‹ Le socialisme et la science socialeChapitre 15 sur 51 · I.'lMTK nu SOCIALISME · texte numérisé non relu

I.'lMTK nu SOCIALISME

s'-dc, sa l"(>i"<'(' imlividiicllc. ( '.(> rappoi'l ncsolrouve cil rien moililiô parce (pic le caj)ilalislc aclièlo ceni forces île travail au lii-u d'une, ou passe con- Iral non avec un, mais avec cent ouvriers indépendants les uns des autres et qu'il pourrait employer sans les faire coopérer : Le capitaliste paie donc à chacun des cent sa force de travail indépendante, mais il ne paie pas la force combinée de la centaine. Comme personnes indépendantes, les ouvriers sont des individus isolés qui entrent en rapport avec le même capital, mais non entre eux. Leur coo|iéralion ne commence que dans le procès du travail ; mais là ils ont déjà cessé de s'appartenir. Dès qu'ils y entrent, ils sont incorporés an capital. En tant qu'ils coopèrent, qu'ils forment les memlires d'un organisme actif, ils ne sont même quun mode particulier d'existence du capital (i) ».

L'etlel de la division du travail est de substituer la manufacture à l'individu comme élément social. C'est ainsi que se crée la caste.

« Il est d'abord évident que l'ouvrier parcellaire transforme son corps tout entier en organe exclusif et automatique, de la seule et même opération simple, exécutée par lui sa vie durant, en sorte qu'il y emploie moins de temps que l'artisan qui exécute toute une série d'opérations. Or, le mécanisme vivant de la manufacture, le travailleur collectif n'est composé que de travailleurs parcellaires. Comparée au métier indépendant, la manufacture fournit donc plus de produits en moins de temps, ou, ce qui revient au même, elle multiplie la force productive du travail. Ce n'est pas tout;

(1) Le Capital, traduction trançaise, p. 142.

dès que le travail parcelle devient fonction exclusive, sa niélhode se perfectionne. Ouand on répète constamment un acte simple et concentre l'attention sur lui, on arrive peu à peu par l'expérience à attendre l'efTet utile voulu avec la plus petite dépeneede force. Et, comme toujours diverses générations d'ouvriers vivent et travaillent ensemble dans les mômes ateliers, les procédés techniques actpiis, ce qu'on appelle les ficelles du métier, s'accumulent et se transmettent. La manufacture produit la virtuosité du travailleur de détail, en reproduisant et poussant jusqu'à l'extrémela séparation des métiers, tel qu'elle l'a trouvée dans les villes du moyen âge. D'autre part, sa tendance à transformer le travail parcelle en vocation exclu- .sive d'un homme sa vie durant, répond à la propension des sociétés anciennes à rendre les métiers héréditaires, à les pétrifier en castes, ou bien, lorsque des circonstances historiques particulières occasionnèrent une variabilité de l'individu, incompatible avec le régime des castes, à ossifier du moins en corporations les diverses branches d'industries. Ces castes et ces corporations se forment d'après la mèrne loi naturelle qui règle la division des plantes et des animaux en espèces et en variétés, avec cette différence cependant qu'un certain degré de développement une fois atteint, l'hérédité des castes et l'exclusivisme des corporarations sont décrétées lois sociales (i) ».

Entre la division du travail et la production capitaliste, la correspondance est parfaite; parla même un âge nouveau est préparé.

(i) Capital, traduction française, pp. i47 et suivante.

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(( Si la puissance (•ollcclivc du travail (lévclo|ij)cc par la coopérai ion ap[)araîl. coiuuic l'orco jtroduclive du capital, la coopération apparaît comme mode spécifiiiue de la production capitaliste. C'est là la iircuiière phase de transformation tiue parcourt le procès de travail par suite de sa subordination au capital. Cette transformation se développe spontanément. Sa base, l'emploi simultané d'un certain nombre de salariés dans le même atelier, est donnée avec l'existence même du capital et se trouve là comme résultat historique des circonstances et des mouvements qui ont concouru à décomposer l'organisme de la production féodale.

w Le mode de production capitaliste se présente donc comme nécessité historique pour transformer le travail isolé en travail social ; mais, entre les mains du capital, cette socialisation du travail n'en augmente les forces productives que pour l'exploiter avec plus de profit (1). »

Frédéric Engels s'est chargé d'étendre cette vue à l'ensemble de l'histoire. La domestication du bétail, l'usage des métaux, l'invention de la monnaie, sont avant l'ère de la production capitaliste trois moments dans l'histoire de la division du travail. Il en est résulté d'abord la subordination de la femme à l'homme, puis la scission de la société en deux classes, l'une possédante, l'autre possédée, enfin l'apparition de la puissance publique, la guerre et la chasse à l'esclave (2).

