Marx, Voy. ch. XV, sect
remplace et rejette sur le marché du travail ne peuvent-ils pas trouver de l'occupation dans un autre genre d'industrie ? Que leurs chances soient précaires, comme Marx le prétend, cela se conçoit. Mais elles ne sont pas pour cela nulles. Avec l’introduction des machines, la division du travail a été poussée à un degré qui était inconnu jusqu'alors: Le travail a été décomposé, pour ainsi dire, en une série de mouvements simples et d’une exécution aisée. Il en est résulté une diminution considérable de la durée de l’apprentissage, et la mobilité du travail d'un emploi dans un autre a été augmentée d'autant. Cette mobilité du travail qui est ainsi favorisée par l'introduction des machines va pouvoir jouer plus complètement grâce à leur emploi. Car il ne faut pas oublier que si les machines sont une méthode abrégée de travail, elles sont aussi un moyen d’augmenter sa productivité. Or, pour que la production augmente, il faut, de toute nécessité, qu’il soit fourni une quantité plus grande de matières premières. Puis, comme la demande continuera à croître, on mettra en exploitation des terres et des mines nouvelles plus éloignées des lieux de fabrication. De nouvelles branches de production naîtront, l’industrie des transports se développera. Et ainsi des débouchés jusqu'alors inconnus seront ouverts aux travailleurs. Marx, lui-même, est contraint de convenir de ce
résultat. « Quoiqu’elle supprime plus ou moins d’ou-
vriers dans les métiers ou les manufactures où elle vient d’être introduite, la machine peut néanmoins occasionner un surcroît d'emploi dans d’autres branches de production, mais cet effet n’a rien de commun avec la soi-disant théorie de compensation (1). » Quand bien même cela serait, que les travailleurs chassés d’une branche de la production trouvent de l'emploi dans un autre genre d'industrie grâce à un nouveau capital ou grâce au capital déjà fonctionnant, converti en machines, peu importe, dans ie fait. L'essentiel est qu’ils trouvent de l’occupation. D'ailleurs, quoique le mode de production capitaliste remédie dans une mesure assez large aux inconvénients qu'il cause, nous ne saurions nier ces inconvénients. Il est regrettable que l’introduction des machines dans un genre d'industrie déterminé, ait pour corrélatif, — dans une mesure plus faible que Marx ne l’admet, cependant — le renvoi d’un certain nombre d'ouvriers.
En ce qui concerne les crises, il faut reconnaître aussi que leur apparition est une cause de misère pour la classe ouvrière. Cela est incontestable. Mais faut-il aller jusqu’à dire avec Marx que ce fait soit inséparable de l’individualité de la production et que seul l’avènement du régime collectiviste puisse le aire disparaître ?
Il convient tout d’abord de faire observer que les
1, Marx, op. cit., p. 197.
successions de crises qui, dans l’esprit de Marx, devaient aller se répétant dans un cycle d'années de plus en plus restreint, sont, au contraire, devenues plus rares et moins désastreuses, elles n’ont pas étendu leurs effets sur le monde entier etsont restées plutôt des crises nationales. Et cela se conçoit. La production s’est accrue parallèlement dans toutes les branches d'industrie. Les capitaux accumulés ont acquis une puissance énorme ; maniés par des banquiers internationaux, ils peuvent se porter sur les points menacés où ils sont attirés par la hausse du taux de l'intérêt et y maintenir l’élasticité du marché financier. Les brusques irrégularités de Ia production industrielle trouvent encore un frein dans la réduction de la journée de travail et l’interdiction légale du travail de nuit.
Ce n’est pas à dire cependant que les crises ont complètement disparu. Qu’il nous suffise de citer la crise sucrière française de 1882, la crise Baring provoquée par la spéculation sur les valeurs de l’Amérique du Sud en 1892, la crise australienne et américaine de 1893, la crise allemande de 1901, la crise américaine de 1907. Mais leur existence est-elle liée au mode de production actuel.
