CHAPITRE III
l'unité du socialisme
Le socialisme est-il une expression abrégée pour désigner une multitude incohérente de sectes économiques ou politiques? ou bien les divergences des écoles et des groupes cachent-elles une unité profonde ?
Au premier abord, le tableau des variations du socialisme semble inspirer la première réponse. Nous avons vu Proudhon condamner le communisme, Marx et Blanqui y voir le terme vers lequel tend l'humanité ; nous avons vu Marx induire la victoire du collectivisme de la loi de concentration des capitaux, et Loria prévoir la défaite du capitalisme en constatant la diminution constante du revenu ; Engels placer l'idéal de la solidarité humaine à l'origine, dans les tribus sauvages ; Blanqui et Ferri appuyer les espérances du socialisme sur l'atténuation graduelle de la concurrence vitale qui a accompagné le développement de l'humanité.
Toutefois, un examen plus approfondi montre que derrière ce rideau mobile d'écoles et de sectes, il existe un fond d'idées, un ensemble d'arguments et de préjugés sur lesquels les adversaires les plus passionnés s'entendent. Là est l'unité du socia-
6o HISTORIQUE ET ANALYSE DU SOCIALISME
lisme ; reconstituer cette unité est la condition préalable de la discussion.
I. — Les variations du socialisme n'ont point eu lieu au hasard ; chaque école est résultée de l'insuffisance des précédentes; cependant elle en a gardé les idées principales. Ce point capital doit être étudié de près.
Le socialisme nous présente deux formes* extrêmes, associées l'une au nom de Proudhon, l'autre au nom de Marx. L'une est le mutueilisme, l'autre le collectivisme.
Si nous trouvons qu'elles ont en commun des idées fondamentales, nous aurons prouvé l'unité du socialisme.
Un premier regard ne découvre entre ces conceptions que des différences ; elles répondent aux deux attitudes que l'esprit peut prendre en face des problèmes de la morale sociale. Le mutuellisme, tel que Proudhon l'a conçu, voit dans la question sociale une question morale; il entreprend de subordonner la division du travail et l'échange aux exigences delà justice, sans laquelle il n'y aurait ni coopération ni échange. Le collectivisme voit dans la question sociale une question d'estomac, La justice n'est aux yeux de ses partisans qu'un objet de raillerie propre à égayer des réunions d'étudiants. Il y substitue les prétendues exigences de la production qui feront apparaître une société sans classes, sans puissance coercitive, où, tout en poursuivant la satisfaction de ses appétits, chacun, par une sorte de miracle, travaillerait au bien-être de tous.
Le mutuellisme et le collectivisme répondent
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aussi à deux conceptions radicalement différentes de l'application des sciences sociales. Le mutuellisme croit à la spontanéité intelligente de rhomme, à un rapport entre la moralité individuelle et la solidarité sociale ; il voit dans la société un produit des facteurs internes dont les principaux sont la raison et le caractère personnels. Le collectivisme voit dans la personne humaine un simple produit des circonstances. Dédaigneux de toute psychologie, dédaigneux même des données de la physiologie cérébrale, il conçoit dans les sociétés le déterminisme exactement comme le font les sciences physiques les plus rigoureuses. Entre l'étude du passé social et la recherche des modifications possibles, il croit devoir placer la prévision de la société future, non pour corriger les faits, non même pour éviter les crises, mais pour les hâter, pour devancer les temps, bref, pour précipiter la venue, jugée inévitable, d'une organisation économique sans propriété capitaliste.
Toutefois, le mutuellisme de Proudhon est incontestablement une des origines du collectivisme de Marx; les thèses les plus neuves du marxisme, à une exception près, se retrouvent déjà chez l'auteur des Contradictions économiques.
Le mutuellisme de Proudhon prétend subordonner la production et l'échange à la justice. Mais qu'est-ce que cette justice ? C'est l'égalité absolue! (i) Proudhon s'attache passionnément à nier le fait le plus éclatant, la différence des capacités et des mérites. Dès lors, c'est en vain qu'il
(i) Justice dans la Révolution, t. !•', 3* étude, ch. v.
crible d'épigrammes et de critiques, d'ailleurs méritées, la conception communiste, il en a posé les prémisses.
