SOCIOLOGIQUES
Passer de la prévision à Tapplication, telle est la marche ordinaire des sciences. La connaissance des phénomènes ne serait d'aucun usage pour la pratique si elle ne nous aidait à lire en quelque sorte l'avenir dans le passé. Mais la prévision et l'apphcation sont néanmoins choses distinctes. Nous voulons dire que, si la seconde est éclairée par la première, elle suppose autre chose que cette connaissance; elle suppose des fins humaines à réaliser.
Par exemple, le navigateur doit connaître exactement l'heure des marées de même que le médecin doit connaître le cours de la maladie, mais la connaissance de l'heure des marées n'apprendra pas au navigateur comment il doit construire son navire, de même qu'en sachant quel sera le cours naturel de la maladie le médecin ne sait pas par là môme quel traitement il doit faire suivre au malade.
Il y a plus : à mesure que les phénomènes étudiés sont plus complexes, l'application devient plus distincte de la prévision, nous voulons dire qu'elle suppose des études propres. En effet, qu'est-ce
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qu'une science appliquée? C'est la connaissance des modifications que nous pouvons introduire dans les faits étudiés. Or il est bien connu depuis Auguste Comte que plus un ordre de phénomènes est compliqué, plus il est modifiable ; il consiste en effet en combinaisons fragiles. D'un autre côté, plus un ordre de phénomènes est simple, plus la prévision y est exacte et rigoureuse. Ainsi l'astronome étudiant des faits très simples peut arriver à des prévisions exactes ; en revanche, l'activité humaine ne peut modifier les phénomènes étudiés par lui. Ici la prévision et l'application se confondent. Le physiologiste au contraire étudie des faits compliqué^ ; la prévision est pour lui laborieuse ; par contre, le champ des applications est illimité. Hygiène, chirurgie, art vétérinaire, agriculture, pédagogie même, telles sont, peut-être avec d'autres, les applications auxquelles la biologie conduit.
Les plus compliqués des phénomènes naturels sont ceux qu'étudie le sociologue. Il en résulte qu'il ne pourra jamais déduire l'application de la simple prévision. Les prévisions de Marx seraientelles exactes, nous ne pourrions accepter les conséquences pratiques qu'il en tire.
La connaissance des faits sociaux du passé nous permet dans une certaine mesure de prévoir ceux de l'avenir. En conclurons-nous que notre rôle est de nous atteler à la roue du destin et d'en accélérer la marche? Par exemple, nous constatons que le nombre des suicides augmente.* Penserons-nous que le rôle de la société de l'avenir sera de mettre les moyens de commettre le suicide à la portée de quicon^^ue en aura manifesté le
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désir? N'est-il pas vrai au contraire que parmi les phénomènes dont le développement est prévu, les uns, comme l'instruction populaire et la mutualité, nous paraîtront devoir être favorisés, les autres, comme la criminalité, le suicide, l'alcoolisme et la prostitution, devoir être enrayés ?
L'erreur des écoles socialistes est dans une certaine mesure excusable, car les sociologues étrangers au socialisme ne prêtent guère moins le flanc à la critique. Nous avons vu que la statistique morale est la source où le sociologue peut puiser les prévisions les plus sûres. On a donc cherché à constituer une sociologie criminelle et à en tirer des applications à l'éducation et à la législation. Mais à quelles pauvretés n'a-t-on pas été conduit le plus souvent ? Oter aux accusés toutes les garanties, avec elles faire disparaître toutes les libertés publiques, subordonner de nouveau l'enseignement critique et scientifique à l'enseignement du surnaturel, telles sont les conclusions de trop nombreux criminologistes ; elles condamneraient la société à des troubles cent fois plus dangereux que les maux qu'ils veulent guérir.
La question est cependant susceptible d'une solution si l'on considère l'ensemble des données de la science sociale.
La sociologie soumet l'étude des faits sociaux à l'idée du déterminisme; mais,pasplus quelesautres sciences, elle ne nous condamne à attendre Taccomplissement des destins les bras croisés et dans l'attitude d'une stupide résignation. Grâce à elle, nous ne nous bornons pas à savoir où nous serons conduits, bon gré, mal gré, mais encore où nous pouvons aller, où peut nous mener un concours
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persévérant de volontés réfléchies et scientifiquement éclairées.
Deux sortes de causes naturelles déterminent la constitution et les transformations des sociétés. La vie sociale a des facteurs externes ou géographiques (auxquels il faut joindre les mouvements de la population) et des facteurs internes ou psychologiques. Entendons par là la conduite collective avec les souffrances et les jouissances qui lui servent de sanctions (i). Les facteurs externes agissent mécaniquement sur l'organisation des sociétés : le développement surabondant des habitants d'une région polaire ou d'une région désertique implique ou l'émigration ou la mort des. survenants. Les autres causes, au contraire, agissent indirectement par l'intermédiaire de la sensibilité et de l'intelligence humaine. Mais les sanctions de la conduite collective la déterminent différemment selon qu'elles sont bien ou mal comprises. Par exemple, aucune force extérieure ne détermine un peuple à établir des institutions pénales et à les améliorer, en sorte que le maximum de sécurité soit obtenu au prix du minimum de souffrance individuelle (2) ; mais, si un peuple n'institue pas chez lui un droit pénal et ne Tadapte pas à ses vraies fins, il sera déchiré par les vengeances héréditaires ; le développement de la coopération y sera impossible, et il en perdra les avantages ; l'habitude de se faire justice à soi-même
(1) Il est bien entendu que parmi les éléments de cette conduite il faut faire entrer les émotions collectives et les faits d'imitation qni en résultent.
(2) Cette excellente formule est, comme on le sait, due à Guyau.
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étouffera les sentiments sociaux et maintiendra une forme inférieure du caractère. Ce peuple n'aura ni ressources ni unité pour faire face à une attaque de l'étranger.
Dans les phases inférieures de la vie sociale, le rôle des facteurs externes est prédominant. Il en est ainsi tant que l'homme n'a pas accru notablement son action sur les choses ; aussi le développement social est-il extrêmement lent et marqué surtout par les inventions d'ordre économique. Mais il n'en est plus de même quand l'humanité est arrivée à la phase agricole. L'intelligence des sanctions naturelles de la conduite sociale devient le principal facteur des transformations. Aussi ces dernières ne sont-elles pas accomplies uniformément. C'est ainsi que les sociétés grecques s'étaient si profondément distinguées des sociétés orientales et la société romaine des sociétés grecques. C'est ainsi que dans les temps modernes l'Espagne, la France et l'Angleterre, pour avoir plus ou moins compris le rôle de la discussion, ont eu des destinées si différentes.
La délibération a donc la plus grande part à la direction des sociétés supérieures. Elles peuvent examiner les conséquences de leur conduite collective et s'efforcer de les prévoir. Mais ce n'est pas d'une prudence vulgaire, d'une expérience limitée qu'elles doivent attendre cette connaissance anticipée : c'est de la sociologie positive.
Trois sciences appliquées, encore à l'état d'ébauche, peuvent s'appuyer sur cette dernière. La première et la plus avancée, bien qu'encore pleine d'obscurités, est la science pénale ou criminologie, car c'est avant tout par la contrainte pénale que