La division progressive du travail est, selon le

(1) Le Capilal, IraducLion française, p. i45.

(2) Engels, l'Origine de la famille, etc., cli. ix.

collaborateur de Marx, le fond de la civilisation. La civilisation reposerait sur la distinction des classes ; grâce à elle, tout ce qui est un progrès pour la classe dirigeante serait un recul pour la classe laborieuse (i).

Mais, par l'effet même de la coopération, le nombre des membres de la classe dirigeante diminue : un jour viendra où le seul jeu des forces économiques aura concentré toutes les forces productives entre les mains de la communauté.

Proudlîon eut le mérite de poser un problème. Depuis, une œuvre magistrale, la Division du travail social, de M. Emile Durkheim, a fait complète justice de cette opposition de la personnalité et de la division du travail. C'est précisément quand il y a coopération, et coopération sj)écifiée, que la société sent sa dépendance à l'égard de l'activité personnelle (2).

Mais Froudhon, sans s'en douter, avait, en opposant la division du travail à la personnalité, posé les fondements d'un nouveau communisme, plus savant que celui de Cabct, mais non moins contraire à ses propres aspirations morales. Ici encore les muluellistes ont été les pionniers des collectivistes.

Il n'en est pas autrement de la théorie de l'État. Proudhon ne dit pas aussi clairement que Marx et qu'Engels que l'État est le résultat de la lutte des classes et la cuirasse des classes possédantes dans leurs guerres contre les classes possédées. Toutefois, selon lui : 1" l'Etat est à ses yeux le produit de

(1) Engels, t'Orif/ine de la famille, p. 288. (2; Emile Durkheim, De la division du Iravailsocial, 1 vol. in-8°. Paris, Félix Alcan. 1893. Conclusion.

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la division du travail ; 2» bien (juc favorable on principe à la jiislice, rKlal tombe sous la loi de la propriété, et, au lieu (rèlre un agent de l'égalilé, il est un agent de la luérarchie.

Ecoulons-le lui-même :

« Un atelier formé d'ouvriers dont les travaux convergent vers un même but, qui est d'obtenir tel ou tel produit, possède en tant qu'atelier ou collectivité une puissance qui lui est propre : la preuve, c'est que le produit de ces individus ainsi groupés est foi"t su{)érieur à ce qu'eût été la la somme de leurs produits particuliers s'ils eussent travaillé séparément (1).

« Tout groupe bumain, famille, atelier, bataillon, peut être regardé comme un embryon social; par conséquent, la force qui est en lui peut, dans une certaine 'mesure , former la base du pouvoir politique. Mais ce n'est pas en général du groupe tel que nous venons de le concevoir que naît la cité, l'État. L'État résulte de la réunion de plusieurs groupes, différents de nature et d'objet, formés chacun pour l'exercice d'une fonction spéciale et la création d'un produit particulier, puis rallié sous une loi commune et dans un intérêt identique. C'est une collectivité d'ordre supérieur, où chaque groupe pris en lui-même pour individu concourt à développer une force nouvelle, d'autant plus grande que les fonctions associées sont plus nombreuses, leur harmonie plus parfaite et la prestation des forces de la part des citoyens plus entière. En résumé, ce qui produit le pouvoir dans la société et qui fait la réalité de cette société

{i) La Justice dans la Réoolulion, l. 1,4" élude, p. 4o8. Richard — Socialisme. 5

elle-même est la môme chose que ce qui produit la force dans les corps tant organisés qu'inorganiques et qui constitue leur réalité, savoir le rapport des jiarlies (i) ».

Ce principe posé, Proudhon s'attache à montrer que le pouvoir social n'est pas en lui-même contraire à la justice.

<( La force étant un attribut de toute réalité, et toute force pouvant s'accroître indéfiniment par le groupe, la conscience acquiert d'autant plus d'énergie chez les hommes et le respect de la justice de certitude que le groupe social est plus nombreux et mieux formé : c'est ce qui fait que dans une société civilisée, si corrompue ou asservie qu'elle soit, il y a toujours plus de justice que dans une société barbare (2). »

Jusqu'ici, Proudhon paraît plutôt favorable à l'Étal et en ojjpositionavec les marxistes pour qui, quoi qu'on ait pu dire, l'État est l'efl'ct et l'agent de la scission des classes, l'instrument du capital. Mais le fondateur du mutuellisnie se pose le problème de la « corruption du pouvoir social ». Au lieu d'y voir, comme l'a bien prouvé Spencer, un ell'et de la guerre, il en fait une conséquence de la propriété ; par là il prélude à la fois au marxisme et à l'anarchisme.