Sans doute, Proudhôn découvre dans le communisme une contradiction fondamentale : ce système confond la fraternité avec l'égalité. « C'est la loi de famille appliquée à la société. Là, en effet, il n'est pas question d'égalité ou de nonégalité de forces, de talents, de moyens; c'est de la fraternité pure, comme entre parents et enfants, entre frères et sœurs. Mais la famille est la sphère de raiitorité et de la subordination, et, quand le communisme sera logique, il reconnaîtra qu'en prenant dans la famille le type de la société, // aboutit au système féodal (i). » D'un autre côté, le communisme pour arriver à abolir la propriété héréditaire nie la famille au moment même où il en généralise le type (2).
Proudhôn revendique avec âpreté dans la famille et l'État la supériorité de l'homme sur la femme ; en revanche, il conclut, en économie politique, de l'égalité des personnes à l'égalité des biens. C'est que, selon lui, la division du travail implique la réciprocité et la balance des services. Ici le communisme peut l'acculer à une contradiction. Il suffît de lui poser cette question : la balance des services est-elle possible si les instruments de travail sont possédés à titre privé? Si oui, pourquoi se plaindre de la société actuelle où les personnes sont égales, contractent également et librement, où les relations de services sont soumises à la loi
(1) Justice dans la révolutioriy t. I«S p. 279.
(2) Système des contradictions économiques, ch. xii, § 5.
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de réchange libre ? Si non, pourquoi repousser le collectivisme ?
Sur la question fondamentale de la propriété, rien de plus équivoque que la pensée du mutuellisme. « La propriété, c'est le vol ! » s'écrit Proudhon d'un bout à l'autre de son œuvre. En même temps, il proteste avec éclat contre l'intention de détruire la propriété. « Détruire une conception de l'esprit, une force économique ; détruire l'institution que cette force et cette conception engendrent est aussi absurde que de détruire la matière. . . Ce que je cherchais dès i84o en définissant la propriété, ce que je veux aujourd'hui, ce n'est pas une destruction, je l'ai dit à satiété ; c'eût été tomber, avec Rousseau, Plotin, Louis Blanc lui-même et tous adversaires de la propriété, dans le communisme, contre lequel je proteste de toutes mes forces; ce que je demande pour la propriété, c'est une balance (i). »
Ici encore, de deux choses l'une : ou Proudhon ratifie la société actuelle, ou il doit conclure au collectivisme.
Ou bien il demande que les droits de propriété soient égaux, quelque inégales que soient les richesses sur lesquelles portent ces droits, en d'autres mots, que les droits des petits propriétaires soient aussi garantis et sauvegardés que les droits des grands. Mais n'est-ce pas la prétention même de la société moderne ? Si elle n'y réussit pas complètement, la faute en est à l'imperfection de la procédure civile, non à l'organisation économique.
(i) La Justice dans la Révolution, t. !•% pp. 3o2-3o3.
Ou bien il entend que la propriété est réellement un vol, toutes les fois qu'elle ne peut être égale, c'est-à-dire proportionnelle au travail ? En ce cas, ne condamne-t-il pas au moins une forme de la propriété, celle des instruments de travail?
Le collectivisme peut d'autant mieux s'appuyer sur les prémisses de Proudhon que, d'après ce dernier, si la propriété est identique au vol, c'est qu'elle est l'expression du Moi. « L'erreur de ceux qui ont entrepris de venger la propriété des attaques dont elle était Tobjet a été, nous dit-il, de ne pas voir qu'autre chose est la propriété et autre chose la légitimation, par le droit, de la propriété ; c'est d'avoir cru, avec la théorie romaine et la philosophie spiritualiste, que la propriété, manifestation du Moi, était sainte par cela seul qu'elle exprimait le Moi ; qu'elle était de droit parce qu'elle est de besoin ; que le droit lui était inhérent comme il l'est à l'humanité même. Mais il est clair qu'il n'en peut être ainsi, puisque autrement le moi devrait être réputé juste et saint dans tous ses actes, dans la satisfaction quand même de tous ses besoins, de toutes ses fantaisies, puisque en un mot ce serait ramener la justice à l'égoïsme, comme le faisait le vieux droit romain par sa conception unilatérale de la dignité. Il faut, pour que la propriété entre dans la société, qu'elle en reçoive le timbre, la légalisation, la sanction (i). »
Si Proudhon se bornait à dire que le droit de propriété est limité par tous les autres droits, notamment par le droit à la liberté personnelle, il n'eût fait en somme que répéter la doctrine libé-
(i) La Justice dans la Révolution, t. Ic% p. 807.
