‹ Le socialisme et la science socialeChapitre 4 sur 51 · I.'kC.ONOMIE CIIRKTIENNR l · texte numérisé non relu

I.'kC.ONOMIE CIIRKTIENNR l

Os doux insliliilions n'existoni pliiscn Europe, sauf clans des pays do reIijj;ion grecque, chez les Serbes et les Russes ; l'une esl la zaclruga du Yi)Ugo-Slave, l'autre Varlel russe. Or, bien loin dèlre propres aux sociétés catholiques, ces institutions ne sont propres ni aux sociétés chrétiennes ni même aux sociétés monothéistes.

La l'amillc associée, la communauté taisiblc a été observée dans l'Inde (i), et visiblement elle existait en Grèce. « La critique moderne, écrit un historien (^piutôt favorable à l'école de Le Play), perç^'oit non sans effort, mais avec certitude, derrière le rideau du droit romain classique ces vieilles communautés taisibles dans le monde romain : on les rencontre aujourd'hui encore dans l'Inde. Elles existaient parmi les anciens habitants de l'Arabie, on les retrouverait chez tous les peuples (2). »

Quant à la corporation, quant aux collèges d'artisans et d'ouvriers, ils existaient dans l'empire romain et dans le monde grec avant la ditï'usion du christianisme (3) ; ils existent encore dans les pays musulmans ; c'est surtout dans les sociétés chrétiennes occidentales que leur décadence a été complète.

Le catholicisme a mis son empreinte sur les corporations du moyen âge ; il les a pénétrées de son esprit et les a soumises à sa discipline ; il est faux qu'il les ait créées. Ce point n'aurait jamais été mis en doute, si l'on était plus habitué à

1) Sumner Maine, Eludes sur l'ancien droit et la coutume primitive, trad. fr., cli. vni. Paris, Tliorin.

(2) Viollct, Précis de l'histoire du droit français, p, G4i.

(3) Foucart, Associations religieuses chez les Grecs, 1874.

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appliquer la méthode comparative aux faits sociaux. L'influence réelle des Églises chrétiennes sur l'organisation économique fui bien différente. Les historiens du droit sont unanimes à reconnaître que l'Église a initié les peuples barbares, les Celtes, les Germains, les Slaves, au respect du contrat et du testament. Or ces deux institutions contenaient en germe la société qu'on est convenu d'appeler bourgeoise et capitaliste. L'intérêt de l'Église était que les conventions et les testaments fussent respectés, et c'est ainsi que, grAce à l'usage des legs pieux, elle accumula de grands biens. Mais aucune puissance ne peut arrêter les effets des habitudes quelle-même a formées. L'habitude de tester et de contracter donna lieu h des relations économiques incompatibles avec le maintien des communautés laisibles et des corporations. Bien plus : un commerce développé ne peut se passer de l'escompte et des institutions de crédit. Au cœur du moyen Age, les banques apparurent en Italie, puis dans les villes lianséatiques et les républiques marchandes des Pays-Bas et de l'Allemagne du Sud. Mais, si l'escompte est légitime, comment linlérêt qui n'en est pas différent seraitil condamnable? Ainsi périt l'ancienne économie chrétienne. La ruine en était inévitable du moment que le respect des contrats était devenu général, et jadmire la foi robuste de ceux qui pensent qu'elle pourra être restaurée (i).

(i) L'école catholique préconise pour préluder au rétablissement de la corporation le syndicat mixte de patrons et d'ouvriers. Avec quel succès les chiffres suivants en rendront compte ! D'après VOf/iee du travail, ces syndicats étaient, en 189"), 178 sur 5.i4G et comptaient 3i. 126 membres sur un total de 979.098 syndicataires.

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Aujonrd'liui, doux lliroi-ios se dispiilonl, bien (ju'aviM- un surcôs Irrs inrgal, lapitrohation de ceux qui croient devoir chercher rajipHcalion des principes de l'I^glise calholi(iue aux rchilions écononiitpies; Tune est hi théorie de Le IMay ou de hi Hérormc sociale, l'aulie est \i\ Ihcorie de Bûchez et de OU.

Le Play, auteur des Oiirriers européens, a étudié minutieusement la condition des travailleurs urbains et ruraux de l'Europe. Sa préférence va aux vestiges des organisations du moyen âge encore subsistants en Suisse et dans l'Europe orientale. Pour les populations rurales la famille souche, préservée par la liberté de tester de l'obligation de partager le patrimoine entre les enfants, pour les ouvriers de l'industrie le régime corporatif, tel est son idéal ; il implique la restauration de l'éducation chrétienne et la prédominance politique des u autorités sociales », c'est-à-dire des membres du clergé et des grands propriétaires fonciers.

