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LE MATÉRIALISME ÉCONOMIQUE ET LA SOCIOLOGIE COMPARÉE

La prétention du socialisme contemporain n'est pas, comme on l'a vu, de créer un état social sans rapport avec le passé ; c'est d'accoucher avec ou sans l'emploi de la force une société déjà vivante et que la société actuelle porterait dans son sein (i). En d'autres termes, la théorie socialiste se flatte de subordonner l'action à la prévision et de procéder ainsi avec une véritable rigueur scientifique.

Lue discussion scientifique du socialisme doit donc porter sur la valeur de ses prévisions.

Selon iNIarx, la loi naturelle qui a présidé à la succession des états sociaux aurait été la loi d'accumulation des capitaux; cetteloi déterminerait sous nos yeux de nouveaux effets ; savoir une concen-

(i . Marx : « Une Société ne peut ni dépasser d'un saut ni abolir par des décrets les phases de son développement naturel, mais elle peut abréger la période de la gestation et adoucir les maux de l'enfantement. » Le Capital, préface, [). 2.

tralion diM-nirrc ol plus iiilonso (jui amènera enfin les f.'a|)ilaux dans les inains de la eommunauté et créera une société où les inslrumenls de travail ne relèveront plus de la propriété privée.

C'est donc le rapport entre raccumulation des terres et des capitaux entre les mains dune classe et la succession des étals sociaux historiques qui doit faire lobjet principal de la discussion.

Il nen résulte pas qu'une telle question puisse être tranchée par l'autorité des historiens. L'histoire est un procédé d'investigation plutôt qu'une science. Elle réunit des matériaux, elle ne les élabore pas. La discussion des prévisions du socialisme a|iparlient non à l'histoire empirique, mais à la sociolotj^ic comparative. Cette science applique aux faits sociaux la méthode de l'analomie comjiaréc eldc la liniçuistitiuc, mais la méthode seulement : elle n'a ii^arde do presser la comparaison des sociétés et des ort^anismes et de la considérer comme apprenant quelque chose par elle-même (i).

Le problème est pour elle de découvrir la cause qui maintient unis les éléments d'une société composée. Y parvenir serait avoir découvert l'essence, des gouvernements et les lois profondes de la solidarité.

Les sociétés simples peuvent l'être à des degrés différents ; les plus simples sont celles dont tous les membres sont présumés être unis par la consanguinilé. Tels sont les villages hindous (Sumner Maine . Mais un villa<?e kabvle formé dune asso-

(li Kmilo Durkheim, les Rèolex de la méthode sociolof/iqiie. 1 vol. in-ia. Paris, Félix Alcan: de Roberty, la Sociolo{/ie, 1 vol. de la Bibliolhèque .scientifique internalionale, inthne éditeur.

i.i; MATiaiiAi.isMi: ixONOMiQUii: 129

cialioiidt' fimiillrs iiidôpondantcs peut èlrc l<''<j;ilimemenl lui aussi consiclriv comme une sociélé simple (Mas([ueray). Ce qui la caractérise, c'est l'unité des sentiments, des habitudes et des croyances, les émotions et les jugements de la multitude renl"ori;anl les émotions et les jugements de chacun, surtout si l'on tient compte de l'action que cha([ue génération exerce sur la suivante. Mais on ne peut rendre compte ainsi de la cohésion et de la durée des groupes qui, comme les nations contemporaines, peuvent compter non seulement des centaines, mais encore des milliers de petites sociétés de ce genre.

Les sociétés composées peuvent être très différentes. Non seulement elles présentent un nombre plus ou moins grand d'éléments sociaux, mais elles sont surtout très différemment agrégées. Une confédération gauloise était déjà une société composée ; l'empire romain en était une autre ; la France contemporaine en est une troisième. Les sociétés composées de l'Orient, la Chine par exemple, ne ressemblent guère à celles de l'Occident qui ne se ressemblent pas toutes entre elles. La première tâche du sociologue doit être de classer ces sociétés, de former des types de plus en plus généraux, comparables à ceux des zoologistes, des botanistes et des linguistes. Il doit ensuite chercher comment le type supérieur a pu résulter d'une transformation du type inférieur. .

Est-ce là l'œuvre de Marx ?

C'est en Angleterre qu'ont été recueillies par lui les observations dont sa loi dévolution est la formule. Son histoire de raccumulation

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du capital (i) est avant tout, il le reconnaît (2), l'histoire économique de l'Angleterre moderne. Telle était d'ailleurs la voie suivie par les économistes libéraux. L'Angleterre présente relativement à la plupart des peuples du continent le type le plus avancé de l'organisation industrielle. Marx en conclut que l'Angleterre montre aux peuples du continent l'image de leur propre avenir.

Toutefois, une première objection s'élève. La France n'oH're pas un développement industriel notablement inférieur à celui de l'Angleterre. La puissance productive y est à bien des égartls plutôt supérieure qu'inférieure; elle est plus complète et plus harmonique. Les dilTérences tiennent moins à l'activité de l'homme qu'à la nature du sol, à la prédominance des richesses minérales en Angleterre, des richesses agricoles en France. Le capital n'est guère moins développé en France qu'au delà de la Manche. Or l'histoire économicjue de la France depuis la (m du xv" siècle est dans les traits généraux tout autre i[uc celle de sa voisine.

(1) Le Capital, S" section.

(2) « Le physicien, pour se rendre compte des procédés de la nature, ou bien étudie les piiénomcnes lorsqu'ils se présentent sous la forme la jjIus accusée cl la moins obscurcie par des influences perturbatrices, ou bien il expérimente dans des conditions <jui assurent autant que possible la régularité de leur marche. J étudie dans cet ouvrage le mode de production capitaliste et les rapports de production et d'éctiancje qui lui correspondent. L'Angleterre est le lieu classique de celte i)roduction. Voilà pourquoi j'emprunte à ce pays les faits et les exemples principaux qui servent d'illustration au développement de mes théories... Le pays le plus développé industriellement ne fait que montrer à ceux qui le suivent sur l'échelle industrielle limage de leur propre avenir. » Préface du Capital, p. 10.

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