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raie moderne. Mais la propriété étant en elle-même identifiée au vol, le collectivisme peut tirer une conclusion tout autre.
Donc la croyance à la justice ne suffit point autant qu'on pourrait le croire à distinguer le mutuellisme du collectivisme, puisque, selon le premier système, la justice implique la réciprocité des services, l'égalité des biens, et qu'au regard de la justice, la propriété est un vol. L'école collectiviste peut en ce cas présenter ses solutions comme le seul moyen de concilier la division du travail avec la réciprocité des services. On comprend que Marx n'ait pas eu grand'peine à enlever à Proudhon tous ses disciples.
Cette transformation des mutuellistes en collectivistes était d'autant plus aisée que sur trois points fondamentaux : la notion de la valeur, la division du travail, le rapport de TEtat et des classes, la doctrine de Marx n'est que le développement de celle de Proudhon.
Le point de départ du marxisme est l'opposition de la valeur utile et de la valeur en échange; c'est ensuite l'idée que la mesure de cette dernière est la durée du travail, en d'autres mots la force de travail dépensée par la production.
Or cette idée se trouve presque textuellement formulée au début des Contradictions économiques.
Proudhon pose d'abord en ces termes ce qu'il nomme l'antinomie de la valeur : « Les économistes ont très bien fait ressortir le double caractère de la valeur ; mais ce qu'ils n'ont pas rendu avec la même netteté, c'est sa nature contradictoire. Ici commence notre analyse. L'utilité est la condition nécessaire de rechange, mais ôtez
l'échange, et Tutilité devient nulle. Où est-ce donc qu'apparaît la contradiction ? Puisque tous, tant que nous sommes, nous ne subsistons que par le travail et l'échange et que nous sommes d'autant plus riches que nous produisons et échangeons davantage, la conséquence pour chacun est de produire le plus possible de valeur utile aGn d'augmenter d'autant ses échanges et, partant, ses jouissances. Eh bien ! le premier effet, l'effet inévitable de la multiplication des valeurs, est de les avilir : plus line marchandise abonde, plus elle perd à l'échange et se déprécie commercialement. N'estil pas vrai qu'il y a contradiction entre la nécessité du travail et ses résultats? (i)
« L'offre et la demande que l'on prétend être la seule règle des valeurs ne sont autre chose que deux formes cérémonielles servant à mettre enprésence la valeur d'utilité et la valeur d'échange et à provoquer leur conciliation (2). »
Pensant avoir ainsi réfuté la théorie que les économistes ont donnée de la valeur, Proudhon s'attache à la remplacer. La loi de la variation des valeurs n'est pas la loi de leur constitution. Le voilà conduit à une définition qui contient tout le marxisme dans l'œuf : « La valeur varie et la loi des valeurs est immuable ; bien plus, si la valeur est susceptible de variation, c'est parce qu'elle est soumise à une loi dont le principe est essentiellement mobile, savoir: le travail mesuré par le temps {3), »
« Les produits de l'industrie humaine sont les
(1) Système des contradictions économiques^ ch. 11, œuvres complètes, t. IV, p. 62.
(2) Ibid., t. IV, p. 72.
. (3) Jbid.-, ch. II, œuvres complètes, t. IV, p. 81.
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uns par rapport aux autres genres et espèces, et ils forment une série du simple au composé^ selon le nombre et la proportion des éléments, tous équivalents entre eux, qui constituent chaque produit.
« L'eflFet du travail est d'éliminer incessamment la rareté et V opinion comme éléments constitutifs de la valeur et par une conséquence nécessaire de transformerles utilités naturelles ou vagues (appropriées ou non) en utilités mesurables ou sociales ; d'où il résulte que le travail est tout à la fois une guerre déclarée à la parcimonie de la nature et une conspiration permanente contre la propriété (1). ))
Précisez ces formules, appuyez-les de quelques exemples, donnez-leur une vague base physiologique et vous aurez la première partie du Capital,
Proudhon ne préludait pas moins au marxisme par sa théorie de la division du travail.
