‹ Le socialisme et la science socialeChapitre 18 sur 51 · LA FORMATION DU CAI'ITAL. EX.VMEN DE LA TIIÉORIL DU SURTRAVAIL · texte numérisé non relu

LA FORMATION DU CAI'ITAL. EX.VMEN DE LA TIIÉORIL DU SURTRAVAIL

Le socialisme scientifique est avant tout une théorie des origines de la propriété capitaliste et de la formation du capital. Selon son fondateur, il n y a aucun raj)port entre le mérite moral de l'abstinence et le profit du capitaliste ; les explications des économistes sont enfantines (i). Marx ne jiai'aît pas arrêté par la difficulté de fournir une explication^nouvelle, car, si Ion y regarde bien, au lieu d'une, il en offre deux, d'ailleurs inconciliables.

Nous avons vu précédemment que, selon lui, le capitaliste achète la force de travail des ouvriers en traitant séparément avec chacun d'eux, puis les fait coopérer et profile ainsi de tout l'excès de puissance productive du travail combiné sur le

(i) Le Capital, ch. xxiv, § 3.

FOHMATION 1)1! CArMTAI.. TlIKOIMi; 1)1" sriilHA\MI. 89

travail isolé [i]. Il semble ({Ui\ s'il on est ainsi, le prolil (le l'enlreprise capilalisle soil siilTisaininenl explitiué. Mais peu conleiil, paraît-il, Marx li-ace du capital un tableau plus noir. Il en cherche l'origine clans le surtravail, c'est-à-dire dans le travail non payé. Le capital est du suriravail accumulé (:>).

Remarquons-le, cesdeuxexplicationss'exclucnl. Si le profit, la plus-value du capital provient de la coopération, il ne provient pas d'une extorsion d "heures de travail. On peut s'étonner de voir ces deux explications juxtaposées dans le même ouvrage. Dans le premier cas, le profit du capital a une origine normale, mais, comme ce profit est distinct du capital lui-même, il faut chercher l'origine de celui-ci et on ne la trouve pas ailleurs que dans l'épargne. Dans le second cas, l'origine du capital se confond avec l'origine même de sa plusvalue ; l'une et l'autre sont les conséquences du parasitivisme.

Les faits ne répondent peut-être pas à la distinction si tranchée faite par j\Iarx entre le travailleur individuel, louant isolément sa force de travail, et le travailleur collectif, l'atelier, produisant grâce à la division du travail un produit extrêmement supérieur à la somme des forces isolées de chacun de ses membres. Nous voyons Marx raisonner toujours comme si l'ouvrier était incapable de la moindre réflexion sur ses intérêts. N'est-il pas vrai au contraire qu'il se forme dans l'atelier une conscience collective, que le travail-

(1) Voir page 68 du présent volume.

(2) Le Capital, 6" section et suivantes.

leur collcclif arrive à sontir sa force et à exiger sa part des profils de la coopération ? Reconnaissons, toutefois, que l'analyse scientifique a ses exigences. Or l'on ne peut contester ici la finesse de l'analyse de Marx. Mais qu'en résulte-t-il ? C'est d'abord que le profit du capital est un fait normal, car cette division du travail d'où il résulte ne s'organi.se pas et ne se maintient pas d'elle-même ; elle suppose l'action d'une volonté, la présence d'une pensée. La preuve en est donnée par le succès si difficile des sociétés coopératives de production ; car, si le secret du capital est si simple, pourquoi les ouvriers ne le lui auraient-ils pas dérobé, au moins dans toutes les industries qui n'exigent pas un machinisme compliqué? Une seconde conséquence est que l'ouvrier bénéficie comme consommateur de la puissance productive développée par la division du travail. En résultc-t-il que tout soit pour le mieux et que le laissez-faire soit la dernière conclusion de la science économique ? Nullement. L'ouvrier peut réclamer légitimement sa part des profits de la coopération, car il y met non seulement sa force, mais encore son intelligence personnelle, non toujours sans dommage. De là la liberté des coalitions et la légitimité des syndicats professionnels ; de là aussi des charges que la loi peut imposer à l'entrepreneur, notamment le risque professionnel en cas d'accidents. Si ces conclusions sont contraires à celles de la vieille économie politique et à la doctrine du laissezfaire, elles ne sont nullement socialistes ; elles ne contestent ni la légitimité de la propriété capitaliste ni le caractère normal du régime de l'entreprise.

FOnMATION nu CAPITAL. THKOniE DII STinTRAWIl. f)l

Aussi, n'rsl-ro |»iis n rollo oxpliralion <lii r;i|)ilal (pu' Marx s'csl anvl('' ; loiil son oiivia^c csl le di'Yoloppenienl de la lliéoric du suiliavailou de la plus-valuo.

La l;\cho de la crili(|uo S(M'a soulemcnldc [)osor les preuves qu'il apporte.

Elles sont au nonil)re de deux, l'une abstraite et déductive, se tire de la notion de la valeur qui doit, selon Marx comme selon Proudhon, iMre mesurée par la journée de travail ; l'autre, historique et inductive, n'est autre que l'analogie du servage et du salariat ; elle consiste à identifier le surlravail de l'ouvrier moderne et la corvée du serf.

La méthode historique et comparative que nous avons adoptée nous oblige à porter d'abord notre attention sur cette dernière preuve, dont l'autorité serait à nos yeux très supérieure à toute espèce d'argumentation déductive.

« Comparons, écrit l'auteur du Capital, le surtravail dans les fabriques anglaises avec le surtravail dans les campagnes danubiennes où le servage lui donne une forme indépendante et qui tombe sous les sens. Étant admis que la journée de travail compte 6 heures de travail nécessaire et 6 heures de travail extra, le travailleur libre fournit au capitaliste 6 X ^ ou 36 heures de surtravail par semaine. C'est la même chose que s'il travaillait trois jours pour lui-même et trois jours pour le capitaliste. Mais ceci ne saute pas aux yeux, surtravail et travail nécessaire se confondent l'un dans l'autre. On pourrait en effet exprimer le même rapport en disant par exemple que l'ouvrier travaille dans chaque minute 3o secondes pour le capitaliste et 3o secondes pour lui-même. Il en est

aulrement avec la corvée. L'espace sépare le travail nécessaire que le paysan valaque, par exemple, exécute pour son propre entretien de son travail extra pour le boyard. Il exécute Tun sur son champ à lui et l'autre sur la terre seigneuriale. Les deux parties du temps du travail existent ainsi Tune à côté de l'autre d'une manière indépendante. Sous la Ibrme de corvée, le surtravail est rigoureusement distinct du travail nécessaire. Celte dilTérence de forme ne modifie assurément en rien le rapport quantitatif des deux travaux. Trois jours de surlravail par semaine restent toujours trois jours d'un travail qui ne forme aucun équivalent pour le travailleur lui-même, quel que soit leur nom, corvée ou profit. Chez le capitaliste cependant, l'appétit de surtravail se manifeste par son âpre passion à prolonger la journée de travail outre mesure ; chez le boyard, c'est tout simplement une chasse aux jours corvéables (i). » On voit ici l'esprit du socialisme : la substitution du salariat au servage aurait profité exclusivement à la classe capitaliste; elle lui aurait permis d'alourdir la corvée en la déguisant. Affranchissement signifierait asservissement.