Il est incontestable que si ce que chacun devait consommer élait rigoureusement déterminé, le danger d’un excès de population et par conséquent d’une crise serait facile à écarter : il suffirait de calculer le
nombre d'individus formant la société pour régler la production en rapport étroit avec le besoin. Mais qui serait chargé de ces calculs ? L'autorité collectiviste publierait la quantité de produits de chaque espèce qui serait nécessaire et désignerait nommément les itravaileurs pour chaque espèce de produits ou bien fixerait à chacun la quantité de sa production ?
Que deviendrait alors la liberté individuelle ? Parmi les socialistes modernes il en est qui se sont acharnés à la sauvegarder, ils ont montré qu'il fallait utiliser la statistique pour en tirer les conséquences qui se dégagent d’elles-mèmes du jeu de la loi de l’offre et de la demande sur les marchés libres. Mais les erreurs de ealcul ne seront-elles pas encore fréquentes ? Quelque grand que soit l'intérêt des fonctionnaires qui seront chargés d'adapter la production aux besoins, saurait-il être rapproché de celui des entrepreneurs particuliers libres qui sont directement et personnellement responsables de cette adaptation ? Il semble bien que tant que n'interviendra pas un changement radical de la nature humaine, il faille proclamer la supériorité du principe de la responsabilité personnelle.
Du reste, il s’en faut que les crises aient pour origine une surproduction générale, ells sont bien plutôt dues à des surproductions partielles et accidentelles. Mais lorsqu'elles frappent des industries de
première importance, comme la métallurgie ou l’in-
dustrie textile par exemple, elles se répercutent sur toutes les industries annexes ou dérivées et sur tout le marché financier. Dès lors par ces incidences répétées, la perturbation peut être telle que lorganisme économique tout entier s’en trouve affecté : la crise issue d’une surproduction partielle se transforme en crise générale. Et ainsi la surproduction générale, aux périodes de grandes perturbations, apparaît non pas comme la cause mais comme la conséquence de la crise.
Quoiqu'il en soit, les crises de la production ont une répercussion fâcheuse sur le sort de la classe ouvrière, et il faut accorder à Marx qu'elles soient un facteur qui mérite attention quand on veut ériger une loi de population. Est-ce à dire que ce soit le seul ? Au-dessus de la loi posée par Marx n’y a-t-il pas une autre loi plus générale, d’après laquelle les hommes comme les plantes et les animaux ont tendance à s’accroître au delà de leurs moyens d’existence ?
Tandis que Malthus donne pour fondement à la surpopulation cêtte tendance qu’ont les hommes à s'accroître plus rapidement que leurs moyens de subsistance, Marx, au contraire, la fait résulter d’une diminution de la demande de travail. A la vérité, il faut blâmer Malthus d’avoir complètement négligé cette considération. Pourtant on ne saurait
trop lui tenir rigueur si l’on songe que les grandes
découvertes qui ont révolutionné l’industrie se sont seulement réalisées postérieurement à la publication de l’Essai sur le principe de population. Pareille excuse ne saurait être invoquée en faveur de Marx : il connaissait la loi de population telle que Malthus l'avait formulée. Mais pourquoi s’y arrêter? Que pouvait lui apprendre ce valet des intérèts conservateurs ? N’était-il pas plus profitable aux partis oligarchiques d'expliquer la surpopulation par les lois immuables de la nature, plutôt que par les lois historiques de la production ?
Nous ne pouvons donc accepter d'une façon absolue et exclusive la loi de population telle qu’elle est formulée par Marx. Il est bien vrai que le mode actuel de production contribue dans une certaine mesure à rendre des travailleurs superflus. Mais dans une faible mesure seulement ou plutôt pendant de courtes périodes, les périodes de crises. Et encore cet inconvénient est largement compensé par le développement simultané de toutes les branches de
la production.
Engels
De Marx, il convient de rapprocher son ami Frédéric Engels, qui, en 1847, rédigea de concert avec lui le Manifeste du parti communiste, et collabora,
avec Lassalle, Wolf,et quelques autres écrivains, à la
Nouvelle Gazette Rhénane qui parut pendant quelques mois à Cologne sousla direction de Marx, après son expulsion de Belgique. Déjà, en 1844, ïil avait écrit dans les Annales franco-allemandes publiées à Paris, sous la direction de Marx et d’Arnold Ruge, un mémoire intitulé Æsquisse d’une critique de l'Economie Politique, dans lequel on trouve une discussion de la loi de population de Malthus.