« Il est démontré, et l'objet propre de l'économie est de faire cette démonstration, que la division du travail est le procédé le plus puissant de l'industrie et la source la plus féconde de la richesse, mais qu'elle tend en même temps à abrutir l'ouvrier et conséquemment à créer une classe de serfs. Les deux phénomènes sont aussi certains l'un que l'autre, intimement liés, à telle enseigne que si l'industrie devait se soumettre à la loi du respect personnel, elle devrait, ce semble, abandonner ses créations, et, réciproquement, si la justice devait
(1) Système des contradictions économiques, ch. 11, œuvres complètes, t, IV, p. 82.
être subordonnée à la production, le paupérisme, le vice et le crime iraient se développant d'une manière continue, proportionnellement à la production elle-même. »
« La question est ainsi de savoir comment la société conservera les bénéfices de la division du travail en la développant toujours, comment d'autre part elle satisfera à la justice en empêchant la dépravation des classes ouvrières (i) ».
C'est en ces termes d'une précision vigoureuse que Proudhon pose la question sociale. Il fait modestement honneur de cette idée à un économiste orthodoxe, Rossi; mais Rossi s'était borné à isoler les problèmes économiques des problèmes moraux pour les besoins de l'abstraction scientifique ; il n'avait pas prétendu opposer l'économie et la justice.
Marx aflFectait un matérialisme brutal ; il voyait dans nos idées de justice et de pudeur des conséquences de la propriété capitaliste et n'était pas homme à se soucier « de la dépravation des classes ouvrières ». Mais il retient l'idée fondamentale de Proudhon, c'est que la division du travail et la coopération, phénomènes économiques nécessaires, annulent la personnalité de l'ouvrier et que par elles, tout rapport est rompu entre le travail individuel et la propriété. Tout le profit en est donc pour le capital, mais c'est là, selon lui, une phase transitoire.
« L'ouvrier est propriétaire de sa force de travail tant qu'il en débat le prix de vente avec le capitaliste, et il ne peut vendre que ce qu'il pos-
(i) La Justicç dans la ^évoliiiion^ t, 1°', p, 263.
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sède, sa force individuelle. Ce rapport ne se trouve en rien modifié parce que le capitaliste achète cent forces de travail au lieu d'une, ou passe contrat non avec un, mais avec cent ouvriers indépendants les uns des autres et qu'il pourrait employer sans les faire coopérer : Le capitaliste paie donc à chacun des cent sa force de travail indépendante^ mais il ne paie pas la force combinée de la centaine. Comme personnes indépendantes, les ouvriers sont des individus isolés qui entrent en rapport avec le même capital, mais non entre eux. Leur coopération ne commence que dans lé procès du travail ; mais là ils ont déjà cessé de s'appartenir. Dès qu'ils y entrent^ ils sont incorporés au capital. En tant qu'ils coopèrent^ qu'ils forment les membres d'un organisme actif, ils ne sont même qu'un mode particulier d'existence du capital (1) ».
L'effet de la division du travail est de substituer la manufacture à l'individu comme élément social. C'est ainsi que se crée la caste.
« Il est d'abord évident que l'ouvrier parcellaire transforme son corps tout entier en organe exclusif et automatique, de la seule et même opération simple, exécutée par lui sa vie durant, en sorte qu'il y emploie moins de temps que l'artisan qui exécute toute une série d'opérations. Or, le mécanisme vivant de la manufacture, le travailleur collectif n'est composé que de travailleurs parcellaires. Comparée au métier indépendant, la manufacture fournit donc plus de produits en moins de temps, ou, ce qui revient au même, elle multiplie la force productive du travail. Ce n'est pas tout;
(1) Le Capital^ traduction Irançaise, p. 142.
dès que le travail parcelle devient fonction exclusive, sa méthode se perfectionne. Quand on répète constamment un acte simple et concentre l'attention sur lui, on arrive peu à peu par l'expérience à attendre Teffet utile voulu avec la plus petite dépense de force. Et, comme toujours diverses générations d'ouvriers vivent et travaillent ensemble dans les mômes ateliers, les procédés techniques acquis, ce qu'on appelle les ficelles du métier^ s'accumulent et se transmettent. La manufacture produit la virtuosité du travailleur de détail, en reproduisantet poussant jusqu'à l'extrême la séparation des métiers, tel qu'elle l'a trouvée dans les villes du moyen âge. D'autre part, sa tendance à transformer le travail parcelle en vocation exclusive d'un homme sa vie durant, répond à la propension des sociétés anciennes à rendre les métiers héréditaires, à les pétrifier en castes, ou bien, lorsque des circonstances historiques particulières occasionnèrent une variabilité de l'individu, incompatible avec le régime des castes, à ossifier du moins en corporations les diverses branches d'industries. Ces castes et ces corporations se forment d'après la môme loi naturelle qui règle la division des plantes et des animaux en espèces et en variétés, avec cette différence cependant qu'un certain degré de développement une fois atteint, l'hérédité des castes et l'exclusivisme des corporarations sont décrétées lois sociales (i) ».