Rien de moins socialiste, comme on le voit; l'école de Le Play aspire plutôt à une restauration i\c la société féodale.

L'école de Bûchez, lequel fut un des fondateurs du parti républicain en France, a un tout autre idéal : elle rêve de remettre aux mains de l'ouvrier l'instrument de travail en constituant une association ouvrière de production à capital inaliénable. Le rôle de la foi catholique est de poser les conditions morales de cette association, car les auteurs n'ont aucune confiance dans l'efficacité de la morale rationnelle (i).

(i) Oit, Traité d'économie, sociale, a^ édit. Fischbacher,

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Socialiste, l'école de Bûchez et de Oll Test en un sens : elle ne croit pas que la propriété des instruments de travail et l'héritage soient fondés sur le droit rationnel ; elle n'y voit qu'un monopole, mais qui disparaîtra quand l'égalité et la liberté réalisées dans la société religieuse par le christianisme, dans la société politi({ueparla Révolution française, auront modifié enfin la société économique (i).

Catholique, cette doctrine paraît l'être, non seulement par les convictions personnelles de ses auteurs, mais encore parce qu'ils repoussent la légitimité du prC't à intérêt. Toutefois ils paraissent s'écarter de l'orthodoxie en un point très grave. Ils professent une philosophie de l'histoire selon laquelle la Révolution française serait une manifestation de l'esprit catholique. Ici ils ont contre eux, non seulement les démocrates (c'est en partie pour les combattre que Michelet a écrit son histoire de la Révolution), mais, chose plus grave à leurs yeux, les décisions des papes. Le libre penseur le plus convaincu peut admettre que dans l'interprétation du catholicisme, les papes sont infaillibles. Or la Révolution a été à vingt reprises condamnée par eux. Léon XIII, dans l'encyclique Immortale Dei, ne tient pas un autre langage que Pie IX, que Grégoire XVI, (jue Pie VI (2).

(1) Bûchez, Introduction à la science de l'histoire. Paulin, i833.

(a) <■ Les pernicieuses et déplorables innovations (pic vit naître le xvic siècle, après avoir bouleversé léconomie de la religion chrétienne, arrivèrent bientôt par une pente naturelle à porter le trouble dans le domaine de la philosophie, puis dans tous les rangs de la société civile. De là sont sortis comme de leur source de nouveaux

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11 no pouvait on t^lro aniromonl. La Rôvolnlion roposo sur la notion d'une justice ininianonte à lliumanilôot aux sociétés humainos. Selon l'Egliso au contraire, la justice est Iranscendanle et réside dans la volonté divine, manii'csléc ici-bas par le chef visible de l'Eglise. Or autre chose est faire appel à une tolérance niutuollo qui permettrait aux partisans de ces doctrines opposées de remplacer la guerre par une émulation en vue du bien social, autre chose leur demander de confondre leurs principes dans je ne sais quelle formule équivoque. Des vues telles que celles de Bûchez et de Ott s'accordent mieux avec le protestantisme qu'avec le catholicisme. Le protestantisme a donné trop d'autorité à la conscience individuelle pour pousystèmes de liberté sans frein que les grandes perturbalions du siècle dernier virent éclore et se produire comme élanl les principes fondamentaux du droit moderne, droit inconnu jusqu'alors et qui se trouve sur plus dun point en désaccord non seulement avec le droit chrétien, mais avec le droit naturel. Voici le premier de tous ces principes : tous les hommes étant semblables, puisqu'ils sont de même race et de même nature, doivent être égaux les uns aux autres dans la pratique de la vie. Chacun deux relève si complètement de lui-même qu'il ne saurait d'aucune façon être soumis à l'autorité d'un autre et qu'il peut, en toute liberté et sur toute chose, penser comme il le veut, agir comme il lui plait. Personne n'a le droit de commander aux autres. Dans une société fondée sur ces principes. Vautorité du gouvernement résidé uniquement dans la volonté du peuple, lequel ne dépend que de lui-même et est son propre et unique souverain. Il clioisit ceux qu'il établit les mandataires de son pouvoir. Mais, en agissant ainsi, il ne leur transfère pas proprement le droit du commandement : il leur délègue plutôt la fonction qu'ils devront exercer en son nom. La souveraineté de Dieu est passée sous silence exactement comme si Dieu n'existait pas ou s'il ne s'occupait en rien de la société du genre humain. » (Encycl. ImmorfaleDei, du if" nov.i885, Traduct. de R. P. Constant, frère prêcheur.)