Il y a ici une interprétation arbitraire des données les plus certaines de l'histoire économique, c'est-à-dire de l'histoire des origines de l'entreprise.

L'économie politique abstraite, la doctrine de l'école fondée en Angleterre par Adam Smith, a pris le régime de l'entreprise comme l'objet unique de son étude, mais en dehors de quelques

(i) Le Capital, ch. x, section 2, p. 101.

lomiATioN nr capital, tiikorik nr sirthan \ii. <|3

rares a(lo|)los, on ne mol i^iirrc on doulo aujourd'hui (ju'olli' on ail mal rendu (•()m|)le. l'^lle on a oxpliciué rexislcnee parles avantages que l'humanilé en relire pour la salisfaclion do deux àc ses penehants, le [)enohant au plus ^rand gain el le penchani au uu^indre elTorl. Outre qu'une telle explication n'a l'ion de scientifique, elle conduisait la critique à montrer les inconvénients de ce régime économique, les penchants sociaux, moraux cl religieux qu'il contrarie. S'il dépendait des tendances permanentes de la nature humaine, le régime de l'enireprise devrait être immuable, aussi ancien que l'humanité et fait pour durer autant qu'elle. Telle était la naïve idée que s'en faisait J.-B. Say quand il voulait le retrouver chez les Phéniciens. Or le régime de l'entreprise n'est apparu que très récemment dans les sociétés occidentales et est inconnu ailleurs.

L'école historique allemande a inauguré une phase nouvelle de la science. Les derniers représentants, Karl Biicher entre autres (i), ont pris l'apparition du régime de l'entreprise pour l'objet précis de leurs recherches historiques. Il se trouve que leurs conclusions concordent d'une façon surprenante avec les résultats des travaux entrepris à un tout autre point de vue par les historiens du droit privé et des institutions politiques, sir Henri Sumner Maine, Fustel de Coulanges, Dareste, Viollet, etc.

L'esprit de ces études est que, si l'entreprise capitaliste est le résultat d'une évolution, si par

(i) Karl Bûcher, Enlsle chiing der Volliswirlhschaft ; Tubingen, 1898.

suite elle est susceptible de se modifier lentement dans lavenir, elle répond cependant à une adaptation de l'humanité à ses conditions d'existence ; elle s'est substituée progressivement à l'entreprise collective; elle résume les progrès industriels et sociaux de l'humanité.

Or, son histoire est celle de la liberté individuelle ; celle-ci, si on la conçoit scientifiquement, n'est autre chose que l'aptitude de la personne à réagir sur le milieu social sans le troubler.

Remontons du présent au passé : nous voyons le régime de l'entreprise précédé immédiatement par le régime des corporations, c'est-à-dire par le monopole collectif. Mais la corporation elle-même a été précédée par une production familiale dont elle conservait encore bien des vestiges. Il est impossible de bien comprendre la corporation industrielle du moyen Age si on ne se la représente comme une extension et une spécification de de l'atelier domestique, familier lui-même à tous ceux qui ont étudié avec (j[uelque discernement les écrivains de l'antiquité ou qui ont seulement lu avec quelque attention les Economiques de Xénophon.

Spencer caractérise ainsi cette filiation : « La continuation d'une affaire, d'un art ou d'une profession parmi les descendants est presque inévitable aux premières étapes de la société. Il est aisé d'apprendre le métier par un exercice commencé de bonne heure ; le coût de l'éducation est minime et la conservation du tour de main dans la famille est désirable. Il y a de plus la raison que les groupes familiaux étant en antagonisme, il n'est guère possible qu'ils s'instruisent mutuellement.

FORMATION UV CAl'ITAI.. TIlKOniF. DU SUPTRAVAIL ^5

Dans lo rours dos aniKH's Tadoplion icilc (lue l'admission d'un ap|)renli olrant;cr à la l'aniille, qui se pialiqno dans les groupes de tous les genres, n'a ([u'à devenir rréquenle pour que le caractère de la corporation comme groupe familial soil obscurci. L'importance de la corporation comme agent de gouvernement et son évolution probable hors de la famille composée primitive se verront clairement quand nous nommerons les traits communs aux deux : l'obligation de la vengeance du sang; la responsabilité des transgressions de ses membres ; le devoir d'entretenir les membres incapables et enfin l'exécution de châtiments tels que la mise hors la loi (i). »

L'atelier domestique, la corporation, l'entreprise capitaliste, telles sont donc les trois phases du développement économique. Si, réprimant la tendance de l'imagination à peindre les institutions représentées par ces mots de couleurs tantôt séduisantes, tantôt repoussantes, selon les écoles et les partis, nous nous adressons aux historiens pour en connaître la vraie nature, nous verrons que leur succession répond à une réelle ascension de la liberté personnelle.

Dans son liv^e sur le Domaine rurale Fustel de Coulanges nous fait une peinture précise de l'atelier domestique dans la société romaine. Après avoir rappelé que la troupe d'esclaves qui cultivait un domaine s'appelait familia et nous avoir mis en garde contre la tendance à attribuer quelque idée ou morale ou charitable à ce mot « qui dans l'ancienne langue latine signifiait un objet

(i) Spencer, P/'i/ic/pes de socio/oyfe,§5i3. Paris, F. Alcan.

possédé, un corps de biens », il nous apprend que celte troupe se divisait en deux parties bien distinctes, la familia iirhana et le familia riistica, la première attachée au service personnel du maître, la seconde destinée à la culture du domaine. Ici laissons parler le i^rand historien lui-même.