Entre la division du travail et la production capitaliste, la correspondance est parfaite ; par là même un âge nouveau est préparé.
(i) Capital, traduction française, pp. 147 et suivante.
L UNITE DU SOCIALISME ^l
« Si la puissance collective du travail développée par la coopération apparaît comme force productive du capital, la coopération apparaît comme mode spécifique de la production capitaliste. C'est là la première phase de transformation que parcourt le procès de travail par suite de sa subordination au capital. Cette transformation se développe spontanément. Sa base, l'emploi simultané d'un certain nombre de salariés dans le même atelier, est donnée avec l'existence même du capital et se trouve là comme résultat historique des circonstances et des mouvements qui ont concouru à décomposer l'organisme de la production féodale.
c( Le mode de production capitaliste se présente donc comme nécessité historique pour transformer le travail isolé en travail social ; mais, entre les mains du capital, cette socialisation du travail n'en augmente les forces productives que pour l'exploiter avec plus de profit (i). »
Frédéric Engels s'est chargé d'étendre cette vue à l'ensemble de l'histoire. La domestication du bétail, l'usage des métaux, l'invention de la monnaie, sont avant l'ère de la production capitaliste trois moments dans l'histoire de la division dn travail. Il en est résulté d'abord la subordination de la femme à l'homme, puis la scission de la société en deux classes. Tune possédante, l'autre possédée, enfin l'apparition de la puissance publique, la guerre et la chasse à l'esclave (2).
La division progressive du travail est, selon le
(i) Le Capital, traduction française, p. i45. (2) Engels, V Origine de la famille^ etc., ch. ix.
collaborateur de Marx, le fond de la civilisation. La civilisation reposerait sur la distinction des classes ; grâce à elle, tout ce qui est un progrès pour la classe dirigeante serait un recul pour la classe laborieuse (i).
Mais, par l'effet même de la coopération, le nombre des membres de la classe dirigeante diminue : un jour viendra où le seul jeu des forces économiques aura concentré toutes les forces productives entre les mains de la communauté.
Proudhon eut le mérite de poser un problème.
Depuis, une œuvre magistrale, la Division du travail social^ de M. Emile Durkheim, a fait complète justice de cette opposition de la personnalité et de la division du travail. C'est précisément quand il y a coopération, et coopération spécifiée, que la société sent sa dépendance à l'égard de l'activité personnelle (2).
Mais Proudhon, sans s'en douter, avait, en opposant la division du travail à la personnalité, posé les fondements d'un nouveau communisme, plus savant que celui de Cabet, mais non moins contraire à ses propres aspirations morales. Ici encore les mutuellistes ont été les pionniers des collectivistes.
Il n'en est pas autrement de la théorie de TÉtat. Proudhon ne dit pas aussi clairement que Marx et qu'Engels que TÉtat est le résultat de la lutte des classes et la cuirasse des classes possédantes dans leurs guerres contre les classes possédées. Toutefois, selon lui : 1° l'État est à ses yeux le produit de
(1) Engels, V Origine de la famille, p. 288.
(2) Emile Durkheim, De la division du travail social^ 1 vol. in-8**. Paris, Félix Alcan, 1898. Conclusion.
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la division du travail ; 2® bien que favorable en principe à la justice, F État tombe sous la loi de la propriété, et, au lieu d'être un agent de l'égalité, il est un agent de la hiérarchie.
Écoutons-le lui-même :
« Un atelier formé d'ouvriers dont les travaux convergent vers un même but, qui est d'obtenir tel ou tel produit, possède en tant qu'atelier ou collectivité une puissance qui lui est propre : la preuve, c'est que le produit de ces individus ainsi groupés est fort supérieur à ce qu'eût été la la somme de leurs produits particuliers s'ils eussent travaillé séparément (1).
