I. KCONOMIi: C.limiTIKNNK
Mais le clMislianisiiu' n'a jamais ivpudiô la inoralo (lo rAïu'icn TeslanuMil. Or le (l(''cal()<^U(' prescrit expresséineiil le resperl de la |)i'()pi-i(''lé.
Dès lors, il importe de chercher tpielle a été la doctrine et la pralicpie des Églises chrétiennes, en ne tenant point compte des sectes éphémères, tels que les laborites et les adamites de Bohème ou les anabaptistes d'Allemagne.
Deux points sont hors de doute. Les Eglises chrétiennes, l'Église catholique notamment, n'ont jamais admis que le droit de propriété fût, comme le voulaient les jurisconsultes, un droit absolu; elles y ont vu un ministère responsable devant Dieu. Le propriétaire, selon la conception chrétienne, est Véconomedu bien des pauvres (i ) chargé par Dieu d'administrer une portion du patrimoine commun, sous le contrôle elfectif de l'Église.
En second lieu, l'Église catholique n'a jamais admis l'intérêt de l'argent. A dater de Cliarlemagne, dès qu'elle eut constitué un pouvoir séculier à son image, le prêt à intérêt fut interdit aux chrétiens sous le nom d'usure, et la peine de l'usure était la confiscation.
Toutefois, ceux qui sur la foi des apparences assimileraient au socialisme la théorie chrétienne de la répartition des richesses commettraient la plus grave des méprises.
La doctrine chrétienne voit dans le travail un châtiment du péché originel, un châtiment dont l'homme ne peut s'exempter ; elle fait de la pauvreté un moyen d'assurer le salut et de la richesse
(i) Jannsen, V Allemagne à la fin du moyen âge, trad. fr., 1. m, cil. in. VH.
lO HISTORIQUE ET ANALYSE DU SOCIALISME
un danger moral. Or le socialisme, dont, à vrai dire, les idées sur la dignité du travail sont assez vagues, pense tout autrement de la richesse. Il y voit un bien désirable ; il prétend la développer et en généraliser la jouissance (i).
Les deux doctrines se font du capital une conception très différente.
Les sermonnaires sont aussi violents contre l'usurier que nos orateurs socialistes contre les capitalistes. Le sermon de saint Grégoire de Nysse sur ceux qui prêtent à intérêt est, au style près, comme le modèle de ces harangues dont nos oreilles sont aujourd'hui fatiguées. Toutefois le christianisme proscrit seulement le commerce de l'argent ; encore ne l'interdit-il qu'à ses fidèles comme contraire h sa morale. Il ne proscrit pas l'épargne ; il ne proscrit pas le revenu foncier.
(i) M. Espinas (-nonce ainsi la dilTôrcnce du christianisme et du socialisme : « Au fond, celait le proldème qu'avaient agité Arislote et les chrétiens eux-mêmes, qui se r)Osait de nouveau en d'autres termes. L'égalité ahsolue des personnes humaines étant posée à priori comme résultant soit de la volonté juste de Dieu, soit de la valeur ahsolue de la liherté métaphysique en chacun de nous (Rousseau), la richesse en tant qu'exclusive est immorale; l'acquisition des hiens de la terre ne peut se faire sans injustice au delà de certaines limites. Comment réconcilier la morale et l'économie ? Comment rendre le riche innocent ? Le christianisme d'accord avec l'antiquité avait répondu par condamnation de la richesse. ISIallieur aux riches ! avait dit le Christ après Platon. Le pauvre involontaire ou volontaire avait reçu la promesse d'un bonheur sans bornes, dans une autre vie. D'où les couvents. Le même problème allait recevoir une solution toute différente. Le socialisme sanctifie la richesse en lui ôtant tout caractère individuel. 11 en fait la propriété de tous. Quant au Ijonheur, il le promet dès ici-bas ù ses adeptes. » [Histoire des doctrines économiques, Colin, éditeur, p. 332.)
l'économie chrétienne u
Tu piolilrino (lo <lr(»il cl <r<'*('onoinic se posa à cvXlii occasion à la c()ns<Mcnr'c <lii moyeu Ayc. Le bail t\ renie clail-il inlcM-dil par les canons? Les papes tranchèrent la queslion dans le sens de la négative. << L'interdiction du prêt à intérêt, écrit un historien du droit français, fondée sur l'interprétation hitcrale d'uni^ jiarole du Sauveur, a joué depuis la période carolingienne un rôle considérable dans notre histoire économique : elle a i)uissamment contribué au grand développement des rentes constituées. 11 était interdit de prêter une somme d'argent moyennant intérêt (l'intérêt était appelé usure) ; mais on pouvait donner cette somme d'argent et stipuler que le preneur et ses ayants cause paieraient à perpétuité une rente assignée sur tel fonds produisant des fruits. C'est ce qu'on appelait acheter une rente. La création d'une pareille rente était, en général, permise par les théologiens (permise, mais déconseillée, car ces rentes avaient une couleur usuraire). Quant aux renies, non pas assignées sur un fonds, mais constituées sur la personne, elles étaient dans l'opinion générale illicites et rigoureusement interdites. En Allemagne, ceux qui devaient des rentes assignées sur leurs biens s'avisèrent, au xv" siècle, de soutenir que ces rentes étaient usuraires et refusèrent de payer les arrérages : ^Martin V et Galixte III, consultés, déclarèrent, en 1/420 et en i455, ces sortes de contrats justes et légitimes ; mais il s'agissait toujours exclusivement des renies constituées assignées sur des fonds (1). »
(1) Viollot, Précis de F histoire du droit français accompagné de notions de droit canonic/ue, p. 582. Paris, Laroso, et Forcel.
Les canons n'interdiront jamais le contrat de cheptel. Le chrétien put s'enrichir du croît et de la laine de ses troupeaux, et le cheptel fut au moyen âge la grande forme de l'épargne. Or le cheptel est, comme le nom seul l'indiquerait et comme l'histoire du droit le prouve, la racine du capitalisme moderne (i).
Le socialisme, au contraire, prétend proscrire le revenu tiré de la location ou même de l'exploitation directe d'un fonds de terre ainsi que le profit tiré de la location d'un instrument de travail. L'ennemi pour lui n'est pas seulement l'usurier, c'est l'employeur, l'entrepreneur.
N'ayant point pour objet la discussion de l'économie chrétienne, nous nous abstiendrons de chercher quelles chances elle a de se restaurer dans l'avenir. Le fait est que les doctrines chrétiennes n'ont pas arrêté les transformations économiques dans le passé et que, même pour les chrétiens les plus zélés, le principe « Prêtez sans stipuler d'intérêts » a cessé d'être considéré comme un devoir.
Si nous voulons mesurer l'influence sociale cl économique du christianisme, nous devons nous attacher à distinguer rinlluence apparente et l'influence réelle.
On a attribué à l'action de l'esprit chrétien la naissance de deux institutions, que l'histoire du moyen âge nous montre tlorissantes : l'une est la famille associée dans l'indivision, la communauté taisible, ou, comme la nomme Le Play, la famille souche ; l'autre est la corporation.
(i) Viollet, Précis de l'hisloire du droit français, p. G5o.