CHAPITRE II
Le socialisme n'existe aux vcux'^de la science sociale que le jour où ses partisans entreprennent d'opposer aux doctrines économiques de Smith, Ricardo et Say de nouvelles explications. Un mot peut donc résumer le jugement qui doit être porté sur les travaux de Pierre Leroux, Cabet, Louis Blanc, Owen, ce mot brutal, mais à peine assez sévère, de Proudhon. « Ce que je reproche au socialisme, ce n'est pas d'être venu sans motif, c'est de rester si longtemps et si obstinément bête (i). » La période du socialisme qui précède la
(i) Proudhon, Système des contradictions économiques, ch. II. Edition des œuvres complètes de Proudhon, Paris. Marponet Flammarion, t. IV, p. O9. — M. Espinas, dans sa très impartiale histoire des doctrines économiques, juge ainsi Louis Blanc : « Le but de cet auteur est de remplacer la concurrence, cette loi homicide de l'industrie livrée à elle-même, par l'action régulatrice et pacificatrice de TEtat. Mais le moyen qu'il préconise est des plus grossiers. Il fait intervenir l'Etat comme entrepreneur direct, universel. Il ne comprend ])as que dans l'organisme social il y a des fonctions qui s'accomplissent beaucoup mieux d'elles-mêmes que sous l'impulsion de la volonté consciente. Il ne voit pas qu'on se substituant aux organes spéciaux chargés de la production et de l'échange, le pouvoir central aggrave les maux qu'il veut guérir. (Alfred Espinas, Histoire des doctrines économiques^ p. 828. Paris, Armand Colin.)
LES VARIATIONS DU SOCULISME 3l
publication des Contradictions économiques de Proudhon ne présente que deux esprits de quelque profondeur, Saint-Simon et Fourier. Or, ce ne sont pas vraiment des socialistes. Saint-Simon n'a fait que tirer les conséquences extrêmes du principe dont le socialisme est la négation, le principe de la capacité; il le met au-dessus de l'égalité comme au-dessus de l'hérédité. Ayant observé que le recul des titres héréditaires devant les droits de la capacité est en quelque sorte la mesure du progrès moral, Saint-Simon en a conclu que l'héritage devait un jour disparaître; il se bornait d'ailleurs à demander provisoirement la suppression de l'héritage en ligne collatérale, idée qui parmi les démocrates de toute école a aujourd'hui tant de partisans.
Le socialisme s'est annoncé partout comme un système égalitaire, ennemi de toute hiérarchie, ennemi des droits de la capacité personnelle ; le saint- simonisme aspire au contraire à une hiérarchie sociale fondée sur la différence des capacités. L'opposition entre deux systèmes ne saurait être plus grande.
Fourier, de son côté, porte à l'extrême les conséquences du principe dont le socialisme historique est la négation, le principe de la coopération volontaire. Confondant la liberté avec l'affranchissement des passions, il rêve une division des occupations fondée sur l'attraction passionnelle et d'où toute contrainte est bannie. Bien qu'il soit l'auteur d'une critique de la civiUsation où les écoles socialistes ont souvent puisé des arguments, il ne saurait sans méprise être confondu avec leurs fondateurs.
C'est avec Proudhon que commence Thistoire du socialisme scientifique.
Proudhon a beaucoup écrit. Toutefois, ce n'est pas dans les œuvres de sa jeunesse, où la passion déborde et cache le raisonnement, qu'il faut chercher l'expression de sa pensée. Elle est contenue dans trois œuvres maîtresses : le Système des contradictions économiques (1846), la Justice dans la Révolution et dans r Église (i858) et enfin la Guerre et la Paix (1864) — une critique de l'économie politique au point de vue de la justice — une synthèse de la morale sociale appuyée sur une critique de la religion chrétienne — une philosophie du droit des gens, — trois expressions harmoniques d'une même pensée.
Le point de départ de Proudhon est une rupture également nette et tranchante avec la fraternité sociale des communistes et avec l'égoïsme utilitaire des économistes. Aux uns et aux autres il va opposer la Justice, méconnue par la doctrine de l'Amour comme par la doctrine de l'Intérêt.
« Mon principe, c'est la fraternité », dit le socialiste de l'école de Louis Blanc ou le communiste de l'école de Cabet. Ce prétendu principe suppose tous les problèmes sociaux déjà résolus. « Pour quiconque a réfléchi sur le progrès de la sociabilité humaine, la fraternité effective, cette fraternité du cœur et de la raison qui seule mérite les soins du législateur et l'attention du moraliste et dont la fraternité de race n'est que l'expression charnelle, cette fraternité, dis-je, n'est point comme le croient les socialistes le principe des perfectionnements de la société, la règle de ses évolutions : elle en est le but et le fruit. La question n'est pas
de savoir comment, étant frères d'esprit et de cœur, nous vivrons sans nous faire la guerre : cette question n'en est pas une ; mais comment, étant frères par la nature, nous le deviendrons encore par les sentiments, comment nos intérêts au lieu de nous diviser nous réuniront... Ainsi la fraternité, la solidarité, l'égalité, ne peuvent résulter que d'une conciliation des intérêts, c'est-à-dire d'une organisation du travail et d'une théorie de l'échange ( i ). »
L'économie politique de l'école d'Adam Smith nous donnera-t-elle cette théorie de l'échange ? Non. L'économie politique a répudié toute philosophie et a ainsi perdu de vue son propre objet, qui est la Justice manifestée par la valeur.
