LA LOI D ACCUMULATION
Le malérialismo rconomique de l'histoire n'est que riniroduclion à une loi des Iransformalions sociales, loi qui domine toute la théorie socialiste et qui, selon ses auteurs, ("onde une prévision aussi certaine que celle <le l'astronome, la loi d'accumulation.
Selon 1 école de Marx, suivie en cela passivement par les disciples de Benoît Malon, les capitaux s'accumulent toujours dans les mêmes mains ; donc ils reviendront aux mains de la collectivité comme dans les sociétés primitives. En eflet, la puissance politique de la classe capitaliste diminuera à mesure que les capitaux se concentreront entre ses mains. Les petits capitalistes seront rejetés dans le prolétariat en nombre toujours plus grand, ajoutant ainsi leur mécontentement à celui des exploités d'ancienne date. Bientôt une majorité irrésistible donnera le coup de grâce à la production qui laisse à la propriété privée les instruments de travail (i).
Cette loi se déduit chez Marx de la loi de forma-
(i) Karl Marx et Engels, Mani/esle du parti communisle, Irad. fr., pp. lo et suivatiles.
l.A LOI 1) ACCl Ml I.ATION 1 .'l 1
lion (lu capital, cl l'cxpcriciicc^ osl ensuite appelée à ItMUoii^ner en sa faveur.
Rappelons que le capital serait de l'argent. A Iransloimé en marchandise M, laquelle esta son tour Iransl'ormée en argent avec plus-value A'. Une seule marchandise se pnMe à celte opération, c'est la force de travail, à cause du surtravail qui peut être extorqué. Il en résulte que capitaliser, c'est acheter du surtravail et transformer le bénéfice réalisé sur la vente des produits en une somme destinée à acheter une quantité nouvelle de force de travail.
Nous savons quelle critique appelle cette explication des origines du capital, mais serait-elle vraie que la loi d'accumulation ne pourrait s'en déduire. L'intelligence d'un enfant découvrirait bientôt pourquoi.
Selon Marx, le capital est du surtravail accumulé c'est-à-dire du travail non payé. Dans une journée de douze heures de travail, deux parts doivent être faites. En six heures l'ouvrier crée la valeur qui suffit à l'entretien de sa force de travail ; six autres heures constitue une corvée supplémentaire, dont l'entrepreneur profite. Acceptons provisoirement cette assertion, qu'en résultera-t-il ?
Si la moitié seulement du travail de l'ouvrier lui ost payé, s'il ne reçoit que la valeur de la moitié de son produit, la totalité des salaires versés aux travailleurs n'équivaudra qu'à la moitié des valeurs produites ; bref, ils ne pourront racheter sur le marché que la moitié de la production. Les capitalistes devront donc trouver des débouchés pour l'autre moitié, sinon ils auront produit en pure perte. Ce débouché ne pourra leur être ouvert que
par leur classe. Il en résulte qu'avec la diminulion (lu nombre des ca[)ilalisles la plus-value du capital diminuerait nécessairement. Le raisonnement sur lequel Marx échafaude la loi d'accumulation renlerme une première contradiction.
En voici une seconde. Pour qu'il y ait accumulation, il faut que la plus-value réalisée soit capitalisée ou consacrée à acheter de la force de travail ; il faut que le prix de celle-ci ne s'élève pas, sinon il n'y aura plus de surtravail, mais seulement du travail payé et la condition de la plusvalue dispaïaîlra. Mais qui donc va offrir ce surcroît de force de travail? Les petits entrepreneurs évincés ? Mais qu'ajoutent-ils au champ d'exploitation dont le cajlital était censé disposer déjà? Partant, arrivée à un certain point, l'accumulation doit s'arrêter.
J'accorde qu'un raisonnement ne prouve rien et j'accepte l'appel à l'expérience. L'histoire t<énérale de la propriété peut-elle confirmer le raisonnement de Marx ? Ni lui ni ses disciples n'en doutent, et Marx a trouvé des partisans zélés chez les sociologues ethnographes tels que le D*" Letourneau. Toutefois, une critique exacte voit l'histoire de la propriété et l'accumulation des capitaux en contradiction manifeste.
Cette accumulation suppose en effet, de l'aveu de Marx, que la classe des propriétaires et des capitalistes a en mains un pouvoir de coercition sur les travailleurs et en fait usage. Sans la contrainte et la force, le simple jeu des causes économiques ne suffirait pas à concentrer les capitaux dans un petit nombre de mains.
Tout d'abord, les yeux fixés exclusivement sur
r.\ loi n'vcc.i'MrLATiON 1^|3
rAiit;l('t('rr(\ Mar\ conslalr (juc sans une <• l(''^islalion sanmiinaire "Je piolélarial sans l'eu ni lieu (lonl les capitalislos oui besoin pour leurs opéralion n'aurait pas apparu.
