‹ Le socialisme et les jaunesChapitre 11 sur 143 · JULES GUESDE ET BENOIT MALOX · texte numérisé non relu

JULES GUESDE ET BENOIT MALOX

Le véritable vulgarisateur du marxisme en France fut Jules Guesde. Son premier instrument utile à la doctrine fut le journal VÉgalité. Aucun tâtonnement chez l'ancien député du Nord, et pour cause. Celui que tant de gens prennent pour un prophète ne se donna jamais la peine de penser par lui-même. Professeur, il piocha le Capital de Karl Marx, étudia les manifestes du Juif allemand, s'identifia avec le Maître, avec ses doctrines, ses utopies, et il les professa avec un acharnement têtu. Voilà Guesde et le guesdisme.

Peu à peu, l'obstination de Jules Guesde pénétra les Congrès, et, à partir de 1876, ses théories, qui ont leur source où nous venons de l'indiquer, devinrent à peu près le catéchisme du pur socialisme collectiviste et internationaliste. L'organe officiel du Guesdisme qui est devenu celui du socialisme unifié est le Socialiste.

Benoît Malon, qui fut directeur de la Revue Socialiste et l'un des promoteurs du mouvement socialiste, interprète ainsi qu'il suit le marxisme, auquel il apporta d'ailleurs de nombreuses modifications. Ce n'est pas notre faute si nous ne discutons pas les idées de Guesde ; il n'en a jamais donné, n'a rien produit que des « dé-

marcations » et encore il fut court de souffle en traduisant.

Selon Benoît Malon, le collectivisme repose théoriquement sur l'acceptation de cinq points principaux :

1° Le fond tragique de l'histoire est rempli par les mouvements incessants de la lutte des classes;

2° L'organisation technique de la production et ses modifications dominent exclusivement l'organisation et les transformations économiques et, par ricochet, l'organisation et les transformations politiques ;

3° Le mode capitaliste de production qui a succédé aux formes productives précédentes a pour caractéristique vis-à-vis des travailleurs :

a) Le producteur séparé des moyens de production ;

b) L'intensification du travail;

c) La raréfaction de la demande des bras sur les marchés du travail, par les perfectionnements nécessaires du machinisme et par l'entrée dans la fabrique de la femme et de l'enfant ;

d) L'accroissement incessant de la prélibation capitaliste, ou part de travail non payé que s'approprie le capitaliste, et la transformation de ce nouveau capital en capital d'exploitation ;

e) L'absorption des petits capitaux par les grands et la constitution d'une féodalité industrielle de moins en moins nombreuses, disposant arbitrairement de tous les moyens de production.

A° De cette action dépressive et violente de la production capitaliste résulte un antagonisme aigu entre capitaliste et producteurs directs. Ceux-ci ne peuvent vaincre qu'en se plaçant sur le terrain de la lutte des classes et en visant d'abord à la conquête des pouvoirs 'puhlica

5° Le prolétariat victorieux ne pourra remplir sa mission historique (abolition des classes et organisation du travail) qu'en procédant graduellement ou révolutionnairement, suivant les circonstances, à la socialisation des forces productives.

On le voit, la doctrine de Karl Marx est presque seule interprétée. Benoît Malon ne s'encombre pas des entités métaphysiques dont ont si largement joué ses successeurs. 11 laisse au repos la Justice, la Vérité, la Fraternité et autres balançoires à l'usage des démagogues ; il va droit à ce qu'il croit être le fait essentiel, la clef de voûte de l'édifice qu'il veut mettre à bas pour le reconstruire. L'analyse du processus économique suffit à cet autodidacte, pour concevoir une cité idéale dans laquelle les conditions transformées de la production apporteraient le bonheur.

Et par la même aberration qui aveugle Marx et les autres théoriciens dont il s'inspire, Benoît ]\Ialon affecte de ne voir le salut du prolétariat que dans la socialisation, c'est-à-dire dans V expropriation générale. Ne lui demandez, pas plus qu'à Guesde — et qu'à leurs maîtres Karl Marx et Engels — où ils ont puisé cette j conviction qu'ils érigent en science et par laquelle ] « seules les sociétés collectivistes peuvent donner le I bonheur à l'humanité » . Ils n'en savent rien eux-mêmes ; ; ils ont décrété par leur seule volonté qu'il doit en être I ainsi; mais, si vous discutez, ils vous traiteront de haut en bas comme un être ignorant ou grossièrement réactionnaire.

Eh oui ! « l'organisation technique de la production et ses modifications dominent exclusivement l'organi-

sation et lea transformations économiques » ; il n'en découle cependant pas forcément — au contraire — que cette organisation sera meilleure si elle devient collective ou communiste, en un mot si elle est socialisée. C'est simplement une opinion, défendable à la rigueur, mais qui n'a que la valeur d'une opinion, non d'un fait scienti/ïque ou d'un événement fatal, alors que Ton peut, au contraire, prétendre scientifiquement que l'organisation actuelle du travail peut se modifier cVune manière totale, en restituant aux travailleurs Xiroducteurs la co-propriété de leur outil commun.

Et par là même, les objections qui suivent tombent en poussière.

Si l'ouvrier est coopérateur, associé ou simplement participant aux bénéfices :

A. Le producteur n'est plus séparé des moyens de production.

B. L'intensification du travail le sert, le repose, l'enrichit au lieu de l'épuiser.

C. Le chômage disparaît peu à peu par une augmentation de la puissance de consommation des individus correspondant à l'augmentation des ressources.

La femme rentre au foyer. L'accord entre producteurs faisant place à la lutte des classes paralyse une concurrence forcenée.

D. La prélibation capitaliste n'existe plus que sous la forme utile.

E. Lef petits et les grands capitaux évoluent librement chacun pour leur compte dans les industries si centralisées soient-elles.

Enfin, l'antagonisme aigu entre producteurs capitalistes et producteurs manuels, fait place à une association où, à des degrés différents, tous les producteurs

sont plus OU moins capitalistes et peuvent par là même s'organiser :

i" Pour se rendre maîtres des matières premières aux conditions les meilleures ;

2° Pour régulariser la production ;

3" Pour réserver aux producteurs les bénéfices de la production ;

4° Pour lutter contre le capitalisme de spéculation qui tond les producteurs capitalistes et manuels, par l'accaparement des matières premières et des matières industrialisées.

Le prolétariat accédant méthodiquement à la propriété, c'est-à-dire supprimant le salariat, aura donc, par le programme antisocialiste qui est la consécration et le développement de la propriété individuelles, rempli sa mission historique qui est, comme le dit Benoît ^lalon (malgré qu'il conclue à un résultat autre par son système) la fusion des classes et la réorganisation du travail.

La différence de tactique est essentielle : la notre est sûre, éprouvée par les siècles, consacrée par la civilisation dont tous les efforts ont consisté à donner à Vindividu la libre possession de soi-même, de son travail, de son bien ; celle du socialisme repose sur le rêve de quelques individus hâtifs, révoltés, et qui ne défrichent qu'à coup d'incendies.

jSous avons choisi, nous, le labour profond, de bonnes semences, et nous savons que nous n'avons le droit de récolter, et que nous ne récolterons, que ce que nous aurons semé. Le socialisme jette du feu, il aura la cendre, et nous la lui prendrons même pour enrichir nos terres.

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