« Au début de la période impériale nous trouvons dans Columelle une description assez nette de la familia l'uslica. Elle forme un groupe où personne ne travaille isolément ni librement. On la partage, suivant la nature des travaux, en plusieurs offices ou emplois qu'on appelle officia ou minisleria. Les uns sont laboureurs, les autres vignerons, les autres bergers. Si le domaine est très grand et les esclaves très nombreux, on les répartit dix par dix et Ton a ainsi des décuries de laboureurs, des décuries de vignerons, des décuries de bergers. Chaque décurie laboure, moissonne ou vendange en commun. »

« Dans cette troupe d'esclaves ruraux on compte des ouvriers. Il y a en ellet des charrues et des voitures à construire et à réparer. II y a sans cesse quelques travaux à faire aux bâtiments et aux toitures. Il y a le blé à moudre, le pain à cuire, les vêtements à tisser et à coudre. Le domaine doit avoir en soi tout ce qui est nécessaire à la vie. Il doit autant que possible ne rien acheter au dehors et ne pas appeler d'étrangers. 11 est ù lui seul un petit monde et doit se suffire à lui-même. Aussi y trouvons-nous des meuniers, des boulangers, des charrons, des maçons, des charpentiers, des forgerons, même des barbiers pour raser les esclaves. Il existe aussi dans le grand domaine un atelier de femmes gynœceum ; on y tisse les vêtements né-

lUlJMATlO.N IH' CIM'IIM.. Tm;()ltli: OU SLltTRWAM. <)7

cessaires à loiil le personnel. Puisque le village libre, ainsi que nous l'avons dit, n'existe j)as ou est rare, il laul bien que tous les rléuieuts de population qui vivraient dans un village de nosjours existent à l'intérieur du domaine rural de l'époque romaine. Mais ces hommes sont de condition servile, et ils appartiennent au propriétaire du sol (il. » 11 n'est pas prouvé, nous le reconnaissons, que l'existence de l'atelier domestique ait partout et toujours coïncidé avec le développement de l'esclavage que nous présente la période romaine impériale. Ici, comme on peut le voir, les travaux sont déjà très spécifiés ; l'atelier domestique a pu être ailleurs beaucoup plus rudimentaire. C'est dans les communautés taisibles du moyen âge et du monde slave moderne qu'il aurait offert au tra- ^'ailleur la condition la meilleure. Or la communauté taisible est si bien inséparable du servage que, comme le reconnaît M. de Laveleye luimôme, elle n'a pas survécu à l'affranchissement des serfs (2). Ceux qui opposent le régime de l'atelier domestique à l'exploitation moderne étudient les sociétés avec leur imagination. « Les seigneurs, écrit Laveleye, trouvaient un grand avantage à avoir comme tenanciers des communautés plutôt que des ménages isolés : elles offraient bien plus de garanties pour le paiement des redevances et pour r exécution des corvées. Comme tous les membres de l'association étaient solidaires, si iun deux faisait défaut, les autres étaient obligés de

(1) Fustel de Coulangcs, l'Alleu cl le Domaine rural, ch. I, § 4, Hachette, 1 vol. in-8

(2) Laveleye, De la Propriélé el de ses Formes primitives, ch. xxin, p. 499, Paris, F. Alcan.

s'acquitter des prestations auxquelles il était tenu (i). »

Nous allons demander le tableau des corporations à un historien visiblement partial en leur faveur, le chanoine Janssen ; les traits défavorables n'en seront donc que plus énergiquement soulignés.

Du tableau enthousiaste que Janssen nous fait de la corporation allemande à la fin du moyen âge quatre traits ressortent avec une netteté incomparable : 1» la corporation participe ù la fois de Tatelier domestique et de la congrégation religieuse ; 2" c'est un monopole héréditaire ; 3° ce n'est point une association d'égaux, mais une hiérarchie où le compagnon et l'apprenti ont la condition d'esclaves domestiques ; 4" le compagnon et l'apprenti sont obligés comme l'ouvrier moderne de défendre par la grève leur subsistance contre l'âpreté des maîtres, mais alors ils ont contre eux tous les pouvoirs publics (2).

« A l'origine, apprentis ( t compagnons étaient vis-à-vis du maître dans les mêmes rapports que les membres mêmes de la famille. L'admission d'un apprenti était, vu les grandes conséquences qu'elle avait pour toute la vie, un acte particulièrement solennel. Elle avait souvent lieu à l'hôtel de ville, devant les autorités municipales. On exposait « à l'ouvrier de naissance légitime » ses devoirs moraux et professionnels. On lui remettait ensuite une Icllro d'apprentissage lui donnant

[1) Lavcleyc, Jjc ht J^rnpricic et de ses Formca primitives.

(a) Jean Janssen, l'Allemagne à la fin du moijen luje, liv. III, ch. Il, Irad. franc. 1 vol. in-S, Paris, Pion cl Nourrit, 1S87.

FOnMATION nu CMMTM.. TIIKOniF. DU SlRTriAVAIF. t)<)

<lroil rrrnliiM- (Iaw^ I;i l'jiiiiillc (11111 inalliv. Le uuulrc avait sur ra[)|>i(Mili pciidanl loiil ce temps d'apprentissage les mêmes litres à son obéissance que s'il eût été son père; il lui enseignait son état d'après les règles et sous la surveillance du corps de métier. « Le maître qui se charge d'un apprenti, disent les règlements du temps, doit le garder jour et nuit dans sa maison, lui donner son pain, sa sollicitude et le tenir enfermé avec la porte et les gonds (i) ».

Si nous ajoutons à cela que les épreuves de Lapprenli n'entraînent pas le droit à la condition de comi>agnon et que « dans les premiers temps de leur admission les compagnons se trouvaient visà-vis de leurs maîtres et de la corporation dans les mêmes rapports que les simples apprentis (2) » et que, s'ils avaient dans la famille du maître « non seulement la nourriture et le logement, mais encore le feu, la lumière et le blanchissage », en revanche « la paresse, l'absence de la maison du maître pendant la nuit, la boisson, le jeu et la débauche étaient interdits aux compagnons comme aux apprentis et sévèrement punis (3) », nous pouvons conclure que la corporation est réellement l'atelier domestique agrandi et transformé sur le type du couvent. Elle fait de l'ouvrier, sa vie durant, non seulement un serviteur domestique, mais un enfant soumis au droit de correction.

Autre signe, Thérédité. « L'appui de la corporation s'étendait aussi aux femmes et aux enfants des compagnons et des maîtres. Les enfants pre-

(1) Jean Janssen, VAllemacjne à la fin du moi/en âge, p. 3iG.