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voir s'allier avec le collectivisme. D'un aulre côlé, les excès de la concurrence économique niellent invinciblement obstacle à la réalisation de lidéal évangélique. Pour concilier la liberté avec la solidarité, il faut chercher une formule supérieure. Les protestants soucieux des problèmes sociaux, parmi lesquels nous citerons MM. Gide, Louis Comte et de Boyre, croient la trouver dans la coopération. Us l'entendent, il est vrai, non dans le sens large qu'y a attaché la sociologie, mais dans le sens plus étroit d'un groupement progressif de sociétés coopératives de consommation et de production. D'où tiennent les excès de la concurrence? De deux causes, selon M. Louis Comte: d'un côté, la production ne se règle pas sur la consommation, d'où la périodicité des crises commerciales : de l'autre, la scission de la production et de la consommation rend possible un prélèvement excessif au profit des intermédiaires. M. Louis Comte constate mélancoliquement que les sociétés coopératives actuellement existantes en France et sur le reste du continent se préoccupent plutôt d'assurer des avantages à leurs membres que d'améliorer l'état social, et il applique à ceux-ci le mol de Proudhon : « Associés pour eux seuls, ils le sont contre tout le monde. » Mais les sociétés anglaises sont plus vigoureuses et se montrent plus aptes à agir sur la production. L'auteur voit dans l'avenir les sociétés coopératives de consommation se groupant, traitant directement avec les producteurs, accumulant des réserves, commanditant d'abord les industries les plus nécessaires, puis des industries de luxe et créant enfin une république économique. Il appelle ce système « le socialisme

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"opoialir ol y voit .. rôvaiii^ih» (MI aciion i .

Ce sysltMUO a pour lui. à ccilaius «'isards, l'aulorili' i\c l'expôrionce. Los Iravaillours uonl riou oLlonu là où ils nout pas praliquc' la coopération, et ils ont notablement amélioré leur condition nialérielle el accru leur puissance sociale là où, comme en Angleterre el en Belgique, ils se sont décidés à la mettre en œuvre. Toutefois la théorie coopérative doit-elle être qualifiée de socialisme chrétien ?

Sans aucun doute, MM. de Boyve el Comte nous montrent une société sans concurrence qui serait ctunme la limite des eiVorls de l'humanité, (".etle société, ils sentent qu'une réforme morale la rendrait seule possible. La coopération économiipu^ fait partie, à leurs yeux, d'un plan de relèvement social dont la morale évangélique, con^'uc à la façon de Chanuing. fournil les grandes lignes ; ils veulent l'enfance mieux protégée, la femme plus respectée, même par la loi. Mais ils difl'èrent profondément des socialistes sur le pomt essentiel : l'organisation coopérative, sur laquelle ils fondent toutes leurs espérances, supposent que la propriété capitaliste sera respectée par l'Etat et que dans les mœurs les habitudes d'épargne prévaudront toujours davantage sur la tendance à la consommalion immédiate. A leurs yeux, le capital n'est donc pas responsable des maux causés par la concurrence. Si nous ajoutons à cela que leur réforme

(i^ Travaux du congi'ès de Marseille. Ouat^i^mc assemblée sénérale de lAssociation prolestante pour rélmle pratique des questions sociales. iSt^i. Rapport de M. Comte sur les résultats actuels et futurs de la coopération. Paris, Fisclibacher, 1892.

morale tend surtout à accroître chez lindividu le souci de sa responsabilité, nous aurons achevé de montrer combien ils sont loin du socialisme vulgaire.

II. — Autant il est facile de distinguer le socialisme et l'économie chrétienne, autant il semble malaisé d'en discerner le système de la nationalisation du sol.

L'injustice de la propriété foncière, l'iniquité de la rente ou du fermage, rexcellence morale et économique de la propriété collective là où elle existe encore, tel semble être le point de départ du socialisme. La terre étant la source de toute richesse, il semble que, le droit de la communauté sur elle une fois reconnu, rien n'appartient légitimement à l'individu que ce que la société lui concède pour ses besoins.

Il est aisé de répondre à cela que, si tout socialisme implique la nationalisation du sol, il n'en résulte point que le droit de la société au domaine éminent de la terre implique le socialisme.

On peut ramener à trois les théories qui affirment les droits de la communauté sur les fonds de terre.

Selon la première à laquelle Henry Georges a donné son nom, l'Etat a droit à la rente du sol et peut se l'approprier, grûce à l'impôt. Cette idée est déjà en germe chez Proudhon(i); elle dérive en droite ligne des théories de Ricardo et des premiers économistes.

fi) Proudhon, la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, t. I«', 3c étude, ch. vi, p. 3i3.

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