CHAPITRE III
L UNITK DU SOCIALISME
Le socialisme esl-il une expression abrégée pour désigner unemullilude incohérente de sectes écononîi([uos ou politiques? ou bien les divergences des écoles et des groupes cachent-elles une unité profonde ?
Au premier abord, le tableau des variations du socialisme semble inspirer la première réponse. Nous avons vu Proudhon condamner le communisme, Marx et Blanquiy voir le terme vers lequel tend l'humanité ; nous avons vu Marx induire la victoire du collectivisme de la loi de concentration des capitaux, et Loria prévoir la défaite du capitalisme en constatant la diminution constante du revenu; Engels placer lidéal de la solidarité humaine à l'origine, dans les tribus sauvages ; Blanqui et Ferri appuyer les espérances du socialisme sur l'atténuation graduelle de la concurrence vitale qui a accompagné le développement de l'humanité.
Toutefois, un examen plus approfondi montre que derrière ce rideau mobile d'écoles et de sectes, il existe un fond d'idées, un ensemble d'arguments et de préjugés sur lesquels les adversaires les plus passionnés s'entendent. Là est l'unité du socia-
6o HISTORIQUE ET ANALYSE DU SOCIALISME
lismo ; reconstituer cette unité est la condition préalable de la discussion. -
I. — Les variations du socialismen'ont point eu lieu au hasard ; chaque école est résultée de l'insuffisance des précédentes; cependant elle en a gardé les idées principales. Ce point capital doit être étudié de près.
Le socialisme nous présente deux formes extrêmes, associées l'une au nom de Proudhon, l'autre au nom de Marx. Lune est le mutiiellisme, l'autre le colleciivisme.
Si nous trouvons qu'elles ont en commun des idées fondamentales, nous aurons prouvé l'unité du socialisme.
Un premier regard ne découvre entre ces conceptions que des différences ; elles répondent aux deux attitudes que l'esprit peut prendre en face des problèmes de la morale sociale. Le muluellisme, tel que Proudhon l'a conçu, voit dans la ({uestion sociale une question morale; il entreprend de subordonner la division du travail et l'échange aux exigences de la justice, sans laquelle il n'y aurait ni coopération ni échange. Le collectivisme voit dans la question sociale une question d'eslomac. La justice n'est aux yeux de ses partisans qu'un objet de raillerie propre à égayer des réunions d'étudiants. Il y substitue les prétendues exigences de la production (pii feront apparaître une société sans classes, sans puissance coercilivc, où, tout en poursuivant la satisfaction de ses appétits, chacun, par une sorte de miracle, travaillerait au bien-être de tous.
Le mutuellisrae et le collectivisme répondent
l'l'mti-: nu socialisme (")1
aussi ;\ doux conccplious radicaloiuonl, (lillÏMvntcs i\c l application dos scioncH^s socialos. Lo niuluollisuu* (M'oil à la sponlauôilô iulcllit^onlc do riionimo, à un rapport outre la moralité iiidividuollo cl la solidarité sociale ; il voit dans la sooiôlé un produit dos facteurs internes dont les principaux sont la raison et le caractère personnels. Le collectivisme voit dans la personne humai no un simple produit des circonstances. Dédaigneux de toute psychologie, dédaigneux morne dos données de la physiologie cérébrale, il conçoit dans les sociétés le déterminisme exactement comme le font les sciences physiques les plus rigoureuses. Entre l'étude du passé social et la recherche des modifications possibles, il croit devoir placer la prévision de la société future, non pour corriger les faits, non mémo pour éviter les crises, mais pour les hâter, pour devancer les temps, bref, pour précipiter la venue, jugée inévitable, d'une organisation économique sans propriété capitaliste.
Toutefois, le rautuellisme de Proudhon est incontestablement une des origines du collectivisme de Marx; les thèses les plus neuves du marxisme, à une exception près, se retrouvent déjà chez Fauteur des Contradictions économiques.