(2) IbicL, p. 327.

(3) Ibid..i>.3i7.

naiont pari aux services religieux et aux plaisirs pris en commun. Devenus grands, ils êlaienl appelés de préférence ù d' autres à faire partie de la société. La continuation du métier par les veuves, les fils et les beaux-fils du défunt n'était que la conséquence toute naturelle de lintime union qui régnait entre tous les membres de la compagnie (i). »

Janssen nous dit « que tout dans la corporation était réglé dans le principe de légalité et de la fraternité (2) ». De la fraternité, soit ! puisque la corporation n'est qu'une extension de la famille ; de légalité, non pas, si nous croyons son témoignage. Nous savons quelle est l'étendue de l'autorité du maître sur le compagnon et l'apprenti. La corporation est une hiérarchie où l'hérédité a sa part. Un fait capital suffit à nous montrer à quel point la négation de l'égalité en est le principe : c'est que les enfants naturels n'y peuvent être admis, c'est-à-dire se voient interdit le droit de vivre en travaillant (3). Rien de plus conséquent d'ailleurs : là où l'homme adulte ne perçoit pas les conséquences heureuses ou malheureuses de sa conduite, il n'est pas étonnant qu'il ait à répondre, enfant, des conséquences des fautes d'autrui et surtout de ses auteurs.

L'exclusion des enfanis naturels nous édifierait assez sur le genre de fraternité qui règne dans les corporations. Elles font partie d'un type social où prévalent la hiérarchie et l'hérédité. « De même que le clergé formait un corps séparé, de même que

(1) Jean Janssen, l Allemagne ù la fin du moijen âge, p. 324-

(2) Ihid., p. 819.

(3; Ibid., p. 817.

FORMATION Dt' CAPITAL. TIIKORIF. DU SURTRAVAIL ICI

totilc la <lu'\akMio (onijiosail une casle parliculièiv cl (iiic les iiiarcliaiids du Sainl-Empire romain d"Alloinai;no l'onnaiiMil une sociélô distincte, les artisans eux aussi claicnl fiers de leur associalion puissante qui reliait entre elles toutes les corporations industrielles (i). »

Nous ne devons point ôtre étonnés qu'il y eût au sein même de la corporation une scission entre l'élément dominant et l'élément subalterne et que les compagnons entrassent en lutte avec les maîtres. Aussi Janssen termine-t-il son tableau optimiste par le récit de plusieurs grèves auprès desquelles les plus longues des nôtres sont des jeux d'enfants (2). L'histoire de Florence nous montre vers le même temps des crises plus formidables encore. Le soulèvement des Ciompi (juillet 1878) ne peut être comparé qu'aux journées de Juin et à la Commune de 1871.

Le tableau du régime corporatif nous prouve assez qu'il porte en lui-même la cause de sa décomposition. A lui seul il nous rend compte de l'apparition du régime de rentreprise.

Pour qu'apparût l'entreprise capitaliste telle que nous la connaissons, trois conditions suffisaient : i°il fallait que le travail industriel cessât d'être une concession de l'autorité et par suite un monopole ; 2° que l'autorité cessât de s'attribuer le soin de protéger les consommateurs contre les malfaçons des artisans en leur laissant la faculté de choisir eux-mêmes leurs fournisseurs; 3° que les mailres, devenus de simples entrepreneurs, ces-

(1) Jean Janssen, l'Allemagne à la fin du moyen âge, p. 824.

(2) Ibid., pp. 323 et sq.

io:~> LA sociOLomi: ft t,\ TyTi:nRiE Dr capitaf,

sasscnt d'avoir siirlos ouviiers une aiiloril!' pa!ornelle et discrétionnaire et fussent liés désormais avec eux par un contrat réciproque et bilatéral. En d'autres termes, il fallait que la loi de famille cessât de régir la condition des adultes.

Si nous pouvions douter que l'origine de la société fût dans la parenté et que la société se développât par voie de composition graduelle, l'évolution de l'entreprise suffirait à nous l'apprendre.

Il est aisé de voir quel rapport existe entre ce dévelojipemcnt économique et le progrès du droit. Le grand historien Sumner Maine a exprimé le développement du droit civil par cette formule elliptique qui résume les comparaisons faites par lui entre l'Orient moderne et l'Occident, comme entre l'Europe anticpie et barbare et l'Europe contemporaine : passage du statut au contrat (i). Le sens de celte formule est que d'aboi-d l'individu est la propriété d'une société domesti(|ue ou, pour mieux dire, du chef de cette société et que peu à peu il contjuiert la propriété de sa personne. Il en résulte que .si la jjarenté était d'abord l'unique lien qui le rattachât à ses semblables, le contrat librement formé se substitue à la parenté et relie l'individu à un groupe humain infiniment plus considérable. Entièrement passif à l'égard du petit groupe domestique, il peut réagir sur le groupe social étendu. Cette transformation juridique commence avec la substitution de la vie agricole à la vie pastorale; elle est consommée par l'avènement de la société industrielle. C'est pourquoi elle cor-

(i) Sir H. Sumner Maine, l'Ancien droit, traducl. française, Paris, Guillaumin. Les Indilulions primitives, Paris, Thorin. Eludes sur l'histoire du droit, même librairie.

10HMATI0N nu CMMTAJ,. TIllOORlF. DU SminAVAII. lO.i

rcsjxmd à la l'ois à la coiislilul ion <l(i la [»ro|)ii(''l('' loncièro ol au dcclin de son inllucncc [)olili(iue (i). Klle est parallèle à la snhsliUilioncles sociétés politiques composées aux sociétés simples (2).

L'entreprise capitaliste apparaît donc comme inséparable d'un déveloi)pement social très général. ]\Iais cet état économique et juridique n'est-il pas transitoire? N'est-ce pas une crise de croissauce, par suite un état anormal? La libre activité de l'homme, émancipée en apparence, n'y est-elle pas aussi ou même plus comprimée que précédemment ? L'histoire de l'art et de la science vont nous répondre.

Il peut paraître étrange à de nombreux esprits de faire appel à l'histoire de l'art dans l'examen d'un problème économique. Le lourd snobisme de beaucoup d'économistes nous a déshabitués de reconnaître l'unité profonde des manifestations de l'activité humaine. Quoi de commun, dira-t-on, entre la statuaire et la filature, entre la peinture et l'exploitation d'une houillère ? Toutefois un peu de réflexion nous prouvera que l'industrie et l'art sont deux formes de notre activité entre lesquelles la frontière ne saurait être tracée exactement. L'industrie des constructions est un des arts plastiques, peut-être le plus général de tous. Les industries du vêtement et de l'ameublement sont à bien des égards des arts. C'est par l'art que s'établit la relation entre le besoin d'une part, le travail et le savoir d'autre part. Seules les industries préparatoires, les industries mécaniques et chimiques

(1) Sumner Maine, Early Law and Ciistoms, trad. fr., ch. IX.

