CARACTÈRE THÉORIQUE ET INDÉCISION PRATIQUE DU SOCIALISME
Nous risquons sans doute de surprendre certains lecteurs en ItMir présentant le socialisme comme une hypothèse sur l'origine, la nature et l'avenir des faits sociaux et économiques. Ils sont peut-être accoutumés à y voir un plan de reconstitution sociale ou tout au moins un ensemble de réformes législatives plus ou moins hardies ; peutêtre même le socialisme n'est-il à leurs yeux que la somme des revendications ouvrières et la disposition à y faire justice.
Il est malaisé de réagir contre une habitude d'esprit ; ici toutefois il le faut. La plupart du temps une discussion sur le socialisme ressemble à une divagation parce que l'on ignore au fond sur quoi elle porte. On ne mettra fin à ce lamentable état de choses que si l'on va chercher le socialisme, non dans les délibérations des congrès ouvriers ou dans les déclarations des groupes parlementaires, mais dans les œuvres des quelques intelligences qui l'ont élaboré. Le sociahsme est une théorie des faits économiques; la vérité ou la fausseté de la théorie est indépendante de la valeur des applications que l'on se flatte d'en tirer.
Lorsque les groupes socialisles^délemlent contre des libéraux inconséquents la cause des associations ouvrières, lorsqu'ils demandent une surveillance sévère du travail des enfants et des femmes, et même la protection de la santé des adultes dans les industries insalubres, ils ne font rien qu'un partisan de la propriété capitaliste ne puisse approuver. Lorsqu'ils invitent les ouvriers ctiesemployés à entrer dans les conseils locaux et les assemblées parlementaires, l'adhésion qu'ils obtiennent ne prouve rien non plus en faveur de leurs doctrines économiques.
Les prémisses du socialisme ont donné lieu à deux conclusionsdistinctes ; d'un côté, la limitation légale de la journée de travail (i), de l'autre, la socialisation des moyens de production. Bien que la première de ces mesures soit présentée comme propre à conduire sans secousse à la seconde, elle nous paraît en contradiction complète avec elle. S'il y a réellement surtravail dans l'industrie et si le capital est le fruit de ce surtravail, en mettant fin au surlravailparl'inslitution d'une journée normale de travail, on arrête net cette accumulation de cajjitaux qui serait la préface de leur socialisation. De toute façon, discuter la limitation légale de la journée de travail, c'est discuter la question môme du surlravail ou le fond des théories socialistes.
Supposons que la revendication de la journée de huit heures ne soit qu'un artifice de procédure politique destiné à prouver que l'exploitation est sans remède tant que les instruments de travail sont entre les mains de la propriété privée : nous
(i) Karl Marx, Capital, ch. x.
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tlcvrions drs lors clisculor la socialisation des moyens (le procluclion.
Mais une première tiucslion se pose : Comment délînii- clairement ces dei'nicrs, puisque tant do richesses ont selon l'aspect considéré le carac^tère de moyens de production ou de moyens de consommation ? Tels les maisons, les bestiaux, les jardins, les voitures. En réservant les moyens de jouissance à l'individu tandis qu'il donne les instruments de travail à la communauté, le socialisme ne sort pas de l'abstraction, de la théorie pure.
Entendons si l'on veut cette définition dans le sens le plus strictement socialiste et supposons la propriété réduite aux choses qui s'appliquent immédiatement aux besoins humains, sur quoi peut porter la critique ?
Serait-ce sur les effets de cette socialisation? Mais quelles données puiserions-nous dans l'expérience, puisque, si l'ethnographie et l'histoire nous présentent de petites communautés collectivistes (au moins en apparence), elles ne nous offrent rien d'analogue à une organisation socialiste de la grande industrie moderne.
Discuterons-nous l'organisation de la production sociale? Mais le socialisme ne nous présente rien de défini. La collectivité maîtresse des instruments de travail serait, selon les uns, la commune, selon les autres la nation, selon d'autres plus nombreux, la communauté internationale. Les causes de cette hésitation sont trop visibles. La commune est une collectivité définie, vivante, tangible: on comprend que beaucoup de socialistes songent à en faire l'héritière de la propriété capitaliste. Mais
la commune n'est aujourdhui qu'une pièce du grand atelier social. Lyon tisse la soie, Reims, Roubaix, la laine ; Lille, Tourcoing, la toile pendant que Rouen file et tisse le coton, que Paris raffine le sucre et fabrique les meubles. La commune est tributaire d'un marché et d'un atelier beaucoup plus étendu. La nation lui sera donc préférée par d'autres écoles, par l'école blanquiste notamment. Mais beaucoup d'entreprises sont internationales, non seulement à cause de leurs débouchés, mais à cause des capitaux qui y sont engagés. On conçoit aisément que les marxistes ne voient qu'une colleclivilé possible, l'humanité, l'internationalité. Ici la critique a la tûche vraiment trop facile. Le collectivisme serait donc ajourné après la disparition des états nationaux, des consciences nationales. Or jamais la conscience nationale ne s'est affirmée avec autant d'énergie, d'unanimité qu'au xix"" siècle, en Irlande comme en Grèce, aux Pays-Bas comme en Italie, en Bohème comme en Serbie, en Hongrie comme en Allemagne, La démocratie lui a donné une force qu'elle n'avait jamais connue (i). La civilisation, dira-t-on, est internationale. Mais qu'est-ce ([ue la civilisation selon le socialisme, sinon le règne du capital, la division du travail social tendant à l'exploitation des classes laborieuses (2) ? Comment donc la civilisation pourrait-elle fournir un point d'appui à un collectivisme international? Supposons ce problème tranché : une nouvelle question se pose. Quel mode d'organisation adop-
(1) Albert Sorcl, l'Europe et la Révolution française, passim.
(2) Engels, Origine de la famille, etc., ch. i\.