« Le socialisme a raison de protester contre l'économie politique et de lui dire : Vous n'êtes qu'une routine qui ne vous entendez pas vousmêmes. Et l'économie politique a raison de dire au socialisme : Vous n'êtes qu'une utopie sans réalité comme sans application possible. Mais l'un et l'autre niant tour à tour, le socialisme, l'expérience de l'humanité, l'économie politique, la raison de l'humanité, tous deux manquent aux conditions essentielles de la vérité humaine (2). »
Proudhon va donc travailler à identifier la philosophie morale et la science économique.
Son point de départ est l'idée de justice. La justice réside non en dehors et au-dessus de l'humanité, comme l'enseignent les religions, mais dans l'humanité elle-même. Chaque homme a le sentiment immédiat de la dignité humaine. Tout
(1) Contradictions économiques^ ch. xii. Œuvres complètes, t. V, p. 273.
(2) Œuvres complètes^ t. V, p. 894.
d'abord ce sentiment est égoïste, unilatéral ; d'où le caractère guerrier et religieux du droit primitif. Mais rhomme apprend à sentir en autrui une dignité identique à la sienne. Le voilà arrivé à ridée de l'égalité des personnes qui constitue le fond de la justice. Mais cette égalité théorique rencontre dans la société telle que la religion Ta faite la division du travail et Texistence des classes. Comment Taccorder avec Tégalité? Proudhon ne proscrira pas la civilisation comme a fait Rousseau. Il conclut à Tavènement nécessaire d'une forme nouvelle de la division du travail social. Pour que l'égalité des personnes soit réalisée, la subordination des services doit faire place à la réciprocité des services (i).
Jusqu'ici rien que de correct et de clair. Mais Proudhon fait un pas de plus ; de la réciprocité des services il conclut à l'égalité des biens. En effet, il réduit à rien ou à peu près les différences de capacité que l'observation découvre entre les hommes : ce sont à ses yeux des conséquences de l'éducation et de la division du travail ; une éducation nouvelle les corrigera.
Le mutuellisme^ tel est le nom de cette conception sociale, Proudhon le définit ainsi : « Une loi d'échange, une théorie de Mutualité, un système de garanties, qui résolve les formes anciennes de nos sociétés civiles et commerciales et satisfasse à toutes les conditions d'efficacité et de justice qu'a signalées la critique... Lia théorie de la mutualité ou du mutuum, c'est-à-dire de
(i) Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, Garnier frères, i858, t. !«' en entier.
réchange en nature dont la forme la plus simple est le prêt, est au point de vue de Têtre collectif la synthèse des idées de propriété et de communauté, synthèse aussi ancienne que les éléments qui la composent (i). »
La gratuité du crédit, l'échange direct sans monnaie, grâce à la constitution d'une banque du peuple, telle est la conclusion pratique de Proudhon.
Il l'oppose nettement au communisme, dont il a dévoilé la contradiction fondamentale. Le communisme consiste à étendre à la société tout entière le mode de répartition des richesses qui convient à la famille; or, en niant tout héritage, et en allant jusqu'à proscrire la paternité et le mariage pour mieux exclure l'hérédité, le communisme nie le type même de la communauté. La communauté est donc « inintelligente et inintelligible. » A quoi aboutit-elle pratiquement ? « Ala glorification de la police. » C'est au fond « la religion de la misère (2) ».
L'œuvre de Proudhon fut, on le voit, d'opposer les principes de la Révolution française au communisme ainsi qu'à l'économie anglaise ; il réhabilita l'idée de justice ; il montra avec une merveilleuse éloquence l'opposition qui existe entre la cause des travailleurs et celle de la théocratie. Beaucoup de ses idées devaient passer dans l'âme môme de la France. La mutualité, la coopération, l'enseignement technique et professionnel, autant d'idées proudhoniennes. Il n'est pas jusqu'à la
(1) Œuvres complètes^ t. V, pé 4i4«
(2) Ibid.y t. V, ch. XII, passim.
banque du peuple dont des économistes orthodoxes tels que Courcelle-Seneuil n'aient montré le côté pratique (i).
En revanche, Proudhon ne réussit pas à prouver que la justice conclue à Tégalité des biens. Il avait plutôt brouillé irrémédiablement les aspirations socialistes avec la justice et la morale domestiqué.
C'est à un pays où la notion du droit est obscure et se confond avec la force de l'Etat, c'est à l'Allemagne qu'allait échoir la tâche de restaurer le socialisme.
Quatre noms résument la théorie socialiste en Allemagne. Ce sont ceux de Rodbertus Jadgetzow^ de Ferdinand Lasalle^ de Karl Marx et de Frédéric Engels, Les deux premiers ne présentent d'intérêt que si l'on y voit des précurseurs du troisième, dont Frédéric Engels fut seulement le collaborateur et l'auxiliaire. D'ailleurs Marx, très disposé à revendiquer la propriété de ses idées, a souvent présenté Lassalle plutôt comme un disciple infidèle que comme son maître (2).
Quant à Schœffle, dont les socialistes ont voulu faire un de leurs adeptes, il n'appartient pas réellement à leur école : il a opposé la notion de la propriété collective à la théorie du laissezfaire seulement comme un procédé d'exposition destiné à montrer les analogies de la société et d^ l'organisme vivant.
Rodbertus Jadgetzow fut ministre de l'agriculture en Prusse en 1848. C'est le père de ces pro-
(1) Courcelle-Seneuil, Traité théorique et pratique des opérations de banque^ liv. IV, ch. x. Guillaumin.
(2) Marx, le Capital, préface.
priétaires fonciers et de ces juristes si nombreux en Allemagne qui, comme plus tard Bismarck, eurent l'intuition très nette d'une opposition irréductible entre l'absolutisme patriarcal dont la monarchie prussienne est le spécimen et l'entreprise capitaliste. Ils firent appel au socialisme comme à un allié et un vengeur dont ils se flattaient de diriger à leur gré les passions.