« Tout groupe humain, famille, atelier, bataillon, peut être regardé comme un embryon social; par conséquent, la force qui est en lui peut, dans une certaine [mesure , former la base du pouvoir politique. Mais ce n'est pas en général du groupe tel que nous venons de le concevoir que naît la cité, l'État. L'État résulte de la réunion de plusieurs groupes, différents de nature et d'objet, formés chacun pour l'exercice d'une fonction spéciale et la création d'un produit particulier, puis rallié sous une loi commune et dans un intérêt identique. C'est une collectivité d'ordre supérieur, où chaque groupe pris en lui-même pour individu concourt à développer une force nouvelle, d'autant plus grande que les fonctions associées sont plus nombreuses, leur harmonie plus parfaite et la prestation des forces de la part des citoyens plus entière. En résumé, ce qui produit le pouvoir dans la société et qui fait la réalité de cette société
{1) La Justice dans la Révolution, t. I, 4* étude, p. 4o8* Richard — Socialisme. 5
elle-même est la même chose que ce qui produit la force dans les corps tant organisés qu'inorganiques et qui constitue leur réalité, savoir le rapport des parties ( i ) ».
Ce principe posé, Proudhon s'attache à montrer que le pouvoir social n'est pas en lui-même contraire à la justice.
« La force étant un attribut de toute réalité, et toute force pouvant s'accroître indéfiniment par le groupe, la conscience acquiert d'autant plus d'énergie chez les hommes et le respect de la justice de certitude que le groupe social est plus nombreux et mieux formé : c'est ce qui fait que dans une société civilisée, si corrompue ou asservie qu'elle soit, il y a toujours plus de justice que dans une société barbare (2). »
Jusqu'ici, Proudhon paraît plutôt favorable à l'Etat et en opposition avec les marxistes pour qui, quoi qu'on ait pu dire, l'État est l'effet et l'agent de la scission des classes, l'instrument du capital. Mais le fondateur du mutuellisme se pose le problème de la « corruption du pouvoir social ». Au lieu d'y voir, comme l'a tien prouvé Spencer, un effet de la guerre, il en fait une conséquence de la propriété ; par là il prélude à la fois au marxisme et à l'anarchisme.
« Par la constitution de la famille, le père se trouve naturellement investi de la propriété et direction résultant de la force du groupe familial. Bientôt cette force s'accroît du travail des esclaves et mercenaires, dont elle concourt à augmenter le
(1) La Justice dans la Révolution, t. I, 4° étude, p. 481.
(2) Ibid., p. 487.
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nombre. La famille devient tribu : le père, conservant sa dignité, voit croître d'autant la puissance dont il dispose. C'est le point de départ, le type de toutes les appropriations analogues. Partout où se forme un groupe d'hommes ou une puissance de collectivité, là se forme un praticiat, une seigneurie (1). »
Voilà l'idée qu'Engels a délayée dans un gros volume d'histoire et d'ethnographie en y ajoutant seulement une foule de contresens historiques. Poursuivons (2).
« Le pouvoir social constitué en principat, approprié par une dynastie ou exploité par une caste, que deviennent ses rapports avec la nation? Ils sont complètement intervertis. Dans l'ordre naturel, le pouvoir naît de la société, il est la résultante de toutes les forces particulières groupées pour le travail, la défense et la justice. D'après la conception empirique, suggérée par l'aliénation du pouvoir, c'est la société au contraire qui naît de lui ; il en est le générateur, le créateur, l'auteur ; il est supérieur à elle ; en sorte que le prince, de simple agent de la république en est fait le souverain, et, comme Dieu, le justicier (3). »
« A part ce que le prince possède à titre de patrimoine ou domaine privé, à part aussi le commandement des armées, la perception de l'impôt et la nomination des fonctionnaires, le principe est qu'il abandonne le surplus, terres, mines, cultures, industries, transports, banques,
{1) La Justice dans la Révolution, t. I, 4* étude, p. 489.
(2) 76 /cf., p. 492.
