‹ Le socialisme et la science socialeChapitre 11 sur 51 · I.KS VARIATIONS DU SOCIALISME · texte numérisé non relu

I.KS VARIATIONS DU SOCIALISME

moyens de produclioii cl lail Iravaillcr r.nilrc à son prolil, modifiant au t;iY' de sos inléi'èls ol selon l'élal do la civilisalion le mode do celle cxploilalion.

Mais la sociélc priinilive, précisément parce qu'elle était spontanée, répondait seule h ce besoin de solidarité que la nature humaine porte en ellemême. Elle devra donc se reconstituer, car la société capitaliste, caractérisée par la lutte des classes et l'existence de l'État, porte en elle la contradiction qui la détruit. Le capital obéit à une loi unique, qui est de se concentrer entre un nombre de mains toujours plus petit. Un moment viendra donc où la classe spoliée comprendra la presque totalité de la société. Dès lors, ayant en mains la force publique, elle pourra reprendre possession des moyens de production et en faire un usage collectif.

La doctrine de ^larx est un lit commun où viennent se déverser plusieurs courants. Bien qu'il nie rien devoir soit à Proudhon, soit à Lassalle, il est visible pour le critique que les vues de Proudhon sur la valeur (i) et celles de Lassalle sur le taux des salaires sont des parties intégrantes de sa théorie. Ses vues historiques sont empruntées à trois sources distinctes. Il doit à l'école de List et de Roscher l'idée d'un processus économique qui contiendrait en soi la cause de ses transformations. Cette vue, il la met d'accord à la fois avec la philosophie de l'histoire de Hegel, avec l'idée d'un retour nécessaire de l'Esprit à son point de départ et avec la sociologie ethnographique de

(i) Voir plus bas. v partie, ch. ni.

Lewis-Morgan, avec la supposition d'une analogie profonde entre certaines tribus communistes que nous présentent les Peaux-Rouges et les ancêtres préhistoriques de Thumanité civilisée.

Le marxisme présente un système si bien construit, l'esprit du lecteur impartial a tant de difficulté à s'y soustraire, que la disparition de toutes les écoles socialistes antérieures s'explique sans peine.

D'un autre côté, ce matérialisme inllexible laisse une si faible place aux aspirations morales ou même simplement à l'action, les conclusions pratiques y sont si vagues, enfin l'observation inflige à ces vues abstraites sur l'histoire et le mouvement économique actuel des démentis si énergiques, que des tentatives pour le modifier étaient inévitables. Elle se sont produites surtout en France et en Italie.

Tout d'abord nous constatons un elïort pour mettre le socialisme d'accord, non seulement avec le fatalisme historique, mais encore avec ces aspirations morales, avec ces sentiments altruistes et humanitaires ([ue le théoricien peut railler au fond de son cabinet de travail, mais que ne peut écarter l'apôtre soucieux de gagner à sa foi les foules étrangères à la culture scient ifi([ue. Auguste Blanqui et Benoît Malon représentent cette tendance en France ; M. Enrico Fcrri a cherché en Italie à la concilier avec les exigences de l'esprit scientifique.

Auguste Bln/ujui élail entré bien avant .Marx dans la carrière du socialisme révolulionnaire. Toutefois ses vues sur l'économie politique n'ont "aru que plusieurs années après la publication du

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Cdpilal (i). (Icrlcs sa Criliqiic sociale est pauvre d'itlôos el de i'ails si on la compare au livre de Marx. C'elle œuvre décousue n'a exercé qu'une faible action sur les esprits. L'histoire du socialisme ne peut toutefois se dispenser de la mentionner. L'auteur n'a-t-il pas fondé le parti dont roî'i>^anisation savante et vigoureuse enlace en France le marxisme au point de l'étouller, la secte tpii a préparé les journées de mai et de juin 1848, ainsi que la Commune de 1871, failli mettre à son service l'agitation boulangiste et qui, conspiratrice toujours aux aguets, vise à étendre sur la France, sur l'Europe peut-être, la dictature des faubourgs de Paris ?

Selon Blanqui, le communisme n'est pas le point de départ de l'humanité, mais le terme vers lequel elle tend. L'agent de ce progrès ne réside pas dans les crises de la production, mais dans la dilïusion de la culture intellectuelle et le conflit entre l'idéal moral et la réalité économique (2). Toutefois le capital et l'épargne, deux masques de l'usure, créent des soutïrances qui hâtent la marche du communisme. C'est ici que les théories de Blanquipeuventêtre comparées à celles de Marx.

« Jadis, chacun se fabriquait à soi-même ses vêtements, sa cabane, ses meubles, ses outils, ses armes, ses vivres et se passait aisément de l'assistance de ses semblables. On troquait de-ci de-là, un outil contre un meuble, des aliments contre

(1) La Critique sociale de Blanqui (2 volumes, Paris. Félix Alcan, éditeur), a été publiée en i885. Le traduction française du Capital a été publiée en livraisons de 1872 à 1875. Blanqui n'en fait aucune mention.

