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CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LE CONGRES

« Le Congrès actuel ne dispose que de trois jours, pour s'occuper des mille questions qui touchent à la vie des travailleurs, il lui est donc impossible de trouver des solutions convenablement étudiées à tous les problèmes qui vont se poser.

C'est la première fois qu'un pareil effort va êtr«

tenté, car, jusqu'à présent, ces sortes d'assemblées se sont occupées beaucoup plus de questions politiques que de questions économiques, qu'elles n'ont fait qu'effleurer ; aussi, je tiens à appeler l'attention des patrons et des délégués ouvriers des syndicats adhérents sur la méthode à suivre pour mener à bien le travail considérable qu'exige un pareil effort.

A notre avis, ce Congrès ne doit être qu'une réunion préparatoire ; il faudra en faire un second d'une durée un peu plus longue pour permettre à ceux qui voudront y prendre part de diriger leurs études d'après le plan définitif qui sera adopté.

D'ailleurs, en toute chose, il doit en être ainsi, et nous estimons que nous n'en sommes, à l'heure qu'il est, qu'à une sorte de préparation de mobilisation.

Il ne faut pas nous hâter de trancher les différentes questions qui vont nous être soumises ou que nous soulèverons nous-mêmes ; il vaut mieux les classer, avec toutes les solutions présentées, pour que les patrons ou les syndicats intéressés puissent les discuter en connaissance de cause; il vaut mieux simplement indiquer les projets les plus en faveur et réunir ensuite de nouvelles observations en vue d'un prochain Congrès, qui alors serait à même d'arrêter le programme des revendications du monde du travail.

Ceux qui ont organisé cette manifestation ont eu raison d'y convier les patrons et, parmi ces derniers, ceux qui se sont rendus à cette invitation ont agi intelligemment, car les intérêts des ouvriers et des patrons sont intimement liés, et si, dans l'état actuel des choses, il y a des circonstances où ces intérêts se trouvent en opposition, c'est parce que l'organisation du travail est mauvaise et doit être modifiée.

Le Congrès sera donc amené forcément à chercher vers quelle organisation générale il faut orienter les travailleurs, non seulement pour que les conditions de leur existence soient meilleures, mais aussi pour que le développement des affaires en France, auquel ils devront être intéressés, puisse suivre une marche constamment ascendante.

La réélection du président Roosevelt est une victoire pour les trusts américains, et les trusts sont de formidables machines de guerre contre lesquelles nous aurons de la peine à lutter avec nos armes défectueuses si nous ne voulons pas perfectionner notre armement.

Il en sera de même avec l'Allemagne, puissamment outillée, car l'empereur Guillaume seconde admirablement les efforts du commerce, de l'industrie, de l'agriculture de son empire.

Quant au Japon, grâce à sa main-d'œuvre à bon marché, il deviendra également une menace pour nous dès qu'il aura les mains libres.

Il faut donc nous organiser à notre tour au point de vue économique, faire cesser les luttes qui nous divisent, constituer une forte armée du travail, et le jour où le commerce, l'industrie et l'agriculture seront bien organisés, le jour où nos colonies, qui peuvent nourrir et enrichir dix fois plus de sans-travail que nous n'en avons, seront à même de rendre les services que nous sommes en droit de leur demander, les affaires se développeront, les ouvriers auront du travail et profiteront des bénéfices réalisés.

Anliement ce sera la ruine et la misère.

n .'-I <lonc nécessaire de sép irer en deux parties disuuctes les travaux du Congrès :

1<* Étudier tout ce qui touche a Téducation, au bienêtre, à la sécurité du travailleur et de sa famille, à ses rapports avec le patron ou le capital, ainsi qu'à l'organisation des syndicats ;

2° Rechercher les moyens de développer le commerce, l'industrie, l'agriculture et d'organiser nos colonies, de manière à les amener à produire le maximum d'effet utile.

Pour cela, les patrons, aussi bien que les ouvriers, doivent faire entendre leurs voix. Leurs propositions, observations ou critiques seront examinées attentivement, puis classées avec soin, et, quand ceux qui seront restés en dehors du mouvement qui se crée se seront rendu compte que l'œuvre entreprise est une œuvre de concorde et de paix sociale, quand ils auront compris qu'ici chacun reste libre d'exposer sa manière de voir quelles que soient ses vues politiques, quelles que soient ses opinions religieuses, ils viendront en masse assister à la prochaine réunion dont celle-ci, ainsi que je l'ai dit, ne peut être que la préparation.