Tout autre semble au premier abord l'israélite Ferdinand Lassalle. Moitié tribun populaire, moitié héros de roman, il semble bien étranger à l'esprit doctrinaire de l'Allemagne. C'est un socialiste de boudoir que ses intrigues amoureuses devaient conduire enfin sur le pré où il mourut ; c'est un philosophe de réunion publique qui n'a jamais exposé un système et qui, sauf un travail d'érudition sur la philosophie d'Heraclite, n'a écrit que des brochures. Toutefois, Lassalle n'a été au fond qu'un des prophètes de l'Allemagne moderne. Il a mérité qu'en plein Parlement le chancelier de Bismarck ait célébré son sentiment national et monarchique » déclarant que l'idée « qu'il cherchait à réaliser était l'empire allemand ». En effet, donnera la démocratie ouvrière allemande la conscience d'elle-même, lui montrer dans la royauté prussienne une protectrice nécessaire, d'un autre côté donner au futur empire d'Allemagne qui n'existait pas encore une mission économique, celle de protéger le prolétariat contre la concurrence, telle fut l'œuvre de Lassalle. La démocratie libérale n'a pas eu d'ennemi plus redoutable.
Un© théorie pessimiste de la concurrence et une conception autoritaire du rôle de l'État, telles sont
Richard — Socialisme 3
les idées communes à Rodbertus Jadgetzow et à Ferdinand Lassalle, les pères du socialisme d'Etat,
L'école économique dite de Manchester estime que la concurrence fait disparaître graduellement la misère parce qu'elle nivelle les prix et stimule l'accroissement de la production. Il en résulte toute une politique : la limitation des attributions administratives de l'État. Ce dernier passe pour incapable de servir le progrès autrement qu'en s'efTaçant, en se bornant à la défense nationale, à la protection des personnes et des biens, à l'exécution des conventions librement formées.
Contre cette double conclusion s'élève le socialisme d'Etat appuyé en cela par cette école d'économistes qui, laissant de côté les abstractions, étudient la production à la lumière de l'histoire et de la statistique.
Selon le socialisme d'État, la concurrence a pour conséquence Tappauvrissement de la classe ouvrière ainsi que l'accroissement des profits de l'entreprise et du capital, le paupérisme et le mammonnisme.
Cette conséquence, Lassalle l'explique par la loi d'airain [ehernes Gesetz), Nous voici au second moment du socialisme scientifique.
La loi d'airain n'est autre chose que la loi des salaires de Ricardo. Selon cet économiste, à mesure que croissent la population et les débouchés, la demande du travail augmente par là même, et la rétribution du travail tend à s'élever. Mais c'est le salaire nominal qui seul augmente. Le prix des subsistances et surtout le prix des objets d'alimentation tend à s'élever du même pas, non seulement à cause de l'accroissement du nombre des
LES VARIATIONS DU SOCIALISME Sg
consommateurs, mais à cause de la rente que peut exiger le propriétaire du sol et qui croît avec le nombre des compétiteurs.
Lassalle en conclut que Touvrier ne peut jamais, par ses propres efforts, sortir de la misère. Il doit toujours, sous le régime de la concurrence, vendre son travail contre la quantité de richesses strictement nécessaire à sa subsistance et à celle de sa famille.
Or Hegel, dont Lassalle était en philosophie le disciple peu original, avait exposé une théorie du droit dans laquelle la loi d'airain vient en quelque sorte s'encadrer exactement. Il distingue trois degrés ou trois moments de la vie sociale : la famille, la société civile, l'État.
La famille a pour principe l'amour, la conscience de l'unité qu'une personne forme avec d'autres; elle est donc une personne collective qui a sa réalité extérieure dans la propriété.
Par opposition à la famille, la société civile « se présente comme le moyen du bien-être individuel. Le principe de la société ainsi conçue est, d'un côté l'individu, le but individuel dans sa totalité, comme ensemble de besoins et mélange de nécessité naturelle et de volonté arbitraire ; de l'autre le rapport de cet individu à d'autres individus. »
« Cet état nous offre donc le mouvement varié des besoins individuels et des volontés arbitraires, mouvement où tout est abandonné au hasard, où s'offre, à côté du bonheur et des richesses, le spectacle de la plus grande dépravation morale et de la misère physique la plus affreuse » (i).
(i) Ott, Hegel et la Philosophie allemande^ p. 4o5. Paris, i844*
4o • HISTORIQUE Et ANALYSE DU SOCIALISME
La loi d'airain est donc une sorte de vérification expérimentale des idées de Hegel sur la société civile.
Or, au-dessus de la société civile s'élève l'État, dont la famille et la société ne sont que les moments. « L'État est ce qui est rationnel en soi et pour soi, car l'État est son but absolu à lui-même ; ce but est en même temps l'expression la plus haute de la liberté et devient but dominant vis-àvis des individus qui ont pour premier devoir d'être membres de l'État. La société n'a donc pas pour objet la satisfaction des intérêts individuels. h'unité en est le véritable contenu et le véritable but (i). »
Il suffisait de presser quelque peu les théories de Hegel pour en faire sortir une réaction presque illimitée de l'État sur les faits économiques. Or, si la philosophie de Hegel est une métaphysique nébuleuse, inaccessible à bien des égards à tout autre qu'à son auteur, sa théorie de l'État est des plus concrètes. On l'a dit bien souvent, c'est l'apologie de la monarchie et de l'État prussiens. Que l'État prussien n'ait jamais accepté la doctrine économique du laissez faire^ rien d'étonnant : il était fidèle à ses origines (2). Des Ascaniens à Frédéric II, les princes du Brandebourg furent à bien des égards de grands entrepreneurs de colonisation agricole (3). Jamais ils ne se firent le moindre scrupule d'intervenir entre débiteurs et créanciers et d'accorder, de leur propre autorité, des mora-
(1) Ibid., p. 4io.
