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DE L ACCESSION DU CAPITAL

L'évolution de l'humanité va toujours, comme je l'ai démontré, vers la propriété individuelle. Est-il doue

impossible de partager une usine entre les ouvriers et le patron? On vient dire que la chose est impossible, que Ton ne peut donner une cheminée à celui-ci, un marteau-pilon à celui-là, un métier à tisser à cet autre. C'est évident. Mais vous savez tous qu'il y a un moyen de posséder une partie d'un bâtiment, d'une exploitation quelconque : il n'est pas nécessaire de se faire attribuer telle ou telle partie de l'usine, telle ou telle quantité de la chose produite ; il suffit de se rendre acquéreur d'un papier dénommé action, qui représente à lui seul une partie du capital, une partie de ce que vaut l'usine. Que l'ouvrier puisse posséder une ou plusieurs de ces actions, et voilà l'un des plus importants problèmes de ce qui compose la question sociale heureusement solutionné. C'est en ce sens que l'honorable M. Laroche- Joubert l'a résolu d'une façon magistrale et à tous les points de vue remarquable dans ses usines. {Applaudissements.) L'ouvrier devenant propriétaire, l'ouvrier n'étant plus un prolétaire besogneux, voilà à quoi aboutit l'œuvre magnifique de M. Laroche-Joubert. Du fait qu'il acquiert une partie de l'usine sous la forme d'une action, l'ouvrier acquiert le droit de ne plus être expulsé de l'usine du jour au lendemain ; il s'attache au coin de pays où il vit, il s'attache à la patrie, il cesse d'être une dupe, la dupe de l'interna tionalisme.

l'internationausme

Je ne m'avance nullement, Messieurs, en disant la duperie internationaliste ; les chiffres sont là pour corroborer mon assertion. A Berlin, il y a 400 ouvriers français ; à Paris, il y a 50.000 Allemands. L'ouvrier français est donc bien dupé par l'internationalisme. {Applaudissements.)

Les chiffres que je viens de vous donner prouvent à eux seuls que rinternationalisme est une lourde faute et qu'« en abandonnant le drapeau tricolore, qui a fait l'unité de la France, nous commettons une terrible erreur, nous détruisons l'unité nationale qui fait notre force dans le monde.

Pour qu'un ouvrier reste un bon Français, pour qu'il soit toujours un bon patriote, il faut qu'il possède quelque chose. J'ai entendu des ouvriers — et, mon Dieu, on peut jusqu'à un certain point leur pardonner ce raisonnement, — rééditer sous une autre forme l'ancien adage latin : Ubi bene, ibi yatria, et dire : « Aujourd'hui, je suis ici; demain, je serai là ; aprèsdemain, je serai peut-être encore ailleurs. La pairie m'est égale. » L'ouvrier n'étant en effet lié par rien de tangible à la patrie, n'ayant pour le retenir sur la pente où il est entraîné que le vieux fonds de patriotisme que lui ont légué ses parents et que viennent chaque jour battre en brèche les théories détestables de l'internationalisme, l'ouvrier français ne résistera aux sollicitations auxquelles il est en butte que s'il se rend un compte évident que ses propres intérêts sont intimements liés à la grandeur et à la force de la patrie. Le moyen est donc bien simple de restaurer la patrie, de refaire une France qui soit, comme elle l'a toujours été, à la tête des nations : c'est de rendre l'ouvrier propriétaire ; c'est, au lieu de le laisser travailler aujourd'hui à Marseille, demain à Roubaix, de le fixer en un certain endroit, en lui faisant acquérir un morceau de cette usine où il peine pour gagner sa vie et celle des siens. [Applaudissements.)

Ce matin, nous avons discuté cette importante question à la III* Commission. C'est un problème à la vé-

LES ÉTATS GÉNÉRAUX OUVRIERS 2bl

rité difficile à résoudre, mais moins qu'on ne le croit généralement. Chaque ouvrier, à mon avis, peut, à de rares exceptions près, faire quelques petites économies : je n'en veux pour preuve que le total des dépôts effectués à la Caisse d'épargne ; il est de 4 milliards. Comme chaque déposant ne peut avoir plus de l.oOO francs, vous voyez ce que cela représente de déposants; il n'est donc pas exagéré de dire que les ouvriers figurent pour une bonne part parmi, eux. Les 4 milliards ainsi économisés rentrent dans les caisses de l'Etat. Or vous savez ce que l'Etat fait de l'argent qu'on lui remet, il le gaspille, il nomme quelques fonctionnaires de plus et, quelques années après, il augmente les impôts pour faire face aux obligations que lui a créées la rentrée dans ses caisses de l'argent qui lui a été remis. Il est de toute évidence, pour tout homme sincère, que, si la moitié seulement de ces 4 milliards était confiée à l'industrie française au lieu d'aller s'engouffrer dans les caisses de l'Etat, il y aurait beaucoup moins de collectivistes en France et que nous n'aurions pas la Chambre malheureuse que nous avons aujourd'hui. {Applaudissements.)

