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problème se posait à lui tout naturellement. Rodbertus, en effet, s’est attaché dans les Lettres sociales à rechercher une loi des salaires qui permit d'assurer aux classes ouvrières une augmentation de la part qui leur revient dans la production nationale. Il devait donc être porté à se demander dans quelle mesure cette augmentation agirait sur le genre de vie des travailleurs, sur leur inclination au mariage, sur le mouvement de la population. Est-ce que celleci n’augmenterait pas de telle façon que la réforme ne servirait de rien? L’élévation du taux des salaires n’a-t-elle pas une influence sur le mouvement de la population ? N'y a-t-il pas lieu de craindre que par la suite, les travailleurs ne se trouvent superflus et qu’à leur offre de travail ne corresponde une demande insuffisante ? Telles sont les questions qui viennent naturellement à l’esprit. Rodbertus ne s’y est pas arrêté. Il convient d’ailleurs de faire observer qu'il croit avoir euraison de Malthus d’une autre manière : il tient la loi de la productivité décroissante en agriculture pour une erreur et il prétend réfuter par là la loi de population qui est en connexité intime avec elle.
Sans doute, il est bien certain qu’il n’est pas une seule terre dont l’agriculteur ne puisse accroître le rendement. Incontestablement il peut faire produire 30 hectolitres de blé à une terre qui en donne actuellement 15 hectolitres. Mais ce résultat, il ne peut
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l'obtenir qu’au prix d’un effort hors de proportion avec lui: pour doubler le produit, il lui faudra tripler, peut-être quadrupler, peut-être mème décupler le travail et les frais. À un autre point de vue, s’il n’est pas exact que l’on ait commencé par mettre en culture les terres les meilleures, si l’ordre de culture, tel que l’indiquait Ricardo, n’est pas conforme à la vérité historique, il est hors de doute que dans les pays à technique agricole avancée, les terres qui restent encore en friche sont les moins fertiles. Pour ces pays là — la plupart des États de l’Europe et peut-être aussi les États-Unis d'Amérique, — il ne saurait donc encore ètre question que de rendement non proportionnel. Dès lors comment prétendre écarter la loi de population de Malthus par la réfutation de la loi de la productivité décroissante en agriculture ? On objectera que les progrès de la technique agricole sont incalculables, Mais les éléments minéraux tels que l’azote, l’acide phosphorique, etc, nécessaires à la vie des plantes sont limités : chaque récolte les enlève peu à peu. Puis l’espace et surtout le temps sont des bornes qui s’imposent encore à nous, il faut à toute plante un certain espace pour étendre ses racines et respirer à l'aise ; il faut de longs mois avant que le grain jeté
dans le sillon parle laboureur ne se transforme en épi.
Marlo.
Marlo proclame la question de la population le plus important de tous les problèmes économiques. Il l’étudie donc d’une façon tout à fait spéciale dans ses Recherches sur l’organisation du travail, 1850-1851.
Tout d’abord Marlo loue Malthus d’avoir osé instruire les hommes de la plus amère des vérités, de leur avoir fait entrevoir l’abime où les poussait leur fécondité trop grande. Il reconnaît toutes les funestes conséquences de la surpopulation et l’obligation morale qui incombe à chacun de les prévenir. « Seules, dit-il, la déraison et l'hypocrisie peuvent faire méconnaître ces vérités (1). »
Pourtant, si Marlo accepte le fonds même de la théorie de Malihus, et s’il proclame sa haute portée philosophique, il ne l’accueille pas absolument sans réserves et il formule contre elles diverses objections.
Malthus, dit-il, en premier lieu, méconnaît l’influence modératrice que les institutions exercent sur la marche de la population. Or cette influence est indéniable. On n’a, pour s’en rendre compte, qu’à jeter les yeux sur ce qui se passe autour de nous.
Avec le système de production à outrance qui carac-
1. Marco. Untersuchungen über die Organisation der Arbeit oder System der Weliækonomie, 2° édition, 1853. Op. cil,, p. 268.