(2) Lavisse. Etudes sur l'histoire de Prusse, pp. 5o et suiv. Paris, Hachette, i885.
(3) Idem, ibid., L III en totalité.
LES VARIATIONS DU SOCIALISME ^l
ioires^ des délais aux premiers. Le domaine du travail et de rechange était à leurs yeux autant que la guerre et plus même que l'enseignement et la foi religieuse, le domaine de FÉtat.
Le socialisme d'État devait désormais poursuivre en Allemagne un développement régulier. La dialectique de Lassalle devait se mêler à un autre courant, l'économie nationale et historique de List et de Roscher. Le but est le même. C'est la réhabilitation des attributions économiques de l'État, au nom du patriotisme et de la morale sociale; Mais, tandis que List et Roscher se bornaient à l'apologie du système protectionniste, leurs successeurs, MM. Schmoller et Wagner, le premier plus historien, le second plus théoricien, font une large place aux vues socialistes de Jagetzow et de Lassalle. Ainsi s'est formé le socialisme de la chaire. On sait quels disciples il a faits : le chancelier de Bismarck et l'empereur Guillaume II . Celui-ci, dans un de ses premiers rescrits, assigne pour mission à l'État allemand de mettre fin aux « contrastes sociaux malsains ». C'était revenir à la tradition des margraves de Brandebourg.
Notons-le : une nouvelle notion de la science économique est née. Appuyée surl'histoire, elle voit dans l'étude des faits économiques non une « statique » de la richesse, mais une théorie d'évolution. Elle montre la réciprocité de la morale sociale et des faits économiques; elle conclut à la condamnation du laissez-faire et à l'accroissement normal des attributions économiques de la communauté.
Une restauration du communisme, blessé gravement par Proudhon, n'allait-elle pas devenir possible ?
Les noms de Marx et de Engels désignent le moment décisif dans la formation du socialisme. Non seulement il devient avec eux un parti d'action, ayant l'Allemagne pour foyer et s'étendant à l'ensemble de l'Europe occidentale, mais il reçoit d'eux une sorte de rigueur scientifique, grâce à laquelle le collectivisme révolutionnaire va apparaître à beaucoup d'esprits comme l'anticipation d'un avenir inévitable et comme la conclusion légitime d'une étude du passé de l'humanité.
Désormais les conclusions des économistes sur la répartition des richesses vont être combattues au nom d'une conception de l'histoire qui prétendra embrasser l'ensemble des faits, depuis la domestication du bétail aux âges préhistoriques les plus lointains jusqu'à la fondation de V Internationale des travailleurs.
Chez Proudhon, l'appUcation de cette science sociale destinée à harmoniser la justice et les lois de l'échange était confiée à la liberté de la volonté humaine. Le progrès fatal était délibérément nié (i). Le marxisme aura une autre ambition. Dans les sciences physiques, l'application est subordonnée à la prévision de phénomènes rigoureusement déterminés, phénomènes que la volonté humaine ne peut neutraliser qu'exceptionnellement et à la condition de leur en opposer d^autres contraires et plus puissants. Il en doit être de même de la science sociale. Aussi Marx lui donnet-il pour objet de trouver une loi générale qui permette de découvrir d'après le passé les faits sociaux de l'avenir. Le rôle de la volonté humaine
(i) La Justice dans la Révolution^ 9" étude, t. III.
sera exclusivement de rendre la transition du passé à Tavenir plus rapide et plus facile, de façon à diminuer les souffrances imposées. Mais ce rôle ne peut être confié qu'à la volonté collective universelle, la volonté individuelle n'ayant pas plus d'action sur les grands mouvements économiques qui dominent l'histoire que sur les marées et les cyclones.
Telle est la conception exposée dans le Capital {i) de Karl Marx et dans l'œuvre plus modeste qu'Engels a intitulée Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat (2).
Toutefois, si on étudie la vie des auteurs, il semble bien que leurs conclusions pratiques aient précédé leurs études théoriques et que, nonobstant la froideur apparente de celles-ci, elles aient été entreprises pour justifier une œuvre révolutionnaire déjà poussée assez loin et la placer en quelque sorte sous la protection du destin. Marx s'est montré tribun et agitateur puissant avant d'analyser l'histoire universelle. U Internationale n'est pas sortie du Capital^ c'est le Capital qui est venu apporter une doctrine scientifique à l'appui du socialisme international.
Karl Marx, né à Trêves le 5 mars 1818, descendait d'une famille de rabbins dont le véritable nom était Mordechaï. Journaliste démocrate, inquiété en Prusse il doit quitter son pays et se réfugier à Paris. Il y fonda avec Frédéric Engels en 1847 V Alliance des communistes^ dont il publia le
(i) Le 16' volume seul a été traduit en français par Roy. Paris, Lachâtre.
(2) La 4* édition a été traduite en français par Rave. Paris, G. Carré, 1893.
Manifeste en 1847. Il en transporta presque aussitôt le siège à Londres ; c'était le germe de V Internationale des travailleurs, organisée vingt ans plus tard. Le Manifeste du parti communiste contient une vue générale de l'histoire présentée comme une suite de combats de classes, combats dont l'organisation du travail et la répartition des richesses sont les causes. Il publie ensuite (iSSg) la Critique de r économie politique et enfin le Capital. Engels, son collaborateur, s'attache plus tard à fortifier la théorie du matérialisme économique de l'histoire en l'appuyant sur l'ethnographie et l'étude de l'homme préhistorique. Tel est l'objet de son Origine de la famille, de la propriété privée eWe/'jÉ/af. Visiblement, Marx et Engels ont marché de l'action à la théorie et demandé à la seconde de justifier la première.