Messieurs, je m'en voudrais d'abuser de vos instants, j'ai déjà trop longuement parlé...

Voix nombreuses. —Non ! Non !

M. Japy. — ... Mais je crois devoir insister sur ce point, qu'à mon avis, il n'y a pas de solution à la question sociale, parce qu'il n'y a pas de question sociale, il y a quantité de problèmes sociaux, dont chacun comporte une étude particulière.

La France a fait la Révolution de 1793; je ne parle pas de celle de 1789, qui était bien ; mais elle a fait celle de 1793, qui était une folie ; elle pouvait toutefois

se permettre alors cette folie parce qu'elle était, à ce moment, à peu près la seule uation organisée dans le monde : elle comptait 25 millions d'habitants, tandis que l'Angleterre n'en avait que 12. Elle était le seul pays centralisé, ayant une organisation presque complète. Aujourd'hui, il n'en va plus de même : l'Allemagne, pour ne parler que d'elle, est, à l'heure actuelle formidable à tous les points de vue, militaire, maritime, commercial, industriel, économique, au point de vue aussi de la population. Tous ceux qui vont en Allemagne et reviennent en France ont, en mettant le pied sur notre sol, les larmes aux yeux, parce qu'en France il n'y a plus beaucoup de progrès, parce que partout des signes de défaillance, je ne dis pas de déchéance, se laissent voir. En Allemagne, tout, au contraire, respire la force et le progrès : de tous côtés des maisons se construisent, des usines s'élèvent, des chemins de fer s'achèvent. Partout, dans celte Allemagne, qu'il y a trente ans on disait pauvre, les ouvriers semblent riches, gagnent autant que les ouvriers français, et en Allemagne ceux qui se disent socialistes déclarent nettement que, s'il y avait une guerre, ils seraient les premiers à la frontière. {Mouvement prolongé.)

AOX PATRONS BT A. LA BOURGEOISIE

Mais notre France n'est pas irrémédiablement perdue ; elle peut redevenir grande, elle peut reprendre sa place séculaire à la tête des nations, mais à une condition, c'est qu'elle ne se laisse pas aller aune nouvelle révolution, à une nouvelle folie. Et c'est aux patrons et aux bourgeois qu'en ce moment je m'adresse, à ceux qui trop volontiers, imitant l'autruche qui se met la

tête sous l'aile, ne veulent pas voirie danger de l'heure présente, se refusent à faire le moindre sacrifice. Qui dit qu'ils ne perdront pas tout demain ?

Il n'y a qu'un moyen d'arriver à la rénovation de la France, c'est que chacun fasse un effort, c'est qu'il n'y ait plus ni patrons, ni ouvriers, mais rien que des travailleurs... [Vifs applaudissements) ... unis dans un commun désir de travailler à la grandeur du pays, en même temps qu'à l'amélioration de la condition des humbles. [Applaudissements prolongés.)

Encore un mot, Messieurs, et j'en aurai fini.

Ce matin, au cours de la discussion qui s'est ouverte au sein de la Commission, j'ai été frappé de voir que certains de nos camarades ne semblaient pas très bien comprendre la question des salaires. Permettez-moi de vous l'expliquer très brièvement.

DES S.4.LAIRES

Dans le monde ouvrier, on se figure généralement que l'ouvrier seul est un salarié. C'est une profonde erreur d'où découlent maintes conséquences, maints malentendus. Dans toute industrie il y a trois facteurs à considérer, le capital, le travail de direction et le travail manuel ou ouvrier. Chacun de ces trois facteurs doit recevoir un salaire. Il ne faut ni mépriser, ni essayer de détruire le capital ; il faut, au contraire, que chacun tâche de s'en procurer et s'efforce d'aider celui qui n'en a pas aujourd'hui à en avoir un petit demain. Mais les trois facteurs, dont je viens de parler, une fois rémunérés, il convient de répartir équitablement entre eux à la fin de l'année les bénéfices qu'aura pu laisser l'exploitation et non pas de les attribuer à l'un d'eux seulement. {Vifs applaudissements.) Voilà, à