{2) Idem, Inslilulions primilives, ch. xni.

se dislinguenl des arts, mais en somme elles ne sont pas non moins subordonnées aux arts qu'aux sciences.

Après Comte et Proudhon, on mettrait difficilement en doute que la sociologie économique dût étudier les rapports de la science et du travail. Or les rapports du travail et de l'art sont beaucoup plus anciens et beaucoup plus étroits.

En efTet, comme l'a montré M. Espinas, et comme l'avait déjà indiqué Kant, l'art est en quelque sorte l'instinct de 1 liumanité. L'enfant n'a qu'un instinct, le jeu. De l'instinct, le jeu a les principaux caractères : il est inné, il est spontané, il est irrésistible; il tend inconsciemment à un but utile, au développement des organes et des facultés de l'agent. Le jeu est d'abord chez l'enfant un instinct purement destructeur et subsiste longtemps sous cette forme ; mais peu à peu cet instinct fait place à un autre, l'instinct constructeur. Ici nous sommes au seuil môme de l'art.

L'instinct de l'animal le conduit déjà à agir sur le monde extérieur, à transformer pour son usage et celui de sa postérité une portion de matière (i). Chez rhomine, cette disposition s'amplifie et se transforme. Les instincts constructeurs de l'animal sont subordonnés strictement à ses besoins et aux conditions externes. La part de l'invention y est à peu près nulle ; c'est même pourquoi l'art y est si facilement héréditaire. Chez l'homme, l'art s'affranchit toujours davantage des conditions externes et des besoins immédiats pour relever des lois de l'esprit.

il} Alfred Espinas, les Sociétés animales. Conclusion,

§ 1, VIII, p. 522.

l'OUMATlON nu CAIMT.M.. TIIKCMilH DU SUHTHAVAIL 105

C'est poiinnioi les ;iils iiidiisliMcls sonl de si bonne lieiire les beaux-arls. J.os hommes de la |)i(M're laillée sculplaienl la corne et gravaient sur Tos à la pointe dun silex. Les hommes de la pierre polie ne i)oiivaient élever un tombeau sans symboliser une idée. Les industries de l'Egypte et de la Babylonie comme celles de la Chine et du Jajion moderne, sonl imprégnées de symbolisme eslhéli(iue. Dira-t-on que nos habitations, nos vêlements, nos ameublements, répondent seulement à nos besoins ? ISe sont-ils pas l'expression d'un idéal ou, si le mot est trop pompeux, d'un cérémonial, d'un symbolisme auquel nos besoins mêmes sonl astreints à se plier, leur satisfaction dût-elle en soutïrir? Proudhon l'avait bien remarqué : l'art est tout pour l'homme. Il ne veut rien voir autour de lui qui ne porte la marque de sa pensée, ou, pour mieux dire, il n'y a de naturel pour l'homme que ce qui est artificiel. L'intelligence des faits sociaux est refusée à celui qui ne le comprend pas.

L'importance de l'art étant ainsi mise en lumière, quelle est la loi de son développement ? Il n'est pas besoin d'être un profond archéologue pour l'apercevoir.

C'est d'abord la spécification. Chez les primitifs la musique n'est point distincte de la poésie, de même que la peinture et la statuaire ne sont pas isolées de l'architecture. Chez les Grecs, la spécification commence. Chez les modernes apparaissent en musique, en peinture, en architecture, des genres indépendants.

A cette transformation en répond une autre : le passage de l'art impersonnel et collectif à l'art

personnel. Considérons les cathédrales dn moyen ûgc : elles ont été édifiées avec nne majestueuse lenteur par le travail additionne de plusieurs générations d'architectes, de sculpteurs, de peintres. Au contraire, à dater de la Renaissance, chaque monument, chaque tableau, chaque statue, chaque bas-reliel" est signé d'un nom propre. II en est de même de lart grec comparé à l'art oriental.

Celte individiialion des œuvres d'art répond d'ailleurs à la sécularisation de la pensée qui les inspire. L'art primitif est un art religieux. Le tombeau, le temple, les rites funéraires, les cérémonies religieuses, tels en sont les objets et les causes. L'art grec et plus encore l'art moderne s'émancipe de la tutelle religieuse. II commence par jouer avec le m) the et le dogme. Mais ces œuvres, qui en apparence sont religieuses, cessent peu à peu de refléter la croyance collective pour exprimer la pensée de l'artiste jusqu'au moment où l'art sort du cadre tracée par la religion et demande ses inspirations à toute la nature, à toute la vie.

l-lst-ii besoin de montrer que cette transformation de l'art impersonnel et religieux en art personnel et laïque correspond trait pour trait à la transformation de l'atelier domestique et de la corporation en libre entreprise?

Le développement de la science ne nous retiendra pas. Personne n'ignore que la connaissance humaine a passé de la tradition au libre examen. La réaction croissante de la personnalité est ici un fait si indéniable et' si peu contesté, que nous pouvons nous borner à en faire mention.

La loi de développement de l'intelligence

FORMATION nr r.vpiTM.. TUKORir nu PURTR.WAH. 107

liumaino ronfirnic donc et (^claire l'histoire du dévolopponicnl écononiiquo. L'hiimanilé passe do Talolier doniosliqnc à l'enlroprise capitalislo comme elle passe de l'art impersonnel à Tari personnel, de la tradition h\a discussion, de l'assujetlissement aux choses à l'empire sur les choses et, ajouterions-nous, du combat entre les sociétés domesti([ucs à l'arbitrage et à la coopération des indivitius.

On voit combien l'histoire justifie peu l'hypothèse marxiste.

La théorie qui pour nous rendre compte du capital nous représente l'ouvrier soumis insidieusement à la corvée est fille de cette conception historique qui résume l'histoire du travail en ces trois mots : esclavage, servage, salariat. Or cette histoire est simpliste à l'excès. Le serf rural s'est transformé en petit propriétaire, en métayer, en petit fermier, plus souvent qu'en salarié. Quant au salariat industriel, c'est une transformation, non du servage, mais du compagnonnage, c'est-àdire du régime corporatif.

