Levasseur, Grande Encyclopédie
Thompson({1).
L'œuvre de Godwin n’eut qu’un succès tout à fait relatif. Pourtant il a eu sur les anciens socialistes anglais, et par suite, indirectement, sur le mouvement socialiste actuel une influence considérable.
Dans son livre On the Effects of Civilisation on the People in European Statès (1805), Hall étudie les effets que les progrès de la civilisation onteus sur l’état social des masses ouvrières. Mais il ne se préoccupe nullement de la question de la population. Il se borne à faire cette constatation que le progrès de la richesse a augmenté d’une façon continue le travail des pauvres et le revenu sans travail des riches, à un degré tel qu’en Angleterre, les classes ouvrières ne peuvent consommer qu'un huitième du produit de leur travail. Cet état de choses, dit Hall, doit être supprimé. Et son plan de réformes repose sur deux principes : chacun ne doit travailler que le temps nécessaire pour entretenir sa famille; chacun doit jouir du produit intégral de son travail.
Le plus célèbre des socialistes anglais, Robert Owen, n’a pas envisagé lui non plus, dans ses ouvra-
ges, la question de la population. Mais le problème
1. Taompsox. An inquiry into the principles of the distribution of wealth most conducive lo human happiness, 1824.
Dumas 3
Es
a été considéré sous tous ses aspects par un de ses disciples, et non le moindre : William Thompson.
Le point de départ de Thompson est le même que pour Malthus. Comme lui, il reconnaît que les subsistances ne peuvent s’accroître aussi rapidement que la population ; «la capacité naturelle d’accroissement de l’espèce humaine est plus grande qu'aucune capacité naturelle connue d'augmenter la nourriture nécessaire pour l'entretien des hommes (1).» Dès lors,si cette disproportion existe, il en découle nécessairement une longue suite de misères. C’est là une source de souffrances ; il faut de toute nécessité que des forces contraires viennent s'opposer à cette puissance de l'accroissement de la population, maintiennent constamment la population au niveau des
moyens de subsistance.
Mais cette source de misère, Thompson affirme qu'il
est au pouvoir de l'homme de Ja faire disparaître. Les familles les plus nombreuses de la société, en effet, sont les familles pauvres. Le nombre des enfants dans la classe aisée est relativement beaucoup plus faible que parmi les ouvriers. Ces classes aisées observent une plus grande prévoyance dans les relations entre époux. Or, si cette prévoyance existe dans
certaines classes, c’est que rien ne s’oppose natu-
L. Sœrser. Die Slellung der Socialistèn zur Marrnus’sctEN, Bevæœlkerungslehre, 1886, p. 21.
Hors rellement à sa propagation dans la société tout entière. Ce qu'il faut done, c’est développer le sentiment de la prévoyance, de l'empire sur soi-même. Là est La solution de la question de la population.
La doctrine de Thompson est ainsi celle de Malthus. Il faut s'attacher à développer le sentiment de la prévoyance. Mais tandis que Mal.'us compte seulement sur les progrès de l’éducation et la propagation des principes de l’économie politique pour développer ce sentiment, Thompson va heaucoup plus loin: son système comporte une réforme complète de noire organisation sociale. Il faut qu’un certain nombre de personnes, 500 à 2000 ou davantage, qui, par leur coopération mutuelle, peuvent satisfaire les besoins les plus nécessaires à l’existence, se réunissent librement, pour produire, par l'effort commun, ces moyens de jouissance, et faire toujours ainsi concorder l'offre et la demande.
Par la fondation libre de ces communautés socialistes, Thompson pense écarter tous les maux qui affligent la société, en même temps que ce système développerait le sentiment de la prévoyance. Car, dit-il, dès que l’homme s’est créé des habitudes de bien-être, un genre de vie aisée, ce qui serait le cas, il devient par cela même plus prévoyant. L'’inclination au mariage qui entraîne avec elle, par les enfants qui doivent en naître, l’abandon d’une partie du bien-
être acquis, devient moins forte. L’homme ne se
résout au mariage que lorsqu'il se sent capable de nourrir une famille, sans pour cela consentir de trop grands sacrifices. « Le grand avantage, dit Thompson, de la communauté coopérative sur un nombre égal d'individus concurrents, consiste dans ce que la question est toujours exposée clairement devant la communauté entière, que tout jeu dans la spéculation individuelle est exclu, que l’imprévoyance est si clairement mise en lumière et que l'opinion publi. que est si forte que cette imprévoyance est morelement impossible (1). »
Il paraît exact qu'une plus grande prudence dans les relations matrimoniales soit l’effet général d’une honnête aisance. Mais on peut se demander si ce résultat se produirait dans le système d'organisation sociale préconisé par Thompson.Qu’il se réalise dans une société individualiste, cela n’est pas douteux car alors l'intérêt personnel joue, pleinement, le principe de la responsabilité individuelle est hautement proclamé. Mais dans les communautés socialistes libres de Thompson, ce principe de responsabilité, sans être complètement annihilé, est fortement réduit. Le fardeau d’une famille nombreuse ne se fait plus sentir sur chacun comme en régime individualiste. Que l’on ajoute que tous les membres de ces communautés doivent recevoir de la com-