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mon sens, la solution du grave problème du salaire. Mais convient-il de se borner à distribuer aux travailleurs manuels la part de bénéfices qui peut leur revenir en plus de leur salaire? Je ne le pense pas, je ne suis pas partisan, en ce qui me concerne, du simple partage des bénéfices, il me paraît qu'il y a mieux à faire : l'ouvrier qui, à la fin de l'année, toucherait une part de bénéfices de 20 à 100 francs, s'empresserait, neuf fois sur dix, de tirer une bordée (passez-moi cette expression qui peint bien ma pensée 1) et il resterait toujours un prolétaire. Eh bien! je voudrais que cette part de bénéfices ne fût pas distribuée, du moins entièrement, à l'ouvrier et que par elle il devînt co-propriétaire de l'usine à laquelle il sacrifie les plus beaux de ses jours.

Messieurs, je termine en criant : Vive l'union des patrons et des ouvriers par l'équité et par l'association!

[De longs applaudùsements accueillent les dernières paroles de M. Japy et se prolongent Jusqu'au moment où le président fait signe qu'il veut parler.)

M. LE PRÉSIDENT. — Messicurs, je crois être votre interprète en adressant à M. Japy nos plus vifs remerciements pour le discours si plein de sentiments élevés qu'il vient de faire entendre. [Assentiment.)

La parole est à M. Pierre Biétry.

M. Pierre Biétry. — Messieurs, la plus belle sanction que nous ayons jamais pu espérer à nos travaux et à nos débats vient, j'en ai la conviction ferme, de nous être apportée à cette tribune par M. Japy. L'homme qui parlait tout à l'heure devant vous n'est pas seulement le représentant du patronat, il est aussi celui de l'industrie française, l'un des plus autorisés d'ailleurs, puisqu'il a sous ses ordres plus de 7.000 ouvriers. (Applaudissements.)

Et, quand il vient vous dire, lui, si directement et immédiatement intéressé à cette grave question du travail national, qu'elle doit se solutionner de telle façon qu'à l'avenir on ne puisse plus trouver, dans l'intérêt même de notre pays, un certain nombre d'hommes ayant sous leurs ordres des milliers de leurs semblables, qui eux ne possèdent rien, quand un homme comme M. Japy vient vous tenir avec probité et clarté un langage si net, c'est qu'il y a quelque chose de changé dans l'atmosphère sociale d'un pays. {Très bien! Très bien!)

Ceux qui, après de telles paroles, viendraient déclarer qu'il est impossible de solutionner les problèmes sociaux autrement qu'au moyen d'une révolution et d'une expropriation générale, ceux-là s'élèveraient non seulement contre l'évidence même, mais encore contre tout sentiment de probité et d'honnêteté, de l'honnêteté sociale et politique la plus vulgaire.

Voilà ce qu'il fallait constater ici, et c'est au nom des ouvriers que je fais cette constatation. Il y a autre chose qu'il me faut dire encore. Tout à l'heure, s'adressant aux patrons réfractaires, à ceux qui ne veulent point voir, à cette catégorie de patrons qui, s'ils ferment les yeux, espèrent que la nuit se fait et que la vérité n'apparaît à personne, M. Japy disait : « Si vous ne vous y préparez point, si vous ne faites pas cette révolution scientifique, naturelle et nécessaire, dans les conditions du travail de votre temps, la révolution se fera contre vous, à votre détriment, c'est entendu, mais aussi au détriment du pays tout entier.

« Quant à nous, si nous nous plaçons au point de vue ouvrier, — et ici, je suis le représentant et l'avocat des ouvriers, mes camarades, — nous avons le

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droit de dire et nous disons, parce que demain, nous eu avons la ferme espérance, ces paroles seront répandues dans la France entière : « Si nous étions des égoïstes, si, négligeant les intérêts généraux du pays, nous n'envisagions que le terrain exclusif de notre lutte, nous ferions le vœu ardent de voir triompher immédiatement la doctrine de nos adversaires.