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Re térise l’époque industrielle moderne, l’augmentation de la population est favorisée ; chaque nouvel enfant est pour le prolétaire une source de revenus. Dans une société centralisée ou autoritaire, cette sorte de prime à la surpopulation ne se rencontre pas. Les philanthropes ont donc raison d’accuser les institutions, et c’est à tort que Malthus rejette sur la nature le fardeau de leur propre responsabilité.
La seconde objection que formule Marlo a trait aux obstacles de nature à entraver l'accroissement de population. Ces obstacles, Malthus les range sous trois chefs différents : la contrainte morale, le vice et la misère, et dans son esprit, ce sont les seuls qui puissent s’opposer à un débordement de la population. Or la contrainte légale, c’est-à-dire l’abstinence du mariage imposée par le législateur, ne rentre pas dans cette énumération. Malthus n’en tient donc aucun compte. Puis il donne au mot misère un sens beaucoup trop large, il fait rentrer sous cette dénomination un grand nombre de maux qu'il dépend pleinement de l’homme d'éviter, tandis que cette expression « misère » devrait être réservée aux maux qui existent de par la nature des choses. Qu'il nous soit permis de faire observer dès maintenant le malfondé de cette objection. Marlo méconnait la définition qu'a donnée Malthus de la contrainte morale :
«Parmi les obstacles privatifs, l'abstinence du ma-
riage, jointe à la chasteté, est ce que j'appelle con-
nr trainte morale (moral restraint) (1). » Peu importe donc que l’abstinence du mariage soit imposée par le législateur ou provoquée par des motifs de prévoyance. Dans l’un conune dans l’autre cas, il s’agit bien de contrainte morale. Quant au reproche adressé par Marlo à Malthus d’avoir rangé sous la domination de « misère » des obstacles de nature essentiellement différente, il n’y a pas davantage lieu de s’y arrêter que le mot misère convienne et convienne seul aux obstacles qui dérivent inévitablement des lois de la nature, cela est exact. Mais ce n’est pas manquer à la logique que de comprendre aussi sous cette dénomination d’autres maux parfaitement évitables en eux-mêmes, tels que la guerre et les excès de tout genre. re Marlo oppose encore à Malthus que les moyens par lui proposés ne sont pas suffisants pour contenir l’accroissement de population. Il nie que les classes inférieures de la société, ceux qui ne possèdent rien, puissent pratiquer la contrainte morale. Ils sont réduits à une situation si désespérée, si voisine de la vie animale qu’il est puéril de les supposer capables d'économiser. D'ailleurs, le voudraient-ils, qu’ils n’en auraient pas le pouvoir ; leur condition
est trop misérable, leurs salaires trop infimes. Puis,
1. Mazruus. Essai sur le principe de population. Trad. Prévost, Paris, 1845.
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eh admettant mème qu'une partie des travailleurs limitât le nombre de ses enfants, ou même n’en engendrât pas, la descendance de l’autre partie souffrirait moins des ravages de la misère et suffirait à combler le vide provoqué par l’abstinence de ceux-là. Mais pourquoi en serait-il ainsi ? Marlo ne l’indique pas. Croit-on que les salaires des ouvriers ayant la charge d'une nombreuse famille seraient plus élevés que ceux des célibataires ou de ceux mariés sans enfants ? On ne peut supposer qu’un seul cas dans lequel l'affirmation de Marlo serait exacte ; il faudrait queles ouvriers pères de famille pussent se procurer à meilleur marché les moyens d’existence dont ils auraient besoin. C’est là une hypothèse invraisemblable.