« Les (lilTérenlos méthodes d'accumulation primitive i|ue l'ère capitaliste fait éclore se partaii'ent daltoril, par ordre plus ou moins chronologique, le l*orlugal, l'Espagne, la Hollande, la France et lAngleterre, jusqu'à ce que celle-ci les combine toutes, au dernier tiers du xvii* siècle, dans un ensemble systématique embrassant à la fois le régime colonial, le crédit public, la finance motlerne et le système protectionniste. Quelquesunes de ces méthodes reposent sur l'emploi de la force brutale, mais toutes, sans exception, exploitent le pouvoir de l'État, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage de l'ordre économique féodal à rt)rdre économique capitaliste et d'abréger les phases de transition. Et en effet la force est l'accoucheuse de toute vieille société en travail, la Force est un agent économique (i). »
Voici le prolétariat créé. L'opération d'où résultent la formation et l'accroissement du capital consistent, selon la doctrine, à imposer journellement à chacun des membres un surtravail, une corvée supplémentaire. Le pouvoir d'imposer la corvée suppose qu'une force coercitive est entre les mains des capitalistes, bref qu'ils détiennent exclusivement l'autorité politique, en d'autres termes que le contrat de louage est une illusion et que l'ouvrier est contraint de donner sans
(i) Le Capital, ch. xxxi, \>. 33G.
conditions la moitié ou plus de son travail.
Or ici Marx est en contradiction formelle avec liii-môrac. Serait-ce donc ironi(|iiement (ju'il écrivait : « La sphère de la circulalion des marchandises, où s'accomplissent la vente et l'achat de la force de travail, est en l'éalilé un Eden des droits naturels de l'homme et du citoyen. Ce qui y règne seul, c'est Liberté, Égalité, Propriété et Bentham. Liberté ! car ni l'acheteur ni le vendeur d'une marchandise n'agissent par contrainte ; au contraire, ils ne sont déterminés que par leur libre arbitre. Ils passent contrat ensemble en qualité de personnes libres et possédant les mêmes droits. Le contrat est le libre produit dans lequel leurs volontés se donnent une expression juridique commune. Égalité f car ils n'entrent en rapport l'un avec l'autre qu'à titre de possesseur de marchandise, et ils échangent équivalent contre équivalent. Propriété/ car chacun ne dispose que de ce qui lui appartient. Benlhnm ! car pour chacun deux il ue s'agit que de lui-même (i). »
L'intention ironique est visible et cependant le sens de la théorie de la valeur nous oblige à penser que Marx parle en partie sérieusement. Le contrat de travail fait disparaître la liberté de l'ouvrier, mais il la suppose au moment où il se forme.
La capitalisation, Marx nous l'apprend, suppose le libre échange ; elle est limitée, entravée, par l'organisation féodale et le régime corporatif (2).
(1) Le Capital, ch. vi. p. 7G. — Notons en passant que Bentham ne mérite nullement dètre pris comme le symbole de légoïsme.
(2) Ibid., pp. 72 et 3i5, 33.^.
LA LOI I) .UXXMLL.VriON l'p
Nous voici ;m rouol. Poinl ^racciumilalion de capilaux si la force de Iravail n'esl pas l'objcl d'un couuuerce libiv ; point d'accumulalion non j)lus si l'ouvrier qui la vend n'est pas tenu de la céder au plus bas prix.
Le pénétrant Loria a bien aperçu cette contradiction entre la théorie et les faits. Pour sauver quelipae chose des prévisions du socialisme, il a sacrifié la loi d'accumulation et lui a substitué une loi de disparition du revenu. Pour conserver un revenu illéyitinie le capital, renonçant à l'appui insuffisant de la religion, delà morale et du droit, se décide selon lui à créer et à développer le pouvoir politique. Procédé coûteux! car il faut multiplier les travailleurs improductifs et leur abandonner une partie du revenu extorqué grâce à eux aux prolétaires, mais procédé sûr ! Le pouvoir assure infailliblement au capital la part du revenu qu'il ne lui arrache pas. En vain les prolétaires s'imaginent-ils par des réformes constitutionnelles s'assurer la protection ou même l'impartialité de l'autorité. Grâce au crédit public, le capital a un gage sûr de la docilité du pouvoir ; la corruption fait le reste (i).
Laissons à .AL Loria son étrange explication de la religion et du droit (2). La conception des rapports de la propriété et de la souveraineté mérite plus d'attention, car elle est le soutien indispensable d'une théorie socialiste et l'étai nécessaire du
(i) Achille Lovia, les Bases économiques de la constilution sociale, passim.
(2) Nous prenons la liberté de renvoyer sur ce double point à noire Oriyine de ridée de droit, Paris, Thorin et lils, 1892.
Richard — Socialisme 9
i46 LE sociALisMr: i:t la prévision sociologique
marxisme ébranlé par la critique. Marx et Loria ont en commun une idée fondamentale, c'est que la souveraineté politique est un suppôt du capital et de la propriété. Si l'on pouvait concevoir une souveraineté impartiale entre le capital et le travail et assurant la libre discussion du conlrat de louage, le surtravail s'évanouirait de lui-même et le socialisme serait inutile.