Le mutuellisme de Proudhon prétend subordonner la production et l'échange à la justice. Mais qu'est-ce que cette justice ? C'est l'égalité absolue! (i) Proudhon s'attache passionnément à nier le fait le plus éclatant, la différence des capacités et des mérites. Dès lors, c'est en vain qu'il
{\)?Justice dans la Révolution, l. h^, 3" élude, ch. v.
crible d'épigrammes el de critiques, d'ailleurs méritées, la conception communiste, il en a posé les prémisses.
Sans doute, Proudhon découvre dans le communisme une contradiction fondamentale : ce système confond la fraternité avec l'égalité. « C'est la loi de famille appliquée à la société. Là, en effet, il n'est pas question d'égalité ou de nonégalité de forces, de talents, de moyens; c'est de la fraternité pure, comme entre parents et enfants, entre frères et sœurs. Mais la famille est la sphère de iaiilorilé el de la subordinalion, et, quand le communisme sera logique, il reconnaîtra qu'en prenant dans la famille le type de la société, il aboulil au sijslème féodal (i), » D'un autre côté, le communisme pour arriver à abolir la propriété héréditaire nie la famille au moment même où il en généralise le type (2).
Proudhon revendique avec âpreté dans la famille et l'État la supériorité de l'homme sur la femme ; en revanche, il conclut, en économie politique, de légalité des personnes à l'égalité des biens. C'est que, selon lui, la division du travail implique la réciprocité et la balance des services. Ici le communisme peut l'acculer à une contradiction. Il suffit de lui poser cette question : la balance des services est-elle possible si les instruments de travail sont possédés à titre privé? Si oui, pourquoi se plaindre de la société actuelle où les personnes sont égales, contractent également et librement, où les relations de services sont soumises à la loi
(1) Justice dans la réuolulion, t. l'^', \>. 27'j.
(2) Système des contradictions économiques, ch. xu, § 5.
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iic r(''cliani;(' lihrc»? Si non, |)(>ur(|ii()i i-cpoussci' le colk'clivisinc?
Sur la quoslion roiidainonlalc tic la j)i-o|)ri(Hc, rion de plus rquivoque que la pensée du mulucllisme. « La propriété, c'est le vol! » s'écrit Proudhon d'un bout à l'autre de son œuvre. En môme temps, il proteste avec éclat contre l'intention de détruire la propriété. « Détruire une conception de l'esprit, une force économique ; détruire l'institution que celte force et cette conception engendrent est aussi absurde que de détruire la matière. . . Ce <iue je cherchais dès iS/joen définissant la propriété, ce que je veux aujourd'hui, ce n'est pas uno»destruction, je lai dit à satiété ; c'eût été tomber, avec Rousseau, Plotin, Louis Blanc lui-même et tous adversaires de la propriété, dans le communisme, contre lequel je proteste de toutes mes forces; ce que je demande pour la propriété, c'est une balance (i). »
Ici encore, de deux choses l'une : ou Proudhon ratifie la société actuelle, ou il doit conclure au collectivisme.
Ou bien il demande que les droits de propriété soient égaux, quelque inégales que soient les richesses sur lesquelles portent ces droits, en d'autres mots, que les droits des petits propriétaires soient aussi garantis et sauvegardés que les droits des grands. Mais n'est-ce pas la prétention même de la société moderne ? Si elle n'y réussit pas complètement, la faute en est à l'imperfection de la procédure civile, non à l'organisation économique.
(i) La Justice dans la Révolution, t. I", pp. 3o2-3o3.
Ou bien il entend que la propriété est réellement un vol, toutes les fois qu'elle ne peut être égale, c'est-à-dire proportionnelle au travail ? En ce cas, ne condamne-l-il pas au moins une forme de la propriété, celle des instruments de travail?