Mais il y a encore une autre question, et c'est peutêtre la plus importante :

Quand un prochain Congrès aura arrêté les grandes lignes du programme à présenter à tous ceux qui luttent pour la vie, comment devront agir ces travailleurs pour amener le plus rapidement possible la réalisation de ce programme ; en un mot, comment devront-ils s'y prendre pour passer de la théorie à la pratique et obliger nos représentants à défendre leurs intérêts...?

C'est là un problème très délicat; je veux cependant indiquer ce que l'on pourrait faire.

Pour arriver à un résultat pratique, il faudrait que

la représentation nationale fût complètement modifiée dans son recrutement. Il faudrait que les travailleurs du commerce, de l'industrie et de l'agriculture eussent le droit d'envoyer à la Chambre un nombre de représentants proportionné à leur importance sociale et, par conséquent, qu'au lieu d'avoir autant de députés étrangers au monde du travail, la majorité de ceux-ci fût composée d'industriels, de commerçants, d'agriculteurs et d'ouvriers. — Alors, les industriels, commerçants, agriculteurs et ouvriers seraient réellement représentés au Parlement, et comme ce sont eux qui, en grande partie, font vivre le pays, on serait sûr qu'avec eux les questions économiques, c'est-à-dire celles qui touchent réellement à la vie de la nation, seraient étudiées sérieusement. La politique diminuerait alors d'importance, et l'on pourrait entrevoir une ère de paix sociale.

C'est vers ce but qu'il faudrait tendre, et cela entraînerait une modification de notre système électoral, modification qui ne pourrait être votée qu'à la suite d'une dissolution des Chambres, les députés et les sénateurs élus dans d'autres conditions étant plus ou moins intéressés à maintenir le statu quo.

Par conséquent, de ce côté, il y aurait de grandes difficultés à prévoir, mais il peut y avoir une étape intermédiaire.

Il ne faut pas oublier, en effet, qu'étant évolutionnistes nous devons surtout rechercher le moyen d'arriver insensiblement et légalement à une représentation capable de prendre en sérieuse considération les desiderata du monde des travailleurs.

Pour cela, il suffit, en attendant mieux, que les ouvriers, les employés et les patrons, ainsi que les

agriculteurs, s'entendent pour soutenir aux élections les candidats ayant leurs opinions politiques, qui seraient disposés à présentera la Chambre leurs justes revendications. Dans ce cas, la représentation directe que les travailleurs n'ont pas deviendrait une réalité, et ils seraient maîtres alors de leur destinée.

Les collectivistes n'ont qu'un programme vague, et pourtant ils ont déjà de nombreux représentants à la Chambre. Combien les évolutionnistes seraient forts si leur programme à eux était nettement établi !...

L'on comprend donc quel rôle les travailleurs doivent jouer pour amener la réalisation des réformes qui seront proclamées urgentes.

Ils doivent non seulement s'appliquer à les étudier, mais encore à s'entendre sur les moyens d'obliger nos représentants à les discuter.

— Etudier simplement les questions et émettre des vœux dont ne se préoccupent ensuite ni les Chambres ni souvent même les intéressés, c'est donc un coup d'épée dans l'eau.

— J'en conclus que, si les « Jaunes » veulent marcher de l'avant, ils devront s'attirer le plus possible d'adhérents par l'élaboration d'un programme loyal, net et très étudié; mais, dès que ce programme aura été publié, il faudra qu'ils s'organisent pour pouvoir soutenir ou présenter des candidats résolus à le défendre.

Agir différemment, c'est rendre tout Congrès inutile.

Par conséquent, j'estime qu'avant toute chose le Congrès devrait être appelé à se prononcer sur les deux propositions que je vais énoncer :

« Première proposition. — Le Congrès actuel n'est qu'une préparation à un autre Congrès d'une durée

plus longue. Il sera chargé d'élaborer un plan d'ensemble des réformes à étudier, réformes qui auront trait à tout ce qui touche à l'existence des travailleurs, à son bien-être et à celui de sa famille : éducation, apprentissage, relations avec les patrons et le capital, assistance, retraites, etc.