Dans le cours de ce travail, les exigences de la discussion nous amèneront à exposer en détail les théories de Marx et de Engels : bornons-nous ici à indiquer l'idée fondamentale qui les domine.
L'objet de Marx est d'opposer à l'économie politique de l'école libérale une explication nouvelle du capital, une explication qui le présente comme un fait passager dans la vie de l'humanité, qui y montre non un état normal, mais une crise de croissance.
Selon l'école orthodoxe, le capital est une conséquence de l'épargne ou de la consommation reproductive ; les profits du capital résultent des lois normales de la valeur.
Selon Marx, le capital est la conséquence d'une spoliation séculaire, le profit du capital se forme en violation des lois normales de la valeur (1).
(1) Voir plus loin 2« partie, ch. i*'.
L'organisation économique que nous observons dans l'humanité civilisée n'est pas l'expression de lois économiques éternelles, analogues aux lois de la physique ; c'est une simple modification de l'organisation économique du moyen âge qui ellemême résultait d'une transformation de l'économie de l'antiquité.
« Les économistes, écrit-il, ont une singulière manière de procéder. Il n'y a pour eux que deux sortes d'institutions, celles de l'art et celles de la nature. Les institutions de la féodalité sont des institutions artificielles, celles de la bourgeoisie sont des institutions naturelles. Ils ressemblent en ceci aux théologiens qui, eux aussi, établissent deux sortes de religions. Toute religion qui n'est pas la leur est une invention des hommes, tandis que leur propre religion est une émanation de Dieu. Ainsi, il y a eu de l'histoire, mais il n'y en a plus ! Le plus drôle est Bastiat, qui se figure que les Grecs et les Romains n'ont vécu que de rapines. Mais, quand on vit de rapines pendant plusieurs siècles, il faut pourtant qu'il y ait toujours quelque chose à prendre ou que l'objet des rapines continuelles se renouvelle constamment. Il faut donc croire que les Grecs et les Romains avaient leur genre de production à eux, conséquemment une économie qui formait la base matérielle de leur société, tout comme l'économie bourgeoise forme la base de la nôtre. Ou bien Bastiat penserait-il qu'un mode de production fondé sur le travail des esclaves est un système de vol ? Il se place alors sur un terrain dangereux. Quand un géant de la pensée tel qu'Aristote a pu se tromper dans son appréciation du travail esclave, pourquoi un
nain comme Bastiat serail-il infaillible dans son appréciation du travail salarié? (i) »
Ainsi le capitalisme actuel suppose l'existence antérieure du servage et de l'esclavage. Le capital n'est que l'accumulation du surtravail ou du travail non payé, et le surtravail n'est qu'une corvée plus lourde et plus savamment organisée que celle à laquelle le serf était assujetti.
Mais pourquoi la spoliation du travail serait-elle devenue ainsi un facteur du développement de l'humanité? Ici Engels nous fournit la réponse.
La société spontanée, celle qui répond aux tendances immédiates de la nature humaine, est entièrement communiste. Telle, la confédération iroquoise, que le savant américain Lewis H. Morgan, put observer avant qu'elle eût disparu définitivement (2). Cette société ne connaît ni la famille paternelle et monogame, ni la propriété foncière, ni le capital, même sous la forme élémentaire du bétail. Mais elle était vouée à la destruction (3) à cause de son assujettissement absolu à la nature extérieure. L'humanité ne pouvait s'aifranchir du joug des forces physiques que grâce à la division du travail. Trois grandes inventions mai*quent le développement de celle-ci : la domestication du bétail, la préparation des métaux et la monnaie ! Elles ont conduit l'humanité de l'état sauvage ou préhistorique à la barbarie et à la civilisation, dont l'histoire nous raconte les transformations. Avec la division du travail, la société s'est scindée en classes inégales, dont l'une a accaparé les
(1) Le Capital, trad. franc., p. 82, colonne 2°, note 1.
(2) Engels, VOrigine de la famille. Avant-propos.
(3) Idem, ibid.^ p. i38.
moyens de production et fait travailler Tautre à son profit, modifiant au gré de ses intérêts et selon Fétat de la civilisation le mode de cette exploitation.
Mais la société primitive, précisément parce» qu'elle était spontanée, répondait seule à ce besoin de solidarité que la nature humaine porte en ellemême. Elle devra donc se reconstituer, car la société capitaliste, caractérisée par la lutte des classes et l'existence de l'État, porte en elle la contradiction qui la détruit. Le capital obéit à une loi unique, qui est de se concentrer entre un nombre de mains toujours plus petit. Un moment viendra donc où la classe spoliée comprendra la presque totalité de la société. Dès lors, ayant en mains la force publique, elle pourra reprendre possession des moyens de production et en faire un usage collectif.
La doctrine de Marx est un lit commun où viennent se déverser plusieurs courants. Bien qu'il nie rien devoir soit à Proudhon, soit à Lassalle, il est visible pour le critique que les vues de Proudhon sur la valeur (i) et celles de Lassalle sur le taux des salaires sont des parties intégrantes de sa théorie. Ses vues [historiques sont empruntées à trois sources distinctes. Il doit à l'école de List et de Roscher l'idée d'un processus économique qui contiendrait en soi la cause de ses transformations. Cette vue, il la met d'accord à la fois avec la philosophie de l'histoire de Hegel, avec l'idée d'un retour nécessaire de l'Esprit à son point de départ et avec la sociologie ethnographique de
(i) Voir plus bas. i" partie, ch. m.
Lewis-Morgan, avec la supposition d'une analogie profonde entre certaines tribus communistes que nous présentent les Peaux-Rouges et les ancêtres préhistoriques de l'humanité civilisée.