(2) Critique sociale, t. I. Capital et travail.

5o HISTORIQUE ET ANALYSE DU SOCIALISME

des habits. Ce nétail pas commode. Peu à peu les échanges se sont accrus. On a découvert lor et l'argent, matières précieuses, incomparables comme mesure et instrument de rechange. La division du travail s'en est suivie. Chacun n'a plus fait qu'une chose et par conséquent mieux et plus vite. Grand profit pour tout le monde : céder en détail son produit contre le numéraire à une foule d'individus et au moyen de ce numéraire faire son choix entre une (juanlité d'autres produits, c'est une combinaison merveilleuse, pourvu qu'elle soit bien exécutée, je veux dire que l'échange s'accomplisse loyalement. »

« Dans cette opération, l'argent est le maître, puisqu'il choisit à volonté et que chaque producteur est trop heureux de l'obtenir en retour de sa denrée. Celui qui, ayant eu le bonheur de vendre la sienne, n'achète pas celle des autres et se prive pour amasser des espèces dans un but criminel d'exploitation, celui-là viole ouvertement la loi de réciprocité qui est la nôtre. Il laisse quelque part dans la détresse des producteurs embarrassés d'une marchandise pour eux inutile et dépourvus du numéraire qui est une condition absolue d'existence. C'est un véritable attentat à l'ordre social fondé sur la solidarité par l'échange (i). »

Ces lignes sont écrites en juillet 1870, avant la publication du Capital de Marx. Blanqui, avec sa netteté française, dégage l'idée très simple noyée dans les gros volumes du socialiste allemand, c'est que, aux yeux de l'école socialiste, « l'épargne tue l'échange » et que la consommation immédiate

(1) Critique sociale. Capital et travail, 1. 1, p. 22.

LES VMUVTIONS TtV SOCIALISME V>1

dos IViiils (lu Iravail sans aucune réserve serait à la lois la condition et la ronsé(iuence d'un réîçime connunnisle ; on d'aulros lornios, c'est que le socialisme est la négation de la prévoyance individuelle et sociale (i).

D'ailleurs, pour Blanqui comme pour Marx, les capitalistes dans leur rage d'accumulation, travaillent à leur insu pour le communisme.

« Le capitalisme, ûpre au gain, l'œil au guet, a saisi la portée de l'association, et ce magnifique instrument de progrès est devenu entre ses mains un véritable chassepot. // en use pour extermine)^ la petite et moyenne industrie, le moyen et le petit commerce. »

« Sur les ruines du bourgeois modeste, s'élève, plus savante et plus terrible que le vieux patriciat, celte triple féodalité financière, industrielle et commerciale qui tient sous ses pieds la société entière ; l'astuce au lieu de la violence, le détrousseur de grande route supplanté par le pickpocket. »

« Il était écrit que le passé, avant de mourir, frapperait son dernier coup avec l'arme môme qui doit le tuer. En frappant, il s'est porté de sa main une blessure mortelle. L'association au service du capital devient un fléau tel qu'il ne sera pas longtemps supporté. »

« Quand l'heure a sonné dune évolution sociale, tout se précipite à sa rescousse pour aider à l'enfantement. Les énergies épuisées qui vont s'éteindre lui apportent elles-mêmes, sans en avoir conscience, le concours de leur dernier effort. Nous assistons à un curieux spectacle. Sous nos

(i) Critique sociale, t. II. L'Epargne, p. Si.

yeux se déroulent les préliminaires de la communauté (i). »

Dès i85o, Blanqui formulait la loi d'accumulation presque clans les mêmes termes que Marx :

« Dans Tordre actuel, la multiplication des capitaux est le fléau par excellence, la source de toutes les détresses populaires, parce que leur formation, fruit de la rapine, eni^endre de nouvelles rapines et ainsi de suite indéfiniment. L'accroissement du capital, c'est V accroissement de la dîme quil perçoit sur les travailleurs, et cette dime est l'origine de tous leurs maux (2). »

Benoît Malon, auteur du Socialisme intégral (3), ancien membre de V Internationale et de la Commune éa Paris, écrivit sous l'influence des théories économiques de Marx. Esprit sans grande précision, il semble avoir poursuivi un double but : 1° démontrer la thèse maîtresse du marxisme, savoir l'absorption fatale des petits capitaux par les grands, par une étude des excès de la spéculation financière ; 2" appuyer la conclusion collectiviste sur une étude du progrès moral, dont le système d'Auguste Comte lui a fourni les grandes lignes.

Selon Malon, tandis que les faits économiques, sous la loi de la concurrence, tendent à favoriser un égoïsme efl'réné, la conscience humaine veut que chacun vive toujours plus complèleinent pour autrui. Une réaction de la sociabilité contre la richesse est donc inévitable.

Blanqui et Malon ont été les grands instituteurs

(1) Critique sociale, t. l"', pp. 176, 177.

(2) Ibid., l. II, p. 320.

(3)2 volumes. Paris, Féli.\Alcan, éditeur.

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