(3) Ibid., p. 492.
commerce, éducation, à la libre jouissance, disposition absolue, concurrence effrénée ou coalition immorale de la classe privilégiée. Ce qui est du domaine économique est censé ne le regarder plus ; il ne doit se mêler de rien. En un mot, l'abandon à une caste de la véritable force sociale, voilà ce qu'on appelle limite du pouvoir et qu'on décore du nom de libertés publiques (1). »
Dans les Contradictions économiques^ Proudhon formulait en quelques lignes, avec plus de précision encore, l'abrégé des théories politiques développées plus tard par le marxisme : « Du travail, de sa division, de la distinction du maître et du salarié, du monopole des capitaux surgit une caste de seigneurs terriens, financiers, entrepreneurs, bourgeois, maîtres et contremaîtres, faisant œuvre de consommer des rentes, de recueillir des usures, de pressurer le travailleur et, par-dessus tout, d'exercer la police, forme la plus terrible de l'exploitation, de la misère. L'invention de la politique et des lois est exclusivement due à la propriété (2). »
Après Proudhon, Marx et Engels pouvaient venir: la voie leur était ouverte. Proudhon leur avait épargné jusqu'à la peine d'inventer une explication de la guerre, à l'usage du socialisme.
« Toute nation, écrit-il, en qui la balance économique est violée, les forces de production constituées en monopole et le pouvoir public livré à la discrétion des exploitants, est ipso facto une nation en guerre avec le reste du genre humain. Le
(i) La Justice dans la Révolution^ t. I®', p. 493. (2) Œuvres complètes, t. V, p. 401 •
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même principe d'accaparement et d'inégalité qui a présidé à sa constitution politique et économique le pousse à l'accaparement />er fas et nefas de toutes les richesses du globe, à l'asservissement de tous les peuples (i). » Engels ne dira pas autre chose (2).
Notre prétention n'est pas de nier l'originalité de Marx et d'insinuer qu'il n'ait rien ajouté à Proudhon. Son éducation allemande le conduisait à tenir un plus grand compte de l'histoire et à tenter de la faire témoigner en sa faveur.
Mais, à cet égard, Marx, quoi qu'il ait dit, doit aussi beaucoup à Lassalle, c'est-à-dire, comme nous l'avons montré, à l'école de Hegel. Marx dédaignait la théorie de la loi dC airain ; mais, sans la loi d'airain, il n'eût jamais conçu la plus-value. Marx affectait un profond mépris de la philosophie, mais, sans la philosophie de l'histoire de Hegel, il n'eût jamais conçu sa loi de prévision sociologique,] il n'eût pas induit un retour de la société à son organisation originelle, un retour au communisme par l'effet même du développement de la propriété.
L'originalité de Marx est d'avoir ramené tous les problèmes à un seul, le problème du capital, de sa nature, de sa formation ; d'avoir ainsi élaboré, au moins en apparence, une science économique en opposition à celle de Smith et de ses successeurs ; de ravoir appuyée sur une conception nouvelle de la valeur; d'en avoir déduit, avec une conception nouvelle de l'histoire du droit privé et
\i) La Justice dans la Révolution^ t. I", 'p. 498, etc. (2) Engels, Origine de la famille, pp. 264 et 278.
public, la prévision de nouvelles transformations sociales. Il a ainsi rendu possible une vraie discussion scientifique du socialisme.
Après lui, si nous exceptons le paradoxal, mais vigoureux Loria qui à bien des égards est plutôt un critique qu'un défenseur du socialisme, la doctrine n'a reçu que des modifications insignifiantes.
Mais, si Marx a fait la synthèse du socialisme, les éléments en avaient été préparés par ses prédécesseurs.
L'unité du socialisme est donc plus visible encore que sa variabilité. Nous pouvons donc le définir avec précision et indiquer les grandes lignes de la discussion qu'il appelle.
Le socialisme se présente comme un effort pour expliquer comment ont apparu l'entreprise capitaliste et la production marchande et pour en prévoir la disparition.
Le socialisme s'attache à distinguer deux choses identifiées par l'économie politique libérale, le capital et l'instrument de travail. Le capital est à ses yeux l'instrument des échanges qui, susceptible de se concentrer en un petit nombre de mains, permet à ses possesseurs d'ôter aux travailleurs les instruments de travail et d'imposer à ceux-ci un surtravail, grâce auquel il est sans cesse accru.
Le socialisme est donc la négation du rôle social de l'épargne ; il n'admet aucun rapport entre l'abstinence et l'intérêt rapporté par le capital. Épargner, ce serait à la fois acheter du surtravail et tuer l'échange pour acheter ce surtravail à meilleur compte.