Le marxisme présente un système si bien construit, l'esprit du lecteur impartial a tant de difficulté à s'y soustraire, que la disparition de toutes les écoles socialistes antérieures s'explique sans peine.
D'un autre côté, ce matérialisme inflexible laisse une si faible place aux aspirations morales ou même simplement à l'action, les conclusions pratiques y sont si vagues, enfin l'observation inflige à ces vues abstraites sur l'histoire et le mouvement économique actuel des démentis si énergiques, que des tentatives pour le modifier étaient inévitables. Elle se sont produites surtout en France et en Italie.
Tout d'abord nous constatons un effort pour mettre le socialisme d'accord, non seulement avec le fatalisme historique, mais encore avec ces aspirations morales, avec ces sentiments altruistes et humanitaires que le théoricien peut railler au fond de son cabinet de travail, mais que ne peut écarter l'apôtre soucieux de gagner à sa foi les foules étrangères à la culture scientifique. Auguste Blanqui et Benoît Malon représentent cette tendance en France ; M. Enrico Ferri a cherché en Italie à la concilier avec les exigences de l'esprit scientifique.
Auguste Blanqui était entré bien avant Marx dans la carrière du socialisme révolutionnaire. Toutefois ses vues sur l'économie politique n'ont ''^VM que plusieurs çinnéçs après la pubJiçaition 4u
Capital (i). Certes sa Critique sociale est pauvre d'idées et de faits si on la compare au livre de Marx. Cette œuvre décousue n'a exercé qu'une faible action sur les esprits. L'histoire du socialisme ne peut toutefois se dispenser de la mentionner. L'auteur n'a-t-il pas fondé le parti dont l'organisation savante et vigoureuse enlace en France le marxisme au point de l'étouffer, la secte qui a préparé les journées de mai et de juin 1848, ainsi que la Commune de 1871, failli mettre à son service l'agitation boulangiste et qui, conspiratrice toujours aux aguets, vise à étendre sur la France, sur l'Europe peut-être, la dictature des faubourgs de Paris ?
Selon Blanqui, le communisme n'est pas le point de départ de l'humanité, mais le terme vers lequel elle tend. L'agent de ce progrès ne réside pas dans les crises de la production, mais dans la diffusion de la culture intellectuelle et le conflit entre l'idéal moral et la réalité économique (2). Toutefois le capital et l'épargne, deux masques de l'usure, créent des souffrances qui hâtent la marche du communisme. C'est ici que les théories de Blanqui peuvent être comparées à celles de Marx.
« Jadis, chacun se fabriquait à soi-même ses vêtements, sa cabane, ses meubles, ses outils, ses armes, ses vivres et se passait aisément de l'assistance de ses semblables. On troquait de-ci de-là, un outil contre un meuble, des aliments contre
[i) La Critique sociale de Blanqui (2 volumes, Paris. Félix Alcan, éditeur), a été publiée en i885. Le traduction française du Capital a été publiée en livraisons de 1872 à 1875. Blanqui n'en fait aucune mention.
(2) Critique $oçicile^ t, I, Capital et travail,
5o HISTORIQUE ET ANALYSE DU SOCIALISME
des habits. Ce n'était pas commode. Peu à peu les échanges se sont accrus. On a découvert Tor et l'argent, matières précieuses, incomparables comme mesure et instrument de l'échange. La division du travail s'en est suivie. Chacun n'a plus fait qu'une chose et par conséquent mieux et plus vite. Grand profit pour tout le monde : céder en détail son produit contre le numéraire à une foule d'individus et au moyen de ce numéraire faire son choix entre une quantité d'autres produits, c'est une combinaison merveilleuse, pourvu qu'elle soit bien exécutée, je veux dire que l'échange s'accomplisse loyalement. »
« Dans cette opération, l'argent est le maître, puisqu'il choisit à volonté et que chaque producteur est trop heureux de l'obtenir en retour de sa denrée. Celui qui, ayant eu le bonheur de vendre la sienne, n'achète pas celle des autres et se prive pour amasser des espèces dans un but criminel d'exploitation, celui-là viole ouvertement la loi de réciprocité qui est la nôtre. Il laisse quelque part dans la détresse des producteurs embarrassés d'une marchandise pour eux inutile et dépourvus du numéraire qui est une condition absolue d'existence. C'est un véritable attentat à l'ordre social fondé sur la solidarité par l'échange (i). »
Ces lignes sont écrites en juillet 1870, avant la publication du Capital de Marx. Blanqui, avec sa netteté française, dégage l'idée très simple noyée dans les gros volumes du socialiste allemand, c'est que, aux yeux de l'école socialiste, « l'épargne tue l'échange » et que la consommation immédiate
(1) Critique sociale. Capital et travail, 1. 1, p. 22.
LES VARIATIONS DU SOCIALISME 5l
des fruits du travail sans aucune réserve serait à la fois la condition et la conséquence d'un régime communiste ; en d'autres termes, c'est que le socialisme est la négation de la prévoyance individuelle et sociale (i).
D'ailleurs, pour Blanqui comme pour Marx, les capitalistes dans leur rage d'accumulation, travaillent à leur insu pour le communisme.