Enfin, et c’est le reproche le plus grave, Marlo objecte à Malthus que les moyens proposés par lui sont contraires à la justice. Cela découle de l’inefficacité ou dé l'insuffisance même de la contrainte morale qui seule, dans la société individualiste, doit agir comme obstacle préventif. La tendance qu’a le salaire, en effet, de se rapprocher sans cesse de son coût de production, et les effets désastreux de la concurrence produisent une sorte de malaise général que la survenance d’une crise de la production transforme vite en un cataclysme. Les familles imprévoyantes ne sont pas ainsi les seules à supporter les conséquences de leur faute, comme il serait dans l’ordre
des choses. Elles rejaillissent sur tous, elles échoien, aussi bien à ceux qui n’ont pas contribué à la surpopulation qu’à ceux qui en sont cause. Telle est bien la résultante des défauts de l’organisation sociale actuelle. La diminution du taux du salaire et le chômage frappent indistinctement tous les travailleurs de la même branche de production où sévit une crise, Mais tous ne sont pas atteints également: la souffrance est plus grande pour ceux qui ont la charge d’une nombreuse famille.
Quoi qu’il en soit des critiques que Marlo adresse à Malthus, nous avons vu qu’il acceptait le principe même de sa loi, qu'ilreconnaissait les dangers redoutables d’une population en excédent. Quels sont donc les moyens qu’il recommande pour éviter leur réalisation ? Marlo désirerait que l’on exigeât comme condition du mariage l'existence d’un bien familial qui ne se transformerait pas durant la vie des époux et qui passerait ainsi aux enfants à titre d’héritage(1). Il faut donc réaliser les institutions qui rendront possible l'acquisition de ce bien familial, il faut établir une société nouvelle. Et Marlo expose en termes chaleureux le plan de cette organisation sociale nouvelle dans le détail de laquelle nous ne pouvons
pas entrer ici. Lorsque la réforme sera opérée, quand
1. Mario. Untersuchungen über die Organisation der Arbeit oder System der Weltækonomue, 2° édition, 1863. Op. cit., p. 270.
tous les ressortissants d’un Etat pourront acquérir un certain degré d’aisance, ou plutôt de fortune par le travail, quand, en même temps, ils se rendront pleinement compte, grâce à leur culture morale, de leurs devoirs de chefs de famille, peut-être alors la contrainte moralé deviendra-t-elle inutile. Mais il semble bien qu’il n’y ait là qu’une simple probabilité de l’aveu même de Marlo, car il propose encore, pour contenir l’accroissement de la population, d’autres moyens tels que l’établissement d’un minimum d’âge matrimonial très élevé, l’encouragement du célibat, de l’émigration, de la colonisation ; il propose même d'apporter des obstacles à l'immigration et d’expul-
ser les étrangers.
Dubhring (1).
Marlo était effrayé de l'accroissement possible de la population, et sans partager toutes les vues de Malthus, il le félicitait cependant d’avoir su mettre en évidence le danger d'une fécondité trop grande. Dübhring, au contraire, affecte de ne s'occuper de Malthus qu’accessoirement, à cause de l'influence
trop considérable qu'il exerce encore. Et il se laisse:
1. Dühring ne saurait être considéré comme un socialiste proprement dit. Cependant en raison de la tendance socialisante que l’on rencontre chez lui, nous avons cru devoir lu consacrer quelques développemen ts,
Ne
aller aux accusations les plus basses et les plus dénuées de consistance (1).
Tout d’abord Dühring examine la vie de Malthus. IL la suit pour ainsi dire pas à pas et attache une très grande importance à ce fait qu’il s’est marié, croyant par là faire ressortir la contradiction manifeste qui, dans son esprit, existe entre les conceptions philosophiques de l’auteur de l’Æssai sur le principe de population et sa conduite. À ce sujet, Dühring rapporte une visite qu'aurait faite à Sismondi, à Genève, Malthus suivi de ses onze filles. S'il faut en croire une autre version assurément plus digne de foi, Malthus n’aurait eu que trois enfants dont deux seulement lui auraient survécu. Peu importe, d’ailleurs, dans le fait. Malthus s’est borné à déconseiller le mariage à celui qui n’est pas à même de nourrir une famille, jamais il n’a prétendu que la contrainte morale dût fonctionner toujours et de la même façon.
Commentant le succès qu’a eu en Angleterre l’Essai sur le principe de population, Dühring explique son retentissement par la situation qui était faite à Malthus par son titre de pasteur. « La bigoterie
de la société anglaise, dit-il, a dû venir en aide à