Le collectivisme peut d'autant mieux s'appuyer sur les prémisses de Proudhon que, d'après ce dernier, si la propriété est identique au vol, c'est qu'elle est l'expression du Moi. « L'erreur de ceux qui ont entrepris de venger la propriété des attaques dont elle était l'objet a été, nous dit-il, de ne pas voir qu'autre chose est la propriété et autre chose la légitimation, par le droit, de la propriété ; c'est d'avoir cru, avec la théorie romaine et la philosophie spiritualiste, que la propriété, manifestation du Moi, était sainte par cela seul qu'elle exprimait le Moi ; qu'elle était de droit parce qu'elle est de besoin ; que le droit lui était inhérent comme il l'est à l'humanité même. Mais il est clair qu'il n'en peut être ainsi, puisque autrement le moi devrait être réputé juste et saint dans tous ses ac/es, dans la satisfaction (juand même de tous ses besoins, de toutes ses fantaisies, puisque en un mot ce serait ramener la justice à l'égoïsme, comme le faisait le vieux droit romain par sa conception unilatérale de la dignité. Il faut, pour que la propriété entre dans la société, qu'elle en reçoive le timbre, la légalisation, la sanction (i). »
Si Proudhon se bornait à dire que le droit de propriété est limité par tous les autres droits, notamment par le droit à la liberté personnelle, il n'eût fait en somme que répéter la doctrine libé-
(i) La Justice dans la Révolulion, t. I"', p. 807.
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raie iiuxliTiu'. Mais la |)i'()|ti'i(M('' (Maiil en (•llc-inriiic idonliliéo au vol, le collctiivisnic peut lirei- une conclusion tout aulro.
Donc la croyance à la justice ne suffit point autant qu'on pourrait le croire à distinguer le nuiluellisme du collectivisme, puiscpie, selon le premier système, la justice implique la réciprocité des services, l'égalité des biens, et qu'au regard de la justice, la propriété est un vol. L'école collectiviste peut en ce cas présenter ses solutions comme le seul moyen de concilier la division du travail avec la réciprocité des services. On comprend que iMarx n'ait pas eu grand'peine à enlever à Proudhon tous ses disciples.
Cette transformation des mutuellistes en collectivistes était d'autant plus aisée que sur trois points fondamentaux : la notion de la valeur, la division du travail, le rapport del'Etatetdesclasses, la doctrine de Marx n'est que le développement de celle de Proudhon.
Le point de départ du marxisme est ropposition de la valeur utile et de la valeur en échange; c'est ensuite l'idée que la mesure de cette dernière est la durée du travail, en d'autres mots la force de travail dépensée par la production.
Or cette idée se trouve presque textuellement formulée au début des Contradictions économiques.
Proudhon pose d'abord en ces termes ce qu'il nomme l'antinomie de la valeur : « Les économistes ont très bien fait ressortir le double caractère de la valeur ; mais ce qu'ils n'ont pas rendu avec la même netteté, c'est sa nature contradictoire. Ici commence notre analyse. L'utilité est la condition nécessaire de rechange, mais ôtez
l'échange, cl lulililc dcviciil nulle. On esl-ce donc qu'apparaît la contradiction? IHiisque tous, tant que nous sommes, nous ne subsistons que par le travail et l'échange et que nous sommes d'autant plus riches que nous produisons et échangeons davantage, la conséquence pour chacun est de produire le plus possible de valeur utile afin d'augmenter d'autant ses échanges et, partant, ses jouissances. Eh bien 1 le premier effet, l'effet inévitable do la multiplication dos valeurs, est de les avilir : plus une marchandise abonde, plus elle perd à l'échange et se déprécie commercialement. N'estil pas vraiquil y a contradiction entre la nécessité du travail et ses résultats? fi)
« L'offre et la demande que l'on prétend être la seule règle des valeurs ne sont autre chose que deux formes cérémoniolles servant à mettre en présence la valeur d'utilité et la valeur d'échange et à provoquer leur conciliation (2). »
Pensant avoir ainsi réfuté la théorie que les économistes ont donnée de la valeur, Proudhon s'attache à la remplacer. La loi de la variation des valeurs n'est pas la loi de leur constitution. Le voilà conduit à une définition qui contient tout le marxisme dans l'œuf : « La valeur varie et la loi des valeurs est immuable ; bien plus, si la valeur est susceptible do variation, c'est parce qu'elle est soumise à une loi dont le principe est essentiellement mobile, savoir : le Iravail mesuré par le temps [Z). »
« Les produits de l'industrie humaine sont les
(1) Système des conlradiclions économiques, ch. 11, œuvres complètes, t. IV, p. 62.