« Le capitalisme, âpre au gain, l'œil au guet, a saisi la portée de l'association, et ce magnifique instrument de progrès est devenu entre ses mains un véritable chassepol. // en use pour exterminer la petite et moyenne industrie^ le moyen et le petit commerce. »
« Sur les ruines du bourgeois modeste, s'élève, plus savante et plus terrible que le vieux patriciat, cette triple féodalité financière, industrielle et commerciale qui tient sous ses pieds la société entière ; l'astuce au lieu de la violence, le détrousseur de grande route supplanté par le pickpocket. »
« Il était écrit que le passé, avant de mourir, frapperait son dernier coup avec l'arme même qui doit le tuer. En frappant, il s'est porté de sa main une blessure mortelle. L'association au service du capital devient un fléau tel qu'il ne sera pas longtemps supporté. »
« Quand l'heure a sonné d'une évolution sociale, tout se précipite à sa rescousse pour aider à Tenfantement. Les énergies épuisées qui vont s'éteindre lui apportent elles-mêmes, sans en avoir conscience, le concours de leur dernier effort. Nous assistons à un curieux spectacle. Sous nos
(i) Critique sociale^ t. II. L'Epargne, p. 81.
yeux se déroulent les préliminaires de la communauté (i). »
Dès i85o, Blanqui formulait la loi d'accumulation presque dans les mêmes termes que Marx :
« Dans Tordre actuel, la multiplication des capitaux est le fléau par excellence, la source de toutes les détresses populaires, parce que leur formation, fruit de la rapine, engendre de nouvelles rapines et ainsi de suite indéfiniment. L'accroissement du capital^ c'est V accroissement de la dîme qu'il perçoit sur les travailleurs^ et cette dîme est l'origine de tous leurs maux (2) . »
Benoît Malon, auteur du Socialisme intégral (3), ancien membre de l'Internationale et de la Commune de Paris, écrivit sous l'influence des théories économiques de Marx. Esprit sans grande précision, il semble avoir poursuivi un double but : I** démontrer la thèse maîtresse du marxisme, savoir l'absorption fatale des petits capitaux par les grands, par une étude des excès de la spéculation financière ; 2° appuyer la conclusion collectiviste sur une étude du progrès moral, dont le système d'Auguste Comte lui a fourni les grandes lignes.
Selon Malon, tandis que les faits économiques, sous la loi de la concurrence, tendent à favoriser un égoïsme effréné, la conscience humaine veut que chacun vive toujours plus complètement pour autrui. Une réaction de la sociabilité contre la richesse est donc inévitable.
Blanqui et Malon ont été les grands instituteurs
(1) Critique sociale^ t. I"', pp. 176, 177.
(2) Ibid., t. II, p. 320.
(3) 2 volumes, Paris, Félix Alcan, éditeur,
du parti collectiviste en France, mais, tandis que Blanqui aspirait à une révolution violente et à une dictature du prolétariat parisien, Malon croyait à la nécessité de transitions et de transactions entre la société actuelle et la société collectiviste.
En Autriche, Schœffle, ancien ministre de Tempereur François Joseph, auteur d'un ouvrage classique sur la Structure et la vie du Corps Social^ a considéré le collectivisme comme une hypothèse nécessaire pour rendre compte du caractère organique de la Société ; mais il déclare le collectivisme sans avenir dans l'Europe actuelle (i). Il s'en est servi plutôt comme d'une méthode pour opposer à l'économie politique la sociologie telle qu'il la conçoit. Mais en Italie les idées de Marx ont trouvé un défenseur ardent chez le célèbre criminaliste Enrico Ferri, professeur à l'Université de Rome.
Convaincu par des études minutieuses et variées que la criminalité est le résultat de trois causes : l'une physiologique, la race et le tempérament individuel ; l'autre physique, le climat ; l'autre sociale, la misère. M. Ferri avait conclu que la peine à elle seule est inefficace, et il avait préconisé ce qu'il a heureusement nommé les substituts de la peine {Sostituttivi penali). Au premier rang de ceux-ci il place l'amélioration de la condition matérielle du prolétaire.
Il semble que ce disciple de Darwin ait été conduit par là au socialisme. Il justifie sa conclusion
(i) Schœffle, Ueber die Aussichtslossigkeit der Social demokratie,
(2) E. Ferri, Socialismo e scienzia positiva. Darwin^ Spencer, Marx.
en s'appuyant sur une loi de l'évolution humaine, Tatténuation de la concurrence. La concurrence économique doit, à son avis, disparaître comme a disparu le cannibalisme. Dans la société future, les hommes lutteront encore pour les dignités et les honneurs, mais il ne lutteront plus pour le pain et les instruments de travail dès lors assurés à tous.
Le marxisme devait non seulement subir des retouches, mais encore voir ses conclusions pratiques rejetées de ceux-là mêmes qui admettent sa conception du rôle du capital.
Marx estime que le droit et Torganisation politique ne sont que des reflets de l'organisation économique. Il prévoit que les capitaux continueront à s'accumuler dans un petit nombre de mains. Ceci posé, il conclut qu'un moyen purement politique, la constitution d'un parti ouvrier qui se rendra maître des pouvoirs publics, suffira à transformer l'ordre économique et à mettre fin à la production capitaliste. Cette contradiction devait frapper des esprits conséquents.
On a donc vu apparaître une secte de communistes qui répudient les moyens légaux, condamnent le suffrage universel et veulent attaquer directement l'organisation capitaliste. Les uns préconisent seulement l'emploi de grèves générales, afin que l'ouvrier retienne pour lui la plusvalue du capital (i) ; les autres vont jusqu'à recommander le vol (2). Ce sont les communistes
(1) Tcherkesoff, Pages d* histoire socialiste dans les Temps nouveaux. 1896.
(2) Saurin, VOrdre par Vanarchie ; Kropotkine, la Conquête du pain.
libertaires, vulgairement nommés anarchistes. On les voit avec surprise reprendre presque toutes les thèses de l'économie politique orthodoxe, célébrer l'initiative privée, la production libre, dénoncer l'incapacité industrielle de l'Etat. Nulle part le socialisme doctrinaire n'a de censeurs plus âpres, plus prompts à mettre en relief les vices de ses méthodes, la puérilité de ses programmes, son tempérament despotique. Nulle part ses échecs ne paraissent accueillis avec autant de joie.