« Par la constitution de la famille, le pore se trouve naturellement investi de la propriété et direction résultant de la force du groupe familial. Bientôt cette force s'accroît du travail des esclaves et mercenaires, dont elle concourt à augmenter le

(1) La Justice dans la Révolulion, l. I, 4° élude, p. 48i.

(2) Ibid., p. 487.

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noinl»r(\ La rainilU» (Irviciil liilm : \c prro, conservant sa <lip,nilr, voit (M'oîlir (raillant la puissance tlonl il dispose. C'est le point de départ, le type de toutes les appropriations analogues. Partout où se l'orme un gi'oupe d'hommes ou une puissance de collectivité, là se l'orme un praliciat, une seigneurie (1). »

Voilà l'idée qu'Engels a délayée dans un gros volume d'histoire et d'ethnographie en y ajoutant seulement une foule de contresens historiques. Poursuivons (2;.

« Le pouvoir social constitué en principal, approprié par une dynastie ou exploité par une caste, que deviennent ses rapports avec la nation? Ils sont complètement intervertis. Dans l'ordre naturel, le pouvoir naît de la société, il est la résultante de toutes les forces particulières groupées pour le travail, la défense et la justice. D'après la conception empirique, suggérée par l'aliénation du pouvoir, c'est la société au contraire qui naît de lui ; il en est le générateur, le créateur, l'auteur; il est supérieur à elle ; en sorte que le prince, de simple agent de la république en est fait le souverain, et, comme Dieu, le justicier (3). »

« A part ce que le prince possède à titre de patrimoine ou domaine privé, à part aussi le commandement des armées, la perception de l'impôt et la nomination des fonctionnaires, le principe est qu'il abandonne le surplus, terres, mines, cultures, industries, transports, banques,

(1) La Justice dans la Révolution, t. I, 4° élude, p. 489- {'2) Ibid., p. 492.

(3) Ibid., p. 492.

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commerce, éducation, à la libre jouissance, disposition absolue, concurrence elïrénée ou coalition immorale de la classe privilégiée. Ce qui est du domaine économique est censé ne le regarder plus ; il ne doit se mêler de rien. En un mot, l'abandon à une caste de la véritable force sociale, voilà ce qu'on appelle limite du pouvoir et qu'on décore du nom de libertés publiques (i). »

Dans les Contradictions économiques, Proudhon formulait en quelques lignes, avec plus de précision encore, l'abrégé des théories politiques développées plus tard par le marxisme : « Du travail, de sa division, de la distinction du maître et du salarié, du monopole des capitaux surgit une caste de seigneurs terriens, financiers, entrepreneurs, bourgeois, maîtres et contremaîtres, faisant œuvre de consommer des rentes, de recueillir des usures, de pressurer le travailleur et, par-dessus tout, d'exercer la police, forme la plus terrible de l'exploitation, de la misère. L'invention de la politique et des lois est exclusivement due à la propriété (2). »

Après Proudhon, Marx et Engels pouvaient venir: la voie leur était ouverte. Proudhon leur avait épargné jusqu'à la peine d'inventer une explication de la guerre, à l'usage du socialisme.

« Toute nation, écrit-il, en qui la balance économique est violée, les forces de production constituées en monopole et le pouvoir public livré à la discrétion des exploitants, est ipso facto une nation en guerre avec le reste du genre humain. Le

(i) La Justice dans la Révolution, t. I':^ p. /JoS. (2) Œuvres complètes, t. V, p. 401 •

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lur-iiic pfiMci|)(> (rai-cM|)ar(MU(Mil cl diiK'iialilr ([ui a pirsidr à sa CDUsliliilioii |)(tlili»|ii(' et éconoini(Hio le pousse à ra('ca|)arenient yx'/' fas et nef as lie loul<'s les rieliesses du globe, à l'asservisscuieul de lous les peuples (1). » Engels ne dira pas autre chose 12).

Xolre prétention n'est pas de nier Toriginalité de Marx et d'insinuer qu'il n'ait rien ajoute à Proudhon. Son éducation allemande le conduisait à tenir un plus grand compte de l'histoire et à tenter de la faire témoigner en sa faveur.