Tout d’abord Engels blâme Malthus de demander qu'on laisse les pauvres mourir de faim. Il est bien certain que Malthus a prêché l’abrogation du devoir d'assistance publique tel qu’il était pratiqué en Angleterre, et qu'il a proposé en conséquence un plan d’abolition graduelle de la taxe des pauvres. Mais le but qu’il se proposait alors n'était pas, comme on l’a dit, de vouloir qu’on laisse les pauvres mourir de faim. Bien au contraire, il pensait quesi les pauvres étaient pleinementconvaincus queles lois de lanature ne leur donnent aucun droit à l’assistance, ils se sentiraient fortement tenus de mener une vie frugale et laborieuse,ilsuseraient de plus de prudence à l’égard dumariage. D'ailleurs si Malthus combat ainsi le devoir d'assistance publique, il ne nie pas que la charité privée doive parfois intervenir. Mais cette dernière ne soulève pas les mêmes objections. « Siles pauvres, en Angleterre, étaient bien convaincus qu'ils n’ont: aucun droit à être entretenus etqu’en temps de disette
ou d'urgente détresse, on vint libéralement à leur
secou:s, comme je pense qu’on le ferait, je ne puis m'empêcher de croire que les liens d’union entre le riche et le pauvre seraient plus étroitement serrés qu'ils ne le sont actuellement, et que les classes inférieures de la société, ayant moins de motifs réels d’irritation et de mécontentement, seraient beaucoup moins livrées à ces pénibles inconvénients (1). »
À un autre point de vue, Engels reproche encore à la loi de population de contenir en elle le conseil de faire mourir sans douleur une partie des nouveauxnés de la classe ouvrière. Il représente Malthus comme l'auteur véritable de cette doctrine qu'il flétrit comme le système le plus rigoureux, « un système de désespoir, une accusation contre la natureet l’humanité ». Nous avons déjà fait justice de ces attaques, de cette légende du malthusianisme, et nous avons montré que le seul remède préconisé pour éviter le débordement de la population était dans la contrainte morale. « C’est le devoir de tout individu de l’espèce humaine de ne songer au mariage que lorsqu'il a de quoi suffire aux besoins de sa progéniture. C’est à diriger et à régler le principe de population que nous devons nous appliquer, et non à l’affaiblir ou à l’altérer. Et si la contrainte morale
est le seul moyen légitime d'éviter les maux qu'il
1. Marruus. Essai sur le principe de population. Trad.Prevost. Ch. : du droit des pauvres à être nourris.
Dumas
entraîne, nous ne serons pas moins tenus à la pratique de cette vertu que nous ne le sommes à celle de toutes les autres dont l’utilité générale nous prescrit l'observation (1) ».
Si nous passons maintenant des injures qu'Engels adresse à Malthus à l'exposé de ses idées sur lacrainte d’une surpopulation, nous voyons Engels déclarer qu'il est plaisant de parler dès aujourd’hui d’un excès de population. Un tiers à peine de la surfaceterrestre est actuellement en culture; dans la vallée du Mississipi, il y aencore assez de terres incultes pour suffire à l'entretien d’une population égale à celle de l’Europe. La production actuelle pourrait être portée au sextuple et plus si l’on employait tous les moyens fertilisants connus. Puis les progrès de la science sont infinis : qui oserait assigner une limite au progrès ?
Pourtant Engels reconnaît que la théorie de Malthus contient une part de vérité, ilproclame que sous les rapports actuels, la population presse sur les moyens de subsistance. Mais le fondement de cette pression ne saurait être dans un accroissement trop fort de la population. Comme l’a montré Marx, il ne saurait être question de surpopulation absolue, mais bien plutôt de surpopulation relative. Nousnousbornerons donc à renvoyer à l’exposé que nous avons fait précédemment de cette théorie.