« Il aura à s'occuper également de la réorganisation du travail et résumera les mémoires qui lui seront soumis, en ayant soin de signaler ceux qui seront le plus en faveur, de manière à ce qu'au prochain Congrès les patrons, employés et ouvriers puissent y présenter leurs travaux, observations ou critiques. »

« Deuxième proposition. — Le Congrès, résolu de passer de la théorie à la pratique, décide que les adhérents aux syndicats jaunes seront invités à s'organiser pour soutenir aux élections les candidats de leur choix, acceptant d'inscrire dans leurs programmes les revendications qui seront votées ultérieurement. »

Après l'adoption de ces deux résolutions, le Congrès s'occupa de la répartition des délégués dans les diverses Commissions.

Les Commissions se trouvent ainsi composées :

COMPOSITION DBS COMMISSIONS

I" Commission : Organisations professionnelles, corporatives. — MM. Eudes, Massa, Wayss, Faron, Martinetti, Tapoul, Lambert, Coste, Borcy, Gravano, Robart, Lecroissey, Leclerc, Deguesselle, Sallus, Docteur Graveline, Berny, Danel, Larchevêque, Gillet, François, Loth, Jooris, Deré,Wagnon, Rath, Théroud, Archer, Lambert de Lille, Nolot, d'Audincourt.

II* Commission : Coopératives de production et de consommation. — Guillard, Luneau, Doire, Dutheil, Czulowski, Ebner, Gavelle, Delcourt-Haillot, Senneville, Aubert, Dufourmentelle.

IIP Commission : Participation aux bénéfices. — Tinel, Massa, Abraham, Laroclie-Joubert, Wayss, Duchemin, Ogier, de Bellaigue, Biétry, Japy, Coste, Sallus, Brétécher, Berlin.

IV° Commission : Réorganisation nationale : programme social. — Vannequé, Claudon, Delcour-Haillot, Déré, Woignot, Deguesselle, Faron, Czulowski, Laroche-Joubert, Ebner, Senneville, Vergoz, Poizat, Robart, Japy, Harmel, Jooris, Loth, Toutain, Danel, Ogier, Lelandais, de Bellaigue, Leclerc, Gravano, Cinquin, Biétry, Gavelle, Legrand.

Les Commissions étant constituées, la clôture de la séance publique est prononcée.

répudiation définitive du socialisme a la quatrième commission

Immédiatement après la clôture de la séance publique, la IV® Commission se réunit. A l'unanimité, Pierre Biétry est appelé à la présidence.

Les délibérations que la IV* Commission est appelée à prendre sont des plus graves. D'elles, en effet, dépend l'orientation du Congrès, puisque c'est à la IV* Commission qu'il appartient d'étudier la Réorganisation nationale et le Programme social.

C'est elle qui devra apporter au Congrès la formule nette, définitive, sans équivoque sur l'attitude que les Jaunes de France auront vis-à-vis des écoles socialistes, de quelque masque qu'elles s'affublent, qu'elles soient réformistes, collectivistes, révolutionnaires.

Une discussion animée, toujours courtoise d'ailleurs, s'engage.

Tour à tour, MM. Japy, Ogier, Toutain, Leclerc, Desormeaux, Deguesselle, Laroche-Joubert, Jooris, Deré, Czulowski, Poizat, Vannequé, Vergoz, Leclerc prennent la parole.

S'excusant de prendre la parole, malgré sa qualité de président, Pierre Biétry intervient à maintes reprises. On sent qu'une question décisive est en jeu.

M. Leclerc, de Lille, exprime cette idée que les « Jaunes » ne doivent pas condamner d'une manière absolue la doctrine socialiste et encore moins le mot.

M. Leclerc s'efforce de justifier cette théorie par des considérations politiques, s'appuyant sur ce qui se passe dans la région du Nord.

MM. Desormeaux et Deré appuient la manière de voir de M. Leclerc.

M. Jooris, de Lille, s'élève avec énergie contre la théorie qui vient d'être soutenue. En réalité, dit-il, c'est vers une sorte de socialisme, vague et imprécis, qu'on veut mener les « Jaunes ». Cette tactique leur serait funeste.