Le développement de l'entreprise répond, ainsi qu'on peut le voir, au passage effectué par l'humanité dune civilisation purement agricole, telle que celle des Romains et des Egyptiens, à une civilisation à la fois agricole et industrielle ; il correspond au progrès de la division du travail. On a donc par là la preuve que l'origine des profits du capital réside non dans le surtravail de l'ouvrier, mais bien dans la coopération.

Cette preuve reçoit constamment sous nos yeux une confirmation surprenante. On sait combien sont faibles les profits de l'industrie agricole si

on les compare à ceux de Tentreprise industrielle ; on sait aussi combien les salaires des ouvriers des champs sont inférieurs à ceux des ouvriers de l'usine. Le journalier rural, véritable prolétaii-e, ne travaille guère que pour ses aliments et aliène toute sa liberté. Or, dans rentreprisc agricole, même la plus perfectionnée, le travail n'est jamais que très faiblement divisé.

Attachons-nous à cette indication et nous voyons achever de sévanouir les preuves induclivcs (juc le marxisme croyait apporter à l'appui de la théorie du surtravail.

L'homme vit d'abord des fruits spontanés du sol. Le raisonnement nous apprendrait, l'observation nous prouve que, aussi longtemps que la terre lui fournit sans travail des aliments, l'homme s'abstient de travailler. Le nègre vit de ses bananes, le Corse de ses châtaignes. Le travail apparaît quand les fruits spontanés du sol deviennent insuffisants, c'est-à-dire quand la densité de la population a augmenté. C'est pourquoi l'âge du travail commence, eu égard à cette densité, plutôt dans les régions tempérées et septentrionales que dans les régions tropicales où il y a toujours moins d'énergie et moins de besoins.

S'il en est ainsi, l'homme tendra en général à borner son travail à retïori nécessaire pour suppléer à la productivité spontanée du sol. Il ne donnera donc jamais la moindre part de son activité gratuitement, s'il n'y est contraint par une autorité ayant la puissance de le châtier.

L'esclavage, tel est l'unique moyen d'obliger le travailleur à céder gratuitement une partie de son temps. Le maître a en effet sur l'esclave le même

FORMATION llf C.AIMTM.. TIIKOltli: DU SURTRAN Ail. 1()()

pouvoir <nu' s\ir raiiiiiuil domcsliiiiie ; il pciil le ilomplor par la raiiu cl les lurlures, il peut lui inlliger îles eorreclions.

Néaninoiiis réloigncmcnL de la nature luuuaine pour un travail donl Tauleur ne lire aucune jouissanee ou ne peut faire prodler les siens est tel, que le travail de l'esclave a toujours été très faiblement productif et que les maîtres ont été conduits à le transformer.

Lorsqu'on étudie la société romaine, on aperçoit clairement à quelle condition l'esclavage était pour le maître une source de profits: c'estquetout esclave pouvait devenir un alïranchi. Or l'affranchi rachetait sa liberté. Amener l'esclave à se créer une épargne, un pécule pour payer son affranchissement, lui laisser par conséquent, outre sa subsistance, une partie des fruits de son travail, tel fut le procédé employé par la partie intelligente des propriétaires de l'antiquité. C'était déjà le conseil que, dans les Économiques de Xénophon, Socrate donnait à Ischomaque; c'est celui que Varron prodiguait aux agriculteurs de son temps. Là et non dans la prédication chrétienne est la véritable origine du servage (i).

Quelle est la différence du servage et de l'esclavage ? Le droit et la morale n'y sont pour rien ; la réciprocité des intérêts a tout fait. Le serf est un esclave manant [serviis manens), un esclave casé {seruLis casatiis) ; c'est un esclave qui a reçu du bon plaisir du maître un lot de terre, une manse ; il le cultive pour lui ; il le transmet à ses enfants

(i) Fustel de Coulanges, rAlleu el le Domaine ural, ch. IX. X, XI.

Richard — Socialisme. 7

sans aucun titre d'ailleurs ; en revanche, il est astreint à une redevance et surtout à un certain nombre de jours de corvée sur les terres du maître (i).

Ainsi, pour consolider ses profits, le maître a dû les abandonner en partie : il a dû renoncer à son droit sur le rondement de toutes ses terres, à son droit sur tout le travail de ses esclaves.

Si donc les obligations du serf viennent à prendre fin, s'il conserve sa terre sans être astreint à la corvée, on voit à quoi doit tomber le revenu foncier.

Grâce aux travaux des historiens du droit, notamment à ceux de M. Viollet, nous savons comment la formation du capital a correspondu à la diminution du revenu que le propriétaire foncier oisif prélevait sur le travail du cultivateur. Nous voyons, à mesure queles serfs s'émancipent, les propriétaires fonciers donner leur terre en bail à cens ou à rente, bref, en céder l'usage contre une redevance ordinairement faible et que l'avilissement de la monnaie réduisit à rien. Nous les voyons commanditer les entreprises des commerçants et des artisans. Nous voyons se constituer l'hypothèque ou raortgage ; d'abord simple procédé de contrainte envers un débiteur récalcitrant, l'hypothèque devient un moyen de crédit à lusagc du propriétaire foncier (2). Mais, comme on le voit encore aujourd'hui dans toute l'Europe orientale, le crédit foncier est l'agent le plus infail-

(1) Fustcl do Coulangcs, rAlleii el le Domaine rural,

cil. XIII cl. XIV.

(2) Viollet, Précis de Vhisloire du droit français (Droit privé/, ch. v et vi.

FORMATION DU C.Al'lTAI.. TllIlOIilI. Dl' SIUTri \\ AU. 1 1 1

lihio tic l:i (lisparilioii de la |tr(»|>rii''t('' IV'odnlc (i).

\'()ilà tloiii" le ivi;no ilii ci^tilal ariivr, non poinl parce (pic le Iravaillour a cl*' chasse du sdI, mais an contraire parce ([nil en a pi'is possession. Or si, laissant de cote les déclanialions, nous examinons les faits, nous voyons (juelc revenu du capital était , dès l'origine, soumis à la même loi d'abaissenienl (juc le revenu de la propriété foncière. L'abaissement du taux de rintércl est un phénomène aussi inévitable que l'avait été la substitution du servage à l'esclavage, et du travail libre au servage.

