Proupon. Op. cit. t, II, p
Proudhon distingue deux périodes principales dans l’existence de l'humanité: l’état sauvage où l’homme vit exclusivement de la cueillette des fruits, du produit de la chasse et de la pèche, et la civilisation, où devenu industrieux il applique son travail à la matière, lui fait subir des transformations multiples et en tire tous les produits nécessaires à la satisfaction de ses besoins.
Il est clair que, dans la première période, la misère est anticipée, qu'elle est prématurée. En effet, dans l’état sauvage, l’apathie de l’homme est permanente, il n’aperçoit que ses besoins immédiatsetil les satisfait seuls, sans se préoccuper de l’avenir. Survienne une diselte, un manque des objets de première nécessité va se fairesentir et la misèreapparaîtra. L'homme sauvage est mou et indolent, paresseux même, ses seules occupations sont la chasse, la pêche, et aussi et surtout la guerre. Dès lors la misère dont il souffre est son propre fait, il ne doit s’en prendre qu’à lui, il ne peut en rejeter la faute, ni sur la Providence, ni sur la nature.
Mais la misère de l’homme civilisé, n’est-elle paselle aussi prématurée, n’anticipe-t-elle pas sur son beure légitime ? N’aurait-elle pas pour cause unique non plus l’absence de travail, mais un vice d'organisation dans le travail ? C’est là, dit Proudhon, une hypothèse importante à vérifier, car si elle devenait une vérité, il se pourrait que, dans un état d'organisation
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parfaite, la misère fût écartée, que l'équilibre entre la population et la production fût rétabli sans que la prudence humaine n’eûtbesoin d'intervenir en aucune façon.
Ce qui caractérise l’organisation économique moderne, c'est la division du travail, l'emploi des machines et la concurrence. La division du travail donne à celui-ci une fécondité quasi-surnaturelle : dixhommes occupés dans un atelier où chacun est spécialisé à une tâche, produisent dix fois plus que cinquante autres, employés à une même tâche, la division du travail n’existant pas. C’est qu’en effet la division du travail fait disparaître les pertes de temps occasionnées par le changement fréquent d’outils, et simplifie le travail. Mais, par cela même qu’elle simplifie le travail, elle le rend abrutissant, l’ouvrier astreint toujours à la même tâche ne tarde pas à tomber au-dessous de lui-même, au niveau de la brute. Bientôt, il ne rend plus qu’une valeur insuffisante, les salaires baissent, et, la division du travail, au lieu de chasser la misère, la ramène.
« Ce n’est ni la nature, ni la Providence qui fait défaut, c’est la routine économique qui manque d'équilibre ; c’est elle seule qu’il faut accuser, et avec d'autant plus de raison que rien ne démontre que la contradiction qui résulte de la division parcellaire ne puisse être vaincue par une plus haute combinaison. L'économie politique elle-même l’a senti,
GS et c’est pour cela qu’elle s’est empressée d'appeler à son aide un nouvel organe, les machines (1). »
Ces machines, au moins, vont-elles améliorer la condition de l’ouvrier et triompher de la misère ? Bien au contraire. Il est bien certain que les machines vont permettre de produire beaucoup plus. Mais, avec leur introduction, commence la distinetion des classes : les salariés et les maîtres, les travailleurs et les capitalistes. L’ouvrier que l’on voulait tirer de l’abrutissement y retombera de plus en plus: apte seulement à une tâche, il y sera fixé à jamais, il perdra sa liberté, il deviendra un outil. Sa condition qui devait s'améliorer empirera, les salaires suivront la loi générale, ils tendront constamment à la baisse puisque le besoin de subsister, et par conséquent de travailler se fera sentir et que la demande de travail sera inférieure à l’offre. Et l’on assistera à ce fait en apparence paradoxal : la misère générale en face d’un engorgement de produits. Que l’on fasse intervenir maintenant la concurrence. Par la concurrence, chaque producteur est forcé de produire toujours à meilleur marché, car c’est le moyen pour lui d’évincer ses concurrents, et par suite de gagner plus. Mais la réduction du prix des choses, ce n'est là qu’une face de la concurrence, son côté positif. Elle
a un autre effet, négatif celui-là : la réduction de