(2 Ibid., t. IV, p. 72.
(3; Ihid.. cil. ii,a'iivres complètes, t. IV, p. Si.
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uns par i'ap|)orl aux aulros geiiros ol ospi'cos, cl ils l'oiiiuMil \ino séiie du simjilcixu composé, selon lo nonibro cl la proportion dos ('Icments, tous équivalents entre eux, qui conslilucnl chaque pio- (luit.
« L'elîet (lu travail est iVélimincr incessammenf la rareté el Vopinion comme éléments constitutifs (le la valeur et par une conséquence nécessaire de transformerles utilités naturelles ou vagues (appropriées ou non) en utilités mesurables ou sociales ; il'où il résulte que le travail est tout à la ibis une guerre déclarée à la parcimonie de la nature et une conspiration permanente contre la propriété (1). »
Précisez ces formules, appuyez-les de quelques exemples, donnez-leur une vague base physiologique et vous aurez la première partie du Capital.
Proudhon ne préludait pas moins au marxisme par sa théorie de la division du travail.
« Il est démontré, et l'objet propre de l'économie est de faire cette démonstration, que la division du travail est le procédé le plus puissant de l'industrie et la source la plus féconde de la richesse, mais qu'elle tend en même temps à abrutir l'ouvrier et conséquemment à créer une classe de serfs. Les deux phénomènes sont aussi certains l'un que l'autre, intimement liés, à telle enseigne que si l'industrie devait se soumettre à la loi du respect personnel, elle devrait, ce semble, abandonner ses créations, et, réciproquement, si la justice devait
(1) Système des conlradiclions économiques, ch. 11, œuvres complètes, t. IV, p. 82.
être subordonnée à la produclion, le paupérisme, le vice et le crime iraient se développant d'une manière continue, proportionnellement à la production elle-même. »
« La question est ainsi de savoir comment la société conservera les bénéfices de la division du travail en la développant toujours, comment d'autre part elle satisfera à la justice en empêchant la dépravation des classes ouvrières (i) ».
C'est en ces termes d'une précision vigoureuse que Proudhon pose la question sociale. Il fait modestement honneur de cette idée à un économiste orthodoxe, Rossi; mais Rossi s'était borné à isoler les problèmes économiques des problèmes moraux pour les besoins de l'abstraction scientifique ; il n'avait pas prétendu opposer l'économie et la justice.
Marx alTectait un matérialisme brutal ; il voyait dans nos idées de justice et de pudeur des conséquences de la propriété capitaliste et n'était pas homme à se soucier « delà dépravation des classes ouvrières ». Mais il retient l'idée fondamentale de Proudhon, c'est que la division du travail et la coopération, piiénomènes économiques nécessaires, annulent la personnalité de l'ouvrier et que par elles, tout rapport est rompu entre le travail individuel et la propriété. Tout le profit en est donc pour le capital, mais c'est là, selon lui, une phase transitoire,
« L'ouvrier est propriétaire de sa force de travail tant qu'il en débat le prix de vente avec le capitaliste, et il ne peut vendre que ce qu'il pos-
(i) La Justice dans la Révohdion, 1. 1'>^ p. 263.