De Marx aux communistes libertaires, nous avons vu le socialisme dénoncer les accaparements du capital et l'accroissement de sa part dans la répartition des richesses. Le cycle du socialisme n'aurait pas été fermé si un de ses partisans n'avait pas cherché à rendre compte du démenti flagrant que les faits opposent à ces allégations, nous voulons parler de l'abaissement du taux de l'intérêt. Telle a été l'œuvre de M. Achille Loria, le représentant le plus ingénieux, mais aussi le plus paradoxal, du socialisme en Italie.
Le système de M. Loria peut être défini d'un mot : à rencontre d'un lieu commun classique, il s'attache à opposer la propriété à la liberté et à voir dans la première la source de l'oppression de la seconde. Mais il se garde de conclure au collectivisme. La société normale est selon lui une association mixte où le prolétaire apporte son travail, le capitaliste sa terre ou son instrument de travail mais où le capital ne joue qu'un rôle subordonné (i).
(i) Achille Loria, Analisi délia proprieta capitalista. Turin, 1889. — Les Bases économiques de la constitution sociale, trad. française. Paris, F. Alcan.
M. Loria conserve plusieurs des idées essentielles du marxisme ; la société tout entière n'est que l'organisation économique ; l'histoire n'est que le déroulement des phases de la production. Marx avait émis l'idée qu'une classe capitaliste ne saurait apparaître là où n'existe pas la pleine propriété foncière, parce que la condition de son existence, un prolétariat sans feu ni lieu à exploiter, lui fait défaut (i). M. Loria prend cette idée comme fil conducteur. La suppression de la terre libre, voilà le point de départ du capitalisme. Là est l'origine des distinctions de classes. Il y a plus: là est l'origine de la religion, du droit et du pouvoir politique.
Jusqu'ici M. Loria n'est encore qu'un disciple de Marx. Dans quelques lignes singulières sur la marchandise considérée comme fétiche, celui-ci avait tenté de montrer que la religion n'est que la conséquence d'une organisation économique imparfaite (2). On sait aussi que, selon lui, le droit et le pouvoir politique résultent de la distinction des classes, conséquence de la division du travail. Mais voici le point où M. Loria s'éloigne de Marx : c'est que toutes les transformations économiques, passées et futures, résultent, non pas de la concentration des moyens de production dans un petit nombre de mains, mais de l'abaissement du revenu.
Pour arracher au travail un revenu supérieur, les classes dominantes ont créé la morale, c'est-àdire substitué aux sanctions naturelles del'égoïsme
(1) Marx, Capital, 8« section, ch. xxvi, xxvii.
(2) Idem, /6/d., ch. 1"% section 1, p. 3i.
les sanctions artificielles de l'opinion . Pour maintenir ce revenu, elles ont créé les règles du droit civil et pénal. Elles ont enfin créé et développé le pouvoir politique. De même que « tout le code pénal est en faveur du riche contre le pauvre », que « le droit est un monopole de la richesse et que dans le temple de Thémis il n'y a pas de place pour le travailleur (i) », de même « le pouvoir n'est que l'émanation du revenu, et les actes du pouvoir doivent tendre uniquement à faciliter le développement du revenu, à assurer sa persistance et son accroissement progressif à favoriser de toute manière ses possesseurs, à satisfaire leurs désirs et leurs moindres velléités (2) ».
Mais « l'appropriation capitaliste du pouvoir est sans aucu^ doute la méthode la plus coûteuse parmi celles qui visent à contenir dans l'obéissance les classes déshéritées ; elle exige en effet un ensemble compliqué de moyens et une armée de travailleurs improductifs bien plus considérable que celle qui est imposée par les méthodes de coaction morale et juridique (3). »
Par là même se dissout la société capitaliste : avec la baisse du revenu, les travailleurs improductifs séparent leur cause de celle de la propriété. On marche ainsi vers une société-limite, une association mixte de travailleurs et de capitalistes où reparaîtront les avantages de la terre libre, point de départ de l'humanité.
L'intrépidité de M. Achille Loria dans le para-
(1) Loria, les Bases économiques de la constitution sociale, pp. 120, 122.
(2) Ibid., p. 224.
(3) Ibid.y p. 128.
doxe est sans exemple : Thistoire entre ses mains devient méconnaissable. C'est ainsi qu'à ses yeux les prêtres catholiques sont les auteurs de la révolution de 1789 (1) et que le nihilisme est un mouvement capitaliste ! Néanmoins il y a intérêt à lire les œuvres de M. Loria après celles de Marx et de Engels. Elles en sont à la fois la caricature et la satire. M. Loria est d'ailleurs un matérialiste conséquent : il n'attend rien de la révolution, rien même de la conquête du pouvoir dont l'existence est le signe de la puissance économique du capital. La puissance politique de ce dernier diminuera avec sa puissance économique, c'est-à-dire avec l'abaissement du revenu. La science, selon lui, ne peut autoriser des espérances de rénovation totale et prochaine. Elles sont en complète contradiction avec son esprit (2) .
Le mutuellisme, le socialisme d'État, le collectivisme matérialiste de Marx, le collectivisme altruiste de Blanqui et de Malon, le communisme libertaire des anarchistes, enfin la théorie de l'association mixte de M. Loria, telles sont les principales formes du socialisme scientifique, c'est-àdire appuyé en apparence sur l'étude historique des faits économiques, tel est jusqu*ici le résumé de ses variations.
(1) Loria, les Bases économiques de la constitution sociale, p. 345.
(2) Idem, ibid., p. 355.