Mais, à cet égard, Marx, quoi qu'il ait dit, doit aussi beaucoup à Lassalle, c'est-à-dire, comme nous l'avons montré, à l'école de Hegel. ]\Iarx dédaignait la théorie de la loi d'airain ; mais, sans la loi d'airain, il n'eût jamais conçu la plus-value. Marx affectait un profond mépris de la philosophie, mais, sans la philosophie de l'histoire de Hegel, il n'eût jamais conçu sa loi de prévision sociologique,} il n'eût pas induit un retour de la société à son oi'ganisation originelle, un retour au communisme par l'effet même du développement de la propriété.

L'originalité de Marx est d'avoir ramené tous les problèmes à un seul, le problème du capital, de sa nature, de sa formation ; d'avoir ainsi élaboré, au moins en apparence, une science économique en opposition à celle de Smith et de ses successeurs ; de l'avoir appuyée sur une conception nouvelle de la valeur; d'en avoir déduit, avec une conception nouvelle de l'histoire du droit privé et

il) La Justice dans la Révolution, t. I", 'p. 498, etc. (2) Engels, Oriijine de la famille, pp. 264 et 278.

-,> III-TOlilMI i: F.T ANAT.Y>^F. OI SOCTNLHME

public, la prévision do nouvelles transformations sociales. Il a ainsi remlu possible une vraie discussion scientifique du socialisme.

Après lui, si nous exceptons le paradoxal, mais vigoureux Loria qui à bien des égards esl plutôt un critique qu'un défenseur du socialisme, la doctrine n'a reçu que des modifications insignifiantes.

Mais, si Marx a fait la synthèse du socialisme, les éléments en avaient été préparés par ses prédécesseurs.

L'unité du socialisme est donc plus visible encore que sa variabilité. Nous pouvons donc le définir avec précision et indiquer les grandes lignes de la discussion qu'il appelle.

Le socialisme se présente comme un effort pour expliquer comment ont apparu l'entreprise capitaliste et la production marchande et pour en prévoir la disparition.

Le socialisme s'attache à distinguer deux choses identifiées par l'économie polilicpic libérale, le capital et l'instrument de travail. Le capital esl à ses yeux l'instrument des échanges qui, susceptible de se'concenlrer en un petit nombre de mains, permet à ses possesseurs d'ôter aux travailleurs les instruments de travail et d'imposer à ceux-ci un surtravail, grâce auquel il est sans cesse accru.

Le socialisme est donc la négation du rôle social de l'épargne ; il n'admet aucun rapport entre l'abstinence et l'intérêt rapporté par le capital. Epargner, ce serait à la fois acheter du surlravail et tuer l'échange pour acheter ce surtravail à meilleur compte.

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Mais le socialisnio n'arriverait pas à un lel résultai s'il acceptail la ilrlinition (jue les économistes libéraux ont (lonn(''e de la valeur d'échange, s'il y vovait /'t't7u//j 7('<//>////c'despi'0(luils ou des services, leur puissance réciproque d'achat. Le socialisme nie tout rapport entre la valeur d'un produit et le besoin cpie les consommateurs en ont. C'est un ell'ort pour mesurer la valeur des choses par la durée du travail ou tout au moins par la force de travail dépensée à les produire,

Nous avons dit au début que le socialisme est la notion d'une société sans concurrence. Il nous faut, maintenant corriger cette définition dont, nous avions indiqué le caractère provisoire. Le socialisme se refuse en effet à voir dans la concurrence économique la forme sociale de la concurrence vitale et une conséquence indirecte de la lutte de l'homme contre les choses extérieures ; il y voit au contraire un fruit de la civilisation et un phénomène purement transitoire. Nous pouvons donc en compléter la définition ainsi : « Le socialisme est la notion de l' avènement d'une société sans concurrence grâce à une organisation de la production sans entreprise capitaliste et à un système de répartition où la durée du travail serait la seule mesure de la valeur. »

On voit donc par là que la théorie socialiste appelle la discussion sur deux grands points :

1" La formation du capital;

2° La prévision des états sociaux futurs.

Le procès se plaidant entre le socialisme et l'économie politique traditionelle, celle-ci ne peut être à la fois juge et partie. Nous laisserons donc de

8o HISTORIQUE ET ANALYSE DU SOCIALISME

côté les arguments des économistes et leur méthode de critique. Eu revanche, le socialisme iail appel à la méthode historique et comparative : c'est à cette lumière que nous l'examinerons, c'est selon cette loi que nous le jugerons.

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