La cause en est la même, c'est que l'homme aime trop peu le travail manuel pour en donner une minute à autrui gratuitement. A cet égard, on fjîil au régime capitaliste deux reproches contradictoires. Il a rompu tout lien d'amitié entre l'ouvrier et le patron, disent les sentimentalistes. — Il est alfamé de surtravail plus que ne l'a jamais été l'esclavagisme, disent les raisonneurs « glacés «. Mais c'est parce que l'ouvrier n'est plus le « compagnon » de l'entrepreneur, c'est parce que le patron est bien souvent une « raison sociale », qu'il ne lui donne, on peut en être certain, aucune seconde de son travail. En vérité, les ouvriers avaient-il attendu les révélations de Marx sur les mystères de la plus-value pour obtenir une proportion' exacte entre les heures de travail et le salaire ?

L'histoire et la méthode comparative ne sont appelées chez Marx qu'à confirmer une conclusion

(i) Courcelle-Seneuil, Traité des Opéralions de banque, passim. Anatole Leroy-Beaulieu, l'Empire des Tsars et les Russes .

112 LA SOCIOLOGIE ET L.\. THEORIE Dr CAPITAL

tirée déduclivemenl de la théorie de la valeur. Laissons-le parler lui-même. « A la surface de la société bourgeoise, la rélribulion du travailleur se représente comme le salaire du travail : tant d'argent payé pour tant de travail. Le travail lui-même est donc traité comme une marchandise dont les prix courants oscillent au-dessus ou au-dessous de sa valeur. »

(' Mais qu'est-ce que la valeur ? La forme objective du travail social dépensé dans la production dune marchandise. Et comment mesurer la grandeur de valeur d'une marchandise? Parla (luantité de travail quelle contient. Comment dès lors déterminer par exemple la valeur d'une journée de travail de douze heures ? Par les douze heures de travail contenues dans la journée de douze heures, ce qui est une tautologie absurde :

« Pour être vendu sur le marché à titre de marchandise, le travail devrait en tout cas exister au|)aravant. Mais, si le travailleur pouvait lui donner une existence matérielle, séparée et indépendante de sa personne, il vendrait de la marchandise et non du travail. »

« Abstraction faite de ces contradictions, un échange direct d'argent, c'est-à-dire de travail réalisé contre du travail vivant, ou bien supprimerait la loi de la valeur qui se développe précisément sur la base de la production capitaliste, ou bien supprimerait la production caj)italiste elle-même, qui est fondée précisément sur le travail salarié. »

« Mettons que la force de travail est une valeur journalière de trois francs et que la journée de travail soit de douze heures. En confondant maintenant la valeur de la force avec la valeur de sa

l-<)ItM\TI(t\ lU ( AIMl AI.. I lIKOltlK l)i; SIIIJTK.W Ail. l \'A

loiii-l ion, le lr;i\;iil (iircllc l'ail, on oMiciil. ('ctic rormiilc : /,<■ Inintil tir i/oiizt' Iwiircs d une râleur (le Irais /'rdihs. Si le jn'ix de la loi'cc ôlail aii-ik'ssousou au-dessus dosa val(Mir, soil d(M[ualre IVancs ou de doux, lo |)i'ix courant du travail de douze heures serait éjj;alement de quatre lianes ou de deux. Il n'y a rien de changé que h\ l'orine... »

(> N'étant qu'une expression irrationnelle pour la valeur de la force ouvrière, la valeur du travail doit ('videmnient être toujours moindre que celle de son produit, cr//' le capitalisle prolonge toujours le fonctionnement de celle force au delà du temps nécessaire pour en reproduire iéquivcdenl. Dans notre exemple, il faut six heures par jour pour produire une valeur de trois francs, c'est-à-dire la valeur journalière de la force de travail, mais^ comme celle-ci fonctionne pendant douze heures, elle rapporte quotidiennement une valeur de six francs. On arrive ainsi au résultat absurde qu'un travail qui crée une valeur de six francs n'en vaut que trois. Mais cela n'est pas visible à l'horizon de la société capitaliste (i). »

Bref, la théorie du surtravail est déjà impliquée dans la notion que Marx a donnée de la valeur. Bien que Loria accuse son émule en socialisme d'avoir détruit dans le troisième volume du Capital cette doctrine fondamentale, examinons-la comme si elle était définitive (a).

Bien souvent on a critiqué les lois que l'économie abstraite a données de la valeur. Cette science a trouvé des censeurs sévères parmi des socio-

{i) Le Capital, 6° section, ch. xix.

(2) Loria , cité par Garofalo , la Superslilion aoriali^^le, Paris, F. Alcan.

Il4 LA SOCIOLOGIE ET LA THÉORIE DU CAPITAL

logucs fort peu suspects de socialisme; tel, M. Gabriel Tarde. Toutefois les économistes semblent avoir mis hors de doute deux points fondamentaux : le premier est que la valeur d'un produit dépend de l'étendue de ses débouchés et du nombre des producteurs qui se les disputent; le second est que la valeur de tout produit dépend de la valeur des produits que doivent consommer ceux qui l'élaborent, par suite que la valeur de certaines classes df produits détermine constamment celle des autres. Les produits dont la valeur est délerminanle sont en premier lieu les denrées alimentaires, en deuxième lieu les matières premières de l'industrie. Les produits dont la valeur est déterminée sont les objets manufacturés. Encore la valeur des objets consommés par l'ensemble de la classe ouvrière est-elle délerminanle à r(''<;ard des objets de luxe.

La loi de l'olTre et de la demande, anjourd'hui si persillée, sitînifie qu'un ju'oduit a d'aulanl plus de valeur (pi'il a un débouché plus étendu disputé par moins de producteurs. Mais ces deux facteurs ne sont pas de même importance. On ne saurait mettre la compétition des producteurs en regard de l'étendue du débouché, car elle a plutôt pour eflel la diminution de la qualité que celle de la cherté. Bref, la loi de l'ollre et de la demande se ramène à la loi des débouchés dont l'évidence n'est pas niable.

L'ordre des valeurs est le fond de ce qu'on a nommé la loi des salaires, loi due aux analyses de Ricardo. La valeur fl'un produit a toujours un minimum exprimé par le taux des salaires nécessaires à rcnirclien de ceux (pii le produisent, mais

FoiniATioN ni; c.ai'itm.. tmi^oiuk nu sihtravaif. i lo

le lau\ (les salairrsost ilélcrmiiir par la valeur des produits indispensables c\ renlrctien de la vie humaine, c'esl-à-dire des denives alimonlaires. 11 en résulte que c'est, en définitive du rendement des terres que dépend la série des valeurs. Or ce rendement est inrsj^al, car, à mesure que croît la population, il laul cultiver des terres plus ingrates.