Or l'histoire de la propriété nous présente deux séries de faits que le prestidigitateur socialiste ne peut faire disparaître à son gré. D'un côté le droit de propriété de l'homme sur la personne humaine est de plus en plus nié et aboli, de l'autre la propriété de Ihommc sur les choses est de plus en plus confirmée. La société reconnaît d'abord à rhoiuuie un «h-oil de ju'opiiété direct sur l'homme, atténuation vraisemblable d'un cannibalisme primitif. La substitution du servage à l'esclavage l'alVaiblil, l'abidilion du servage y met fin. Le droit de [uupriété sur la personne n'est plus dès lors qu'indirect ; il repose sur l'organisation féodale ; d'un côté la juridiction est liée à la grande propriété foncière, de l'autre l'autorité militaire, judiciaire, executive est une propriété héréditairement transmissible. La disparition de la féodalité laisse un vestige, le cens électoral ; la démocratie républicaine le fait disparaître.
Si la propriété et l'autorité étaient corrélatives, si la propriété était nécessairement le droit de l'homme sur le travail de son semblable, elle devrait toujours décliner. Or le pouvoir sur les choses est renforcé à mesure que décline le pouvoir sur l'homme. C'est d'abord la propriété foncière qui s'affermit. Marx a fort bien dit que l'histoire
LA l.Ol nvrcrMlLATlON \[\']
i-oniaino est Ir récit ilc sa coiistilulion. La socirlé • lu inoycii Aij,v, (juo la proprirlr fonriôro domino loiit onlièi'o, conflainno la propriété mobilière, le |Hvl àinlénM. iMi inéiiie temps (jirolle léj^ilinio le servage el le monopole corporatif; mais dès la fin du xv" siècle le jirét à inlérét devient nécessaire et Idn tourne les prescriptions canoniques. Enfin une dernière forme de la propriété réclamait ses garanties, la propriété littéraire ou intellectuelle : Tannée 1798 les lui apporte.
Ouel est le sens des révolutions sociales et politiques, de ces luttes de classes où le socialisme croit lire une prophétie favorable à ses espérances? La Politique d'Aristote le dit déjà, c'est red'ort des pauvres pour partager le pouvoir politique avec les riches. Suivons-les d'âge en âge, nous n'en trouvons pas qui, tout en mettant tin au droit de propriété sur les personnes, n'ait finalement confirmé le droit de propriété sur les choses.
Le philosophie de l'histoire, dira-t-on, est un oracle complaisant, mais la statistique tient un autre langage ; elle nous montre les forts mangeant les faibles, les gros capitalistes dévorant les petits. Soit, négligeons le passé et consultons les faits actuels.
L'expérience nous présente un fait bien établi : la formation et le succès des grandes entreprises, notamment des sociétés anonymes ; elles régnent sans conteste dans l'industrie des transports, dans lindustrie minière, dans la raffinerie et la métallurgie ; elles s'emparent peu à peu de l'industrie des tissus et notamment de la filature ; le commerce de détail leur appartient en partie^ C'est là un
cas particulier, un aspect de la division du travail social.
Le socialisme en induit la disparition des petites entreprises, puis celle des petits cai)italistes, enfin laccroissement du prélèvement opéré par le capital sur le travail. Cette induction, dont la fausseté entraînerait la chute de l'édifice socialiste, est-elle vérifiée ? Pour répondre, nous nous appuierons soit sur des documents officiels incontestés , soit sur le témoignage des écrivains socialistes euxmêmes.
Dans une œuvre imprimée en l'an IV, Lavoisier classait ainsi la population française, qui comptait alors vingt-cin([ millions de sujets (i) :
Population des villes et gros bourgs, non compris les agents de l'agricullure 8.000.000
Laboureurs, fermiers, valets, filles de bassecour, bergers, hommes, femmes, enfants compris 6.000.000
.Journaliers des cliamps, terrassiers, maçons et autres, vivant aux dépens de l'agriculture eux et leurs familles 4ooo.o(kj
Vignerons et leurs familles i.7.">o.a)0
Salariés par les vignerons et propriétaires de vignes 800.000
Marchands , cabaretiers , fournisseurs des ijourgs et villages, maréchaux, bourreliers, charrons, vivant aux dépens de lagriculture 1.800.000
Petits propriétaires vivant ])Our la plus grande partie du produit de leurs fonds 4ï>o.ooo
Matelots, journaliers attachés aux manufactures hors des villes, carriers, mineurs. . . i.gfw.ooo
Armée française aro.oixj
(1) Lavoisier cl Delagrange, Arilhinéliquc poliliijue, Paris, an IV.
I \ roi n Afx.iMri.vrioN
l'iO
. En iSij'i, l'Ollicc (lu Iravail clMssnil ainsi les professions (i) :
(.Kori'i.s i>itoKi:ssio.NM:i.s
PATItONS
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