Avec non moins d'énergie, Pierre Biétry combat également les arguments de M. Leclerc et de ses partisans.

M. Gaston Japy dit que le mot « socialisme » est devenu synonyme du mot « collectivisme ». L'un mène à l'autre, ou le socialisme est sans signification.

Avec une remarquable sûreté de méthode et une érudition consommée, M. Japy fait l'historique de l'évolution vers la propriété.

Czulowski, lui aussi, repousse toute compromission avec les socialistes. Nous avons vu la théorie et surtout

la pratique à l'œuvre, dit-il. Rien de commun avec 2UX. Nos organisations, nos groupements, nos journaux doivent les combattre sans trêve.

Jooris, en quelques phrases concises, ramène à son véritable but la discussion qui, peu à peu, s'exaspère.

Nous devons, dit-il, mener de front les réformes sociales et la propagande contre les socialistes de toutes les écoles.

Devant les travailleurs, nous ne devons pas nous contenter de négations.' Les meneurs socialistes nous ont habitués à l'amplification, à la rhétorique. Opposons-leur des réalités tangibles, mais ne soyons ni leurs dupes ni leurs complices en employant les mots avec lesquels ils dupent le peuple.

M. Laroche-Joubert, dans un langage plein de tact, de finesse et en même temps de précision, appuie l'avis de Biétry. Tout au plus, dit-il, on pourrait remplacer le mot de socialiste par celui de collectiviste, mais cela même est-il bien nécessaire ?

Alfred Poizat montre que chez lui le poète et l'écrivain se doublent d'un dialecticien consommé. Socialisme, dit-il, cela veut dire socialiser^ c'est-à-dire « collectiviser » la propriété. Les « Jaunes », qui veulent mener le travailleur à la propriété individuelle, ne peuvent se dire socialistes.

M. Toutain développe avec non moins de vigueur les mêmes conclusions. Le premier remède proposé au mal social a été le socialisme ; il a prouvé son impuissance. Nous repoussons ce remède et nous en cherchons un autre. Je crois, pour mon compte, que la formule des « Jaunes » peut nous le donner.

Une dernière et décisive intervention de Pierre Biétry remet enc«re une fois au point la discussion qui tendait

à s'égarer et à devenir interminable. Il y a, en effet, déjà plus de deux heures qu'elle dure. Finalement Pierre Biétry rédige et met aux voix, par appel nominal, le projet de résolution suivant :

« Le Congrès répudie tous principes socialistes quels qu'ils soient, collectivistes, communistes, révolutionnaires ou autres, et ce, parce qu'ils ont pour effet de limiter et même de supprimer la liberté des hommes en rendant impossible la conquête de la propriété individuelle.

Le Congrès décide de porter son action de propagande vers la réalisation de l'accession des travailleurs à la propriété. »

Vingt-deux voix se prononcent pour la motion Biétry ; deux, contre; M. Delcourt-Haillot, de Valenciennes, est absent. Quatre membres de la Commission s'abstiennent.

Les membres de la Commission qui ont voté contre sont MM. Desormeaux, Deré.

Se sont abstenus : MM. Leclerc, Gavelle, Woignot et Cinquin.

C'est presque l'unanimité. C'est le bon sens, la raison et la logique qui l'emportent. C'est, en un mot, la fin de l'ambiguïté, la mort de l'équivoque.

La décision de la IV^ Commission sauve le Congrès du gâchis et de l'impuissance où les manœuvres de quelques-uns tentaient de l'enlizer.

Ainsi qu'on le verra plus loin, l'Assemblée générale ayant ratifié le vote de sa IV* Commission, c'est donc bien dans un Congrès, le 18 novembre 1904, après une discussion mettant aux prises des hommes qui représentaient les origines et les intérêts les plus contradictoires, que le socialismb fut condamne' et rejeté' défi-

nitivement, en tant que méthode de combat, programme ouvrier et idéal social.

On verra que ce ne fut pas le seul acte fondamental de ces assises mémorables. Nous donnons le compte rendu des journées qui suivirent en l'empruntant textuellement au Jaune de l'époque.

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