Or le socialisme a conservé la seconde loi de la valeur et rejeté la première. La valeur dépend aux yeux de ses défenseurs exclusivement de renlrctien des travailleurs ; elle est indépendante de l'étendue des débouchés.

Selon Marx, la valeur d'un produit est proportionnelle à la force de travail dépensée en le produisant et par conséquent à la durée du travail. En effet chaque homme possède, emmagasinée en quelque sorte dans ses muscles, ses nerfs, son cerveau, une certaine quantité de force susceptible d'être convertie en travail. Cette force doit être réparée parla consommation de produits. Par suite, plus longue est la durée du travail exigé par la production, plus grande sera la valeur du produit.

Au premier abord, cette théorie frappe par une sorte de rigueur apparente, mais l'examen en découvre biezitôt le côté sophistique.

Le rapport entre la force dépensée et la réparation exigée par la nature n'est pas fixe ; il varie avec l'âge, la race, la santé. Toutefois, on peut légitimement admettre l'existence d'une moyenne. Ceci accordé, il est visible que les différents travaux exigeant des capacités fort inégales, la durée du travail devient un facteur très secondaire, et la rareté de la capacité un facteur beaucoup

Il6 LA SOCIOLOGIE ET LA THÉORIE DU CAPITAL

plus important. Marx constate cette difficulté. Il croit la résoudre en distinguant le travail simple du travail complexe, celui du tisseur par exemple et celui de Ihorloger. Une journée du travail de l'horloger vaudrait deux journées du travail du tisseur (i).

Or sur quoi est fondé ce nouveau rapport? Ce ne peut être sur la notion de la force de travail dépensée, car, dépendant des lois de l'organisme humain, elle est la môme chez le tisseur et chez l'horloger. Ce sera donc sur la difficulté du travail. Mais comment évaluer en durée des différences de capacité? La difficulté du travail ne peut élever la rémunération du travailleur qu'en rendant la concurrent^e |)lus difficile.

Marx est donc acculé à ce dilemme : ou la valeur est déterminée par la concurrence, ou elle dépend strictement de la durée du travail quelle que soit la nature de ce dernier. Dans le premier cas, la théorie s'écroule, mais elle n'est pas moins malade dans le second, car le cercle vicieux y est manifeste.

Si tous les travaux ont la même valeur, une organisation communiste peut seule assurer la division du travail, car personne n'assumera la tûche de s'initier à des travaux industriels compliqués pour se contenter de la rémunération qu'obtient un travail simple.

Si nous ne savions déjà, par la lecture du Manifesle de 18^17, que Marx, après avoir adopté le communisme comme un article de foi, a cherché à

(1) Le Capilal.\\. 8'|, nolammcnl la noie 1 de la deuxième colonne.

FORMATION DU CVI'ITAI,. TlIICOnii: TtV SURTRAVAII, 1 I7

\o justifier en sc)|)liisli([uanl les notions économiques, une simple analyse de son œuvre nous l'apprendrait. Elle suppose la vérité du communisme implicitement reconnue.

Une aussi fragile théorie de la valeur ne peut donc servir de preuve à la théorie du capital. Allons plus loin : la légère part de vérité qu'elle renferme autorise à conclure contre la doctrine qui voit dans le surtravail l'origine du capital.

La valeur du travail, avons-nous dit, a deux facteurs: l'un est l'étendue des débouchés ouverts aux produits, l'autre est l'entretien des producteurs. Le socialisme néglige indûment le premier de ces facteurs et n'a du second qu'une notion à la fois trop abstraite et trop matérielle. Il est indéniable toutefois que la valeur du travail dépend normalement du rapport entre la force ou l'activité intellectuelle dépensée et la réparation obtenue.

Ceci admis, si l'on considère l'ensemble des travailleurs comme formant un être unique, un homme collectif, on peut dire que la valeur du travail est en raison inverse de la force totale dépensée et en raison directe du produit applicable aux besoins.

La valeur du travail croît donc à mesure qu'en échange d'un produit égal ou supérieur l'ensemble des travailleurs est astreint à un moindre effort musculaire, à une moindre déperdition de force.

Or, bien que socialistes révolutionnaires, socialistes sentimentaux, chrétiens sociaux, etc., répètent à l'envi avec Stuart Mill que les machines n'ont encore épargné une heure de fatigue à aucun être humain, la chimie et la physiologie témoignent clairement en sens opposé.

Il8 LA SOCIOLOGIE ET LA THÉORIE Di: CAPITAL

« L'Indien, écrit Liebig (i) dans un ouvrage classique, dépense dans ses chasses pénibles une somme considérable de force, mais Teirel produit est très faible et n'est point en rapport avec cette dépense. Le caractère de la civilisation, c'est l'économie des ressorts. La science enseigne quels sont les moyens les plus simples pour obtenir an maximum d'eflets avec la moindre dépense de force organique, pour surmonter un maximum de résistance avec des moyens donnés. »

« Toule dépense inutile, tout gaspillage de forces dans l'agriculture, dans l'industrie ainsi que dans la science et surtout dans l'Elal, dénote une civilisalion incomplète, un élat de barbarie. Ce qui dislingue notre époque des temps antérieurs, c'est cet accroissement extraordinaire de force dû aux progrès des sciences physiques et mécaniques. »

La science, en chargeant les machines du service des esclaves, a rétabli une plus juste proportion entre les forces physiques et la force organique ( i ) ».

La valeur du travail croît donc avec les machines et la coopération, c'est-à-dire avec la capitalisation. Ainsi tout ce qui diminue la dépense de force exigée pour la fabrication d'un produit dans un temps donné augmente par là même la valeur réelle du travail.

Dira-t-on qu'il y a là une ironie et que cet accroissement de la valeur du travail ne profite qu'à l'entrepreneur? Xous répondrons que la théorie marxiste oul>lie que l'ouvrier est consommateur

(i) Liebig, iWouuelles Letlres sur la chimie. Lettre trentecinquième. Trad. française, Paris, Victor Masson.

lonMATioN nr capital. tiii;oiiii: Dr sinxiiAVAM. 1 1<)

011 iiuMiic temps i[\w produclcui- et (iiio la valeur (le bon travail consisle dans un rappoil entre rintensilé de son ellorl et la quanlilé du prodiiil qu'il j)eut se procurer en échange de son salaire. Or le capital ne peut se constituer sans diminuer le premier et augmenter le sccontl.

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