Si paradoxal que cela paraisse, leur triomphe serait l'aboutissement immédiat de nos doctrines à nous, parce que, si demain le collectivisme éclatait, si demain les travailleurs étaient expropriés, si demain ils avaient à la place d'un patron avec qui ils sont en contact continuel et contre lequel ils peuvent lutter à armes égales dans les usines, dans les mines, dans les ateteliers, cette institution puissante, anonyme, irresponsable, que l'on nomme l'État, ils seraient révoltés, et nos bataillons, qui sont aujourd'hui pacifiques et doux, qui protestent avec sagesse, seraient demain les bataillons révolutionnaires, contre l'État ou le collectivisme dont il faudrait à tout prix briser la tutelle. Car, Messieurs, mes chers Camarades, il nf; faut pas le perdre de vue, ou l'on nous donnera satisfaction dans la France entière, dans toutes les classes de la société, et le Gouvernement s'inclinera devant la réalité, devant la force, devant la puissance et le bien-fondé de nos doctrines, ou bien, nous, nous serons de jour en jour un parti du travail en révolution dans l'État.

Ce mouvement se fera avec les patrons, — et c'est là le fait symptomatique le plus grave de notre époque, nous serons, nous les ouvriers, avec les patrons, avec les commerçants, avec les industriels, révolutionnairement organisés contre le Gouvernement qui laisserait aboutir ou qui favoriserait la doctrine de nos

adversaires {Applaudissements), et le socialisme aurait ainsi, contre son gré toutefois, donné naissance à cette situation singulière et unique dans l'histoire de la civilisation, je ne crains pas de le dire, d'avoir obligé des citoyens loyaux à s'organiser révolutionnairement pour des revendications légales. [Mouvement. Nouveaux applaudissements.)

Voilà, Messieurs, quelle serait, je crois, la sanction définitive d'un triomphe... provisoire du socialisme. Et quand, dans nos organisations, nous luttons de toutes nos forces, de toute la puissance de notre raisonnement, de toute la vigueur parfois de nos muscles, contre le socialisme, ce n'est pas qu'il nous épouvante, ce n'est pas qu'il nous fasse peur, c'est parce que sa doctrine ne peut pas vivre, c'est parce qu'elle serait la génératrice du mal, et c'est parce que nous ne voulons pas que le mal soit fait, c'est parce que, lorsque la grève éclate, la misère règne, les larmes coulent, la faim fait crier les entrailles de nos femmes et de nos enfants, c'est parce que nos cœurs sont meurtris et que notre pensée souffre au spectacle de la souffrance de ceux qui nous sont chers que nous voulons éviter les meurtrissures et les souffrances.

Voilà pourquoi nous sommes réunis et pourquoi nous voulons faire de grandes choses. Voilà ce qu'il importait de dire. {Appilaudissements longuement prolonges.) Cette lutte contre le socialisme est essentielle, elle a fait l'objet, — et, hier, vous en avez senti le poids, Messieurs les membres de la IV^ Commission, — de notre programme de début.

Hier, pour arracher à des hommes pleins de bonne volonté, débordant d'espérance et de loyauté, la condamnation définitive et décisive du socialisme, nous

avons presque dû nous battre. Et, maintenant, après avoir présenté cette condamnation à 20, 50, 100 ou 1.000 personnes, il faudra la rééditer au pays tout entier.

Après avoir prouvé que le socialisme, étant une doctrine de mort, doit être combattu comme doctrine, non seulement dans ses applications, mais dans son sens pseudo-scientifique, nous vous demandons de sanctionner, en Assemblée plénière, par un vote imposant, l'ordre du jour adopté en pleine connaissance par votre IV* Gommission^(^/}pZaMci?tsse'/wenï5.) Si je reviens sur ce point avec tant d'insistance, c'est pour que, tout à l'heure, lorsqu'on présentera à vos délibérations souveraines l'ordre du jour adopté par la majorité de la IV* Commission, je pourrais dire par la presque unanimité (si je ne voulais loyalement reconnaître que deux voix l'ont repoussé), vous vous souveniez de ce que vous disait tout à Iheure un grand patron, à savoir que le patronat ne constitue pas l'obstacle indiqué par la doctrine philosophique ou économique du socialisme. Le socialisme n'a pu se soutenir et progresser que parce qu'il a dit et répété faussement que le capitalisme empêchait le travailleur de devenir propriétaire. Si cette assertion était fondée, il faudrait de toute évidence répandre le socialisme et le collectivisme ; s'il était vraiment impossible, dans les conditions où s'exerce l'industrie moderne, que l'individu devînt propriétaire, le socialisme serait une nécessité, un besoin impérieux, et nous devrions nous efforcer de le faire aboutir sous une forme ou sous une autre. Mais si, contrairement à la thèse socialiste,

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