortira de la civilisation pour revenir à un état analogue à l'indivision primitive, c'est admettre que la population décroîtra graduellement, singulière illusion de la part de « matérialistes » !
Une illusion du même genre, quoique autrement formulée, se rencontre chez un autre théo-
(1) Engels, Origines de la famille, ch. m, pp. i38, iSg.
ricien socialiste du progrès, M. Enrico Ferri.
Comment concilier le collectivisme et les lois du progrès ? Rien de plus aisé, selon lui. D'une part, la concurrence vitale, « tout en restant une loi immanente et assidue, une loi inséparable de la vie et, partant, de l'humanité, se transforme peu à peu dans son contenu et s'atténue dans ses formes » ; d'autre part, « c'est un fait constant que le progrès est un retour intelligent aux institutions sociales, aux formes et aux caractères primitifs ». La pratique de l'anthropologie criminelle et de la statistique morale a trop familiarisé M. Ferri avec les faits sociaux et avec les formes inférieures de la sociabilité pour qu'il puisse commettre les naïvetés d'Engels. Il appartient à une école de criminalistes qui voit dans le criminel contemporain l'image du sauvage préhistorique. La concurrence vitale la plus violente accompagne, il le sait, l'indivision des biens qui caractérise l'état sauvage. Mais il estime qu'avec le déclin de la concurrence vitale l'indivision primitive pourra reparaître dans des conditions nouvelles.
Si nous cherchons le véritable sens de cette théorie, voici ce que nous croyons découvrir :
La société se développe par voie décomposition, par l'agrégation des sociétés domestiques et des sociétés locales en cités et en nations ; c'est un cercle dont le rayon grandit sans cesse. Or le groupe étendu tend à se reconstituer sur le type
(1) M. Loria n'a pas une autre conception du progrès. « La dernière forme sociale doit présenter le maximum de divergence quantitative et d'analogie qualitative avec la forme sociale de l'humanité primitive. » — « Le fleuve humain remonte vers sa source. » (Bases économiq,^ p. 390.)
du petit groupe primitif. L'humanité sera un jour un seul peuple ; la nation est la cité agrandie comme la cité était la société domestique développée. Les différences de classes, les inégalités, la propriété qui les cause, la civilisation qui les reflète, seraient donc des accidents temporaires. Le règne de la conscience collective, la participation de tous à la vie et à Tœuvre de chacun, la solidarité absolue, la communauté des œuvres et des fruits, telle serait la loi. Un communisme est derrière nous ; un communisme agrandi, modifié, laissant à chacun la jouissance des fruits de son travail, serait devant nous.
On voit que nous revenons à une question déjà vidée, la méconnaissance des différences de la famille et de la société politique, difl'érences déjà si visibles chez les animaux (i).
La civilisation, si sévèrement appréciée par les écrivains socialistes, présente une double tendance ; d'un côté elle donne peu à peu à tous Tusage gratuit des acquisitions intellectuelles de l'humanité, de Fautre elle consacre les titres de la capacité individuelle dont l'épargne et l'art autant que le travail sont les manifestations.
Dans le développement social, il y a un accident, ou pour mieux dire un fait transitoire; c'est la constitution des classes héréditaires, mais, bien loin d'être le fond de la civilisation, elle en exprime Taspect le plus bas.
La propriété est-elle inséparable delà distinction des classes et s'effacera-t-elle avec elle ? Oui, s'il s'agit du pouvoir de l'homme sur l'homme, non
(1) Alfred Espinas, les Sociétés animales, 4® section.
l80 LE SOCIAXISME ET LA PRÉVISION SOCIOLOGIQUE
s'il s'agit du pouvoir de rhomme sur les choses.
Le retour au collectivisme, ce serait le retour dans un groupe étendu à une répartition des richesses fondée sur la loi de famille. Nous pensons avoir épuisé ce débat (i). Notons combien Terreur qui vicie la conception socialiste du capital altère toute sa conception de la prévision sociale (i).
Non seulement la sociologie positive nous permet de juger les prévisions des théoriciens socialistes, mais elle nous permet de prévoir l'avenir même du socialisme.
Deux inductions ont une probabilité égale — ou le socialisme rencontrera dans toutes les sociétés civilisées une résistance qui croîtra avec ses succès électoraux et finira par le refouler, ou il réussira à prédominer chez quelques peuples et il les tuera pour l'enseignement des autres.
La prévision scientifique sérieuse doit compter avant tout avec la persistance des caractères nationaux. Les socialistes, si portés qu'ils soient à la chimère, ne peuvent espérer effacer en un jour toute différence entre l'Anglais et l'Italien, entre l'Espagnol et l'Allemand, entre le Français et le Suédois, différence écrite en lettres de feu dans les tableaux comparatifs de la statistique criminelle même dressés par un socialiste tel que M. Enrico Ferri. Il est certain que les différentes nations réagiront différemment contre le collectivisme. Supposons qu'il ne trouve pas partout une résistance supérieure à ses forces ; il est sûr qu'il sera expulsé de chez certains peuples et ne se réalisera que très incomplètement chez d'autres. De
(i) Voir 2° partie, ch. i, du présent volume.
CONDITIONS DE LA PREVISION SOCIOLOGIQUE l8l
toute façon, il ne mettra pas fin aux luttes internationales, mais il influera à sa façon sur l'issue de ces luttes. Il est aisé de voir en quel sens. Plus une société sera docile aux suggestions socialistes, plus elle se vouera à la défaite, non seulement dans les luttes militaires, mais dans les luttes intellectuelles et économiques. Ainsi prévaudront les lois naturelles du développement social.
RicâARD -^ Socialisme. il